‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 57 sur 79 · Jean, vin, 46. — 2. Psalm. csxi · texte numérisé non relu

Jean, vin, 46. — 2. Psalm. csxi

Comprenons et goûtons celle qui est contenue dans cette histoire.

Dans l'Eglise catholique le dimanche remplace le sabbat. Il n'y a de changé que le jour : on sait pourquoi. Tout le reste de la loi subsiste, avec des motifs nouveaux qui ajoutent encore àla majesté des anciens.

Le dimanche signifie le jour du Seigneur: le nom qu'il porte exprime admirablement sa sainteté. Tous les jours appartiennent au Seigneur, parce qu'il les crée l'un après l'autre, qu'il les illumine de son soleil, qu'il les baigne de la rosée de son firmament et des effluves de sa tendresse. Cependant il en a choisi un parmi tous, qu'il a fait sien, et sur lequel il veille avec jalousie. Respect au jour du Seigneur!

Je veux donner au dimanche un autre nom, qui sera ratifié au ciel et sur la terre , et qui n'empiète pas sur les droits de Dieu, car il tend à mieux les assurer : le dimanche est le jour de l'ouvrier. Sans doute il est le jour de tout le monde ; toutes les âmes se dilatent à son doux rayonnement ; toutes s'élèvent vers l'idéal chrétien, sous l'influence des souvenirs qu'il réveille ; toutes se baptisent dans la vérité et dans

l'amour qui découlent de ses enseignements; toutes se séparent pour un instant des vulgaires réalités de la vie, afin d'aspirer l'air qui descend des collines éternelles. Mais nul ne participe à ces bénéfices religieux, intellectuels et moraux dans une aussi large mesure que l'ouvrier.

La raison de cette difTérence est bien simple. Il y a des conditions qui ne placent pas l'homme très-loin de Dieu : quelques-unes le fixent nuit etjouràses pieds. L'homme riche, le savant, le magistrat, le grand financier lui-même, ont une indépendance relative qui leur permet de trouver le temps de prier Dieu jusqu'au sein de leurs occupations, pourtant si absorbantes. D'ailleurs la nature de leurs affaires, pour n'être pas sans péril, opprime moins leurs facultés, et leur laisse un certain jeu qui pourrait facilement profiter à leur progrès moral. Ils obtiennent souvent un résultat contraire : alors c'est leur faute. Cela n'empêche pas que leur état ne soit privilégié sous ce rapport: pour eux chaque jour c'est dimanche.

L'ouvrier est moins bien partagé. Assurément s'il aime Dieu il le trouvera partout, et il pourra, à chaque instant de sa rude journée, faire monter jusqu'à lui les hommages delà foi. Mais làn'est pas la question; je prends l'homme tel qu'il est.

Or c'est un fait que l'ouvrier est destiné à des travaux qui l'enchaînent du matin au soir ; c'est encore un fait que l'ouvrier appliqué à la matière agit plus qu'il ne pense, et s'abrutit plutôt qu'il ne s'élève ; c'est pourquoi le dimanche ressemble moins pour lui que pour les autres aux jours ordinaires : j'ai donc raison de l'appeler son jour. En disant ceci j'espère ne pas faire de jaloux ; nous sommes égaux devant Dieu ; il faut cependant admettre les privilèges de la souffrance : ils sont la contre-partie de l'inégalité des conditions. Les privilèges dont je parle coûtent cher à l'ouvrier : c'est un motif de plus pour les proclamer. La profanation du dimanche, qui trouble tous les intérêts, a surtout des conséquences funestes pour lui; il est juste d'en faire pivoter l'économie sur la tête de la victime. Respect au jour de Touvrier !

Ceci n'est pas dit pour le flatter, mais pour l'avertir. Du reste chacun trouvera son compte dans ce que je vais exposer.

Le dimanche, l'ouvrier a trois choses à faire : aller à la messe, vivre en famille et se reposer.

La messe, c'est la prière, mais la prière so-

lennelle, sociale, et, si j'ose ainsi dire, la prière de Dieu. L'homme prie naturellement, comme il respire, comme il mange, comme il dort. C'est là un besoin sublime qui le console d'autres moins nobles, et qui suffit, à lui seul, pour démontrer l'existence de Dieu, l'origine supérieure de l'âme et son éternelle destinée. L'homme prie partout et toujours ; il prie d'une façon plus grandiose en unissant sa voix à la voix de tous ; alors il est plus qu'un homme : il est humanité. S'il est chrétien, la dignité de sa prière augmente encore en devenant celle de Dieu : ceci n'est pas une fiction, mais un dogme. Jésus-Christ est le prêtre qui offre et la victime qui s'offre dans le sacrifice de la messe. Son humanité, qui est la nôtre, nous emporte dans les profondeurs des cieux, comme l'aigle emporte ses petits sur ses ailes quand s'il s'élance dans les airs. C'est Jésus-Christ qui ramasse nos larmes, notre tendresse, notre reconnaissance, nos espérances et nos craintes, et qui prie pour nous et avec nous par des gémissements ineffables auxquels le monde doit chaque matin son salut. Je ne suis pas fâché de lancer l'ouvrier à ces hauteurs, qui sont vertigineuses pour ceux qui ne croient pas, afin qu'il sache ce qu'il fait et ce qu'il devient quand il va à la messe.

Du reste en accomplissant une loi sacrée, l'ouvrier ne cède pas seulement à un besoin : il paye ses dettes, L'ouvrier moderne est parfois superbe : c'est le fruit des leçons qu'il reçoit ; J'espère cependant qu'il consentira, sans rougir, à avoir Dieu pour créancier. Il n'a pas poussé comme un champignon dans un coin de son atelier; donc Dieu l'a créé : il est bien juste qu'une fois par semaine il s'incline devant son principe et qu'il l'adore avec amour. Depuis qu'il est sur la terre il ne vit pas de l'air du temps; il est comblé dans son âme et dans son corps, dans ses enfants et dans ses affaires, des bienfaits de la Providence sans laquelle il ne peut rien : il convient de les reconnaître, pour mériter qu'ils soient continués. Il n'est pas tellement vertueux qu'il n'ait à gémir sur des misères morales que le monde ne sait pas, mais que sa conscience lui révèle : pourquoi ne courberait-il pas sa tête et ne tirerait-il pas de son coeur un acte de contrition qui le mettra à l'abri des coups de la sainte justice? Il est faible malgré ses prétentions; pour lui la vie est précaire et le lendemain rempli d'incertitudes; il dépend plus que d'autres de Dieu, à qui cependant nul n'échappe; il a beaucoup à demander parce qu'il éprouve de grandes détresses : il lui en coûte de s'adresser à ses semblables ; mais il lui sera doux de frap-

per à la porte de celui que tous les êtres invoquent, depuis l'ange jusqu'au brin d'herbe de la vallée. La messe du dimanche est l'heure sainte où Dieu et l'ouvrier se rencontrent; Dieu descend jusqu'à l'ouvrier : il le bénit, il le console, il le transfigure ; l'ouvrier monte jusqu'à Dieu avec la sincérité de sa foi, avec l'ardeur de son amour et les cantiques de ses lèvres : ils demeurent unis par un lien mystérieux dans une étreinte où l'un trouve sa gloire et l'autre son bonheur. Ceux qui déversent sur la messe des railleries plus ou moins fines n'ont pas réfléchi cinq minutes sur les beautés philosophiques qu'elle renferme et sur les richesses morales qu'on y découvre. Un peu d'esprit éloigne de la messe : beaucoup y ramène. Avis aux savants de l'ateher.

L'action directe de Dieu n'est pas la seule qui s'exerce sur l'âme de l'ouvrier, le dimanche ; elle est aidée par l'action de l'enseignement sacerdotal qui est une de ses formes.

Quand l'ouvrier était petit enfant il allait au catéchisme. Il garde toute sa vie le souvenir de son curé. C'était un homme vénérable par ses vertus et ses services, même quand il ne l'était pas par ses cheveux blancs. C'est lui qui l'avait

baptisé, qui le caressait quand il passait devant la porte de la maison, et lui donnait, s'il était sage, des images ou des- dragées. Le soir il aimait à faire des stations à travers les rues de la paroisse, avec son air grave et sa familiarité de père, le tricorne sous le bras, portant d'une main sa canne à pomme d'argent, et de l'autre sa grande tabatière oii il puisait un peu de bonne humeur lorsque ses ouailles lui causaient de l'ennui. Il ne rentrait jamais dans son presbytère sans avoir fait quelque bien. L'ouvrier chrétien a le culte de son curé, comme il a celui des ancêtres : il respecte sa vieillesse ; il le soigne dans sa maladie ; il tient à honneur de porter ses cendres au tombeau où elles reposeront. L'ouvrier gâté par les passions n'a pas toutes ces délicatesses de sentiment ; cependant il conserve dans un pli de son cœur un reste de fidélité ; il parle mal du clergé qu'il déteste et dont il demande la suppression; il change de ton quand il s'agit du curé de son village.

Le curé est, après la mère de famille, le premier maître de l'ouvrier. C'est lui qui lui met entre les doigts ce petit livre merveilleux qui coûte cinquante centimes, qui n'a pas cent pages, qui compte autant de vérités que de mots, et qui s'appelle le catéchisme. C'est lui qui en grave les demandes et les réponses, d'abord

dans sa mémoire, ensuite dans son cœur avec une patience qui ne peut trouver sa récompense qu'au ciel. Ainsi il lui compose un patrimoine de science et de vertu, capable de faire de lui un honnête homme, un bon citoyen et un vaillant soldat. Avec le catéchisme l'ouvrier en sait plus long que tous les philosophes de France ; avec le catéchisme il peut réfuter toutes les erreurs, se moquer de toutes les utopies à la mode, et échapper à tous les périls des milieux qu'il traverse et des sociétés qu'il fréquente. Malheureusement l'ouvrier laisse le catéchisme en route : c'est le commencement de tous ses écarts.

Quand l'ouvrier est arrivé à la virilité il a encore besoin d'être enseigné. Peut-être que ce besoin est plus urgent qu'à un autre âge, parce qu'il est plus exposé aux séductions : le prône de la messe lui donne satisfaction.

Le prône est un grand catéchisme qui ne diffère du petit que par les applications plus larges de la doctrine aux choses de la vie. Ce que l'enfant ne sait pas l'homme fait l'a senti; quand on s'adresse à lui il faut mettre la vérité sur les plaies vives qu'elle est destinée à cicatriser. Le prône exclut les pompes du langage non pas la profondeur du dogme ; il a de la simplicité dans l'allure ; mais il ne manque pas de

grandeur; il a l'éloquence du père de famille qui parle à sa maison sans recherche et sans apprêt, et produit des effets qu'aucun artifice de rhétorique ne saurait égaler.

Le prône c'est l'enseignement catholique, le plus auguste, le plus ancien, le plus universel , le plus fécond, et par conséquent le plus autorisé qui fut jamais. Il y a dans notre siècle des hommes sincèrement dévoués aux intérêts de l'ouvrier, je veux bien le croire, qui réclament bruyamment l'instruction à tous les degrés, pour relever la dignité et assurer le bonheur des classes laborieuses. Ils votent plus d'écoles que l'Etat ne peut en payer et que les nécessités réelles n'en demandent. Nous acceptons leurs écoles. Pourquoi font-ils si peu de cas du prône qui est adressé chaque dimanche à l'ouvrier, dans près de cinquante mille chaires chrétiennes? A part les questions techniques du métier, dont le prône ne s'occupe pas, il enseigne tout le reste. Le prône est une philosophie sublime, complète dans son fond, qui résout les plus terribles problèmes sur Dieu, sur Torigine des choses, sur la nature de Thomme, sur ses destinées dans ce monde et dans Tautre. Le prône est un cours de morale, simple, lumineuse et vaste dans ses applications. Cette morale envisage l'homme dans son rapport avec Dieu, avec

lui-même et avec ses semblables, avecla famille, avec la société, avec le pauvre, avec le riche, avec les bons et avec les méchants. Ainsi elle dit à l'homme, au père, à l'enfant, à l'époux, à réponse, au maître, au serviteur, au roi, au citoyen, à l'ami, à l'ennemi, ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils doivent éviter. Quand cette morale est acceptée, elle devient une admirable réglementation sociale ; elle réalise une harmonie où tous les droits, tous les devoirs et tous les intérêts trouvent leur place. Ajoutez à la beauté des détails les sanctions redoutables dent la morale du prône les accompagne, quand elle ouvre le ciel sur la tête des âmes vertueuses, et qu'elle dilate l'enfer sous les pas des prévaricateurs ; alors vous vous rendrez compte des magnifiques effets qu'elle a produits dans tous les siècles, et qu'elle continue de produire encore aujourd'hui chez tous les peuples qui la pratiquent.

Comme tout irait bien chez nous si le prône était fréquenté ! Mais l'ouvrier des grandes villes ne va pas à la messe ; quand il y va, il évite le prône. C'est une lacune très-regrettable dans son éducation religieuse et même sociale. De là vient l'ignorance crasse en matière de religion, qui est un des caractères de notre époque. Cette ignorance est honteuse ; elle contraste singulièrement avec notre prétention d'être le

siècle le plus éclairé de l'histoire ; elle est surtout féconde en conséquences funestes. On se plaint de tous côtés de la disparition des principes : on a raison, car les principes font les convictions et les convictions font les hommes. Or les principes sont contenus dans la doctnne et pas ailleurs ; c'est le prône qui les sème dans les intelligences comme des germes d'avenir. Volontiers on se passerait des principes religieux et on se contenterait des principes sociaux. Mais le moyen de répudier les uns et d'avoir les autres? Le fruit suppose l'arbre. D'où il suit que les libres-penseurs en religion sont des révolutionnaires en politique. Voilà oîi en viennent les nations quand le prône du dimanche n'est pas suivi.

A la faveur de l'ignorance qui obscurcit les esprits, et dans l'absence de tous les principes élémentaires qui sont le fond de la raison humaine, les sophistes ont beau jeu; ils débitent à leur aise des pensées extravagantes. Si la hberté que la loi leur garantit n'était pas une condition suffisante de succès, l'incompétence de ceux à qui ils s'adressent l'assure. Le journaliste dans les colonnes de sa feuille, l'orateur de club sur les tréteaux, le hâbleur de cabaret dans ses veillées sinistres, le maître d'école au village, le tribun dans les faubourgs.

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le professeur de faculté sur sa chaire, tous ces séides de la révolution, voués par état et par intérêt à l'œuvre de la destruction sociale, empoisonnent à l'envi l'âme de l'ouvrier, en y versant des poisons qui corrodent ses croyances, et dont le dévouement le plus sincère est assez souvent dans l'impuissance d'arrêter les ravages. Le prône aurait prévenu tous ces maux : le prône n'est plus à la mode.

Le prône a un tort, celui de ne pas flatter l'ouvrier. Au prône on no lui dit pas qu'il est le premier homme du monde, qu'il a plus d'esprit que son patron, qu'il doit songer à devenir député et même ministre ; on ne lui dit pas qu'il est victime d'abus intolérables et que l'exploitation séculaire dont il est l'objet doit enfin prendre terme. La religion est une mère ; elle aime trop l'ouvrier pour Tégarer et le pousser à rémeute contre les lois de son pays et les supériorités sociales. Elle préfère lui dire la vérité, Tavertir de ses illusions, lui dénoncer ses passions qui le perdent, Torgucil qui l'aveugle, la cupidité qui l'abaisse, la haine qui le rend injuste, le sensualisme qui le déshonore; le réconcilier avec sa destinée, sans lui défendre de travailler à en adoucir les rigueurs ; lui faire accepter ce qui est inévitable et le consoler de la vie présente par la vie future. Ces leçons ne

sont pas toujours agréables, mais elles sont utiles. La religion qui les donne place l'intérêt bien entendu de l'ouvrier avant sa popularité ; elle s'expose ainsi à être désertée : cela ne lui fait pas changer sa méthode. Tôt ou tard on lui rend justice, et les enfants prodigues reviennent dans ses bras.

Ailleurs on entend le prône autrement. On flatte l'ouvrier ; on lui dit ce qu'il n'est pas : on ne lui dit pas ce qu'il est ; avec lui on n'est pas sincère, parce qu'on ne songe pas à lui ; on l'attire ; on l'aveugle : finalement on le perd. Le pauvre ou\Tier aurait mieux fait d'écouter le prône de son curé que la harangue d'un démagogue athée. Mais les déconvenues les plus amères ne le corrigent pas toujours.

La messe et le prône sont les deux bienfaits du dimanche pour l'ouvrier : c'est le temple catholique qui les garde. Toute idée a son lieu ici-bas ; la souveraineté a ses palais, la loi son sanctuaire, la justice ses prétoires, la science ses académies, l'art ses athénées, l'argent ses bourses, le plaisir ses théâtres, l'agriculture ses jardins. La religion devait avoir son temple. Parce qu'elle est l'idée par e.xceUence, son temple l'emporte sur tous les autres.

Le temple est la maison de Dieu, car Dieu l'habite nuit et jour, et c'est à lui qu'il est dédié. Le temple est aussi la maison de l'ouvrier : qu'on me permette cette flatterie qui est une vérité. Sans doute le temple est la maison du riche : le riche a des devoirs à y remplir ; d'ailleurs il a besoin d'aller y chercher la consolation, parce que son bien-être ne le met pas à l'abri de répreuve. Cependant il peut s'en passer plus aisément. Sa demeure est somptueuse : on y pénètre par un portique élégant et à travers des vestibules spacieux ; les escaliers sont larges et ornés ; les appartements sont confortables; on marche sur des tapis moelleux; on se promène au milieu d'un mobilier recherché ; on respire des parfums exquis ; on se mire dans des glaces de Venise ; on entend retentir les notes brèves et limpides du piano : c'est un paradis, moins le bonheur. Mais beaucoup s'en contentent.

L'ouvrier n'en a pas autant. Je ne parle pas de son habitation, toujours étroite même quand elle est salubre, et pauvre jusque sous les attifements du luxe : je pense à la manufacture. Le paysan travaille sous la voûte azurée descieux, entre des colonnades formées par les chênes qui bordent son héritage, ou les masses granitiques qui surplombent la vallée. Le soleil se

balance sur sa tête comme une lampe toujours allumée. Les vents qui soufflent avec impétuosité, en se mêlant au chant des oiseaux, au bruit des cascades et aux roulements du tonnerre, lui composent une musique sauvage qui a son charme. Cependant les lierres, la vigne, l'ormeau, grimpent le longdes tertres, retomb ent en faisceaux abondants, et forment des guirlandes aux mille couleurs. Les prairies émaillées tapissent la terre et embaument l'air du parfum des fleurs. La nature est un temple dont le paysan est le prêtre.

L'ouvrier vit surtout à la manufacture. La manufacture est intéressante : elle a peu de poésie. L'ouvrier qui y passe sa semaine trèshonorablement puisqu'il y gagne son pain, fera bien d'aller s'asseoir dans le temple, le dimanche, pour se dédommager. Que ces deux milieux sont différents ! A la manufacture l'ouvrier ne voit que des bâtiments vulgaires, même quand ils sont bien aménagés, où l'industrie a distribué son outillage et emmagasiné ses matières premières : le minerai, la houille, les laines, les crins, les chiffons, la paille, les cuirs, les os, les graisses, les chanvres, les colzas, etc. Au temple son œil se repose sur les merveilles de l'art. L'architecture, la peinture, la sculpture y ont confondu, comme àl'envi, leurs

chefs-d'œuvre. Ce spectacle commence déjà à élever son âme. A la manufacture, l'ouvrier n'entend que le sifflement des machines qui lâchent leur vapeur, le mouvement des roues qui tournent sur leur axe, la scie frémissante qui mord le bois ou la pierre, le marteau qui monte et retombe sur l'acier incandescent, la bobine qui tourbillonne sur sa broche, la courroie qui vole dans Pair, et les engrenages qui font grincer des dents. Au temple, il entend les saintes mélodies qui chantent, qui prient, qui pleurent, au fond du sanctuaire ; il entend l'orgue aux puissants registres, qui a mille voix depuis la voix humaine jusqu'à la voix de Fange, et qui répand des torrents d'harmonie sur le peuple chrétien plongé dans un pieux recueillement ; enfin il entend la cloche suspendue dans l'antique beffroi, qui fait écho aux concerts du dedans, en lançant dans l'espace ses bordées triomphantes qu'elle semble envoyer aux oreilles des impies, et jusqu'aux portes de l'éternité. A la manufacture, l'ouvrier ne respire qu'un air rare et chargé de miasmes : l'huile rancie, les détritus des substances décomposées, la fumée qui s'échappe des fourneaux, l'odeur du gaz ou du pétrole qui brûlent dans les lampes, affectent péniblement son odorat dont Thabitude ne blase pas tout à fait la délicatesse. Au temple, il

respire un parfum qu'on ne trouve que là : c'est l'encens qui s'élève des urnes embrasées, qui monte en spirales vaporeuses et, en laissant sa trace sur tout ce qu'il touche, arrive au ciel comme la prière dont il est le symbole ; ce sont les fleurs de l'autel que des mains pieuses ont groupées avec art, surtout avec amour, auprès du tabernacle : le lis à la blanche corole, la rose au calice vermeil, Phumble violette, et les épis de blé qui ont Thonneur de devenir l'Eucharistie. Il y a d'autres éléments dan^ le parfum du temple; les saints du paradis et ceux qui cheminent sur la terre y ont versé leurs aromates ; les gémissements du repentir, les soupirs de la vierge, et les prières naïves des petits enfants lui ont communiqué des effluves spirituelles qui ajoutent à sa suavité, et en font une atmosphère sous laquelle les âmes se dilatent et tressaillent d'allégresse. A la manufacture, l'ouvrier a une compagnie bien mêlée, d'oîi la vertu n'est pas toujours bannie, mais où tous les vices sont représentés et donnent le ton, parce qu'ils sont la majorité. Au temple, il est dans la société des fidèles qui sont hommes encore, mais qui semblent avoir signé une trêve avec leurs passions, tant leurattitudeest digne, tant leur visage est calme, tant Témotion transpire dans leur silence : on croit être assis dans

Z2'l SAINT JOSEPH AU TEMPLE.

les rangs des élus. A la manufacture, les mauvaises doctrines ont des orateurs qui les exposent, et des adeptes qui les applaudissent : l'ouvrier n'échappe pas aisément à leur contagion. Au temple, la vérité seule a des droits ; l'éloquence la prêche, la foi lui prépare des ovations. A la manufacture, Touvrior a un chef qui peut manquer d'amour : au temple, il a un maître plein de bonté, car ce maître c'est Dieu. Ala manufacture, l'ouvrier s'aigrit et s'irrite : au temple, il se résigne ; à la manufacture il se gâte : au temple il devient meilleur.

J'avais donc bien raison d'appeler le temple la maison de l'ouvrier. Le temple garde dans ses archives les dates les plus glorieuses de sa vie et les plus doux souvenirs de sa jeunesse. C'est là qu'il a été baptisé ; là qu'il a fait sa première communion; là que son mariage a été béni ; là qu'il a conduit lui-même ses enfants et qu'il a accompagné le cercueil de son père. Quand l'ouvrier oublie le temple, il est ingrat; s'il le maudit, il est impie; si le dimanche il en prend le ■chemin, il est bien inspiré, car il rend hommage à Dieu et il travailla h «^n félicité.

Le dimanche, l'ouvrier doit aller à la messe. Ensuite il doit vivre en famille.

Au nombre des inconvénients qui découlent de l'organisation du travail moderne, il faut mettre l'abolition de la vie do famille. Cette vie résulte des relations continues des membres , de la famille entre eux ; ce qui suppose la cohabitation. Or le travail moderne les disperse aux quatre coins de la cité, et les jette quelquefois à des distances plus considérables. Le père se sépare du fils et. la mère de la fille. La mère devenue ouvrière par le malheur des temps ne peut pas toujours rester au foyer ; elle ferait des orphelins presque des victimes, si la sœur de charité ne venait recueillir les petits enXants. pour les abriter jusqu'au soir dans les crèches et dans les asiles qui se sont multipliés au milieu des faubourg des villes manufacturières. Je n'ai pas à juger ici cette situation dont la responsabilité n'incombe peut-être à personne, parce qu'elle semble résulter de la force des choses; mais il est permis de la déplorer ; il est nécessaire de travailler à la guérir. L'observation du dimanche, telle qu'elle estprescrite par l'Eglise, est, je crois, le meilleur remède à appliquer. Malheureusement tous les amis du peuple n'en veulent pas : ils ont sans doute une meilleure recette,

Quoi qu'il en soit, la famille ouvrière, qui s'appartenait autrefois toute la semaine, se décom-

pose aujourd'hui dès cinq heures du matin, et ne se recompose que lo soir, pour un instant, car elle se hâte de demander au sommeil des forces pour le lendemain. Elle n'a donc que le dimanche pour vivre de sa vie propre : ce jour doit lui être précieux.

Le dimanche est le jour de l'éducation. J'ai dit ailleurs les motifs qui rendent l'éducation du foyer si importante *. La mère séparée de ses enfants les retrouve enfin, et elle peut s'occuper d'eux, après s'être fatiguée au service des autres. Quand le ménage est pauvre, et le cas n'est pas rare, elle emploie une partie de son temps à des opérations de ravaudage. Le travail est un champ de bataille d'oii le soldat rentre avec de glorieuses blessures que l'aiguille doit cicatriser au plus vite. C'est un péché de coudre le dimanche, mais nécessité n'a point de loi. Après cela, la mère songera au ravaudage des âmes : eUe comprend ma pensée. Ses enfants grandissent ; elle les prémunira par de sages conseils contre les dangers de leur âge. Sa fille aime la parure ; elle est peu dévote, et par-dessus le marché elle est légère : elle a droit à des avertissements sérieux. Le jeune apprenti fréquente de mauvaises sociétés; il rentre tard; il va jouer; il fait des dettes; de ce train, il ne tardera pas à

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