Thren., iv
qu'il est la récompense du génie de l'homme, à qui Tonne peut disputer le fruit de ses labeurs. L'opinion se fait complice de ces sophismes et devient incurable.
Quoi qu'il en soit, le luxe est un mauvais signe. Historiquement il annonce toujours la décadence. Le philosophe se rend aisément compte du phénomène : le luxe est la parure des nations qui s'en vont ; les nations sont comme les femmes : elles portent plus de toilette à mesure qu'elles deviennent vieilles et laides.
Je ne veux pas disserter sur une question ressassée, et qui serait résolue depuis longtemps siles gens du monde étaient de l'avis des moralistes. Mais la vérité est une radoteuse qui tourne le dos à la mode. La mode lui lance une épigramme, et le papillon prend son vol.
Je n'oublie pas que j'écris pour l'ouvrier. On croit quelquefois que le luxe favorise les intérêts de l'ouvrier, parce qu'il y a des états qui vivent du luxe : la raison n'est pas décisive. Si ces états n'existaient pas, l'ouvrier en embrasserait d'autres plus utiles 'à la société. S'il ne fabriquait pas des cosmétiques pour les prétentieux en retraite ; sll s'adonnait moins à l'article de
voyage, aux inventions extravagantes de la mise des dames, et aux fantaisies des jeunes faquins, depuis le bouton de chemise jusqu'à la canne à poignée d'ivoire, il travaillerait le bois ou la pierre. En produisant les objets de luxe, l'ouvrier s'accoutume au luxe : ce jour-là il est perdu.
Le luxe est chose relative : on le trouve chez l'ouvrier. Il y a chez lui le luxe du mobiher et de la table, qui constituent le train de la maison. Ce n'est pas la propreté, ce n'est pas la simplicité élégante : c'est le luxe. La propreté est une vertu; l'élégance en est presque une autre : j'aime à les voir reluire dans le modeste ménage de l'ouvrier. Le luxe est un vice, quelquefois ridicule.
On parle beaucoup du luxe des femmes. C'est l'usage, en pareille matière, de se tourner vers elles : elles ne sont pas sans péché. Cependant la femme de l'ouvrier est ici à l'abri de tout reproche, surtout quand elle fréquente les usines. Jeune fille, elle aimait trop la toilette ; depuis qu'elle est mère, elle nel'aime pas assez. Sa tenue est négligée, le travaill'a fatiguée, les chagrins l'ont flétrie, elle porte le deuil de ses joies évanouies : il ne lui reste que la majesté de la douleur. Il faut lui savoir gré de s'être oubliée ellemême ; il paraît que son sexe n'arrive pas là sans effort et sans une grâce particulière de Dieu,
ordinairement contenue dans l'épreuve. Mais elle gâte un peu sa gloire, en accordant à ses enfants ce qu'elle se refuse : elle habille son petit garçon en page et sa fille en déesse. Les mères sont aveugles : il faut leur pardonner et les avertir.
Il y a encore le luxe de l'homme. Celui-ci, qui frappe moins les regards et fournit moins de motifs aux tableaux de genre, n'en est pas moins terrible. Le lion du foyer se fait la part belle. Maître de tout, quand la religion ne modère pas ses âpres convoitises, il se livre à des caprices qui coûtent cher à la communauté. Les besoins de l'ouvrier moderne se sont singulièrement développés. J'ignore s'il est un producteur plus distingué que ses devanciers, quoique la vapeur décuple sa force ; comme consommateur, il les laisse tous bien loin après lui. Il convient du fait, non sans quelque complaisance ; d'après lui, il indique un progrès du siècle — soit ; il n'accuse pas précisément la décadence de son estomac. L'ouvrier, qui dédaigne quelquefois le luxe des vêtements, a celui du café, du tabac, du jeu, des voyages, et celui de la paresse pardessus le marché ; ce dernier est le plus dispendieux. Il n'est pas nécessaire d'ajouter à cette triste nomenclature le luxe du libertinage, ce gouffre dans lequel l'ouvrier s'engloutit corps
et biens. On comprend que nous ne l'excluons pas : tout le reste mène là.
Il faut plaindre une famille d'ouvriers (|ui a la maladie du luxe : les catastrophes sont inévitables.
Au point de vue économique, le luxe rend d'abord l'épargne impossible.
En bonne règle, les gains de l'ouvrier doivent se diviser en deux parts : la première est pour le présent; la seconde est pour l'avenir. Une trop vive préoccupation de l'avenir est un péché, parce qu'elle suppose peu de confiance en Dieu; mais la Providence ne dispense personne de songer à soi, en comptant sur elle. L'avenir réserve aux plus heureux des chances redoutables, toujours possibles et qu'il faut prévoir, afin d'en diminuer le péril. L'ouvrier y est tenu plus que d'autres ; il n'a pas d'autre capital que ses outils et ses bras : les outils durent, car ils sont d'acier; les bras tombent, car ils sont de chair. A la vérité, il lui est difficile de faire des réserves considérables ; ses gains sont modiques et la vie est chère. Raison de plus pour ne pas appeler en aide à la misère assez probable le luxe qui la rend certaine.
Dans d'autres temps encore peu éloignés, l'épargne était une vertu assez commune chez les ouvriers. Unie à la moralité, elle faisait des miracles ; non-seulement elle prévenait beaucoup de maux, mais elle fondait des fortunes solides sur lesquelles vivaient plusieurs générations. Maintenant ceux qui la pratiquent sont rares : leurs concitoyens les relèguent parmi les cuistres.
L'Auvergnat est l'homme de l'épargne.
Je le nomme avec un profond respect; et je prétends fournir un modèle à ceux que l'esprit du siècle emporte. La race qu'il représente est une grande race, assez bien conservée : la capacité, l'activité, la sobriété, la patience, sont ses qualités distinctives. On juge des arbres par les fruits : qu'on juge cette race parles hommes éminents qu'elle a produits. Quand l'Auvergnat se tient debout sur les pentes neigeuses du Cantal, ayant sur son épaule quelques livres d'étain ou la légendaire peau de lapin au bout de son bâton, il est pittoresque. Il regarde avec tranquillité la plaine qui verdoie à sespieds ; il passe en revue les riches cités qui déploient leur orgueil à l'horizon, et il songe à les prendre. Il est d'humeur aventureuse comme les conquérants, car il descend de Vercingétorix. Il livre donc la bataille; il essaie de vaincre la pauvreté, comme
son ancêtre voulut vaincre César : il est ordinairement plus heureux que lui.
Il arrive à Paris, à Lyon ou à Marseille, à moins qu'il ne préfère débarquer à New-York ou à Valparaiso. D'abord il porte de l'eau, il chante son charbon, il remue le colis; bientôt il est étalagiste sur le marché ; vingt ans après, il a un magasin : en mourant, il laisse une fortune à ses fils. Quand ceux-ci héritent de son génie et de sa persévérance, ils prennent rang parmi les hauts commerçants; ils se bâtissent des hôtels, ils achètent des domaines, ils placent d'énormes capitaux, ils marient leurs filles avec des gentilshommes. Ceci n'est pas un roman inventé à plaisir. Dans toutes les grandes villes de France, il y a des familles entourées de l'estime publique, qui n'ont pas d'autre origine. C'est l'épargne qui les a créées.
Le luxe empêche l'épargne. Ensuite il fait des dettes ; c'est bien pire.
C'est le propre du luxe, en exagérant les jouissances, de déterminer une certaine fièvre que rien ne peut couper. Il en résulte des habitudes désastreuses qui demandent impérieusement à se satisfaire. Ce qui est impossible avec le tra-
vail devient réalisable avec les dettes. Les dettes qui grèvent le présent de l'ouvrier, hypothèquent son avenir. Celui qui a des dettes a moins que rien. Alors la misère qui n'était qu'un malheur, devient un crime : elle atteint le débiteur insolvable et le créancier attrapé.
L'ouvrier a souvent de la noblesse de sentiment; il se console de sa gêne, en pensant qu'il ne doit rien à personne. Mais l'ouvrier accoutumé au luxe, emprunte sans façon et refuse de payer sans vergogne ; il croit que son impuissance vaut titre ; alors il ne fait aucun effort pour la dimmuer : il a l'air de croire que la société est son domaine. S'il n'est pas communiste en théorie, il l'est en pratique ; il continue sa vie commode avec une insouciance agaçante; jusqu'à ce que son crédit expire un beau matin sur le seuil de son boulanger.
Arrivé là, il perd toute dignité. Fils d'un siècle orgueilleux qui a aboli la mendicité dans la rue, il va grossir le nombre des solliciteurs qui inondent les antichambres et les bureaux d'administration : ainsi déguisé, il tend la main à toutes les influences et à toutes les charités. Un pareil métier ne le guérit pas toujours de sa gourmandise ou de sa vanité ; s'il n'a pas la chance de mourir jeune, il arrive à la vieillesse sans ressources pour la soutenir. Il n'a rien à attendre
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de ses enfants qui ne pourraient lui rendre que la misère dont ils ont hérité ; il n'a pas mis un sou à la caisse d'épargne, aux jours de sa prospérité ; il a dévoré la dot de sa femme, s'il elle en avait une ; il n'a devant lui que l'hôpital dont il a horreur, ou le suicide que le désespoir lui conseille trop souvent. Cette histoire est lugubre ; cependant elle n'est pas finie.
Le luxe a d'autres conséquences.
Tout est perdu, fors l'honneur, disait François I". Quand le luxe a pénétré dans une famille d'ouvriers, tout est perdu, même l'honneur.
Dieu merci, l'honneur ici-bas est pour tous. Il est d'autant plus cher aux prolétaires, qu'il est le seul bien qu'ils possèdent après leur rehgion.
Dans la famille, c'est surtout la femme qui le représente. Une jeune fille de dix-huit ans qui travaille en silence, qui fuit les regards du monde pour mieux échapper à ses dangers, qui se fait une parure de sa modestie et un diadème de sa réputation, qui cherche le temple où sa virginité fleurit près de l'Eucharistie, qui se plaît au foyer, et qui trouve sa féUcité dans des déouements précoces, comme d'autres la puisent
au bal ou au théâtre; cette créature charmante est un présent de Dieu : elle est l'orgueil de son père, la consolation de sa mère, et le plus bel ornement de la maison.
Mais, hélas ! elle ne comprend pas toujours sa dignité, et elle la vend dans des marchés infâmes. Le roman lui fit la première blessure, en lui apportant les troubles de la pensée et les orages du cœur : le luxe achève sa ruine. Trop pauvre pour tirer de son travail les satisfactions de sa vanité, elle va demander au péché des ressources pour embelhr sa jeunesse : du même coup, elle flétrit son âme, et fait rougir son nom.
Le mal prend chaque jour des proportions plus alarmantes. On ne publie pas les statistiques officielles, qui ne pourraient que décourager la vertu ; mais ces statistiques ne sont pas la moitié de la vérité. Dans les villes industrielles surtout, le vice pousse comme l'herbe dans les champs ; on sait où il se recrute : il vient de la mansarde et de l'atelier. Nous en avons indiqué la cause.
La jeune fille tombe; la mère est exposée. Pour elle la vie a perdu ses illusions et le plaisir ses amorces ; mais elle éprouve les tentations du besoin. Elle connaît mieux que personne les charges du ménage et Tinsuffisance des revenus ; elle assiste à des abus qu'elle ne peut pas corriger; elle les sent plus que les autres, parce que
sa position lui pcrmeL d'en calculer les conséquences. L'avcnirl'épouvante; de temps en temps elle en perd la tête ; en attendant les embarras du lendemain, elle est aux prises avec ceux d'aujourd'hui. On sait assez comment elle s'en tire. Ses faiblesses sont d'un genre particulier : elles ressemblent à des vertus ; car elle se dévoue à la honte pour nourrir ses enfants. Disons qu'elles sont des crimes, et jetons un voile sur une infortune digne de toute pitié.
Le père de famille a d'autres moyens de dissiper l'honneur du foyer. Le luxe lui donne le dégoût du métier qui n'est pas assez lucratif; l'envie lui prend d'essayer 'quelque entreprise : mais ceci suppose des fonds. Alors il se tourne vers les inventions. Il manquait à notre société des chercheurs maniaques : en voici un de plus. Quand il ne creuse pas le problème du mouvement perpétuel ou de la nacelle aérienne, il rêve un frein-arrêt pour les chemins de fer; il compose un cirage, ou un dentifrice, ou une encre indélébile, ou une eau pour dégraisser les vieux habits ; à moins qu'il n'espère de plus gros bénéfices d'une poudre insecticide, ou d'un tire-bouchon nouveau modèle. Il arrive quelquefois au brevet, sans garantie du gouvernement ; ce qui est le moyen le plus sûr de mourir de faim. Il y a à Paris une armée d'ouvriers déclassés,
parce qu'ils aiment le luxe, qui tourmentent leur cerveau, au lieu de vivre modestement du travail de leurs mains.
L'insuccès pousse au mal. L'ouvrier, irrité par ses déconvenues et aiguillonné parle besoin, se jette dans des industries suspectes. S'il ne devient pas proxénète au coin dos rues, il fréquente les tripots, et il joue à découvert avec des cartes biseautées ; sll occupe un emploi, il abuse de la confiance de ses patrons ; s'il tient les écritures, il fait des faux ; s'il est préposé à une caisse, il y met les mains dedans, quand il ne l'emporte pas par delà la frontière ; il ne tarde pas à se compromettre. La police est sur sa trace ; ses aventures le mènent sur les bancs de la cour d'assises : c'est là qu'il expie les prodigalités dans lesquelles son goût pour le luxe l'avait précipité.
Il est quelquefois doué d'une intelligence remarquable : son audace est plus grande encore. Dans ce cas, il ne veut pas être un coupable vulgaire ; il se fait entrepreneur de révolutions. Il lui faut attendre quinze ans la curée ; c'est un peu long pour un ventre affamé qui n'a pas plus de patience que d'oreilles ; mais il vit de la commission. Dans un pays où le crime politique est à peu près aboli, où du moins l'on échappe aux vindictes
de la loi par le succès, la spéculation n'est pas mauvaise.
Cependant je conseille à Touvrier de ne pas s'engager dans ces voies de perdition. Il vaut mieux rester un honnête homme au fond de sa boutique ; même quand il faut acheter cette gloire, peu enviée, par des vertus que notre siècle ne récompense guère, parce qu'il ne les comprend plus.
Voici d'autres victimes du luxe, dans la famille.
Le luxe empêche l'enfant de naître , parce qu'on ne veut pas le doter avec la misère.
Le luxe empêche le vieillard de mourir en paix au miUeu des siens. Ce dernier point provoque les plus douloureuses réflexions.
Le vieillard est une des majestés de ce monde. Tous les siècles lui ont voué un culte de' respect; à Sparte les jeunes gens se levaient quand les anciens passaient devant eux : le christianisme n'a fait que développer les déUcatesses de ce sentiment.
Le vieillard a reçu la consécration du temps. Le temps lui a ravi la beauté de la jeunesse ; il lui a donné la beauté de Tâme qui resplendit souvent à travers sa chair flétrie : le temps rend les monuments vénérables, etles hommes divins.
Il a le prestige des longues épreuves : il a vécu ; il a lutté ; il a souffert ; vaincu ou vainqueur, il a quitté le champ de bataille en emportant de nobles cicatrices.
Il a l'autorité de la sagesse : il a beaucoup vu et beaucoup retenu ; il a lu dans le grand livre de l'expérience qui, d'après un proverbe populaire, vaut plus que la science.
Il a l'éloquence delà faiblesse :en décrivant le cercle de ses années, il est revenu à son point de départ ; il entre dans la seconde enfance: ses yeux s'obscurcissent, ses mains sont débiles: ses genoux se dérobent sous lui.
Assez souvent il a l'éloquence de la misère. Ajoutez à tous ces traits la lumière deTéternité qui se lève pour lui, et forme autour de sa tête un nimbe déjà visible ; et vous comprendrez les droits qu'il a acquis à la considération du genre humain.
Autrefois, quand la famille était fortement constituée, il y avait place au foyer pour le vieillard, même dans les classes ouvrières. Les lois nouvelles, en ébranlant cette sainte institution, l'ont mis à la merci de ses enfants. Le libéralisme a beaucoup amoindri son autorité ; le luxe n'a pas augmenté la tendresse dont il était auparavant entouré, et qui était sa dernière espérance. Il n'est pas sûr de mourir dans la maison où il
est né ; quand il a cette chance, il achète cher le morceau de pain qu'on n'ose pas lui refuser. La loi civile a eu pitié de cet orphelin on cheveux blancs : elle lui assure une pension alimentaire. Or chezles pauvres, cette précaution est illusoire; dans les conditions plus aisées, la loi est observée, mais, hélas! de bien mauvaise grâce. C'est à qui se débarrassera le plus vite de l'ancêtre surnuméraire ; les ressources de communauté suffisent à peine aux besoins factices créés par le luxe : il n'y a pas de restes pour lui.
Pour remédier aux cruelles conséquences de la civilisation moderne, on a multiplié les asiles. L'Etat a ouvert ses dépôts de mendicité, où le vieillard, proscrit du foyer par la misère et par l'ingratitude, trouve un abri pour achever sa triste existence. 11 y serait heureux, malgré la sévérité du régime, si l'amour n'était pas absent: le cœur humain ne s'en passe jamais tout à fait; peut-être qu'à cet âge qui penche vers la tombe, quand le monde semble se retirer, il lui en faut un peu plus. Mais la bienfaisance officielle, qui sert de maigres rations à ses pensionnaires, ne lui accorde jamais un regard caressant, ni une parole de tendresse.
La religion a comblé cette lacune, en suscitant la Petite Sœur des pauvres. Je salue avec toutes les sympathies de mon être, l'héroïne duxix'siè-
cle, qui se dévoue avec joie à un apostolat sans poésie, et qui recueille dans les campagnes et dans les faubourgs des grandes villes, les épaves de la famille brisée par le code. Elle leur a dédié des hôtels somptueux : elle leur a bâti des temples magnifiques : elle va chercher dans les quartiers fortunés la défroque des riches, et les miettes qui tombent de leur table. Avec ce butin, elle les habille, et elle leur donne des festins abondants. La Petite Sœur prend soin de leurs âmes comme de leurs corps ; elle les réconcilie avec Dieu; elle les prépare à sa visite ; elle leur ferme les yeux, et les ensevelit de ses mains généreuses. Elle est la sœur, elle est la fille, elle est la mère, elle est l'ange des vieillards ; elle répare les erreurs de nos politiques ; elle nous sauve des conséquences de nos entraînements ; elle est une des grâces que Dieu a faites à notre civilisation. Bénissons Dieu qui l'a tirée des trésors de sa sagesse, à l'heure opportune. Bénissons-la elle-même des détresses qu'elle console, et des services qu'elle rend : qu'elle nous pardonne d'avoir troublé sa modestie, en trahissant le secret dans lequel sa charité se plaît à s'envelopper.
Mais je regrette quand même que le vieillard meure dans l'exil. C'est le cri de la nature ; la nature proteste quand le luxe, ajouté à plusieurs
autres causes, empêche les lois de la vie d'avoir leur accomplissement.
Vin
L'ouvrier qui donne à sa famille des principes et du pain, et qui la préserve de l'erreur et du luxe, ses ennemis mortels, a accompli son devoir de chef de maison. Après cela qu'il jouisse de son bien, et qu'il goûte les douceurs de la vie du foyer. Cette vie n'est pas sans quelque mélange d'amertume. Je suis bien aise d'en être l'historien ; je ne veux pas en être le poëte, de peur de paraître bercer ceux que je me propose d'instruire. Donc la vie du foyer est un paradis ou un enfer: il n'y a pas de milieu. Les membres de la famille sont si étroitement unis, ils se voient de si près, ils se rencontrent si souvent dans les actes les plus intimes, qu'ils ne peuvent qu'être heureux ou malheureux ensemble. Avec la paix, le foyer est plein de charmes : le travail perd de ses rigueurs, la pauvreté est moins cruelle ; la résignation s'épanche d'une âme dans une autre comme le parfum d'Aaron coulait de sa tête jusqu'aux franges de sa robe. La guerre a d'autres effets. Il y a ici-bas quelque chose de pire qu'un royaume divisé : c'est un mauvais ménage. Dans les deux cas, c'est la désolation. Chez les
gens comme il faut, la désolation se déguise sous le voile de l'étiquette ; dans la classe ouvrière, les scènes se déroulent dans leur brutale réalité. Le mécontentement gronde comme la foudre : il se traduit par des vociférations : il arrive souvent aux dernières violences. Les menaces commencent, les coups pleuvent, les meubles volenten éclats ; deux êtres faits pour se comprendre, pour s'aimer et s'entr'aider sont aux prises, et cherchent à se dévorer. C'est la misère qui amène quelquefois ces drames lamentables ; le vice y a sa part encore plus large : le jeu, l'ivrognerie, rinconduite, disposent malle chef de la maison, qui se venge sur des innocents des mécomptes qu'il a essuyés.
D'ailleurs il n'est pas toujours seul dans son tort. Une femme acariâtre ne se faitpas pardonner par ses vertus les désagréments de son humeur ; elle est capricieuse, obstinée, et sans tête ; son regard provocateur, son sourire ironique, sa voix de fausset donnent aux nerfs de l'homme qui l'endure ; tôt ou tard elle trouve ce qu'elle cherche, et au delà; ordinairement elle n'est pas deceUesqui veulentêtre battues: aussi la victime proteste sous la main qui lui prodigue de terribles caresses. Ce spectacle qui a un côté burlesque, et qu'on a tant exploité pour égayer les désœuvrés, est triste au fond. Les petits enfants ont d'abord
112 s. JOSEPH CHEF DE LA SAINTE FAMILLE.
tremblé : maintenant ils pleurent, et ils essaient de défendre leur mère. Les voisins commentent malicieusement l'aventure : le propriétaire fatigué menace du congé les perturbateurs du repos public. Le combat finit quelquefois ainsi : mais c'est pour recommencer sur un autre théâtre.
Ce n'est pas la faute de Dieu si la \ie de famille réserve des tortures à ceux dont elle devrait procurer le bonheur. Les passions humaines gâtent tout. La preuve en est que les excès décrits plus haut sont plus rares chez les bons paysans qui ont conservé les traditions de religion et de moralité. On les rencontre surtout dans la population des grandes villes, qui a perdu tous les principes. Telle quelle, la vie de famille doit rester chère à l'ouvrier ; Dieu qui en a fait la porte du ciel, ne veut pas qu'elle soit le ciel même, pour nous obliger à porter plus haut nos regards. Cependant elle est la seule qui donne à l'homme un peu d'amour; il s'en aperçoit vite quand il s'en éloigne. L'amour aide à supporter les âmes incomplètes et les caractères anguleux. L'ouvrier ne doit pas, pour si peu, déserter la famille qu'il a fondée ; qu il reste assis à l'ombre de son figuier; qu'il mange le raisin de sa vigne ' ; où peut-il être mieux?
i. III Rois, IV, 25.