‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 58 sur 79 · Chapitre V, Be la Famille · texte numérisé non relu

Chapitre V, Be la Famille

s'asseoir sur la banquette de la police correctionnelle. Des observations énergiques, sanctionnées au besoin par des mesures dont l'autorité des parents peut user, préviendront un malheur presque inévitable.

Le dimanche est le jour de la paie. La mère réglera ses comptes avec les siens : elle distribuera des récompenses à ceux qui auront eu des bons points à l'école, qui se seront bien tenus dans la rue. qui auront obéi aux vieux gardiens de la maison, et n'auront pas eu, par leurs espiègleries, affaire avec les voisins. Après les vertus, les péchés auront leur tour : il sera rendu à chacun selon ses œu\Tes. Ainsi le dimanche sera une promulgation du décalogue et une sorte de jugement de Dieu. C'est tout ce qu'il faut pour que la petite famille en garde bon souvenir, et qu'elle se prépare dès lors à le célébrer avec crainte et tremblement. Quel beau rôle que celui de la mère de famille !

Le dimanche est le jour des bonnes lectures. Aujourd'hui tout le monde sait lire. Dans les grandes villes on rencontre des ouvriers qui lisent en allant au chantier ; ils n'ont pas le temps de satisfaire leur goût à la maison : le dimanche leur donne des loisirs ; qu'ils en fassent bon usage. Dans des temps meilleurs, on trouvait chez les artisans trois livres qui étaient tradi-

Lionnels : les Heures, l'Evangile, et la Vie des Saints. Les vieillards en donnaient lecture à leurs enfants groupés en hiver autour de la large cheminée de la cuisine, cten été assis sous la tonnelle du jardin. La famille formait comme une petite église où l'on répétait les doctrines et les leçons du temple. A part le charme du tableau, qui a tenté le talent de plus d'un peintre, il y avait dans cette habitude une source féconde de moralité. Ces mœurs s'en vont. Pour en recueillir les dernières traces, il faudrait visiter les pays primitifs que la civilisation n'a pas encovG. éclairés ; mais je crois que ces pays sont dans la lune. Il n'y a aucun inconvénient à retracer les saintes coutumes de nos pères; il y a peut-être l'avantage de faire sentir aux esprits réfléchis le péril des méthodes contraires. Si les ouvriers ne veulent pas se reposer le dimanche sur la F?(?rfes5am^s, du moins qu'ils évitent de repaître leur imagination de romans immondes. Ici la mère de famille peut beaucoup pour la dignité des âmes. Eh ! qui sait si plusieurs ne se décideront pas à faire comme les anciens ? Il ne faut désespérer de rien.

Le dimanche est le jour des joies ; j'entends les joies pures qui découlent de l'amour. Pendant la semaine les membres de la famille ouvrière ont à peine le temps de se voir; ils n'ont

pas celui de jouir les uns des autres. Cependant il est doux pour ceux qui s'aiment d'être ensemble et de partager les dons de Dieu. Le dimanche, on met la table avec du linge propre ; même quand elle est sobrement servie, elle fait plaisir à ceux qui ordinairement mangent comme les Hébreux en Egypte, debout, l'outil à la main, et la ceinture nouée autour des reins. Le dimanche ils s'asseoient; l'heure ne les presse pas; ils devisent à leur aise ; ils comptent leurs profits et leurs pertes ; ils mettent en commun les projets d'avenir : ils se consolent de leurs chagrins en les pleurant avec les mêmes larmes. La table du dimanche amène quelquefois des réconciliations : les nuages se dissipent : la paix est signée le verre à la main.

Le dimanche est le jour des pères et des petits enfants. J'établis ce rapprochement, parce qu'il est un des traits caractéristiques de ces scènes d'intérieur qui se produisent sous l'influence des habitudes chrétiennes, et qu'on est heureux de décrire, non pas d'inventer.

L'ouvrier se plaît à mettre son petit enfant sur ses genoux, et à lui prodiguer de tendres caresses. Il s'amuse avec lui ; il colle ses lèvres sur ses joues roses; il inonde sa tête blonde des poils de sa barbe terrible ; il lui donne des licences que l'amour seul explique ; il devient son

serviteur et même sa victime : le plus enfant des deux n'est pas celui qu'on pense. Pauvre ouvrier ! il se délasse de ses fatigues ; et, dans ces ébats innocents, il devient vertueux sans qu'il s'en doute. Il a souvent des préjugés en matière de religion ; il a contracté ce mal dans la société de ses compagnons de travail : les chrétiens lui sont suspects et le prêtre Tagace. Cependant quand son petit enfant récite sa prière du matin, il l'écoute, non sans quelque émotion; c'est le seul prédicateur dont il supporte la morale. On dirait qu'il voit Dieu dans ses regards limpides et dans son sourire gracieux : plus d'une conversion acommencé parla. D'autres foisl'ouvricr est aigri : il prend beaucoup de peine pour peu de profit; ses aptitudes ne sont pas appréciées; ses services sont mal payés ; ses entreprises ne réussissent pas ; d'ailleurs il est en butte à d'injustes défiances; l'âpre concurrence luifaitmordre la poussière ; même quand il aboutit, il n'est pas encore satisfait, parce que le démon de l'envie le tourmente ; sa mauvaise humeur assombrit la maison et fait Irembler ses fondements. Mais son enfant l'apaise en l'embrassant; il se résigne à la vie, qu'il porte comme une croix. On dit que lorsqu'un vaisseau est battu par la tempête, les mariniers pieux demandent s'il n'y a pas un petit enfant parmiles passagers.

Quand ils le trouvent, ils le prennent dans leurs mains et relèvent vers le ciel. Dieu a pour agréable cette offrande sans tache, et il commande aux vents et aux flots. Le cœur de l'ouvrier moderne est un orage que rien ne peut calmer ; un petit enfant fait ce miracle. Beaucoup d'ouvriers finissent mal parce qu'ils n'ont pas de famille ; plusieurs qui en ont une n'ont pas un sort meilleur, parce qu'ils la désertent ; les uns et les autres s'obstinent àpoursuivre le bonheur là où il n'est pas : ils ne le cherchent pas là oti il est; ils le mettent dans l'argent : il est dans l'amour. Le dimanche, l'ouvrier peut boire à cette coupe enivrante.

Le dimanche se compose de prière, d'amour et de repos. Le repos n'est pas la fin du dimanche : il n'est qu'un moyen; mais tout dépend de Taccomplissement de cette condition. Supprimez le repos, et la prière au temple est impossible; Tamour s'envole du foyer domestique.

La vie humaine est une alternative de mouvement et de repos : sa prospérité est à ce prix. Le mouvement continu l'use vite ; le repos perpétuel la déshonore. L'homme en activité est beau, parce qu'il lutte, qu'il souffre et qu'il

triomphe. L'homme en repos a sa grandeur, parce que le repos est une récompense.

Le repos est encore un besoin. Les forces de l'homme ont des limites : son intelligence n'a que tant de lumière à dépenser par jour; ses muscles ne peuvent pas rester tondus par delà un certain nombre d'heures : l'excès conduit l'intelligence à la stupidité, et les muscles à l'énervement. Un malade prend la. flèvre pour la vigueur; quand la fièvre est tombée, il sent approcher la mort. Le travail moderne est dévorant ; c'est un combat de géants contre les résistances de la nature ; les inventions qui viennent à son secours n'en ont pas adouci les fatigues autant qu'on pense. Par la hardiesse des procédés, par la rapidité de l'exécution, par l'énormité des résultats, l'industrie est splendide : mais elle fait des victimes. Malgré les précautions du législateur, la race ouvrière est menacée dans son avenir. Il n'y a que le repos dominical, pris au sérieux, qui puisse la sauver d'une prochaine décadence.

Le repos est ensuite la garantie de la dignité humaine. L'ouvrier qui travaille toujours ne travaille pas : il fonctionne ; il n'est plus homme: il est machine. Hélas ! il ne ressemble que trop à la machine, depuis que la division du travail l'a condamné h faire toujours la même pièce .

Supplice affreux qui tue son génie sous les coups d'une répétition monotone, et lui ravit la joie d'achever ce qu'il commence et de réaliser l'unité sanslaquelle rien n'existe. Il n'est donc pas nécessaire de le soumettre au mouvement perpétuel ; ce serait effacer le dernier trait qui distingue sa noble nature de l'automate. Il est une âme ; le dimanche, cette âme regarde les cieux et se balance dans l'infini.

Enfin le repos du dimanche assure la liberté de l'ouvrier. L'ouvrier qui travaille chez les autres n'est pas esclave : on n'est pas esclave parce qu'on a un chef; mais il est soumis. La subordination, qui ne déshonore pas, fatigue quand elle est continue. Il est juste de donner à l'ouvrier un jour de vacances par semaine. Le dimanche, l'horloge de la manufacture ne mesure pas sa récréation ; il n'est pas sous le regard du contre-maître qui pointe ses moindres retards, et les lui fait expier par de cruelles amendes; il s'appartient ; il dispose de son temps avec une absolue indépendance; il se promène, il cause, il visite ses amis : à moins quHl ne préfère dormir de bon somme. L'oiseau échappé de sa cage ne voltige pas d'une aile plus légère. L'ouvrier est rude à la peine ; il a bien mérité son bonheur ; ne le lui disputons pas.

Mais qui le croira? L'ouvrier en est le premier

ennemi ; la liberté dont il est si épris, il la sacrifie de gaieté de cœur ; le travail du dimanche est son grand péché ; il est aussi son malheur.

Pour se justifier il donne des raisons qui ne sont pas toujours bonnes. Il invoque le despotisme de son patron ; ici il est victime : Dieu ne lui demandera pas compte d'un désordre dont la responsabilité incombe à d'autres. Il dit encore qu'il a besoin de vivre ; on peut lui répondre que pendant quinze siècles ses ancêtres ont vécu sans travailler le dimanche ; il est vrai qu'ils vivaient plus simplement : mais quand le confortable est acheté au prix de la conscience il coûte trop cher. Je n'ignore pas que depuis, les transformations qu'a subies la société ont changé les conditions d'existence de l'ouvrier. Sans nier les difficultés introduites par le nouvel ordre de choses, on peut nommer des ouvriers chrétiens, fidèles à la loi de Dieu, qui ne meurent pas de faim. D'ailleurs est-il bien sûr que le travail du dimanche augmente les ressources de l'ouvrier? On dit que le bien mal acquis ne profite j amais : ce proverbe s'adresse aux voleurs : que l'ouvrier ne se fâche pas si je lui en fais l'application. Dieu ne bénit pas les gains réalisés au détriment de sa gloire ; jaloux de ses droits, il les venge tôt ou tard : on admettra sans doute qu'il a pour cela tous les moyens nécessaires. L'ouvrier qui travaille le

dimanche nuit à sa santé, et s'expose à des chômages forcés: l'excédant de ses recettes tombera dans le comptoir du pharmacien. S'il continue à se bien porter, il devient vicieux en s'isolant des influences religieuses ; ses passions débridées auront bientôt dévoré l'argent qu'il dit être indispensable à son ménage : on sait où va cet argent. En tout cas, il sercpose le lundi pourfaire comme les autres ; quand même il ne dépenserait pas cejour-là plus qu'il n'areçu la veille, du moins il ne gagne pas ; le repos du dimanche n'aurait donc pas dérangé l'équilibre de son budget. Pour un résultat quon pent représenter par zéro, il ne vaut pas la peine d'outrager Dieu, d'affliger TEglise, et de compromettre les plus graves intérêts de la patrie.

La concurrence est l'argument le plus sérieux que l'ouvrier oppose à la loi du repos. La concurrence est en effet très-ardente dans le monde moderne : ilfautcompteravcc elle. Nuln'csttcnu à des acteshéroiiques : c'enestunde se retirer de l'industrie ou du commerce, quand on ne peut pas trouver ailleurs son pain. En principe, le père de famille n'a pas le droit de risquer sa position. Il y a ici une question capitale que je ne veux pas aborder : qu'il suffise de dire que nos contemporains sont \ictimcs d'une fausse opinion. Tous déplorent leur situation : il n'est au pou-

voir de personne d'y apporter renriède. Le législateur tout seul peut rétablir l'ordre. Depuis quatre-vingts ans le législateur se refuse à intervenir dans ce grand débat; il caresse la révolution, et il livre l'Evangile ; il a perdu la tête : prions Dieu de la lui rendre. En attendant, portons les chaînes de l'oppression de tous par tous.

En somme, le plaidoyer de l'ouvrier contre le repos dominical n'est pas fortement motivé. Il énumère des prétextes : il cache les vraies raisons que peut-être il ignore. Une de ces raisons, c'est la cupidité ou l'amour de l'argent, passion grossière qui s'est emparée de l'âme sociale depuis que les progrès matériels sont au premier plan de notre civilisation, et que les voies nouvelles, ouvertes à l'activité marchande, ont multiplié les affaires avec les débouchés. C'est l'amour du lucre qui a mis sur pied les multitudes, qui les fait avancer haletantes et fiévreuses, et ne leur permet pas de déposer les armes un seul instant pour respirer. Un négociant me disait un jour : Nous n'avons pas le temps de pleurer nos morts. C'est triste, mais c'est réel.

Une autre raison plus profonde, quoique moins universelle, c'est la haine de Dieu et de ses lois. La haine est la passion de l'école athée

qui se déguise sous difTérents noms et exerce d'horribles influences ; elle a atteint Touvrier : elle lui a insufflé son esprit ; c'est elle qui lui a enseigné cette formule : le dimanche est un jour comme un autre ; et celle-ci : le dimanche on mange comme le samedi. Façon brutale de mettre Dieu à la porte du monde! Hélas! nos oreilles sont accoutumées à ce langage : notre cœur n'y est pas encore résigné. Les ouvriers égarés par Tathéisme inspirent la pitié ; les professeurs d'athéisme font horreur.

Voilàl'économie du dimanche, cette admirable institution que Dieu a tirée de sa sagesse et qu'il a donnée à l'homme pour régler sa destinée sur cette terre. Les païens ont observé le septième jour; s'ils avaient connu le dimanche avec toutes les beautés et toutes les harmonies que Jésus- Ghristy a ajoutées, jenedoute pas qu'ils n'eussent adoré la divinité de son fondateur.

Quand le dimanche est gardé chrétiennement, un peuple a une physionomie particulière qui frappe les yeux les moins attentifs. Il y aie dimanche du village et le dimanche du faubourg.

Au village, on entend régnerle silence de Dieu.

Le bœuf et l'âne sont à l'étable; la charrue est sous le hangar; les sentiers sont solitaires. Cependant les ménagères mettent de l'ordre dans les maisons ;le plancher est propre ; les meubles sont à leur place ; le linge sort de l'armoire, éclatant de blancheur ; la ronce et l'épine qui pétillent dans l'âtrc préparent le pot-au-feu ; les chiens eux-mêmes ont de la tenue ce jour-là. Malgré la pauvreté qui est le cas du plus grand nombre, il y a l'habit du dimanche. Ce détail a son prix, car il est le signe certain de l'esprit religieux. Les petits enfants sont ornés des grâces de leur âge, et de vêtements neufs, taillés dans la défroque de leurs parents. Les jeunes filles n'oublientjamais leur devoir en pareille occurrence ; par respect pour la dignité de leur sexe, et sans doute par amour pour Jésus- Christ, elles se parent comme des autels : elles ne sont exposées qu'à l'exagération de leurs bonnes qualités. La toilette des hommes est plus émouvante, parce qu'elle est plus rare : le dimanche elle est irréprochable. Ils ont jeté le tabUer de cuir, et déposé les sabots en bois de hêtre ; rasés de frais, avec la veste de bure aux boutons luisants, la tête surmontée du chapeau héréditaire, le front serein, ils s'en vont, à pas lents, vers l'église rustique; et quand, groupés sous l'orme, ils attendent le dernier coup

de la cloche pour aller à la messe, ils présentent un tableau ra\'issant. Le village chrétien mérite d'être donné comme modèle aux plus orgueilleuses métropoles.

Dans les cités, le dimanche n'est pas si beau. Les quartiers marchands sont animés, plus encore que pendant la semaine ; les magasins sont ouverts; on vend, on achète, on transporte les denrées bruyamment : c'est la foire humaine avec toutes ses vulgarités. Le peuple des faubourgs n'a pas le cachet chrétien ; quand il ne déploie pas un luxe de mauvais goût, il est sale jusqu'à midi : il ne se lave que pour aller au café et au théâtre. Les enfants sont négligés, à moins que les sœurs de charité et les frères des écoles ne s'en mêlent. Les femmes ont veillé la moitié de la nuit, pour achever leur ouvrage : elles ont les traits allongés et les yeux rouges : leurs vêtements sont chiffonnés et leur humeur acariâtre ; pour le moment, la fatigue a tué la vanité chez elles : elle renaîtra. Les ouvriers passent leur chemin en costume de travail : leur blouse est maculée ; leur barbe est inculte; leurs mains sont noires et leur air n'est pas joyeux. Graves, s'ils ne sont pas sombres, ils vont faire une demi-journée ; les plus aisés roulent leur cigarette, et flânent nonchalamment le long des boulevards, en compagnie de leurs

amis de l'atelier, qui sont assez souvent les partisans de leurs mauvaises doctrines et les complices de leurs desseins. Tout ce peuple qui fourmille dans des rues étroites ne va pas à la messe ; s'il y va, il fait vite ; il n'a pas le temps de prier beaucoup : la fièvre qui le dévore le pousse ailleurs. Quand le soleil du dimanche se couche, il se trouve que ce peuple s'est à peine reposé ; il n'a pas goûté Dieu; il est mal préparé pour recommencer son cruel labeur. J'ai vu ce peuple et je me suis détourné en pleurant. Dans mon cœur, j'ai jugé avec sévérité ceux qui l'ont brouillé avec l'Eglise et lui ont ravi son bonheur.

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