LA MORT DE S4INT JOSEPH
Mes Frères,
Entrons une dernière fois à ce foyer béni de Nazareth dont j'ai essayé de vous décrire les joies pures et tranquilles : Joseph va mourir ; et de cette mort je voudrais, ce soir, vous faire contempler le réconfortant spectacle.
L'Evangile n'en dit rien ; mais, pour suppléer à son silence, il sufEt de nous rappeler cette parole de l'Apocalypse, qu'une voix venant du ciel dictait à saint Jean : « Ecris : Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur. Désormais, dit r Esprit j ils se reposeront de leurs travaux, car leurs œuvres les suivront (i) ».
C'est donc la joie qui préside au trépas de Joseph : Beati mortui qui in Domino moriuntur, — joie du passé, - — joie du présent, joie de l'a^ venir ; toutes ces joies illuminent le soir de
(1) Apoc, XIV, 13.
cette vie des reflets du ciel, et projettent sur le front du Juste mourant les premiers rayons de l'éternel bonheur : Opéra eiiim illorum seçuun^ tur illos.
« Leurs œuvres les suivront ». Elles devancent même la mort ; et, répondant à je ne sais quel mystérieux appel, elles accourent des contins les plus reculés. A cette heure suprême où l'homme va mourir, sa vie se présente tout entière à ses yeux dans une éblouissante clarté.
Quel moment pour le pécheur ! j'entends le pécheur impénitent qui, jusqu'au bout, refuse la grâce et repousse les inlassables avances du Sauveur. Un passage des psaumes nous représente^ dans une vive image, son état lamentable : « Les douleurs, — les flots de la mort m'ont environné, et les torrents d'iniquité m'ont rempli de trouble (1) ». Il ressemble, ce malheureux agonisant, à un naufragé poussé par la tempête sur un rocher que l'Océan va bientôt recouvrir. 11 pouvait se sauver, comme ses compagnons d'infortune, en employant, ainsi que les autres, les moyens qu'une
(1) Pêalm,, XVII, 5.
Providence paternelle avait mis à sa disposition ; iiles a dédaigneusement écartés. Et maintenant il est là, seul, sur ce roc contre lequel se ruent les flots de la mer qui l'environnent de toutes parts, circlundederunt me dolores mortis. Ces flots sont des torrents d'iniquité, torr entes iniquitatis : flots fangeux de ses actions, de ses paroles, de ses démarches, de ses désirs mauvais, de ses pensées criminelles, les péchés de son enlance, les dissolutions de sa jeunesse, les passions et les scandales de son âge mûr; ces vagues impures accourent vers lui, elles se hâtent, elles se poussent, elles montent, elles le touchent, elles l'enveloppent, elles vont l'engloutir, le soulever, remporter, le précipiter aux pieds du terrible Juge. Et cette vue le plonge dans un trouble plein d'horreur : torrentes iniquitatis conturb avérant me.
Si, à cette heure dernière et dans ces suprêmes clartés, une telle vie ne peut être qu'un effroyable épouvantement pour le réprouvé; pour Joseph, au contraire, c'était une joie sans mélange que lui apportait, à l'heure du trépas, son long passé de vertu.
Son âme fut à tout instant comme une belle eau, limpide et tranquille, où toujours se refléta le ciel.
Son regard peut fouiller toutes les pi*ofon-
deurs de sa vie, il n'est rien qui ne soit digne de Dieu: son enfance innocente, sa jeunesse chaste, son existence utile, sa vie angélique, tout lui est une source de joie.
Mais son cœur se repose plus délicieusement sur les années, pleines de mérites, passées en la compagnie de Marie et de Jésus. Il se rappelle ses fiançailles avec la Vierge, belle et pure entre toutes, et les saints tressaillements de son cœur virginal quand, sur Tordre de Dieu, il fît entrer à son foyer l'Immaculée pleine de grâce, qui lui apportait le ciel, puisqu'elle lui apportait Jésus.
Jésus ! notre cœur froid et insensible est dilaté d'une allégresse sans pareille quand nous chantons ces belles hymnes, d'une intraduisible poésie, par lesquelles TEglise célèbre la douceur du nom et de la présence de Jésus : « Jésus, souvenir plein de charmes, seul il donne les vraies joies du cœur, et sa présence est plus douce que le miel aux lèvres. Plus suave qu'aucun chant, plus agréable qu'aucune harmonie, plus doux que toute imagination est Jésus fils de Dieu. Nulle langue ne peut dire, nulle plume exprimer, l'amour seul est capable de comprendre ce que c'est que d'aimer Jésus (1). » Cette indicible douceur de la pré-
(1") Bref. Rom. Hymnes de la fête du Saint-Nom de Jésus.
sence de Jésus, Joseph Ta connue; cette joie sans égale d'aimer Jésus et d'avoir reçu ses caresses, Joseph Ta goûtée; et les souvenirs, pleins d'ineffables charmes, de cette intimité avec Jésus, affluent en ce moment à son cœur : Bethléem, la nuit bénie, Tétable obscure et froide, les anges, les bergers, les mages, la Présentation, l'exil d'Egypte, la recherche et le recouvrement de Jésus, Nazareth et sa vie paisible, tous ces noms sonnent à son oreille comme une très douce harmonie ; ils lui redisent son dévouement, sa délicatesse, son héroïsme, son abnégation, son humilité, ses vertus qui lui ont mérité ses gloires. Il a reçu Jésus sous son toit, il l'a porté entre ses bras, il l'a sauvé, ill'a nourri à la sueur de son front, il l'a fait grandir, il l'a gardé pour sa mission de Rédempteur. C'est lui, l'humble ouvrier mourant, qui a été l'instrument choisi de Dieu pour voiler tous ces mystères, pour abriter toutes ces grandeurs cachées, pour faciliter toutes ces merveilles de l'amour divin. Il fut vraiment « le serviteur fidèle et prudent, dont parle l'Evangile, que son maître établit sur sa famille (1). »
Pour rester serviteur inviolablement fidèle, il dut traverser bien des épreuves^ il connut la
j^ JtfaM.. XXIV, 45.
souffrance, la pauvreté, le dur travail, les rebuts, l'exil. Mais, au seuil de Téternité, toutes ces misères de sa vie disparaissent, comme s'enfuient les légers brouillards du matin au lever du soleil ; et à cette heure où le Maître vient lui demander compte de sa mission, il ne lui reste que la joie immense du devoir toujours accompli : « Heureux ce serviteur ! Son maître le trouvant, à son arrivée, occupé à ses fonctions, rétablira sur tous ses biens (1) ».
Si nous voulons, mes Frères, que nos derniers moments soient paisibles comme ceux de Joseph, il faut que notre vie soit, comme la sienne, toute consacrée à Dieu. Jésus nous a dit: «Le Fils de Thomme viendra à l'heure que vous ne pensez pas (2) ». Le chrétien doit donc toujours sepréparer à cet instant solennel; augmenter sans cesse le trésor de ses mérites, afin de ne pas paraître les mains vides devant le souverain Juge ; vivre constamment comme s'il devait, à l'instant qui suit, rendre compte au Maître de sa gestion. A cette heure suprême, les joies de la terre paraîtront bien futiles, et ses épreuves bien légères. Quelle consolation de n'avoir pas sacrifié, pour des plaisirs passagers, le bon-
(1) Math,, XXIV, 46, 47.
{%) Lue., XII, 40.
heur éternel ; d'avoir su réprimer nos passions et vaincre notre mauvaise nature ; d'avoir accepté les souffrances, en union avec celles de Jésus, pour Texpiation de nos péchés ; d'avoir gardé intacte notre foi en face de l'impiété triomphante ; d'être restés fidèles au milieu des défections ; d'avoir combattu le bon combat ; d'avoir lutté pour Dieu et pour TEglise ! Après une telle vie, mes Frères, quand nous serons couchés sur notre lit d'agonie, et que nos œuvres accourront à notre chevet, prêtes à nous escorter au tribunal de Dieu, nous pourrons les contempler sans frayeur et les accueillir avec joie, car elles seront notre soutien et notre défense. Appuyés sur elles, nous paraîtrons sans crainte au tribunal suprême ; car, si le Dieu souverain est le Juge redoutable, il est aussi, pour les justes, le père et l'ami^ qui déjà nous appelle et nous tend les bras.
Le présent n'est pas moins joyeux pour Joseph, que le passé.
Pour le pécheur impénitent, le présent c'est l'agonie, la lutte.
Lutte pour retenir ce qu'il possède : ces biens qu'il a injustement amassés malgré les
reproches de sa conscience, auxquels il a rivé son cœur, et qui fuient, comme l'eau entre les doigts, au moment où il comptait en jouir dans la paix; ce luxe qui l'environne, et dont il ne lui restera tout à l'heure qu'un linceul ; cette maison qui est à lui et d'où il va bientôt être chassé ; ce corps qui a été le complice des fautes de son âme ; ce monde qui l'a tant flatté et qui déjà s'éloigne de lui. Quelles angoisses ! Quels déchirements ! Quelles luttes pour retenir, avec sa vie, tout ce qui lui échappe I
Quelles luttes pour repousser la mort impitoyable !
Quelles luttes pour repousser Dieu ! « C'est dans ce moment terrible, dit Massillon, que le monde fondant, disparaissant à ses yeux, il ne voit plus que Dieu seul qui demeure et qui remplit tout, qui seul ne passe et ne change point. 11 se plaignait autrefois, d'un ton d'ironie et d'impiété, qu'il était bien difficile de sentir quelque chose de vif pour un Dieu qu'on ne voyait point, et de ne pas aimer des créatures qu'on voyait, et qui occupaient tous nos sens. Ah ! dans ce dernier moment, il ne verra plus que Dieu seul ; l'invisible sera visible pour lui : ses sens déjà éteints se refuseront à toutes choses sensibles ; tout s'évanouira autour de lui; et Dieu prendra la place de tous ces près-
ma
tiges qui Tavaient abusé pendant sa vie (1) ». Oui, Dieu sera là, près de son lit d'agonie, lui proposant sa grâce, lui offrant son pardon, persistant, tant qu'il aura un souffle de vie, à frapper à la porte de son âme, pour tâcher d'y entrer et d'y apporter le salut. Mais le moribond a tant de fois rejeté la grâce, que son cœur endurci ne peut plus recevoir la rosée céleste, et qu'il ne profitera pas de cette grâce dernière. Tant de fois il a repoussé Dieu, qu'à cet instant décisif il le repoussera encore, et qu'il refusera sa miséricorde et son amour.
Joseph n'a pas connu cette agonie morale. Il est parvenu au terme de sa mission. Nous avons vu, mes Frères^ que la raison d'être de Joseph était de voiler le mystère de l'Incarnation, que son mariage avait eu pour but de donner à la Vierge un foyer où elle pût vivre dans l'honneur d'une vertu insoupçonnée, et à Jésus un protecteur fidèle. Or, désormais, Marie peut se passer d'appui, et Jésus est à la veille de manifester sa divinité. La mission de Joseph est donc remplie, et il entre tranquillement en possession de la récompense due à ses travaux et à ses mérites, comme [l'ouvrier consciencieux qui, sa journée finie, va •ecevoir son salaire et prendre son repos.
(i) Avent. La Mort dupécheur, l'* partie.
Chez lui, point de séparation à opérer. Il ne possède rien que ses outils, qui lui ont assuré le pain quotidien, dont il n'a plus besoin ; la maison où il a vécu, où il va rendre le dernier soupir, n'est pas la sienne : aucun lien ne l'attache à la terre.
Jésus et Marie, il est vrai, y demeurent après lui ; mais cette pensée ne trouble pas sa paix, car le brisement n'est que partiel, puisque les âmes restent unies par delà la mort ; il n'est que passager, puisque les corps de Marie et de Josephressusciteront bientôt, pour être associés à la gloire de leur âme ; et alors la Sainte Famille de la terre sera reconstituée dans le ciel.
Joseph n'a pas, non plus, d'agonie physique. S'il doit passer par la mort, parce que nul n'en est exempt parmi les enfants des hommes, pourquoi donc ce Juste, qui n'a jamais fait un pas dans les sentiers de l'iniquité, connaîtraitil les angoisses du trépas ? N'est-il pas permis d'appliquer à la mort de Joseph ce que Bossuet dit si bien de la mort de Marie ? « Gomme la plus légère secousse détache de l'arbre un fruit déjà m^r ; comme une flamme s'élève et vole d'elle-même au lieu de son centre, ainsi | « fut cueillie cette âme bénite... ainsi mourut la divine Vierge par un élan de l'amour divin :|])j. son âme fut portée au ciel sur une nuée de désirs sacrés. Et c'est ce qui fait dire aux
saints Anges • « Qu'est celle-ci, qui s'élève comme la fumée odoriférante d'une composition de myrrhe et d'encens ? » Belle et excellente comparaison, qui nous explique admirablement la manière de cette mort heureuse et tranquille. Cette fumée odoriférante que nous voyons s'élever d'une composition j de parfums n'en est pas arrachée par force, ni poussée dehors avec violence : une chaleur douce et tempérée la détache délicatement, et la tourne en une vapeur subtile qui s'élève comme d'elle-même. C'est ainsi que l'âme de la Vierge a été séparée du corps... (1) » C'est ainsi, j'aime à le croire, qu'est mort saint Joseph. Comment, d'ailleurs, la mort n'aurait-elle pas eu pour lui ces suprêmes délicatesses et adouci ses habituelles violences, en face de Jésus et de Marie ? Car ils sont là tous les deux, — ineffable joie pour le mourant ! — servant de leurs mains celui qui les servit si longtemps ; Marie lui rendant grâce pour les soins affectueux qu'elle en a reçus et l'assistant avec tendresse ; Jésus soutenant sa tête et le bénissant : « Heureux père, s'écrie Bossuet, à qui un tel fils a fermé les yeux ! Vraiment il est mort entre les bras et comme dans le baiser du Seigneur (2) »,
(1) Sermon sur l Assomption de la Sainte Vierge, Impartie,
(2) Elév. VIII, 20.
Oserai-je dire que la mort du chrétien ressemble à la mort de Joseph ? Oui, mes Frères, je le dirai ; car, s'il y a entre elles des différences, les analogies ne manquent pas.
Pécheur, le chrétien doit, ordinairement, achever d'expier ici-bas, dans les affres d'une cruelle agonie corporelle, les fautes de sa vie. Parfois même, la pensée de la justice de Dieu secoue les plus saintes âmes d^angoissantes terreurs. Les vues de Dieu sont mystérieuses, et seul il connaît les voies par lesquelles doivent passer les élus.
Cependant, mes Frères, c'est bien la confiance et la paix que je voudrais mettre dans vos âmes pour ce moment suprême.
Pourquoi le chrétien craindrait-il à son heure dernière ?
Gomme Joseph, il a exécuté pendant sa vie les retranchements nécessaires, et la mort ne fera que mettre le sceau aux séparations depuis longtemps accomplies. Il a su, sinon quitter le monde, puisque sa situation le condamnait à y vivre, du moins n'y pas attacher son cœur ; ses richesses, s'il en avait, ont été employées suivant les vues de Dieu ; son corps, il l'a maté par les mortifications salutaires, par les travaux de son état, par les privations de sa pauvreté ; et il est disposé, quand Dieu le voudra, à laisser ce compagnon dont il connaît toutes les perfidies.
Bien des fois, sentant ses forces défaillir, sur le point de succomber dans la lutte incessante contre cette chair qui Tentrainait au mal, il a souhaité en être débarrassé, et il a poussé, avec saint Paul, ce cri d'angoisse vers Dieu : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? (1) » L'heure est venue de lui dire adieu ; il est prêt.
Il n'a aucune attache, et la mort n'aura aucun brisement à opérer.
La séparation de ceux qu'il aime pourrait, seule, enténébrer ses derniers moments ; mais il sait que si la mort, suivant l'expression de saint Bernard, est une bête cruelle, elle ne peut déchirer que le vêtement, c'est-à-dire Tenveloppe corporelle, et que les âmes chrétiennement unies pendant la vie le sont davantage après la mort.
Quelle cause pourrait donc ébranler sa confiance et troubler sa paix ?
Il fut coupable ? Oui, mais il était homme, c'està-dire une faible créature ; et qui donc connaît mieux notre faiblesse que le Dieu qui a pétri notre limon ? Il fut coupable ? Mais Jésus est mort pour expier ses fautes. Pour les pardonner il a institué le sacrement de pénitence ; et le chrétien a purifié son âme dans le sang rédempteur,
(1) Rom. VII, 24
Jésus est près de lui, comme il était près de Joseph, « doux et souriant, mitis atque festwus (1) », consolant l'agonie de son disciple mourant. Et, pendant que les dernières luttes achèvent d'épuiser le malade, l'Eglise implore pour son fils expirant, le Christ présent près de sa couche funèbre : « Que le Christ te préserve du dernier supplice, lui qui a été supplicié pour toi! Que le Christ te délivre de la mort éternelle, lui qui a daigné mourir pour toi ! Que le Christ, fils du Dieu vivant, t'introduise dans les éternelles délices de son Paradis; que ce vrai Pasteur te reconnaisse pour une de ses brebis ! ... » (2)
Et le Christ, obéissant aux supplications de son épouse, fidèle interprète des ardents désirs de son amour, ouvre son cœur et en fait jaillir des torrents de miséricorde qui, — à moins de se heurter à cette infernale obstination, rare, je l'espère et je le crois, dont je vous parlais tout à l'heure, — emportent les dernières résistances de l'âme égarée jusque-là, et remplissent l'âme juste de grâces et de paix.
Voici le dernier souffle ; Jésus se penche davantage, et c'est sur le cœur divin de son Maître que le disciple expire.
(1) Prières pour la recommandation, de l'âme»
(2) Id.
L'au-delà de la mon est également joie pour Joseph.
Joseph vient de mourir... Jésus, qui plus tard devait pleurer en face du tombeau de son ami Lazare avant de le ramener à la vie, mêle aujourd'hui ses larmes à celles de Marie. Tous deux ferment doucement les yeux de Joseph, Tenveloppent d'un blanc linceul, et, avec leurs parents et leurs amis accourus dans la maison de deuil, ils accomplissent les rites prescrits par la loi, en attendant que le moment soit venu de déposer son corps dans le tombeau.
Cependant son âme a paru devant le souverain Juge. Oh ! le doux et bienveillant accueil réservé par Dieu à ce juste, à ce serviteur bon et fidèle, à ce héros du devoir, à ce type achevé de beauté morale, à ce dépositaire si consciencieux de son pouvoir paternel, à ce vigilant gardien de son Fils, incarné pour le salut des hommes 1
Toutefois, mes Frères, Tâme de Joseph ne peut entrer aussitôt dans la gloire. Le ciel est encore fermé : c'est Jésus, vainqueur de l'enfer ei de la mort, qui doit en ouvrir les portes et y «ntrer le premier au jour de son Ascension.
Où va donc Joseph au sortir de ce monde ? Dans les Limbes, lieu de paix et de félicité, où les justes attendent la possession de la pleine et éternelle béatitude.
Quelle belle réunion de grandes et saintes âmes ! Adam, le premier-né de l'humanité, les patriarches, pères du peuple choisi pour garder la notion et le culte du vrai Dieu et maintenir vivante, à travers les siècles et les générations, la promesse du Rédempteur, les prophètes qui l'ont annoncé, les saints personnages qui Font figuré, tous ces héros de la foi dont je vous ai parlé, tous les martyrs, tous les justes de l'ancienne Loi.
Quelle jubilation, quels transports de joie, quels chants d'allégresse, quelles actions de grâces, quand Joseph leur apporte la nouvelle de la venue du Messie et de leur prochaine délivrance.
Il arrive enfin, ce jour attendu, et le magnifique cortège de toutes ces âmes, les plus belles qu^ait vues la terre, monte à la suite de Jésus Joseph s'élève avec elles.
Mais quelle place occupe-t-il au milieu de cette multitude de saints?
Pour perpétuer le souvenir de la proclamation du dogme de Tlmmaculée-Gonception, le grand pape Pie IX avait commandé une magnifique peinture représentant l'Eglise : en haut
groupée autour de la Trinité sainte, l'Eglise triomphante, au milieu de laquelle apparaît, audessus des anges et des saints, comme il est juste, la Vierge Mère de Dieu, fleur de l'humanité, chef-d'œuvre de la grâce, joyau du paradis ; en bas, l'Eglise militante, réunie sous la houlette du vicaire de Jésus-Christ. Or, comme le Souverain Pontife examinait l'esquisse de ce tableau, il aperçut, perdue dans un coin, comme autrefois dans l'ombre de son pauvre atelier, la figure de l'humble ouvrier de Nazareth. « Non, non, dit le pape à l'artiste, ce n'est point là que doit être Joseph. Donnez-lui, au ciel, la même place que Dieu lui donna sur la terre, là-haut, près de Marie... »
Et sa place est bien là, près de Marie, audessus des vierges, des confesseurs, des docteurs, des martyrs, des patriarches, des prophètes, des apôtres, car nul n'est plus grand que Joseph, parmi les enfants des hommes, personne n'ayant eu, à part Marie, des rapports plus intimes avec le Verbe incarné.
« Celui qui s'abaisse sera élevé », avait dit Jésus, et nous voyons, en Joseph, la magnifique réalisation de cette parole du Maître, dont Bossuet donne un éloquent commentaire, quand il représente les Anges, chargés de recueillir l'âme de Joseph, se disant avec des transports de sainte jalousie : « Ah ! sans doute, il n'est
pas de ceux qui ont reçu leur récompense en ce monde : c'est pourquoi il paraîtra alors, puisqu'il n'a pas paru ; il éclatera, puisqu'il n'a pas éclaté ; Dieu réparera Tobscurité de sa vie, et sa gloire sera d'autant plus grande qu'elle est réservée pour la vie future (1) ».
Nous avons déjà vu, mes Frères, comment à cette gloire du ciel, correspond une gloire terrestre qui a été toujours grandissant et qui n'a peut-être pas encore atteint toute sa splendeur.
N'avais-je pas raison de vous dire que la mort de Joseph fut illuminée des joies du passé du présent et de Tavenir ? Et ne pouvons-nous pas nous écrier avec l'Eglise : « 0 Dieu, vous enveloppez vos amis d'une gloire incommensurable, Nimis honorati sunt amici tui, Deus î
De cette gloire, mes Frères, nous-mêmes serons un jour enveloppés ; mais, pas plus que Joseph, nous n'y entrerons aussitôt après notre mort.
îl nous faudra d'abord paraître au jugement de Dieu.
Quel sera-t-il ?
Entendons un théologien (2) : « Regardez cette
(1) Panégyrique de saint Josçph^ 3* partie.
(2) Le P. Faber
âme qui vient d'entendre son jugement ; a peine Jésus a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n'est pas encore éteint, et ceux qui pleurent n'ont point encore fermé les yeux du corps loin duquel la vie a fui ; pourtant le jugement est rendu, tout est consommé ; il a été court, mais miséricordieux. Que dis-je ? miséricordieux ; la parole ne saurait dire ce qu'il a été. Que l'imagination le trouve. Un jour, s'il plait à Dieu, nous en ferons la douce expérience. »
Oh ! oui, mes Frères, nous en ferons la douce expérience! Oh! oui, ce jugement sera miséricordieux ! Je vous disais, il n'y a qu'un instant, d'une façon, hélas! trop imparfaite, ma croyance profonde aux infinies miséricordes de Jésus, aux grâces suprêmes, décisives, victorieuses, qui attendent, sollicitent, entraînent, sauvent l'âme du pécheur, au moment qu'elle s'échappe du corps avec le dernier souffle du mourant.
Mais comment une telle âme, arrivant au tribunal de Dieu, avec un seul acte de repentir et d'amour, après toute une vie de fautes et de crimes, sans avoir eu le temps de rien expier, comment pourrait-elle entrer dans le ciel ?
Gomment pourrions-nous y entrer nousmêmes, dans cette demeure très pure, où rien de souillé ne trouve de place? Elles sont rares, mes Frères, les âmes, même les âmes très
bonnes, qui quittent la terre sans quelques taches légères qui demandent à être purifiées, sans quelques dettes qu'il faut payer, sans quelques restes de péchés qu'il faut effacer et expier.
Le cœur de Dieu y a pourvu.
« Le purgatoire est un des chefs-d'œuvre de Famour infini^ un de ceux où il a déployé plus de magnificence et de tendresse. Dieu a donné aux âmes comme un sursis divin. Par là il s'est fait des ressources pour pardonner plus facilement. Par là il a adouci et élargi les voies un peu abruptes qui mènent au paradis... Il donne à l'amour infini des libertés et des aises que, sans lui, il n'aurait pas. C'est de là que viennent les miséricordes du lit de mort. Le purgatoire explique, légitime et rend possibles ces tendresses de Dieu, qui à l'heure dernière se contente quelquefois de si peu (1) ».
Avant d'entrer dans la cité du ciel, il nous faudra passer par ce vestibule qui se nomme le purgatoire et que le père Faber appelle « le huitième et terrible sacrement de feu ». Vestibule terrible, en effet, car les âmes, dit sainte Catherine de Gènes, y « endurent une douleur si extrême qu'il n'est point de langue humaine
(f) Mg' Bougaud, Le Christianisme et les temps présents, t, "V ch. 14.
qui puisse la raconter; qu'il n'est pas même d'entendement qui puisse comprendre ce qu'est la plus petite étincelle du feu qui les dévore ». Vestibule aimé, cependant, car si les douleurs y sont horribles, elles purifient l'âme et la rendent digne des joies du ciel ; vestibule aimé, parce que l'amour y entretient Tespérance, et la paix, et la joie: « Je ne crois pas, dit la même sainte, qu'après la félicité des saints du paradis, il puisse exister une joie comparable à celle des âmes du purgatoire. Une incessante communication avec Dieu rend de jour en jour leur joie plus vive ; et cette communication avec Dieu devient de plus en plus intense, à mesure qu'elle consume dans ces âmes l'obstacle qui s'y trouve ; et comme le feu du purgatoire va sans cesse détruisant et anéantissant cet obstacle, l'âme s'ouvre de plus en plus à une sorte de joie extatique. )>
Le jour se lève enfin où libre de toute dette et purifiée de toute souillure, l'âme s'envole joyeusement dans le sein de Dieu.
Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur ! Pendant que je vous exposais les joies de la mort de saint Joseph, votre cœur, à n'en pas douter, formulait un désir : « Puisse ma mort ressembler à cette mort! » Il n'y a pas, en effet, de chose plus désirable et plus importante
qu'un tel trépas, puisque notre éternité en dépend.
Priez donc saint Joseph, que l'Eglise invoque sous le nom touchant de Patron de la bonne mort; priez-le pour vous, priez-le pour ceux que vous aimez, et qui marchent peut-être dans les sentiers tortueux dont l'abîme éternel est l'aboutissement normal.
Mais surtout, mes Frères, préparez votre trépas ; que votre vie, comme celle de Joseph, soit toute consacrée à Dieu, afin que votre mort soit, comme la sienne, paisible et sainte, et qu'à votre heure suprême, vous exhaliez votre dernier souffle entre les bras de Joseph et de Marie, et sur le cœur de Jésus.
Ainsi soit-iL
Mes Frères,
Au cours de ces pieux exercices, je vous ai montré en saint Josepii le modèle parfait que nous devons essayer d'imiter, dans la mesure de^ nos forces, suivant les impulsions de la grâce et les devoirs de notre situation.
Dans cette dernière conférence, je voudrais vous parler, non plus du modèle, mais de l'intercesseur ; faire resplendir, non plus les exemples de saint Joseph, mais son Patronage ; justifier votre dévotion en vous exposant sa puissance ; exciter votre confiance en vous disant sa bonté ; ajouter à sa gloire un dernier rayon, en vous expliquant ses relations avec l'Eglise; mettre en lumière ces deux titres qui achèveront, je l'espère, de vous le faire connaître et aimer :
Saint Joseph est \q patron des chrétiens.
Saint Joseph est \q patron de l'Eglise.
Saint Joseph est le patron des chrétiens. Patron puissant, parce que sa perfection, ainsi que nous l'avons vu, étant plus éminente que celle des autres saints, son crédit est plus grand sur le cœur de Dieu; patron puissant, encore, parce qu'il est Tépoux de Marie, à laquelle la reconnaissance des exilés de la terre a donné le nom de « toute-puissance suppliante » ; patron puissant, surtout, parce qu'il fut le père nourricier de Jésus. Or, dit saint Bernard, de cette haute dignité Joseph n'est pas déchu ; cette intimité, ce respect que le Sauveur lui témoignait sur la terre, comme un lils à son père, loin de les lui dénier dans le ciel, Jésus les a, au contraire, augmentés etaifermis.
C'est ce qui lait dire à Isidore de Isolanis : « Que pourrait refuser à Joseph le Fils de Dieu qui a toujours eu pour lui l'amour le plus profond ? Quel est le fils, à moins d'être ingrat, qui pourrait oublier les bienfaits de son père ? Saint Joseph, tout seul, a rendu au Sauveur plus de services que ne lui en ont rendus tous les anges ensemble. Avec plus d'assurance que tous les autres élus, il peut donc dire à Notre- Seigneur: « O Dieu immortel, je n'ai pas &eu-
lement donné à manger au plus petit de mes frères, quand il a eu faim ; mais je vous ai soulagé dans vos fatigues, je vous ai couvert dans votre nudité, je vous ai rendu tous les services qu^un père peut rendre à son enfant ! » Que ne fera donc pas pour saint Joseph qui peut lui parler de cette sorte, celui qui récompense par une éternité de gloire un verre d'eau donné en son nom ? Aussi c'est mon sentiment que saint Joseph est, après la Vierge Marie, le plus puissant de nos intercesseurs auprès de Dieu (1) ». ! Saint François de Sales, sainte Thérèse, saint Alphonse de Liguori ne pensent pas différemment ; et ils aiment à faire remarquer que, si l'on invoque les autres saints dans des circonstances particulières et pour des nécessités spéciales, parce que le don des miracles est comme partagé entre eux, et par conséquent leur pouvoir limité, on recourt à saint Joseph pour tous les besoins du corps et de l'âme, parce que sa puissance s'étend à tout et est, pour ainsi dire, sans borne.
Ce concert des saints glorifiant à Tenvi la puissante intercession de Joseph est sans dissonance ; l'Église, d'ailleurs, en dirige ellemême les chœurs, et aucune voix n'est plus émue, plus vibrante, plus entraînante que la
(1) Summa de donis Saint Josep/t, P. UI, cap. 19.
sienne, quand il s'agit de célébrer la gloire et la puissance de Joseph et d'inviter les fidèles à l'invoquer.
Il faudrait pouvoir lire ici Fadmirable office du Patronage de saint Joseph: vous y verriez avec quel art elle a su, en dégageant la réalité des figures, attribuer au père nourricier de Jésus les merveilles que l'Ecriture raconte du fils du vieux patriarche Jacob.
Dans cette belle liturgie, le roi d'Egypte, c'est Dieu, le roi immortel des siècles ; le froment mis en réserve pour nourrir les peuples affamés, c'est Jésus, le vrai froment des élus, le vrai pain de vie ; ce sont encore les grâces, aliment de notre âme; ce sont les faveurs, les bienfaits dont Joseph, plus puissant que le ministre d'Egypte, a la dispensation.
Tantôt l'Eglise fait parler Joseph : « Dieu a fait de moi comme le père du roi et le maître de toute sa maison, il m'a donné la puissance pour que soient sauvés par moi des peuples nombreux. Fecitme Deus quasi patrem regis^ et dominum universee domus ejus ; exaltavit me ut salvos faceret multos populos. — Venez à moi, et je vous donnerai tous les biens de ce royaume où règne l'abondance. Venite ad we, et ego dabo vobis omnia bona Mgypti, »
Tantôt elle fait intervenir Dieu, le roi suprême: « Le peuple criait vers le roi. deman-
dant des aliments, des faveurs et le roî répondait: « Allez à Joseph. » Assemblée du peuple chrétien, mettez en lui votre espoir, épanchez devant lui vos cœurs, dites-lui vos difficultés, confiez-lui tous vos besoins, exposez-lui avec sécurité toutes vos demandes. Sperate in eo^ omnis congi^egatio populi, effundite coram illo corda vestra. »
Tantôt, enfin, elle nous inspire les prières qui doivent être sur nos lèvres, et l'intrépide confiance dont notre cœur doit être animé : « Notre salut est entre vos mains, ô Joseph; jetez seulement sur nous un regard, et, nos vœux étant exaucés, nous servirons Dieu dans la joie de nos âmes. Respice nos tantum^ et lœti serviemus régi. — Sous votre protection, ô Joseph, quand même des armées ennemies m'envelopperaient de leurs rangs serrés et dresseraient leurs tentes autour de moi, prêtes à m'assaillir, mon cœur ne connaîtra pas la crainte ; et si la bataille m'est présentée, ma confiance en vous me donnera la victoire. Si consistant adversum me castra^ non timebit cor meum; si exurgat adversum me prœ^lium^ in hoc ego sperabo ; car votre patronage, ô Joseph, est tout puissant, quoniam tu adjutor fortis, »
Ce qui légitime l'enthousiasme de notre confiance et l'invincible fermeté de notre espoir,
c^est que la puissance, souveraine si j'ose ainsi dire, de Joseph, est aux ordres d'une bonté illimitée comme son pouvoir, et que nous avons un droit véritable à sa bienveillance et à sa protection : en adoptant le Fils de Dieu, il a adopté tous les chrétiens qui, en leur qualité de membres du corps mystique dont Jésus est la tète, ne font qu'un avec leur chef; il a donc pour nous des sentiments paternels, il est notre père : « C'est à bon droit, dit saint Augustin, qu'on donne le nom de père à celui qui adopte un enfant, car, s'il ne l'a pas engendré de sa chair, il l'a engendré de son cœur et de son amour (1) ».
Le peuple chrétien avait l'instinctive intelligence de cette consolante doctrine, aussi, dès que l'Eglise a proposé Joseph à sa dévotion, il n'est pas de prodiges qu'il n'ait sollicités de son cœur paternel.
Vous êtes, mes Frères, un éclatant témoignage de cette vérité.
Pourquoi étes-vous venus chaque soir si nombreux, si assidus, si recueillis, dans votre belle église ? Parce que, sans doute, vous vou-' liez, par votre empressement, honorer le père nourricier de Jésus ; mais aussi parce que, con-j
(1) Lih. dé consensu Evang. (Brev. rom. Fête du Patronage de gaint Joseph.)
naissant sa bonté, vous veniez implorer son assistance et demander sa protection.
S'il nous était permis de déchirer les voiles qui nous cachent le monde surnaturel, nous verrions, ainsi que Jacob endormi, le ciel relié à la terre par une mystérieuse échelle, sur laquelle montent, vers le trône de Joseph, toutes vos prières, parfumées comme les fleurs dont vous avez orné son autel, ardentes comme ces flammes qui lui font une auréole de gloire : prières des enfants et prières des parents ; prières des jeunes qui entrent dans la vie et prières des vieillards qui se préparent à en sortir; prières des riches et prières des pauvres ; prières des forts et prières des faibles ; prières des justes et prières des pécheurs ; prières de ceux qui n'ont guère connu que la joie et qui redoutent la souffrance, prières de ceux dont la vie n'a été qu'un long martyre.
Tous ont droit à la protection de Joseph. Il en est, cependant, mes Frères, qui semblent pouvoir, plus que les autres, se réclamer de son patronage : ce sont les souffrants, les vaincus, les déshérités de la vie; et de fait, Joseph leur fut toujours si secourable, que la gratitude des fidèles Ta nommé Vavocat des causes désespérées.
Quel beau titre, et qu'il est mérité !
Sur la terre, Joseph a passé par des situations qui semblaient sans issue. Souvenez-vous, mes Frères, de ses perplexités au moment de s'unir à Marie ; de ses courses inutiles à travers les rues de Bethléem, pour trouver une maison où naîtrait le Sauveur ; du péril de Jésus, quand Hérode veut le faire mourir ; de la luite dans la nuit sombre, des douleurs de l'exil, des incertitudes du lendemain.
En lace de ces inextricables situations, Joseph n'a pas désespéré, et toujours, avec l'aide de Dieu, il en est sorti. Il ne sait comment concilier son devoir avec l'honneur de Marie : un ange vient lui dévoiler le mystère de la virginale conception ; les maisons de Bethléem restent fermées : il trouve l'étable où peut naître le maître du monde ; Hérode cherche Jésus pour le faire périr : Joseph, averti par l'ange, emporte le Sauveur. Il guide les pas de Marie, veille sur les fugitifs, les nourrit à la sueur de son front, les ramène dans leur pays.
Ce ministère de sauveur qu'il a exercé pendant sa vie, Joseph continue à le remplir vis-àvis de nous ; je n'en veux pour preuve, mes Frères, que les grâces obtenues déjà par son intercession et dont témoignent les ex-i^oto qui tapissent les murs de sa chapelle.
Venez donc tous à lui, mes Frères, avec une
entière confiance ; venez à lui, vous surtout qui traversez de ces situations douleureuses où il semble que tout est nuit, sans qu'on aperçoive un seul rayon d'espérance ; venez à lui, vous qui êtes frappés dans vos enfants, dans la paix et le bonheur de votre foyer; venez à lui, vous qui sentez la morsure de la pauvreté, les angoisses de l'avenir. Joseph a connu tous ces tourments, il a passé par toutes ces épreuves, il en a triomphé ; il vous consolera, il vous aidera, il vous exaucera, il vous sauvera : car, ne cessons pas de le redire, il est un patron puissant, quia tout crédit sur le cœur de Jésas, il est un père plein de tendresse, il est l'avocat des causes désespérées.
Josepîi porte un nom plus glorieux encore, un nom que nul autre ne partage avec lui ; il est le Patron de V Eglise universelle.
Ce titre étonne au premier abord, et l'on se demande pour quelles raisons l'Eglise s'est mise officiellement sous son patronage.
Les apôtres, choisis par le Christ, se sont élancés aux quatre coins de l'horizon ; ils ont traversé les fleuves, les océans, les montagnes ; au péril de mille morts, ils ont porté
aux infidèles TEvangile du royaume de Dieu ; leur verbe a résonné sur toutes les plages : ils ont établi l'Eglise... Saint Joseph n'a point prêché.
Les martyrs se sont livrés au bourreau ; sous la hache ou sous le glaive sont tombées leurs têtes, comme sous la faux du moissonneur tombent les épis mûrs : ils ont donné leur vie pour attester la divinité de FEglise ; leur sang a fait lever une moisson de chrétiens... Saint Joseph est mort doucement entre les bras de Jésus et de Marie.
Les docteurs ont mis en pleine lumière la doctrine du Christ ; ils l'ont fait resplendir, ils l'ont défendue, ils l'ont vengée, ils l'ont propagée: parleur science ils ont illustré l'Eglise... Saint Joseph n'a rien écrit, n'a laissé aucune parole. Il n'avait aucune science.
Cependant, ce n'est ni un apôtre, ni un martyr, ni un docteur, c'est lui, lui l'ouvrier infime et illettré, lui le méconnu et le pauvre, que le Souverain Pontife Pie IX a déclaré Patron de TEglise universelle.
Dans une de ses encycliques (1), le pape Léon XIII a exposé, mieux que personne ne le pourrait faire, les convenances de ce Patronage de saint Joseph sur l'Egiis-e^ et les rai-
(1) Ouanquam pluriea i\% août 1889).
sons de ce titre si glorieux pour le saint patriarche : « La divine maison que Joseph gouverna avec une autorité vraiment paternelle, contenait les prémices de FEglise naissante. De même que la Très Sainte Vierge, la mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, devint la mère de tous les chrétiens en les enfantant sur le Calvaire, au milieu des suprêmes douleurs du Rédempteur, de même Jésus est le premier-né des chrétiens, qui sont ses frères par droit d'adoption et de rédemption. Par les mêmes raisons, le bienheureux saint Joseph regarde comme lui étant particulièrement confiée la multitude des chrétiens qui composent l'Eglise, l'immense famille de Dieu répandue sur toute la terre. A titre d'époux de Marie et de père adoptif de Jésus, il a sur l'Eglise une autorité qu'on peut appeler paternelle. Il est donc naturel et très digne du bienheureux Joseph, que de même qu'il subvenait autrefois à tous les besoins de la sainte Famille de Nazareth et l'entourait de sa protection, il couvre maintenant de son céleste patronage et défende l'Eglise de Jésus-Christ. Ce sont toujours les mêmes fonctions qu'il exerce : il demeure le chef de la famille de Jésus. Mais comme cette famille s'est accrue et qu'elle est devenue aussi nombreuse que les étoiles du ciel, le ministère de Joseph s'est étendu sur toute la terre. L'Egypte entière
était confiée au ministre de Pharaon : l'univers catholique est donné au père de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »
A l'heure où Pie IX proclamait saint Joseph patron de l'Eglise universelle (i), il percevait déjà les souffles précurseurs de la tempête qui devait secouer l'Eglise. Rome venait d'être envahie, et le vicaire de Jésus-Christ était captif au Vatican ; la protestante Allemagne commençait à s'agiter dans l'orgueil de ses victoires, elle se disposait à proscrire ses religieux, à jeter en prison ses prêtres et ses évêqueSjà entraver le culte catholique ; la Suisse devait l'imiter, puis la Belgique, puis la France, aussi ardente dans le mal que dans le bien ; partout les flots de l'impiété faisaient entendre de sourds grondements. Contenus encore ici et là, soit par les traditions religieuses, soit par le pouvoir civil, ils montaient, s'amoncelaient, bientôt ils allaient renverser toutes les digues et se répandre sur notre vieille Europe comme un torrent dévastateur, accumulant les ruines dont nous sommes les témoins attristés et épouvantés.
C'est alors que le grand pape Pie IX proclama saint Joseph « Patron de TEglise universelle ».
(1) Décret Urbis et Orbis de la S. G. des Rites, 8 dée. 1870.
Mais ne pensez pas, mes Frères, que cet appel au patronage tout-puissant de Joseph fût un cri de détresse ou d'effroi, comme celui des apôtres, alors que la tempête menaçait de submerger leur barque et que Jésus dormait. C'était, au contraire, un cri d'encouragement aux fidèles qui allaient subir la persécution. « Hommes de peu de foi, semblait dire le Souverain Pontife, vous seriez capables de trembler, d'avoir peur que la nef de l'Eglise ne sombrât dans la tourmente qui va se déchaîner. Ne savez-vous pas que l'Eglise est la continuation, sur la terre, de Jésus remonté au ciel ? Gomme il fut un signe de contradiction, l'Eglise sera toujours un signe de contradiction. Elle esj trop belle et trop sainte, pour ne pas exciter la rage de l'enfer et de ses suppôts ; ses exigences doctrinales sont trop fermes pour que les esprits orgueilleux ne tentent pas d'en briser le cercle ; ses exigences morales trop pures et trop dures, pour que les âmes faibles et méchantes n'essayent pas d^en secouer le joug et ne veuillent pas se débarrasser de ce frein incommode. Mais sur cette Eglise, depuis sa fondation, je vous le déclare pour affermir vos courages, sur cette Eglise Joseph veille, comme il veilla sur la vie de Jésus ; il la protège, comme il protégea Jésus ; il la défend, comme il défendit Jésus ; il la sauvera tou*
jours de la fureur des persécuteurs, comme il arracha Jésus des mains d'Hérode et le sauva. »
Cette proclamation, qui était un cri d'encouragement jeté aux fidèles, était aussi une supplication adressée au glorieux Joseph ; car si la lutte est ici-bas le lot de l'Eglise puisqu'elle est l'Eglise militante, l'Eglise qui combat ; si la persécution lui est nécessaire pour se purifier, se débarrasser des membres morts, se fortilier, puiser dans le combat une vigueur et une vie plus intenses, comme est nécessaire la tempête qui arrache aux arbres le fardeau inuLiie des bois morts et emporte les miasmes malsains ; si la persécution est nécessaire, elle est redoutable aussi, non pour l'Egiise, je vous l'ai dit, mais pour ses enfants, pour les âmes, pour celles qui se troublent et se scandalisent, pour celles qui désertent, pour celles qui sont arrachées à son sein maternel, à son action bienfaisante, pour toutes ces âmes qui, d'une taçonou d'une autre, se perdent. Or, 1 Eglise est faite pour les âmes j sa mission est de sauver les âmes.
Voyant donc que la lutte s'engageait plus violente que jamais, et que beaucoup de fils de l'Eglise devaient périr dans la mêlée ardente, le Pape poussa vers saint Joseph une supplication angoissée. En lui décernant* oûicielle-
ment le titre de Patron de l'Eglise, il lui rappela ses grandeurs de père de Jésus et ses devoirs de père des chrétiens, frères de Jésus ; il le pria de bien vouloir manifester d'une façon plus spéciale sa puissance et sa paternelle bonté, afin de sauver les âmes pour lesquelles est mort Jésus.
Qu'en est-il résulté, mes Frères, de cette proclamation solennelle, de cette supplication officielle de l'Eglise se jetant entre les bras de Joseph ?
L'Allemagne, assagie par l'expérience, honore les évoques et les prêtres, rappelle les religieux, laisse libre la religion du Christ, et le groupe catholique est une des forces les plus vivantes et les plus imposantes de ce puissant pays. La Suisse est pacifiée.
La Belgique a marché vers des destinées prospères, sous l'égide du catholicisme.
En Angleterre, en Hollande, dans les pays Scandinaves, les conversions se multiplient.
Presque partout où sévissait la tempête, le calme est revenu, pendant que, dans les pays infidèles, l'Eglise continue et étend ses conquêtes.
Seule, ou à peu près, la France est un champ de bataille ; c'est chez elle, du moins, que la lutte est la plus ardente et semble devenir de plus en plus meurtrière.
Faut-il donc désespérer ?
Non, mes Frères ! La France, malgré les erreurs et les crimes d^une bande malfaisante, reste toujours la nation chevaleresque, la nation au grand cœur. Elle dépense toujours largement, plus largement que toutes les autres, son or et son sang pour les nobles et saintes causes du Christ et de l'Eglise.
A côté des bataillons compacts du mal, voici que se lèvent des phalanges de jeunes chrétiens sans peur et sans reproche ; ils sont le levain, qui fera fermenter la masse, ils sont l'espoir de l'avenir.
L'avenir est à Dieu... 11 est bien sombre, c*est vrai ; mais nous apercevons^ dans le lointain, des clartés d'aurore.
A nous, mes Frères, de hâter par nos prières l'heure où, de nouveau, le soleil de l'Eglise brillera de son plein éclat sur notre pays. La prière est une des grandes lois qui président aux destinées du monde.
Faisons donc monter vers le trône de Joseph, pour notre patrie, ces supplications que je vous rappelais tout à l'heure : « O Joseph, les ennemis nous enveloppent de leurs rangs serrés, ils ont dressé leurs tentes autour de nous ; mais vous êtes là, et notre cœur ne connaît pas la crainte I La lutte est dans sa pleine fureur
Bfiaîs «0U8 avons mis en vous notre confiance, et fiotre confiance ne sera pas confondue, n
Joseph, appelé par nos prières, descendra »ur le champ de bataille, il combattra avec nous, sa protection puissante nous donnera la victoire.
Après l'avoir imploré dans la tristesse, nous Tacclamerons dans la joie, comme le Patron des chrétiens, et le Patron de l'Eglise immortelle.
Aifisi soit-il.
IS