‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 47 sur 79 · Chapitre I. — 2. Déclaration des droits de l'homme · texte numérisé non relu

Chapitre I. — 2. Déclaration des droits de l'homme

ressources dont il dispose pour le faire, arriver. Si l'enfant n'a pas de génie, il est inutile de le tirer de sa condition; si son père n'a pas de fortune, l'entreprise échouera encore. Qu'il ne le regrette pas ; les carrières libérales sont encombrées ; il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus; on y crève d'envie ; on y meurt de faim. Tout ce qui brille n'est pas d'or.

La carrière artistique paraît d'abord plus accessible. Prenez garde. L'art, j'entends le véritable, n'admet à ses faveurs que l'élite du genre humain. Les facultés qu'il suppose sont toujours des privilèges de la nature : il ne faut pas se hâter de croire qu'on les possède. On raconte d'ailleurs que la carrière artistique est orageuse. Les amants de la gloire sont susceptibles ; les rivalités qui les divisent sont ardentes ; chez eux la jalousie est déloyale : elle ne recule pas toujours devant le sang. Hélas! ces douleurs sont de tous les états. Ce qui est un peu particulier à la carrière de l'art, c'est la misère. L'art ne travaille que pour les riches et les délicats ; tous ensemble, ils ne sont qu'une petite portion de la société. Je crois même qu'en temps de démocratie cette clientèle tend à diminuer; à moins quel'art ne se mette à l'unisson des mœurs, et que devenu plébéien comme tout le monde, il ne livre ses chefs-d'œuvre au rabais. Règle générale :

l'artiste est pauvre ; il gagne peu et il dépense beaucoup. L'imagination publique semble l'aimer malheureux, comme si le malheur était une source d'inspiration. Je ne nie pas le côté poétique de ses détresses ; maisj'écris pour l'ouvrier, et je lui conseille de laisser à ses enfants un autre moyen d'existence qu'un pinceau ou un violon.

Le métierestle lot du grand nombre. Qu'on l'élève jusqu'à l'art industriel, qu'on l'honore et surtout qu'on le paie; je souhaite qu'on fasse au métier des conditions capables de lui rattacher tous ceux qui aujourd'hui l'abandonnent. Le métier fait aller la grande machine humaine : il est de tous les temps et de tous les lieux. Depuis six mille ans, on cultive la terre, on plante des choux, on pétrit de la farine, on bâtit des maisons de briques et de pierre, on forge le fer, on sculpte le bois, on tisse le chanvre et le lin. Il n'y a pas de danger de voir disparaître ces professions nécessaires ; le chantier est toujours ouvert, et l'homme de bonne volonté est sûr d'y trouver à perpétuité du pain, de l'honneur et même du bonheur.

Que l'ouvrierne se brouille pas avec le métier, et qu'il n'en éloigne pas son enfant par vanité et sans raison suffisante ; il commettrait une faute grave dont son enfant serait la victime, et dont la société subirait les conséquences.

Je suppose que mes conseils sont pris en considération. Alors l'ouvrier doit confier ses enfants à des patrons dignes de sa confiance, à moins qu'il ne se charge lui-même de leur éducation professionnelle. Gen'est pas toujours possible.

Ici je distinguerai entre la manufacture et l'atelier.

La manufacture est devenue, de nos jours, le théâtre du travail des petits enfants et des femmes. Donnons en passant un regret au travail forcé de ces frêles et délicates créatures, qui ont besoin de l'atmosphère pure et tranquille du foyer domestique, et que les nécessités de l'existence jettent dans des milieux terribles. L'industrie est sans entrailles. Elle a développé, sinon inventé tout à fait, le travail aggloméré ; elle a rendu à peu près impraticable, dans bien des cas, le travail en famille; elle s'est aperçue de l'emploi possible des petits enfants, et elle en a fait le complément de ses machines. La main d'oeuvre de la femme lui coûte moins cher ; elle a de plus des qualités précieuses : en conséquence elle s'en est emparée. L'industrie répond à nos tristesses, qui ressemblent à des reproches, par

les précautions qu'elle prend et par les services qu'elle rend à la société. Il y a du vrai.

La loi veille à la porte des manufactures. Elle protège l'enfant et la femme contre les brutales et égoïstes exigences de l'industrie. Mais la loi ne prévient pas tous les abus ; c'est au père de famille de faire le reste.

Celui-ci n'enverra pas à la manufacture son petit garçon, même à l'âge que la loi autorise, pour courir sous les métiers où il ramasse les bouts de fil qui tombent par terre. Cet exercice peu lucratif est homicide ; il le tient courbé sans air et sans lumière, et le prépare au rachitisme. Cet innocent ne mérite pas un tel supplice ; si l'industrie y trouve son compte, l'humanité proteste : le cœur d'un père ne peut pas s'y résigner, même pour un morceau de pain.

S'agit-il d'une jeune fille? Ici la sollicitude de l'ouvrier sera encore plus éveillée. Il recherchera la manufacture chrétienne, quand la manufacture ne pourra pas être évitée. La manufacture chrétienne est rare dans notre pays : cependant elle existe. C'est une preuve que la vapeur n'est pas irréligieuse et corruptrice par elle-même ; nous n'avons pas besoin de la maudire ; mais nous demandons que cette force soit soumise comme toutes les autres à la loi de Dieu. On le peut lorsqu'on le veut.

Quand la manufacture est établie en dehors de la religion et de la morale, elle est le tombeau des vertus de la jeune fîUe. Rien ne protège la délicatesse de ses instincts : la promiscuité des sexes, la grossièreté des manières, le cynisme des conversations, les railleries déversées sur les choses saintes, le succès qu'obtient l'effronterie, l'impopularité assurée à la bonne tenue, la persécution dont la pudeur chrétienne est souvent l'objet; voilà des échantillons de ce qu'elle voit et de ce qu'elle entend du matin au soir. A Babylone trois adolescents se préservèrent des flammes au fond d'une fournaise ardente où les avait jetés un roi méchant : c'est un miracle. Si la jeune ûllc sort de la manufacture comme elle y est entrée, digne des regards des anges et des baisers de sa mère, le miracle ne sera pas moins grand.

Le maître de la manufacture pourrait prévenir tous ces désordres : il n'en a aucun souci. Il distribue dans les quartiers des préposés chargés de surveiller le travail, et de défendre ses intérêts contre la fraude ; il ne les a pas chargés de réprimer les outrages à la morale : les licences qu'ils se permettent ne supposent pas cette mission. Le maître n'est qu'un producteur, qui fait mouvoir des bras, qui les paie et les renvoie sans amour. Les intérêts des âmes ne le

regardent pas. Heureux encore quand il ne tyrannise pas les consciences, et qull ne leur dispute pas durement la liberté et le repos du dimanche.

De temps en temps le maître abuse. Il dispose de terribles moyens de séduction : il a l'autorité, il a l'argent, il a l'intimidation. Les chroniques de la manufacture racontent d'étranges choses qu'on peut à peine répéter. Ici-bas la force opprime quelquefois le droit ; quand la force dévore l'innocence c'est pire encore, car l'innocence est le plus sacré des droits. Il y a là un triple outrage : le premier s'adresse à une âme, le second à Dieu qui l'a créée, le troisième à la famille qui en est jalouse, et qui l'a confiée au maître qu'elle sert. Je ne vois pas de circonstance atténuemte :' le cas est simplement abominable.

On a beaucoup déclamé contre les seigneurs de la féodalité. C'est un des tableaux que les écrivains de la révolution peignent le plus volontiers, et qu'ils ont soin de mettre dans les petits livres de propagande, afin d'ameuter l'opinion contre l'ancien régime. On ne peut pas nier tous les abus de cette époque ; je crois cependant qu'on les a exagérés; on a même inventé des fables odieuses que je ne veux pas redire ici. On ajoute avec satisfaction que les

principes de 1789 ont mis fin à tout cela, et que notre époque affranchie respire, à l'ombre d'institutions généreuses qui garantissent l'égalité et le respect réciproque des citoyens. Hélas! l'industrie a fait renaître la féodalité. Le manufacturier moderne devrait parler du seigneur du moyen âge avec plus d'indulgence : il a de bonnes raisons. Puisqu'il se passe l'outrage envers les morts, qu'il se résigne à entendre la vérité que je lui inflige, pour le salut de son âme et celui de bien d'autres.

Que Dieu protège la jeune fille qui va gagner son pain à travers tant de périls !

Le jeune garçon entre en apprentissage à l'atelier : les dangers de l'atelier ne sont pas moindres.

De temps en temps on trouve des patrons convenables qui font régner l'ordre moral parmi leurs ouvriers, par la seule influence de leurs principes etde l'honorabilité de leur vie, sans rigidité et sans contrainte. Ceux-ci comprennent la responsabilité qu'ils assument devant Dieu etdevantles hommes ; ils tâchent de ne pas tromper la confiance des familles: ils sont pères autant que chefs.

D'autres offrent moins de garanties. S'ils n'étaientqu indifférents, onpourraitles choisir faute de mieux; mais ils sont avancés, et ils servent d'enseigne à la révolution. Leur atelier est une école d'irréligion et d'immoralité ; les idées qui y circulent sont absolument fausses ; les sentiments de ceux qui les professent sont tournés vers la défiance et la haine ; on y lit des journaux qui entretiennent ces dispositions ; on y vante des célébrités dignes du bagne ; on y apprécie à rebours des événements dont tout bon citoyen porte le deuil.

Ce n'est pas sans terreur que je vois un jeune garçon franchirle seuil de l'atelier. Il vient défaire sa première communion. Malgré les orages qui déjà se forment dans son âme, il a gardé la trace des leçons et des caresses de sa mère. Sa candeur exhale encore le parfum de l'autel; il est orné d'une beauté naissante : il est en fleur. Aimable comme on l'est à son âge, l'oeil limpide, le front serein, la bouche souriante, il mêle à la fière allure de l'adolescent la modestie de lajeune fille : il a tous les charmes à la fois. Hélas! l'atelier les menace de son souffle empesté. L'embaucheur se glisse en rampant dans le cœur du jeune apprenti, et verse son venin sur ses facultés virginales. Ce n'est pas son coup d'essai; il fait métier de tuer l'innocence : peut-

être est-il payé pour cela. Quoi qu'il en soit, l'œuvre est bientôt consommée; le travail du foyer et du temple est détruit. L'initié n'a pas vingt ans encore, et déjà il promet ; ceux qui le voient s'épouvantent ; ceux qui le revoient ne le connaissent plus.

Les temps sont difficiles ; la démoralisation est presque universelle. Raison de plus pour le père de famille de rechercher, même à prix d'argent, un atelier où son fils puisse apprendre son état, sans perdre la foi de son baptême et les vertus de sa race.

L'éducation professionnelle de l'ouvrier traverse une autre épreuve, la plus grande de toutes^ qui, dans notre pays, s'appelle le tour de France.

On ne peut pas nier que l'ouvrier ne se perfectionne en voyageant. Dans les grandes villes il trouve des maîtres habiles, et il profite de leurs conseils; il voit les produits les plus distingués de l'industrie; il est appliqué lui-même à des travaux difficiles qui ne sont pas commandés ailleurs. De la sorte il rentre dans sa province, plus adroit qu'il n'en était sorti.

Pourquoi faut-il que de si précieux avantages

soient balancés par des inconvénients sérieux? Ces inconvénients ne sont pas à décrire : malheureusement ils n'arrêtent personne. Paris exerce sur l'imagination de nos contemporains une fascination irrésistible. Le lettré va lai demander la science, l'ambitieux des fonctions, l'artiste de la gloire et l'ouvrier son pain. L'ouvrier n'est pas le moins ardent à prendre le chemin de la capitale. C'est lui qui a élargi sa ceinture, encore trop étroite pour contenir les multitudes que les chemins de fer y versent chaque jour. Il croirait être un sot s'il n'avait pas travaillé dans ses chantiers. De retour au pays, il met son nom sur l'enseigne de sa boutique, tout fier d'y ajouter ces mots sacramentels, qui sont devenus une réclame : Nouvellement amvé de Paris.

Parler mal de Paris à l'ouvrier moderne, c'est s'exposer à passer pour un paysan. Le paysan du Danube adressait autrefois de fières apostrophes à la cité reine du monde. Si je les répétais, Paris dédaignerait ma harangue, et l'ouvrier séduit n'en ferait ni plus ni moins.

Je demanderai cependant si le pain de la province ne vaut pas celui de Paris : je le crois aussi bon, et il coûte moins cher. Je ne parle pas du vin ; on sait assez que pour en boire, il faut rester chez soi : celui de Paris est un effet de l'art. Quant à savoir si tout l'esprit du

monde est à Paris, j'admets sans peine qu'il y en a beaucoup. Cependant il en reste un peu loin des rives qu'arrose la Seine, car l'article de Paris est fabriqué ailleurs. Paris vend les tapis d'Aubusson, les glaces de Saint-Quentin, les toiles de Rouen, les tissus du Reims, l'horlogerie de Besançon, les bois des Pyrénées, le poisson du Havre, le beurre de l'Auvergne, les fraises de Menton et les artichauts de Perpignan. On ne peut pas nier qu'il ne fasse le plus grand honneur à ces produits ruraux, en les introduisant dans ses murailles, et en les étalant sur ses marchés. Mais il demeure établi que le soleil des campagnes travaille encore assez bien, et que l'ouvrier qui vit obscur dans son département a quelque savoir-faire.

Ce qui appartient en propre à Paris, c'est la gloire qu'il dispense. On prétend ^qu'il est capricieux, et qu'il fait plus de victimes qu'il ne sacre d'immortels. L'ouvrier ne vise pas à la gloire; quand il la poursuit, il sait l'obtenir sans se déplacer. Paris peut revendiquer un autre monopole : celui des idées absurdes et des mœurs dépravées. C'est le profit le plus net que l'ouvrier en rapporte. Dans son village il devient un fléau : on le distingue entre ses camarades à son air crâne, à son bavardage insolent, au mauvais esprit dont il fait montre, et aux inepties

qu'il dél)ite. 11 ne va pas à la messe; il parle mal de son curé ; il est buveur d'absinthe, coureur d'aventures et courtier de la révolution. Quand il partit il valait quelque chose ; maintenant il est civilisé!

Le service militaire épouvante justement les familles : le tour de France a des effets plus funestes. La caserne expose trop souvent les jeunes soldats à des vices qu'ils ne connaissaient pas au foyer ; du moins elle les accoutume à la discipline, et, en rentrant, ils emportent le respect de l'autorité, qui leur servira à bien se tenir dans la vie civile. Le tour de France fait plus de mal encore aux principes de l'ouvrier qu'à ses mœurs. Le service militaire ne rend pas toujours aux familles les fils qu'il leur enlève : ils meurent à l'hôpital, ou sur les champs de bataille. Le tour de France est plus meurtrier: il remplit les cimetières des villes industrielles des pauvres ouvriers qu'il jette loindupays.

Quand le jeune Tobie partit pour aller recouvrer une somme d'argent chez Gabélus, qui habitait à Rages, en Médie, sa vieille mère se mit à pleurer en s'écriant : Vous m'avez enlevé le bâton de notre vieillesse : plût à Dieu que nous n'eussions jamais possédé l'argent qu'il va recueillir. Notre pauvreté nous suffisait : notre richesse consistait à iouir de notre enfant. Son époux la consola en

lui donnant l'assurance que le jeune Tobie reviendrait sain et sauf, car un ange du Seigneur l'accompagnait dans son voyage *.

Quand Theure est venue d'envoyer le jeune homme dans les ateliers des grandes villes, sa mère doit prier pour lui. Son père serait bien inspiré, s'il le dirigeait vers les cercles catholiques qui s'occupent avec zèle des intérêts moraux de l'ouvrier; alors il sentirait moins l'absence de sa famille, et il ne serait pas exposée aller chercher dans des plaisirs homicides des distractions dont il ne peut pas se passer. Vienne le jour où l'organisation des œuvres catholiques, à peine ébauchée encore, sera terminée ; alors l'ouvrier ne sera étranger nulle part : la religion lui aura préparé une patrie partout.

Mais pour avoir les bénéfices du zèle catholique, il faut avant tout l'accepter sans prévention. Le père de famille respectera, le premier, les institutions qu'on invente pour lui : son enfant l'imitera. Quand après une longue séparation, le jeune ouvrier rentrera au foyer domestique, s'il n'a pas perdu en route les convictions et les qualités qu'il avait on partant, son père et sa mère devront leur bonheur à l'ange de Dieu qui aura accompagné les pas du jeune pèlerin. 1. Tobie, V, 23 et siiiv.

142 s. JOSEPH PRÉSENTE JÉSUS AU TEMPLE.

En résumé, le père de famille doit veiller à l'éducation de son enfant. Mais qu'il s'agisse de l'éducation morale, de l'éducation intellectuelle ou de l'éducation professionnelle, il n'y a qu'une manière de la rendre utile : c'est de mettre Dieu à sa base.

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