‹ Saint John de CrèvecœurChapitre 58 sur 330 · DE GÉNÉREUX AMIS · texte numérisé non relu

DE GÉNÉREUX AMIS

dont l'affection honore ceux qui ont su la mériter, obtint, à force de démarches et au risque de se compromettre lui-même , que l'on examinât les charges portées contre le prisonnier. L'enquête ayant démontré son innocence, le général sir Henry Clinton consentit à le mettre en liberté, mais il exigea quatre cautions, chacune de cinq cents guinées. C'était presque une fin de non-recevoir, et il fallut de nouvelles et pressantes sollicitations pour que l'on se contentât de deux cautions. M. Seton fournit l'une, et la seconde fut ^donnée par un autre ami de Crèvecoeur, demeurant à Flushing. Ici s'arrête le récit des Lettres d'un ciiUivateur . Des documents particuliers ' nous permettent d'ajouter quelques détails sur le séjour que fit Crèvecœurà New-York après son élargissement,

titre des Lettres d'un cultivateur. William Seton, notaire royal à New- York et en même temps négociant, devint plus tard (en 1 786) directeur de la Banque de New-York. On trouve des détails sur lui et sa famille dans un livre intitulé : Elisabeth Seton, ou les Commencements de VEglise catholique aux Etats- Unis, par Mme de Barberey (3e édit., t. I, p. 60 etsuiv.); Elisabeth Seton était la femme de son fils aîné.

I. Il s'agit d'un cahier manuscrit intitulé : Esquisse de ma vie depuis ma sortie de prison à New-York en 1779 (on a raturé 80 pour substituer 'j()),jusques à mondépart pour l'Irlande le ler septembre 1780. Ce récit, qui a été écrit pendant les dernières années de la Révolution française, n'a jamais été terminé et ne comprend que quelques pages.

6o LE TAILLEUR QUAKER

séjour fort long, puisqu'il dura une année tout entière'. On comprend que ce séjour fut loin d'être volontaire ; la police anglaise avait probablement exigé qu'il demeurât sous sa surveillance immédiate. Ce qui est certain, c'est que la situation misérable dans laquelle il se trouva bientôt ne permet pas dépenser qu'il soit resté à New-York de son plein gré.

Après avoir passé quinze jours aux Portes d'enfer, chez M. Henry Perry, qui avait recueilli son fils, il revint à New-York et s'y trouva bientôt complètement dénué de ressources. N'ayant pas à compter sur l'aide de ses amis, fort en peine eux-mêmes de faire subsister leurs familles, il se logea chez un tailleur d'origine galloise, qui avait dû quitter le comté d'Albany à cause de ses opinions royalistes. Cet homme, nommé John Pickering, avait loué, au fond d'une cour, un petit bâtiment dont le rez-de-chaussée avait été une écurie et le premier un grenier à foin, auquel on montait par une échelle. Pickering et sa femme, brave

I. Voir la note précédente. Les Lettres d'un cultivateur fixent la captivité de Crèvecœur à l'année i 780, et ne parlent pas de ce long séjour. Le cahier cité ci-dessus et quelques passages de lettres intimes nous permettent de rectifier ces indications erronées.

MISÈRE PROFONDE 6l

quakeresse dévouée et charitable , habitaient le grenier; ils cédèrent l'écurie à Crèvecœur, qui . s'y installa avec son fils, trop heureux de trouver un abri, si grossier qu'il fût. L'excellent ménage leur témoigna un intérêt et leur prodigua des soins bien difficiles à reconnaître dans leur état de misère, Crèvecœur en ét'kit réduit à aider les soldats anglais à dépecer de vieux vaisseaux à Corlear's- Hook, recevant pour tout salaire quelques morceaux de bois qu'il apportait à ses hôtes. Le pauvre Ally était presque nu, et, sans la charité d'un officier anglais qui le fit habiller, il eût été hors d'état de sortir.

L'hiver approchait ; épuisé par les privations, Crèvecœur fut atteint d'une fièvre maligne et crut que sa dernière heure était venue. Ses angoisses étaient cruelles ; il pensait au malheureux enfant qu'il allait laisser seul dans une ville livrée aux horreurs de la guerre, à ceux aussi qui étaient restés avec leur mère, et dont il ne recevait aucune nouvelle. Mais la mort ne vint pas. Il se rétablit lentement et vit succéder à sa fièvre d'horribles spasmes, premiers symptômes d'une affection du cœur fort douloureuse, causée par ses souffrances physiques et morales, et dont les crises fréquentes durèrent toute sa vie. L'été, loin de lui apporter

62 DÉPART POUR l'eUROPE

du soulagement, ne fit qu'aggraver son état; enfin, à une crise d'une intensité exceptionnelle succéda un mieux sensible.

Il put alors chercher à s'occuper et trouva heureusement à faire quelques copies de plans qui lui furent bien payées. Peu après, les commissaires de l'éghse de la Trinité le chargèrent de rechercher, au milieu des ruines, les limites du terrain appartenant à la corporation. Il se mit activement à la tâche, espérant trouver dans le salaire promis le moyen de reconnaître tout ce que ses excellents hôtes avaient fait pour lui. Il raconte que ce travail innocent faillit lui devenir funeste. Pour indiquer ses alis^nements . il se servait de mouchoirs blancs fixés à des jalons; quelques matelots ivres s'avisèrent de prendre ces mouchoirs pour des drapeaux français, et peu s'en fallut qu'ils ne lui fissent payer cher leur méprise.

Ici s'arrête le récit manuscrit. II nous reste à dire que peu de temps après il obtenait l'autorisation de partir pour l'Europe. Un convoi de quatre-vingts navires faisait voile pour l'Angleterre et il prit passage sur l'un d'eux, avec son fils, le 1^^ septembre 1780.

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