LUI
Mount-Vernon, 10 avril 1789. — Washington à Crèvecœur. Signée. En anglais. (A été publiée 'dans les Life and Writings of Washington, tome IX, p. 490.)
C'est une des nombreuses réponses, toutes différentes dans les termes, que Washington écrivit aux personnes qui le félicitaient de sa nomination à la présidence. Nous en donnons la traduction que Crèvecœur a insérée dans son Voyage en Pensylvanie (tome I, p. 809, note).
« Monsieur, j'ai eu l'honneur de recevoir par le dernier courrier votre très aimable lettre, et je vous prie de recevoir mes plus chaleureux remerciements pour les félicitations et les bons souhaits que vous m'adressez.
« Une combinaison de circonstances, un enchaînement d'événements que j'étais bien loin de prévoir, ont rendu indispensable la nécessité où je me trouve de m'embarquer une
1 . La Société des amis des noirs, sœur de celle fondée à Londres par Granville Sharp en 1787, avait été établie en février 1788, par Brissot et Clavière. On y vit figurer Mirabeau , Lafayette, Bergasse, le duc de La Rochefoucauld, Lacépède, Volney, de Tracy, Lavoisier, Pastoret, Condorcet, Sieyès, Grégoire, Péthion, etc. — Crèvecœur n'était pas en France au moment de la fondation de la Société, mais, d'après les Mémoires de Brissot, il était inscrit parmi les adhérents. (Edition originale, IV, 88, note.)
2. On trouve ce fait dans les Mémoires du comte Louis-Philippe de Ségur (3" édition, I, 467). Ségur était le fils du maréchal de Ségur, ministre de la Guerre, collègue et ami du maréchal de Castries.
seconde fois sur la mer orageuse des affaires publiques. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cette résolution contrarie mes désirs et mes inclinations. Tous ceux qui me connaissent en sont, je l'espère, intimement convaincus. Si j'accepte la présidence des États-Unis, c'est avec les intentions les plus pures; j'en appelle au grand scrutateur des cœurs, et, si je me connais bien, je puis affirmer qu'aucune vue d'avenir, si flatteuse qu'elle puisse être, qu'aucun avantage personnel, quelque grand qu'il soit, qu'aucun désir de renommée, si aisément qu'il puisse être satisfait, n'auraient pu me décider, à mon âge et dans ma situation, à renoncer à la. tranquillité de la vie privée. Mais si mes efforts et mes services peuvent être utiles à mon pays, je me trouverai plus récompensé des sacrifices que je fais que de toute autre manière. »
(Le- paragraphe suivant ne figure pas dans la traduction de Crèvecœur : ]
« Je suis vraiment heureux de voir, par les traductions que vous avez la bonté de m'envoyer, qu'il se produit un changement si profond dans les opinions politiques de la nation française. Ilsemble que la Révolution américaine ou la lumière propre à ce siècle aient ouvert les yeux à presque tous les peuples de l'Europe; l'esprit de liberté gagne partout du terrain, ce qui est un véritable motif de joie pour tous les amis de l'humanité.
« J'ai l'honneur. ..
« G. Washington. »
Paris, 20 mai 1789. — Jefferson à Crèvecœur. Autographe et signée. En anglais. (Publiée dans les Jefferson's complète Works.)
Il envoie sa lettre par Londres, car il ne « songe" jamais à envoyer des nouvelles par la circumnavigation du paquebot de Bordeaux ».
Il parle des États généraux.
CORRESPONDANCE jQj
« J'étais présent à cette auguste cérémonie ; s'il y avait eu des lampes et des chandelles, c'aurait été au moins aussi brillant que l'Opéra.
« Jusqu'à présent vos affaires ont marché ici avec un calme et une rapidité sans exemple. Dans ce moment, il y a pourtant un temps d'arrêt. La grande question préliminaire de savoir si le vote aura lieu par ordre ou par tête pourrait amener une scission. Elle n'a pas encore été présentée formellement, mais les votes émis par les Chambres séparées, sur les questions subsidiaires, nous permettent de voir assez clairement la force des partis. »
Ici Jefferson suppute le nombre des voix.
« Tout le monde se demande comment on surmontera cette difficulté. Beaucoup s'effrayent, croient que tout est perdu et que la nation, en présence de l'insuccès de cette tentative, se livrera elle-même à un despotisme dix fois plus fort. — C'est de la lâcheté. — D'autres voudraient que les membres des états retournassent demander de nouvelles instructions à leurs commettants. — Ce serait inutile. — Ils savent qu'ils recevraient encore le même mandat, et puis, quelque événement du dedans ou du dehors ne pourrait-il pas leur ravir cette tâche glorieuse? Il est une autre hypothèse que je développerai parce que je l'aime et que j'en désire la réalisation. Ce serait qu'aussitôt qu'il sera avéré que les comités de conciliation, maintenant désignés par les trois Chambres, sont dans l'impossibilité de s'entendre, le tiers invite les deux autres ordres à venir prendre leur siège dans la chambre commune. La majorité du clergé et la minorité des nobles se rendra à l'invitation. La Chambre ainsi composée déclarera que les Etats généraux sont actuellement constitués; elle le notifiera au Roi et proposera de commencer les délibérations. Il y a lieu d'espérer que le Roi, comprenant les nécessités de la situation, acceptera cette proposition et fera en sorte d'obtenir l'adhésion des membres dissidents de la noblesse et du clergé. Si au contraire il refusait de reconnaître les États généraux ainsi constitués et adoptait les principes de la noblesse, il arriverait peut-être que
le tiers proclamerait la suppression des taxes, rédigerait une déclaration des droits et ferait tels autres actes que nécessiteraient les circonstances... La rentrée des impôts pourrait alors éprouver des difficultés et les troupes se trouveraient peut-être en désaccord avec leurs officiers.
« Tout cela pourrait être évité grâce à la combinaison dont il a été question.
« Les essais de conciliation, il est vrai, seront difficiles en ce qui concerne les nobles ', le tiers paraissant déterminé à briser' toutes les barrières de séparation entre les différents ordres pour n'avoir qu'une seule Assemblée.
« J'aurais tardé quelques jours à vous écrire dans l'espoir de vous faire connaître le dénouement... mais j'attends mon congé d'heure en heure... ^ «
Besançon, i^r août 1789. — La comtesse de Damas à Crèvecœur. Autographe, signée : C. D.
« Depuis six mois que je suis à Besançon... j'ai toujours attendu qu'un ordre de choses stable et prospère me permît de vous annoncer le bonheur de la France; la crise dure encore; et, quoique tout annonce le règne de la liberté, il faut encore du temps pour consolider le grand édifice qui s'élève...
1 . Le texte anglais imprimé porte orders au lieu de nobles qui est dans l'original.
2. Nous avons cru devoir donner d'assez longs extraits de cette lettre, la plus intéressante de toutes celles que Jefferson a écrites à Crèvecœur. Elle montre la liaison intime du ministre d'Amérique avec les libéraux français et sa parfaite connaissance de leurs projets ; mais l'homme qui osait écrire en 1787 : « L'arbre de la liberté a besoin d'être rafraîchi quelquefois dans le sang des tyrans et des patriotes » (lettre à Madison, du 3o j^vier 1787, à propos de l'insurrection du Massachusetts), était certes plus avancé et voyait plus loin que l'immense majorité des réformateurs de 89. M. de Witt, auquel nous empruntons cette citation typique, apprécie d'une façon très intéressante l'ensemble des jugements de Jefferson sur la Révolution française, dans les lettres qu'il adressait à ses nombreux correspondants.
« Ne pouvant vous parler à mon aise des événements publics, je veux vous mettre au courant de ceux de notre province, pour laquelle je vous donnerai de l'intérêt en vous disant que mon père y est adoré '...
« Nous avons eu, comme dans presque tout le royaume, une révolte pour les blés... Mon père allait à pied dans les rues où le tumulte était le plus effrayant; je l'y ai suivi plusieurs fois, et j'ai vu avec surprise que les meneurs se calmaient par sa seule présence et suspendaient le pillage pour crier : « Vive « Langeron. » Tout a été apaisé sans une goutte de sang répandu... »
M"ie de Damas raconte ensuite la formation à Besançon d'une milice nationale et l'enthousiasme de la population.
« Ces transports ont été obscurcis par les malheurs arrivés dans l'intérieur de la province. Tout à coup, une espèce de fureur s'est emparée des paysans; ils se sont jetés sur les châteaux des seigneurs, les ont dévastés, pillés, ont brisé les portes et les fenêtres et en ont démoli plusieurs, ont ouvert et vidé les caves, et surtout se sont emparés de tous les titres et papiers pour les brûler. On n'a pas l'idée d'une semblable désolation...
« A force de soins et de sages mesures, le calme semble vouloir se rétablir; il est temps, ou nous tomberions tout à fait dans les horreurs d'une guerre civile...
« Je joins ici une cocarde nationale, telle que le Roi la porte, ainsi que tous les individus de son royaume, sans exception et sans distinction de rang, d'âge, de profession, ni d'opinion. Comme Français, j'espère que vous consentirez à la porter et que vous unirez vos vœux aux nôtres pour que ce signe de la confraternité soit bientôt celui de la paix, du bonheur et de la liberté... »
1. Le marquii de Langeron était commandant militaire à Besançon. M. Taine cite les rapports adressés par lui au gouvernement à l'occasion des troubles dont il est question ici. {^Origines di la France contempo' raine, I, Sîo.)
Philadelphie, 2 septembre 1789. — Fisher (Miers) ' à Crèvecœur. Autographe, signée. En anglais.
Crèvecœur lui avait écrit au sujet d'une caisse envoyée par Brissot et contenant treize exemplaires de son Plan de conduite pour les députés du peuple ^. Fisher répond qu'il a en effet reçu une lettre de Brissot, du 21 mai, lui annonçant l'envoi de la caisse avec une liste des personnes à qui les livres sont destinés, et en tête desquelles se trouve Crèvecœur 3 • mais la caisse a été égarée. Il donne ensuite de longs détails sur la fabrication du papier. Il a lui-même une usine, et Brissot lui a envoyé de New-York le livre de Delille 4 ; mais on est peu disposé à faire des expériences, vu l'abondance des chiffons. Il se félicite d'être en relations avec Crèvecœur et lui promet des détails sur les manufactures américaines.
Paris, 23 septembre 1789. — W. Short à Crèvecœur. Autographe et signée. En anglais.
1. C'était un quaker appartenant à une maison de commerce sous la raison sociale : Thomas Samuel et Miers Fisher. Brissot en parle de la façon la plus favorable. [MémoireSj III, 4 i , et Voyage.)