GH.\PITRE VIII
N'est-il pas ouvrier et fils d'ouvrier?
(Marc, VI, 3.)
En appelant Jésus-Christ ouvrier et fils d'ouvrier, les Pharisiens ne voulaient pas probablement lui adresser une injure. Mais sa science précoce les étonnait et les irritait, sans doute parce qu'elle contredisait leur enseignement. Ils disaient donc : D'où lui viennent toutes ces connaissances? N'est-il pas ouvrier et fils d'ouvrier? A leur insu, ils rendaient témoignage aux vertus de Jésus-Christ, qui, étant si supérieur au reste des hommes par son génie, ne dédaignait pas cependant de vivre du travail de ses mains. Du même coup, ils élevaient le travail au plus haut degré de gloire qu'il eût encore atteint; car il demeurait établi qu'il était la condition
préférée du plus grand des mortels. Pour nous, qui croyons à la divinité de Jésus-Christ, le miracle augmente encore, et développe dans notre âme l'enthousiasme, en tout cas, le plus profond respect pour le travail.
Saint Joseph a attaché au travail des rayons plus modestes, mais qui auraient suffi pour le réhabiliter aux yeux du monde. Le travail, réservé jusque-là aux esclaves chez la plupart des nations païennes, devient, par la permission de Dieu, la destinée d'un descendant des rois de Juda et d'Israël. Dès lors, il n'était pas seulement affranchi : il était transfiguré.
Je ne veux pas séparer les deux gloires inégales qui lui viennent de Jésus et de Joseph, et dont le texte de l'Evangile contient la preuve authentique. Je craindrais d'affaiblir une thèse que j'ai à cœur, en lui disputant la moindre parcelle du prestige dont elle a besoin pour se faire accepter des esprits prévenus. Nous entrons dans notre sujet par la bonne porte. Ce qu'il s'agit d'établir est déjà démontré.
Quand je parle du travail, je veux dire le métier.
Le travail de Tesprit n'est pas tombé en
discrédit dans notre siècle ; il n'a que trop de partisans : ce qui ne signifie pas qu'il soit en progrès. L'art a le même sort ; il est très-recherché ; les écoles sont encombrées, et c'est pour cela sans doute que ses nobles traditions sont étouffées. Par goût, je me dévoue aux causes impopulaires, si le droit est pour elles : le métier est dans ce cas. On exagère l'ouvrier ; on n'honore pas assez le métier, parce qu'on n'en comprend plus la grandeur.
J'admets les distinctions naturelles des choses. La science, l'art et le métier ne sont pas sur le même plan ; la science cultive l'idée pure ; l'art a pour objet la beauté de la forme ; le métier paraît relégué dans la grosse matière. Soyons hiérarchiques ; mais ne séparons rien. La science mène à l'art, parce que l'idée tend à se réaliser dans une forme, sans laquelle elle est comme si elle n'existait pas, pour le commun des mortels. A son tour, la forme abstraite, qui naît dans l'imagination, va demander à la matière l'étoffe dont elle se revêtira pour devenir plastique : ainsi l'art conduit au métier. Si l'on considère le métier en lui-même , et isolé du système général dont il fait partie, il paraît vulgaire ; vu dans l'ensemble, il se relève à nos yeux, dans le nimbe de lumière qui enveloppe tout le reste.
Mais l'analyse découvre dans le métier une
dignité plus intime : le métier contient la science et l'art, sans lesquels il est impossible. Le plus humble ouvrier qui veut faire une table avec une pièce de bois a d'abord dans l'esprit le dessin de cette table, c'est-à-dire un certain nombre de lignes géométriques qui le déterminent ; voilà la science. Il arrête, en même temps, les ornements qui viendront s'ajouter à la correction des lignes, etdonnerontàlatableune grâce particulière, qui sera saisie des connaisseurs : voilà l'art. Quand tous les préparatifs sont faits avec la tête, l'ouvrier exécute son plan avec la main : voilà le métier proprement dit. L'esprit commence; l'imagination continue ; la main achève. Ces procédés n'appartiennent qu'au travail de l'homme ; parce que, seul, l'homme met en -action des facultés. L'instinct a de la précision; il manque d'invention :il fait toujours la même chose.
Au moyen âge, les magnifiques cathédrales, qui sortaient du sol comme par enchantement, et qui sont encore debout pour l'honneur de nos ancêtres et de la religion qui les inspira, étaient l'œuvre de tous. Cependant un homme les avait conçues, en les faisant passer par son cœur. Ce même homme, mêlé aux manouvriers, aidait à les bâtir, en remuant le mortier, et en transportant le moellon ; il s'ensevelissait dans les fondations qu'il avait creusées, et il arrivait
anonjTne à la postérité, avec le titre de maître maçon.
Le métier est le soldatde la science et de l'art. Il est de moitié dans toutes leurs entreprises, et il en partage la gloire ; son histoire est un poëme écrit à la surface du globe, et sur le mobilier du genre humain.
Le métier a remué la terre, avec une vaillance et un succès dont les preuves sont toujours vivantes; il l'a relevée de Tanathème qui pesait sur elle depuis le péché. La ronce a reculé devant sa bêche, et a fait place au froment qui nourrit, à la vigne qui réjouit, à la fleur embaumée, au fruit savoureux, à la prairie verdoyante et à la forêt majestueuse. Le métier a dirigé les eaux; il a endigué la rivière; il a desséché l'étang; il a utilisé les sources; il a traqué la bête fauve dans son repaire ; il a abaissé les collines et comblé les vallons ; il a tracé des routes ; il bâti des ponts : il a conquis à l'homme une terre qui semblait lui avoir échappé.
Cela fait, le métier a servi à orner cette demeure si chèrement achetée.
C'est àBabel qu'il donna son premier coup de truelle : c'était mal débuter. Il expia son or-
gueil. Ensuite il a bâti les cités merveilleuses de l'Euphrate et du Tigre, où les rois d'Assyrie étalaient leur faste oriental : Ninive, Babylone, Arbèles, Larisse. Il a édifié les capitales non moins opulentes où résidaient les monarques persans : Ecbatane, Persépolis, Bactres. L'Egypte lui doit Memphis, la reine du Nil, Thèbes aux cent Portes, et les Pyramides qui gardent ses déserts. Il donna à Salomon son palais de cèdre et de marbre, dont la beauté suffirait à immortaliser son règne, et à Jéhovah son temple que les peuples venaient admirer de tous les points du ciel.
Le métier suivit le mouvement de la civilisation. Il accompagna dans l'Occident les colonies qui s'établirent sur les côtes de la Méditerranée ou dans ses îles, et il embellit leur nouvelle patrie ; Argos, Cicyône, Sparte, Athènes, Corinthe, sont ses filles ; le temple de Delphes, les Propylées, le Parthénon, l'Aréopage, le Lycée, rOdéon, etc., sont les présents qu'il fit à leur beauté. Les origines de Rome sont enveloppées de mystère, comme celles de la Grèce. Quoique la vanité nationale se plaise à rapporter aux Dieux sa grandeur presque surnaturelle, elle ne chassera pas le métier des chefs-d'œuvre où il a mis sa signature. Le Capitole, l'aqueduc de Tarquin, le Panthéon, la maison dorée de Né-
ron, les thermes de Titus et de Caracalla, l'arc de triomphe de Septime-Sévère et le Golysée font partie de sa gloire.
Quand les Barbares ont entassé les ruines dans l'ancien monde, le métier les relève. Il écarte les poussières ; il exhume les palais ensevelis et les statues couvertes de mousse et de lierre ; il rend à la colonne son chapiteau, à la corniche ses moulures, aux socles leurs bas-reliefs. Quand la dévastation est sans remède, avec ses restes il fait du neuf. C'est ainsi qu'il a édifié l'Europe chrétienne: Constantinople, Syracuse, Naples, Venise, la Rome des papes, Florence, Bologne, Gordoue, Séville, Paris, Londres, Vienne, Moscou, Liège, Gand, sont son œuvre. Sainte-Sophie, Saint-Marc, Saint-Pierre, Sainte- Mari e-d es -Fleurs, le Baptistère-de-Saint-Jean, le Campanillc, le Gampo-Santo, la Tour-Penchée, l'Alhambra, l'Escurial, Versailles, le Louvre, Westminster, Saint-Paul, etc., sont les joyaux du diadème qu'il a placé sur leur front.
Le métier continue sous nos yeux les magnificences commencées depuis des siècles. Il va chercher dans les sombres galeries du globe, la houille et le fer ; s'il pousse toujours plus loin ses fouilles, il mettra nos habitations en l'air, et leur équilibre sera un miracle. Avec la houille il chauffe nos foyers, et il donne à nos cités des
nuits belles comme le jour ; le gaz n'éclipse pas le soleil, mais il met la lune à la réforme. Avec le fer il bâtit de puissantes machines qui nous portent en triomphe dans l'espace; et pour que notre majesté ne soitpas exposée à dire, comme Louis XIV : j'ai failli attendre, il perce les isthmes, il troue les montagnes, il aplatit les bosses de notre planète; jusqu'à ce qu'il nargue la tempête, en passant sous le granit des mers étonnées de tant d'audace.
Le métier est un géant. Il a parcourule monde pendant soixante siècles, d'Orient en Occident; il a laissé dans la nature et dans l'humanité un double vestige ineffaçable. Tous les conquérants célèbres ont leur historien : Achille a Homère, Alexandre Aristote; César écrivit ses campagnes avec la pointe de son épée. Le métier méritait d'avoir son annaliste. Dieu lui a donné le sien : c'est la Bible.
La Bible est le livre universel ; eUe garde les archives du ciel et de la terre : tout ce qui est grandyestnommé. Dieu ouvrela marche, quand il plane sur le chaos. A sa suite, on voit apparaître les premiers prêtres qui ont offert des sacrifices, et les premiers rois qui ont gouverné
des tribus. On pouvait croire qu'en pareille compagnie il n'y avait pas de place pourlespauvres artisans ; mais afin de les honorer et de les imposer au respect de l'avenir, la Bible nomme, après les prêtres et les rois, les inventeurs des arts.
Abel était un berger. Il conduisait ses agneaux dans les gras pâturages ; il les abreuvait aux sources vives du désert. Il avait leur innocence; et, appuyé sur sa houlette, content de son sort, offrant à Dieu les prémices de son troupeau, il faisait monter vers le ciel la prière de son cœur *.
Caïn s'adonnait à l'agriculture. Il promenait le soc de la charrue sur le sein de la terre vierge; il jetait ses grains dans le sillon entr ouvert ; il faisait la chasse aux herbes parasites ; il amenait les eaux fertilisantes : la rosée et le soleil étaient ses collaborateurs. Quand il avait moissonné ses froments et cueilli ses fruits, il en offrait aussi des présents au Seigneur, et emportait le reste dans sa maison ^.
Jabel, fils d'Ada, est le père des tribus nomades qui habitaient sous les tentes, et s'occupaient de garder les troupeaux '.
Jubal, son frère, est l'ancêtre des musiciens : il inventa la lyre et l'organum *.
1. Genèse, iv, 2. — 2. Genèse, iv, 3. — 3. Item, v, 20. 4. Item, V, 21.
Tulbalcaïn était métallurgiste; il excellait dans les travaux d'airain et de fer ^
Tous ces noms sont écrits au IV* chapitre de la Genèse. A l'exception de Caïn, ils sont baptisés dans la gloire; et aussi longtemps que les générations humaines liront les pages du livre sacré, elles les répéteront avec admiration et reconnaissance.
Le métier les a conduits à l'immortalité.
Il y a dans la Bible deux autres figures d'ouvrier, encore plus belles, et mises dans une lumière plus éclatante.
« Le Seigneur parla à Moïse et lui dit: J'ai appelé nommément Beseléel, fils cCUri, qui est le fils de Hur, de la tribu de Juda, et je lai rempli de r esprit de sagesse, cCintelligence et de science pour toutes sortes d'ouvrages, pour inventer tout ce que l'art peut faire avec l'or, l'argent, l'airain, le marbre, les pierres précieuses et tous les différents bois. Je lui ai donné pour compagnon Ooliab, fils d'Achisamech, de la tribu de Ban ; et j'ai répandu la sagesse dans le cœur de tous les artisans habiles, qui travailleront sous leur direction, afin qu'ils fassent tout ce que je vous ai ordonné de faire '. »
Voilà donc des ouvriers prédestinés. Dieu procède avec eux comme avec Moïse et Aaron.