‹ Saint JosephChapitre 9 sur 10 · LA SAINTE FAMILLE · texte numérisé non relu

LA SAINTE FAMILLE

Mes Frères,

Tous les ans, les parents de Jésus allaient à Jérusalem pour le jour solennel de la Pâque. Lorsqu'il eut atteint l'âge de douze ans, ils s'y rendirent suivant la coutume. Les fêtes de l'octave terminées, ils se mirent en route pour revenir ; mais l'enfant Jésus resta dans la ville à l'insu de ses parents. Ceux-ci, pensant qu'il était dans la caravane avec quelqu'un de leur compagnie, firent une journée de marche, et, le soir venu, ils le demandèrent, mais en vain, à leurs parents et connaissances. Ne le trouvant pas, ils revinrent à Jérusalem pour le chercher. Après trois jours, ils le retrouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant ; et tous les auditeurs étaient stupéfaits de sa sagesse et de sa science. En le voyant, Marie et Joseph furent remplis d'admiration, et sa mère lui dit : « Mon

Fils, qu'est-ce donc que vous nous avez fait ainsi ? Voici votre père et moi qui vous cherchions pleins d'inquiétude. » Et il leur dit : « Gomment se fait-il que vous m'ayez cherché ? Ne savez-vous pas que je dois être occupé aux affaires de mon Père ? »

Et ils ne comprirent pas la parole qu'il leur disait.

Il descendit avec eux vers Nazareth ; et il leur était soumis.

Ce passage de l'Evangile est le seul où il soit question de Joseph depuis le retour d'Egypte, et le Livre sacré ne mentionne même plus désormais son nom. Arrêtons-nous donc pieusement à cette scène, douloureuse à la fois et charmante, qui nous permet d'entrer, plus avant qu'hier, dans Tintimité du foyer de Nazareth.

Sans nous attarder aux commentaires habituels et connus du fait évangélique, essayons de l'approfondir et d'y chercher, dans la Sainte Famille, le modèle de la famille chrétienne.

Pour peu, en effet, qu'on médite ce récit de l'Evangile, il n'est pas difficile d'y découvrir de précieuses indications sur V autorité du père^ — la tendresse de la mère, — les devoirs et les droits de reniant.

Avôz-vous remarqué, mes Frères, les paroles que Marie adresse à Jésus, en le retrouvant au Temple : « Votre père et moi, nous vous cherchions pleins d'inquiétude ? » Joseph est incomparablement, et à tous égards, inférieur à Marie ; cependant Marie nomme Joseph avant elle, le premier. Cette prééminence est, je le yeux, une formule de politesse, sur les lèvres jl de Marie, et un acte d'humilité ; mais elle est autre chose encore, elle est Texpression d'une vérité : Marie reconnaît que Joseph est le chef

de la famille et le dépositaire de Tautorité.

Joseph sait se tenir à la hauteur de cette émi- | nente dignité ; ce titre de père, le plus beau et le plus grand dans l'ordre de la nature, il sait le porter; chez lui l'autorité n'est pas seulement nominale, elle est réelle, elle est consciente des lourdes responsabilités qu'elle comporte.

Lors de ce voyage auTemple, Jésus avaitdouze ans. Or, la douzième année avait une importance capitale dans la vie du jeune Israélite, c^était l'âge de la virilité. Celui qui l'avait atteint cessait d'être un enfant et était traité en homme. Affranchi, en une certaine mesure, de l'autorité

paternelle, il devenait « le fils de la Loi », c'est à-dire qu'il était dès lors soumis à toutes les prescriptions de la loi mosaïque, parce qu'il était réputé avoir assez de forces pour les observer toutes, même dans ce qu'elles avaient de plus pénible. Il devait, par exemple, jeûner les jours de pénitence et se rendre à Jérusalem pour la fête de Pâque.

Dans ces conditions, puisque l'Enfant-Dieu était sorti de tutelle et comme émancipé par la loi, un autre que Joseph aurait pu se croire déchargé de la responsabilité de Jésus ; d'autant plus qu'il savait, par expérience, que le ciel veillait, et que ses bras n'étaient plus nécessaires pour emporter le Sauveur, comme aux jours de sa petite enfance, et le mettre à l'abri du danger.

La conscience de Joseph ne connaît ni ces aberrations ni ces faiblesses : l'Enfant est un dépôt confié à sa garde, et, tant que la volonté de Dieu lui en laissera la charge, il saura remplir tout son devoir et veiller assidûment sur lui. Aussitôt donc qu'il remarque l'absence de Jésus, il se met à sa recherche.

Que cette leçon est nécessaire de nos jours ! Il arrive un âge, je le sais, où l'enfant ayant grandi, doit prendre contact avec la vie, mais il faut que le père guide et soutienne ses pas. Il importe que le jeune homme fas&e l'appren-

tissage de sa liberté, et il serait imprudent autant qu'inhabile de vouloir le tenir à la lisière ; mais il importe aussi, sous peine de désastres peut-être irréparables, que cet apprentissage soit fait sous l'œil vigilant du père qui, si le fils fait un écart, le remette dans la voie droite ; s'il tombe, le relève et le réconforte ; s'il s'égare, le recherche et le ramène.

Combien de pères, — et à défaut du père, combien de mères, — négligent ce devoir essentiel, oublieux de la grandeur de leur mission et de la lourde responsabilité qui leur incombe. J'ai rencontré, au cours de mon ministère, une mère de lamille qui m'avait demandé de bénir sa maison nouvellement restaurée. La cérémonie achevée, elle me fît parcourir la demeure, m'en expliquant les dispotions ; et elle était toute joyeuse de me montrer la chambre du fils de la maison, aménagée un peu à l'écartdulogis familial, afin, disait-elle, que le jeune homme pût sortir et rentrer le soir à sa fantaisie, sans que les parents fussent dérangés. — Parents inconscients ! parents coupables ! parents indignes de l'honneur que Dieu leur fait de leur donner des enfants ! Ils descendent au rang des êtres sans raison, puisqu'ils se croient quittes envers la progéniture qu'ils ont mise au monde, quand ils lui ont fourni la pâtée quotidienne qui nourrit et développe le corps

sans aucun souci de guider, d^élever, de préserver^ de sauver l'âme immortelle de leurs enfants î

Consciente de ses responsabilités, l'autorité de Joseph était religieuse.

L'éducation est la grande œuvre des parents ; mais c'est une œuvre trop difficile pour qu'on puisse l'accomplir et la mener à bien en dehors de Dieu. Disons mieux : l'éducation est une œuvre divine, dont Dieu doit être l'âme, comme il en doit être le but. Aussi, le premier devoir du père conscient de ses devoirs, est de mettre la religion à la base de l'éducation. Vouloir élever des enfants sans la religion, c'est bâtir sur le sable ; au premier souffle des passions, l'édifice des vertus humaines, si solide qu'on l'ait cru, s'écroule misérablement.

Cette vérité dont l'évidence pâlit, hélas ! de plus en plus aux yeux de nos contemporains, est cependant encore reconnue généralement ; et ils sont nombreux, les indifférents, ou même, s'ils ne sont pas sectaires, les incroyants qui, laissant de côté leurs principes quand il s'agit de leurs propres enfants, donnent à leur mère toute liberté de les élever dans la piété, et les confient plus tard à des maîtres religieux. En tout cas, il n'est personne ici qui veuille contester que la religion soit le fondement néces* sair« de t«ute éducation.

Mais peut-être y a-t-il, parmi ceux qui m'écoutent, des pères de famille qui croient avoir suffisamment rempli leur devoir vis-à-vis de leurs enfants, quand ils ont permis que ceuxci reçoivent, au foyer et à l'école, une éducation chrétienne. C'est beaucoup, il est vrai ; ce n'est pas tout cependant.

Pour être à la hauteur de sa mission, le père doit à ses enfants l'exemple : l'exemple de la prière au foyer domestique, dont je vous parlais hier; et, à l'imitation de Joseph, se rendant régulièrement et pieusement au Temple de Jérusalem, suivantlaprescription delaloi mosaïque, l'exemple de l'assistance à la messe, l'exemple de la coafession, l'exemple de la communion, l'exemple de l'obéissance à tous les commandements de Dieu et de TEglise, l'exemple de toutes les vertus.

Jamais la religion n'est plus nécessaire à l'enfant que quand il atteint ces périlleuses années de l'adolescence où les passions lui font entendre leur appel mystérieux et enchanteur ; jamais, aussi, il n'est davantage tenté de secouer ce joug salutaire qu'il ne peut porter qu'au prix de coûteux sacrifices et d'héroïques renoncements. Il s'empressera de le rejeter, s'il n'est pas soutenu par la force de l'exemple paternel.

Consciente de toutes ses responsabilités,

donnant l'exemple de la fidélité à la loi divine, Tautorité paternelle de Joseph était discrète^ il la partageait volontiers avec Marie. C'est Marie qui, au Temple, prend la parole pour dire à Jésus leurs mortelles inquiétudes. Touchant exemple I — Il vous rappelle, mes Frères^, que si le père est le chef incontesté, le roi de la famille, la mère en est la reine, et non l'esclave ou la servante ; qu'elle a le droit d'intervenir dans tous les événements du foyer domestique ; qu'aucune décision ne doit être prise que la mère n'ait été consultée et respectueusement écoutée ; qu'elle a sa grande part, part nécessaire, collaboration précieuse, dans l'administration de la maison et dans l'éducation des enfants.

L'autorité de Joseph, enfin, était sage. Elle était bien, faite pour flatter doucement le cœur de Marie et de Joseph, cette délicieuse scène du Temple. Quels parents n'eussent été fiers de voir leur fils assis au milieu des plus célèbres docteurs d'Israël ? « Hillel, révéré à l'égal de Moïse, et gardant encore toute la majesté de la vieillesse ; l'inflexible Shammaï enchaînant tout ce que déliait Hillel ; Jonathas, fils d'Uziel, dont la parole était si ardente que les oiseaux, dit le Talmud, se brûlaient en passant sur sa tête, ou se transformaient en Séraphins. A leurs côtés... Rabban Siméon, qui

avait proplietisé à Marie ses douleurs ; Joseph d'Arimathie, Nicodème, que la grâce devait bientôt attirer (1). » Et ces sages d'Israël avaient admis Jésus dans leur cercle, ils répondaient à ses demandes, ils admiraient la sagesse des paroles qui sortaient de ses lèvres d'enfant ! Quels parents n'eussent entrevu pour leur fils le plus brillant avenir ? Joseph et Marie furent remplis d'admiration, nous dit l'Evangile ; ils furent heureux et émus de retrouver leur fils qu'ils avaient si anxieusement cherché ; mais ils étaient trop sages pour se laisser éblouir par l'éclat du spectacle charmant qu'ils avaient sous les yeux. Us savaient que, jusqu'au moment où il plairait à Jésus de manifester sa divinité, il n'était qu'un ouvrier, fils d'ouvrier, que sa place était non parmi les docteurs, les savants et les grands, mais dans l'obscurité de l'atelier familial. Et, en effet, Jésus descendit avec eux à Nazareth, et il leur était soumis.

Cette leçon de sagesse n'est-elle pas une des plus opportunes, à l'heure présente ?

Autrefois les fils étaient fiers de prendre le métier paternel, et l'on voyait ces vieilles maisons, grandes ou petites, véritable aristocratie du commerce ou de l'industrie, qui se perpé-

(1^ AbbéFouard„ La Vie deN.-S. Jésus-Christ, t. I, p. 112.

tuaient dans la même famille à travers d'innomhrnhles générations. Aujourd'hui on méprise le travail manuel, on dédaigne la profession paternelle, on ne songe qu'à délaisser le comptoir ou Tatelier où les ancêtres ont travaillé dans l'honneur; on veut sortir du milieu dans lequel on a été élevé, se hausser au-dessus de la condition paternelle ; et trop souvent les parents, complices des ambitions ou des illusions filiales^, poussent eux-mêmes les enfants à cette funeste désertion qui est une erreur et un danger.

A moins d'indications providentielles, il esi bon que l'homme ne soit pas un déraciné, car il risque de devenir un déclassé et un malheureux ; il est ijv-;. qu'il passe sous l'autorité tutélaire de ses parents, au foyer familial, les années de son enfance et de sa jeunesse, et qu'il continue, quand le moment est venu, les traditions paternelles.

— Votre fils est intelligent, dites-vous, et réussirait si bien dans une carrière libérale î — Qu'en savez-vous ? Tant d'autres, auxquels semblait comme à lui sourire la fortune, ont sombré avant d'arriver au port î D'ailleurs, s'il est intelligent, tant mieux ! Il fera entrer le progrès à votre usine, il développera votre commerce, il agrandira votre atelier, il élèvera jusqu'à l'art votre métier ; dans sa sphère, et

même dans sa cité il deviendra une notabilité respectée et influente ; en lui vous revivrez ; près de lui vous coulerez des jours heureux; et, quand le moment sera venu pour vous de quitter la terre, c'est dans votre vieille maison, entre les bras de votre fils, que vous expirerez tranquilles, comme Joseph expira dans son atelier entre les bras de Jésus.

SiTautorité estTapanage du père, la tendresse est le lot de la mère. Le père est la tète de la famille, la mère en est le cœur.

Or, Marie est l'idéal de la mère, et nulle part sa tendresse maternelle ne s'est mieux manifestée que dans l'épisode de la perte de Jésus. En d'autres passages de l'Evangile, nous devinons cette tendresse, nous la pressentons ; ici nous la touchons : elle éclate dans ses larmes, dans sa recherche empressée, dans la chaude spontanéité des paroles qui sortent de son cœur quand elle a retrouvé son fils. C'est donc bien ici qu'il convient d'étudier l'amour maternel de Marie et d'en admirer les qualités.

La tendresse de Marie est éveillée et facilement alarmée. Le vieillard Siméon lui a prédit, il est

vrai, au jour de la Présentation de Jésus au Temple, qu'un glaive transpercerait son âme, et toujours elle en sent la pointe menaçante. Mais qu'a-t-elle à craindre pour le moment présent ? L'heure du suprême sacrifice n'est pas encore venue, elle le sait ; et elle sait aussi que Jésus ne peut s'égarer. Gependaot, en constatant son absence, sa tendresse s'alarme, et elle verse des pleurs amers.

Chacun de vos foyers, mes Frères, est témoin d'un semblable amour. Mieux que moi vous pourriez redire tous les dévouements du cœur de la mère : ces renoncements de chaque minute, ces longues insomnies autour des berceaux, ces inquiétudes au moindre malaise, ces angoisses dans les crises de la première enfance, ces larmes s'il a fallu momentanément se séparer, ces innombrables sacrifices accomplis en vue de l'avenir des enfants. Vraiment le cœur de la mère est un abîme insondable de tendresse qui n'est jamais en dé|aut, un abîme aussi de constants et cruels soucis.

Ce n'est pas tout, mes Frères. Au-dessus de la maternité naturelle, il y a la maternité spirituelle ; au-dessus du dévouement qui garde et développe le corps de ces petits êtres si ehers et si fragiles, il y a le dévouement surnaturel qui, derrière leur gracieuse enveloppe, sait découvrir une âme faite à Timage de Dieu et veui

garder et développer cette divine ressemblance ; au-dessus de la tendresse humaine qui prépare Favenir temporel des enfants, il y a la tendresse surnaturelle qui songe, avant tout, à préparer leur avenir éternel. Grandes sont les angoisses de la mère ; plus grandes sont celles de la chrétienne, tant sont nombreux les périls qui menacent Fâme de leurs enfants : périls des serviteurs, périls des camarades, périls des écoles, si la mère n'a pas eu la liberté du choix, périls des lectures, périls des passions naissantes, périls de l'inexpérience. Tous ces périls elle a su les écarter, au prix de quelle vigilance ! tant que ses enfants sont restés sous la garde de son amour; mais ils ont grandi, ils ont quitté le toit paternel, ils font l'apprentissage de la vie. Ah ! mères chrétiennes, je comprends que vos yeux, comme ceux de la Vierge, versent des larmes, et qu'en songeant aux dangers que court l'âme de vos enfants, votre cœur ne connaisse pas de repos !

L'amour de Marie est fort.

Elle ne se borne pas à pleurer la perte de Jésus. Au pied de la croix, ses sanglots ne devaient pas l'empêcher de se tenir debout près de son fils expirant ; ici ses angoisses ne devaient pas davantage paralyser son énergie. Elle a déjà marché -tout tin jour ; et, au lieu de se

reposer an campement, elle a parcouru tous les groupes demandant anxieusement des nouvelles du disparu ; elle est accablée de fatigue, et encore plus brisée de douleur : qu'importe ! il faut retrouver Jésus. C'est à Jérusalem, sans doute, qu'il est resté ; c'est à Jérusalem qu'il faut retourner; et, sans retard, sans repos, elle se met en route avec Joseph. Avec quelle hâte ne durent-ils pas franchir cette douloureuse étape, à travers les âpres solitudes dont la morne désolation cadrait avec leur affliction î Si du moins en arrivant dans la maison où ils avaient logé pendant les fêtes, Jésus avait répondu à leur appel ! Mais il n'y était pas. Qui pourrait redire les tortures qui déchiraient le cœur de ces deux affligés, de cette mère de douleurs, pendant qu'ils s'en allaient à travers les rues de la cité sainte ? Et qui pourrait redire leur vaillance dans la peine, et la force inébranlable de lexir cœur ?

Ainsi, mères chrétiennes, votre tendresse doit être forte : — forte dans la douleur, s'il vous faut, comme Marie, chercher longtemps votre fils égaré; — forte, quelquefois^, dans la répression : bien que ce ne soit pas là le rôle habituel de la mère, il se rencontre des cas où une saignée est urgente pour sauver le malade, et où la main de la mère a seule la dextérité suffisante pour l'opérer ; — mais surtout votre

tendresse doit être forte en vertus qui sauveront vos enfants. « ... Le malheur de ce temps et son redoutable péril, dit M^"^ Bougaud dans la célèbre introduction à son Histoire de sainte Monique^ c'est qu'il n'y a presque pas de mères qui aillent, pour sauver leurs enfants, jusqu'au bout des forces divines de la maternité. Je le disais un jour, continue l'éloquent évéque, à une mère chrétienne que tourmentait l'avenir de son jeune fils et qui me confiait ses inquiétudes ; je lui disais : « De quoi avez-vous peur ? Votre fils sera ce que vous le ferez: bon, pur, noble, généreux, brave, craignant Dieu, n'ayant point d'autre crainte, si vous-même avez ces vertus dans Fâme, et si vous savez les lui mettre si profondément au cœur que rien ne puisse les en arracher jamais. — Vous croyez ? me ditelle ; mais les passions, mais l'air corrompu du siècle, mais tant de périls qu'une mère ne peut prévoir ni conjurer ! — Des périls qu'une mère ne peut prévoir, il y en a sans doute, reprenaisje ; des périls qu'une mère ne peut conjurer, il n'y en a point, si elle sait employer les forces i que Dieu lui a données. Et dût l'enfant suc- " comber un instant au mal, si sa mère le veut, il sortira de l'abîme et renaîtra à la vertu. — Si sa mère le veut ?... — Oui, veuillez seulement. — Et en le voulant de toutes les puissances de mon âme, je sauverai mon enfant? — Oui, certes.

— Eh bien ! je le voudrai ! » reprit-elle avec un accent, que je n'oublierai jamais. Elle l'a voulu, en effet, cette noble et chrétienne mère, elle le veut encore ; et bien que l'œuvre ne soit pas finie, et que l'enfant, comme une faible barque, flotte encore à l'orage de ses dix-neuf ans, tout annonce que la volonté de sa mère sera plus forte que tous les vents et que tous les flots. »

La tendresse de Marie fut, comment diraisje? médiatrice et miséricordieuse,

Jésus est retrouvé; toutes les douleurs sont oubliées; Marie s'élance vers son fils: a Mon Fils, qu'est-ce donc que vous nous avez fait ainsi? Votre père et moi nous vous cherchions pleins d'inquiétude )).

Pourquoi Marie prend-elle la parole? A n'en pas douter, c'est parce qu'elle est la mère, et que Joseph n'est que le gardien, le père par délégation: c'est le cri du cœur maternel.

Mais il me semble, mes Frères, que Dieu, qui destinait la Sainte Famille à être le modèle des familles chrétiennes, avait en vue de montrer le rôle miséricordieux que la mère doit exercer dans la famille, s'interposant comme I une bienfaisante médiatrice entre la sévérité du père et la faute de l'enfant, non pour excuser celui-ci ou pour arrêter celui-là, — car l'accord

entre le père et ïa mère doit toujours être parfait, surtout en matière d'éducation, — mais pour adoucir ce que la sévérité aurait de trop rigoureux, et pour panser ce que la plaie aurait de trop cuisant. Il est même des cas, et cet exemple paraît l'insinuer, où l'autorité du père doit s'effacer, et laisser à la main plus douce, au cœur de la mère, le soin de la réprimande ou de la correction. Certaines blessures faites par la sévérité du père, si légitime et si nécessaire qu'on la suppose, risqueraient de ne pas se fermer; la main de la mère, même quand elle blesse, sait appliquer le baume qui cicatrise et guérit.

L'enfant, croyez-le, n'oubliera jamais cette tendresse miséricordieuse dont il aura senti les doux effets pendant ses jeunes années ; et plus tard, devenu homme, alors que peut-être il écartera tout conseiller, et que la raison ne pourra même plus se faire entendre dans le tumulte des passions, la voix de sa mère aura toujours accès à son cœur, et le souvenir de cette femme, vraie mère de miséricorde, qui berça son enfance et consola son adolescence, sera pour lui la résurrection et le salut.

La scène de la perte de Jésus au Temple, en nous montrant ce que doivent être l'autorité du père et la tendresse de la mère, nous fait connaître encore les devoirs etles droits de Fenfant.

Jésus avait, pendant quelques instants, laissé entrevoir sa divinité, pour la voiler aussitôt; et ce rayonnement fugitif fait songer à ces délicates fleurs printanières qui entr'ouvrent leurs corolles aux premiers soleils, et qui se hâtent de les refermer après avoir laissé échapper quelques parfums, car l'hiver n'a pas fui, les frimas n'ont pas cessé, l'heure de l'épanouissement n'est pas arrivée.

Jésus rentre donc à Nazareth avec Marie el Joseph, et, dit saint Luc, « il leur était soumis, Erat subdiius illis ».

L'obéissance, nécessaire à tous, est une vertu [ toujours difficile, car notre orgueil est impatient de tout frein. C'est pour nous l'apprendre que Jésus, Fils de Dieu et Maître universel, a voulu obéir ; obéir à ses créatures, obéir non pas seulement dans les années de son enfance, mais jusqu'à trente ans, jusqu'à l'heure où il quitta Nazareth pour prêcher l'Evangile.

Voilà, mes Frères, l'exemple pour tous, voilà l'exemple surtout pour l'enfant, pour la jeune fille, pour le jeune homme : Erat subditus illis, « Je suis saisi d'étonnement à cette parole, s'écrie Bossuet. Est-ce là donc tout l'emploi d'un Jésus-Chrit, du Fils de Dieu ? Tout son emploi, tout son exercice est d'obéir à deux de ses créatures. Et en quoi leur obéir ? Dans les plus bas exercices, dans la pratique d'un art mécanique (1) ». Le premier devoir, je pourrais dire le seul devoir de l'enfant, puisque celui-là contient tous les autres, c'est l'obéissance. Elle doit résumer la vie de Tenfant, comme elle résume la vie du Fils de Dieu jusqu'à sa trentième année.

Or, mes Frères, qu'en est-il de l'obéissance à votre foyer ? Elle sera, n'en doutez pas, ce que vous l'aurez faite. L'éducation d'autrefois était mâle et forte ; aussi nous avions des générations vaillantes et vertueuses, gardant pour leurs parents, jusque dans 1 âge mûr et la vieillesse, une respectueuse aliection qui était un culte. De nos jours l'éducation est relâchée, efféminée, et les entants ne respectent plus leurs parents^ parce que ceux-ci ont laissé tomber le sceptre de la royauté familiale que Dieu avait mis entre leurs mains; ils ne savent

(1) Elévatioru sur les Mystères^ XX« Sem., 8» Élév.

plus commander, ils ne savent plus se faire obéir ; ils habituent leur autorité à toutes les capitulations, et leurs enfants à toutes les câlineries. Sous prétexte de santé, on amollit leurs corps ; sous prétexte de nervosité, on n'ose les contrarier et on amollit leur âme. On gâte les enfants ; comprenez ce mot, mes Frères, on les gâte : cela veut dire qu'on les corrompt. On satisfait tous leurs caprices, on ne résiste à aucune de leurs fantaisies, on ne leur inculque pas le sentiment du devoir, on ne leur enseigne pas la beauté de la lutte et du sacrifice, on ne sait pas leur apprendre à vouloir. Alors, qu'arrive-t-il ? Les vices, que nous avons tous en germes, se développent en eux, comme poussent les mauvaises herbes dans un terrain mal cultivé ; dans leur jeune âge ce sont de petits tyrans, insupportables et grossiers ; dans un âge plus avancé, il y a toute chance que les jeunes filles ainsi élevées soient des créatures futiles et frivoles, des femmes incapables de tenir une maison ; que les jeunes gens soient des paresseux, des inutiles, des débauchés. A qui incombe la responsabilité de ces désastres ? Aux parents qui n'ont pas su faire obéir leurs enfants.

Méditez, mes Frères, cette parole de l'Evangile : « Erat subditus illisy Jésus était obéissant. »

Il y eut, cependant, dans cette longue période de vie cachée et d'obéissance, une circonstance où Jésus revendiqua sa liberté d'action ; c'est justement dans la scène du Temple, quand il répondit à Marie: « Ne savez-vous pas que je dois être occupé des affaires de mon Père ? » Cette liberté, il ne l'exerce pas encore, ou il ne la prend que pour quelques instants ; il indique, toutefois, qu'il a pleine conscience de sa mission, et que, le moment venu, il s'y donnera tout entier.

L'Evangile ajoute que Marie et Joseph ne comprirent pas cette parole de Jésus. Les parents ne la comprennent pas davantage, quand leurs enfants font entendre la même revendication, quand ils font valoir leur droit — le seul dont je puisse m'occuper en ce moment — de choisir eux-mêmes leur voie.

Chose étrange ! Dans la vie ordinaire, les parents abdiquent leur autorité alors qu'ils ont le devoir de l'exercer ; et ils ne deviennent intolérants et intransigeants que là où ils n'ont plus le droit de commander. Car il est incontestable mes Frères, que l'enfant arrivé à l'âge de se décider en vue de l'avenir, a le droit de choisir et le compagnon ou la compagne de sa vie, et la voie dans laquelle il marchera, celle où l'appellent ses attraits, ses aptitudes, la vocation divine.

Les parents, certes, ont le droit et le devoir d'éclairer l'inexpérience du jeune homme ou de la jeune fille, d'éprouver la réalité d'un attrait qui peut n'être qu'un entraînement passager.

Mais, ces sages précautions prises, c'est à l'enfant qu'il appartient de faire son choix; et, du moment que ce choix est conforme aux lois de l'honneur et de la vertu, qu'il ne compromet ni l'avenir temporel, ni l'avenir éternel, les parents n'ont qu'à s'incliner devant la volonté de l'enfant, et à lui procurer les moyens de la mettre à exécution. C'est la méconnaissance de cette vérité, mes Frères, qui fait tant de vies malheureuses et tant de gens dévoyés.

11 y a une vocation, entre toutes, à laquelle les parents, n'ont aucun droit de s'opposer : c'est la vocation à l'état sacerdotal ou religieux.

C'est Dieu qui la dépose, comme un germe précieux, dans l'âme d'un enfant charmant et pur^, au milieu d'une famille qu'il veut spécialement honorer et bénir ; et les parents commettraient un crime si, au nom de je ne sais quel intérêt mondain ou d'un amour mal entendu, ils étouffaient ce germe délicat et précieux. L'enfant, alors, se souvenant du divin Enfant du Temple, devrait dire à ses parents : « Ne savez-vous pas que je dois être occupé aux

affaires de mon Père ? Ne savez-vous pas qu'au dessus de vous, que j'aime pourtant de tout cœur, il y a le Père du ciel, que je dois aimer davantage, et qui m'appelle à Lui ; au-dessus de votre volonté, que j'ai toujours si profondément respectée, il y a la volonté divine devant laquelle je dois m'incliner ? »

L'Evangile, après avoir dit que Marie et Joseph ne comprirent point la parole de Jésus, ajoute que « Marie conservait toutes ces choses dans son cœur ». Conservez vous-mêmes, mes Frères, dans votre cœur, ces vérités que je viens de vous exposer ; et si présentement vous n'en avez pas l'intelligence complète, Dieu, quand il en sera besoin, saura vous les expliquer.

Et maintenant que nous avons contemplé « les ineffables vertus de la Sainte Famille », il ne nous reste plus, suivant le vœu de l'Eglise dans l'oraison de la fête consacrée à l'honorer, qu'à imiter, chacun de nous dans la sphère de ses attributions, les exemples qu'elle nous a donnés, afin de jouir de sa protection sur la terre et de sa compagnie au ciel.

Ainsi soi^-iL

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