L'HOMME DE FOI
Jus tu s ex fi de vivit.
Le juûi'», vil di; ! foi KoM., i. 17.
Mes Frères,
Semblable, disTonc-noi]?, a l'arbre niante sur le bord des eaux, qui garde son feuillage toujours vert et porte des fruits abondants, Joseph, placé près de Jésus, source infinie de la grâce, sut mettre à profit cette iniimilé, et fit fleurir en son âme toutes les belles vertus dont nous avons commencé de respirer le suave et réconfortant parfum. Mais, de même que Tarbre a besoin de racines qui puisent dans les profondeurs du sol rhumidité bienfaisante, l'élaborent, la transforment en sève, la (ont éclater en bourgeons, ainsi à la sainteté il faut également un fondement, une racine : c'est la foi, que le concile de Trente appelle \w^iQ\ï\.Qi\\. juiidameiilum et radix justificalionis
« Sans la foi ditTapôtre il est impossible de plaire à Dieu » (1), impossible de mériter ses bonnes grâces, impossible, par conséquent, de devenir un saint.
Après avoir contemplé la sainteté de Joseph j'ai cru, mes Frères, qu'il était convenable de pénétrer jusqu'à la base, jusqu'aux racines de cette sainteté, d'admirer avec vous la foi de Joseph, et de voir avec quelle perfection il a réalisé la parole que saint Paul devait plus tard écrire aux Romains : « Le juste vit de la foi, Jiistus ex fide vivit. »
Deux pensées se partageront cet entretien :
La vie de Joseph fut établie sur la foi ;
La vie de Joseph iwX gouvernée par la foi.
Il peut sembler, au premier aborl, que la foi de Joseph fut sans grand mérite de sa part; que le père nourricier de Jésus n'eut même pas à exercer cette vertu, puisqu'il vécut dans la compagnie du Verbe incarné, et que la possession exclut la foi.
Cependant, mes Frères, la foi fut nécessaire à Joseph plus qu'à personne, et elle lui fut plus
{\) Heb., XT, 6.
difficile qu'à nul autre. « Le grand mystère de notre foi, dit Bossuet, c'est de croire un Dieu dans la faiblesse » (1). Or, dites-moi, qui donc plus que Joseph a vu la faiblesse de Jésus, le Dieu fait homme ? Aussi le grand évêque continue : « En l'état que l'a vu Joseph, j'ai quelque peine à comprendre comment il a cru si fidèlement... »
Cet enfant qui cherche pour naître un logis et qui est repoussé de partout, qui vient au monde dans une étable ouverte à tous les vents, qui n'a qu'une crèche garnie de paille pour reposer ses membres délicats, et de pauvres lanio^es pour les recouvrir, est-ce bien le Messie, Dieu et roi , dont David son ancêtre chantait la gloire en ces termes magnifiques : « Le Seigneur m'a dit : Tu es mon fils, mon fils que j'ai engendré de toute éternité. Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage, et pour ton domaine la terre toute entière jusqu'à ses plus lointaines extrémités ? (2) »
Dans cet enfant, plus pauvre que les plus pauvres, Joseph reconnut le vrai Messie promis à ses pères ; il crut, il se prosterna dans l'étable, il adora.
Ecoutons encore Bossuet (3), dont le génie a
(1) 2' Panégyrique de saint Joseph, 1" partie.
(2) Psalm.f \\, 7, 8.
(3) Id.
toutes les audaces, nous parler du départ des Mages et de la fuite en Egypte : « Mon divin Sauveur, quelle est, en cette rencontre, la conduite de votre Père céleste ? Il veut sauver les Mages qui sont venus vous adorer, et il les l'ait échapper par une autre voie. Je ne Finvente pas, chrétiens, je ne lais que suivre l'histoire sainte. Il veut vous sauver vousmême, et il semble qu'il ait peine à Texécuter. Un ange vient du ciel éveiller, pour ainsi dire, Joseph en sursaut et lui dire, comme pressé par un péril imprévu : « Fuyez vite, partez cette nuit avec la mère et Tenfant, et sauvez-vous en Egypte ». Fuyez, 6 quelle parole ! Encore s'il avait dit : Retirez-vous ! Mais : Fuyez pendant la nuit : ô précaution de faiblesse !• Quoi donc, le Dieu d'Israël ne se sauve qu'à la laveur des ténèbres ! Et qui le dit ? C'est un ange qui arrive soudainement à Joseph, comme un messager eltrayé : de sorte, dit un ancien, qu'il semble que tout le ciel soit alarmé, et que la terreur s'y soit répandue avant même de passer à la terre. Mais voyons la suite de cette aventure. Joseph se sauve en Egypte et le même ange revient à lui : i< Retourne, dit-il, en Judée, car ceux-là sont morts qui cherchaient l'âme de l'enfant. » Eh quoi I s'ils étaient vivants, un Dieu ne serait pas en sûreté ? 6 faiblesse délaissée et
abandonnée ! Voilà l'état du divin Jésus, et, en cet état^ Joseph Fadore avec la même soumission que s'il avait vu les plus grands miracles ». Dans cet enfant qui bégaie les premiers mots du langage humain, il adore le Verbe, la Parole éternelle, celui que les Pères appelleront le Christ harmonieux, Christus masicus.
Dans cet enlant qu'il faut racheter par l'oftrande et l'immolation de deux petites co* lombes, il adore celui dont le sang rachètera le monde.
Dans cet adolescent dont les doigts inhabiles s'essaient a assembler quelques pièces de bois, il reconnaît le Dieu puissant quia créé l'univers en se jouant.
Foi sublime, mes Frères, car ces miracles, preuve de la divinité du Christ, Joseph n'en fut pas le témoin ; il ne vit pas la maladie obéir aux ordres de Jésus, ni les flots s'apaiser à son commandement ou s'atî'ermir sous ses pas, ni les pains se multiplier entre ses mains, ni la mort rendre, à sa parole, la proie qu'elle avait saisie. Il ne vit aucune des gloires ae la divinité, moins favorisé que les apôtres qui, avant d'être les témoins de l'agonie humiliée de Jésus, avaient contemplé sur le Thabor sa lace transfigurée. 11 ne vit que les faiblesses de l'Homme- Dieu. Cependant il crut en lui, sans défaillance, d'une foi ferme, invincible, héroïque.
Quel admirable modèle !
Gomme Joseph, gardons notre foi, intacte et robuste. Nous n'avons pas eu, comme lui, de mérite à croire. La foi reçue au baptême s'est développée sans effort dans notre âme, sous l'influence du milieu chrétien où Dieu a placé notre berceau. Le Credo que nos lèvres enfantines balbutiaient sur les genoux de nos mères^ avait été chanté par cinquante générations croyantes qui s'étaient prosternées devant le Christ, et avaient mis à ses pieds leur génie, leurs richesses, leurs travaux, leur sang : cette foi séculaire, héritage sacré, s'était infiltrée jusque dans nos veines. Et quand nous avons grandi, nous avons eu, vivante devant nos yeux, la preuve de la divinité du Christ : dans l'Evangile, qui nous raconte sa vie et ses miracles ; dans l'Eglise, dont l'établissement, la diffusion, la vitajité, l'expansion, les bienfaits, la sainteté sont un miracle toujours permanent, toujours visible, et de plus en plus saisissant.
Cependant, mes Frères, nous portons ce trésor, dit l'apôtre, dans des vases fragiles, et nous vivons à une époque tourmentée où, plus que jamais, il faut lutter pour garder sa foi. Jésus, comme aux jours sombres de l'exil ou de la passion, ne laisse voir que sa faiblesse, il est encore poursuivi partout, on le cherche pour le mettre à mort. L'Eglise, ainsi que la
barque des apôtres sur le lac de Génésareth, est le jouet des flots de l'impiété et de la haine qui paraissent devoir la submerger ; et Jésus semble dormir, comme il dormait au milieu de la tempête, comme il dormait, impuissant, entre les bras de Joseph qui l'emportait sur la terre d'Egypte.
Devant ces apparentes faiblesses, si les chréfi3n3 à la foi vacillante tremblent et se scandalisent, nous, mes Frères, soyons des vaillants, ayons la foi indestructible de Joseph, et disons avec saint Paul : « Non eruhesco evangelium (1), je ne rougis pas de l'Evangile, ni de la crèche, ni de l'atelier, ni de la croix, ni des infirmités de Jésus ; je ne me trouble pas des défaites momentanées de l'Eglise. Je crois d'une foi d^autant plus ferme que je connais les mystérieuses harmonies et les providentielles convenances de ces abaissements; que je sais, par une expérience vingt fois séculaire, que ces défaites sont toujours suivies de victoires, et ces morts de réveils et de résurrections qui étonnent le monde. »
Toutefois, mes Frères, tenons-nous sur nos gardes, et, comme Joseph, préservons notre foi. Nous avons vu, hier, comment, parmi les
(l)/?om.,I, 16,
aberrations de ses contemporains, il avait conservé la vraie notion du Messie, en se tenant à l'écart aussi bien des sceptiques et voluptueux Saducéens que des Pharisiens mesquins et terrestres. A son exemple, fuyons la société de ceux qui ne partagent pas nos croyances. On a vu des saints faire de longs détours pour éviter de traverser une contrée iniectée par l'hérésie, comme si, pour eux, le sol lui-même était contaminé par Terreur de ceux qui y habitaient. Pieuse délicatesse de cœurs dévoués, qui ne pouvaient supporter de vivre, même en passant, sur une terre où le Christ, leur amour, ne régnait pas ! Saintes terreurs, qui nous indiquent jusqu'à quel point il lauL savoir, au besoin, pousser les précautions, pour garantir et garder cette lumière surnaturelle de la loi.
Avec autant de soin que les sociétés perverses, nous devons, pour préserver notre loi, éviter les lectures impies et mauvaises. J'ai lu quelque part que le pliiiosophe Balaies, quand il était oijligé, par devoir d état, de lue queiquesuns de ces ouvrages, pour les réfuter en&uite dans ses savants écrits, se plongeait aussitôt dans la lecture de la Bibie, ou de 1 Imitation, ou de quelque autre auteur spirituel, qui lui servait de contre-poison. Ktvous, mes Frères, qui n'avez ni la loi éclairée, ni le génie de Balmès, ni les mêmes raisons que lui d'ouvrir
des publications malsaines, vous croyez pouvoir vous permettre de lire ces livres et ces journaux dans lesquels est attaqué tout ce que nous aimons, respectons, et adorons ; et vous prétendez que votre loi reste intacte. Erreur! Sans doute, vous serez d'abord indignés ; puis vous sourirez : c'est cjue, déjà le mai ne vous révolte plus et qu'il a trouvé en vous des complicités ; cependant le poison continue son œuvre, il s'insinue peu à peu, il pénètre jusqu'aux moelles de votre âme : la foi s'obscurcit en vous, bientôt elle sera éteinte, morte ! Disciples du Christ, si vous avez jusqu'ici lait un accueil trop iacile à ces publications malsaines, désormais, proscrivez-les impitoyablement de votre demeure : c est là an. devoir avec lequel il ne vous est pas permis de transiger.
Ce n'est pas assez, mes Frères, de garder et de préserver votre loi; il faut encore, comme Josepii, lu développer. Quand un arbre est bien à l'aDri, li imporid peu qu'il soit solidement fixe au soi, pourvu qu'il y puise la sève dont il a besoin ; mais sur les rivages de l'Océan, exposé à tous les ouragans, il faut qu'il plonge ses racines prolondément en terre, alin qu'il ne soit pas emporté par la violence des vents déchaînés. Ainsi en est-il de noire foi. Or, vous savez si la temoête sévit!
Je vous disais, dans notre première instruction, comment, au contact de Jésus, se développèrent toutes les vertus de Joseph; sa foi suivit cette loi de progrès et d'accroissement. Elle devenait de plus en plus vive, à mesure qu'il pénétrait mieux les vues de la Providence, qu'il saisissait mieux les raisons des anéantissements du Verbe incarné. Plus il le contemplait, plus il comprenait que Jésus s'était réduit par amour à l'impuissance, qu'il s'était humilié pour guérir notre orgueil, fait petit pour capter notre cœur; et ce cri de foi s'échappait, chaque jour [lus ardent, sinon de ses lèvres, du moins de son âme ravie : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant... Vous êtes mon Seigneur et mou Dieu ! »
Si vous voulez résister à la tempête d'impiété qui fait rage autour de nous, il faut développer votre foi ; il faut qu'elle soit profonde et éclairée, pour qu'elle reste indéracinable. Or, vous obtiendrez ce résultat par deux moyens : la prière et l'étude. La prière, d'abord, parce que la foi est un don de Dieu. Redites donc souvent à Jésus la supplication des apôtres : « Domine^ adauge nobis fidem^ Seigneur, augmentez notre foi (1) ! » ou encore, celle qu'adressait au Sauveur, descendant du Thabor, le père du
ri) Luc, XVII, 5.
malheureux jeune homme tourmenté par le démon : « Credo Domine^ adjuva iricredulitatem meanij Seigneur, j'ai la foi, mais elle n'est pas assez vive, venez à mon aide, augmentez-la en moi (1). »
A la prière joignez l'étude : étude suivie, sérieuse, persévérante, dans la mesure où vos occupations vous en laissent le temps. Sans des connaissances religieuses solides, vous ne serez capables ni de vous donner à vous-mêmes les raisons de votre croyance, ni de réfuter soil pour vous, soit pour les autres, les objections qu'on rencontre aujourd'hui partout, ni même, sachez-le, de laire de vrais progrès dans la vertu.
Mais, entre tous, il est un livre que vous devez lire et relire, et vous assimiler : l'Evangile. C'est là que, comme Joseph, vous vivrez dans rintimite de Jésus, que vous le contemplerez comme il le contemplait à Nazareth, que vous le connaîtrez, que vous comprendrez sa beauté^ sa bonte^ son amour, que vous vous pénétrerez de son esprit.
Là aussi, mes Frères en voyant, à chacune des pages du saint Livre, quelle ardeur de foi Jésus exigeait toujours des âmes qui s'approchaient de lui et lui demandaient des miracles,
(1) Marc, IX, 23,
VOUS apprendrez que vous devez être avant tout des hommes de foi, que votre vie doit être non seulement solidement établie sur une foi ferme^ mais encore, comme celle de Joseph, gouvernée par la foi.
Un musée d'Allemagne possède un magnifique tableau qui représente, dans l'épisode de la fuite en Egypte, le passage du Nil par la Sainte Famille. Aucun cadre à cette scène, aucun vain ornement; pas même une vague esquisse de ces merveilleux paysages qui, à certains endroits, font au fleuve sacré une ceinture enchanteresse. L'intérêt reste ainsi concentré sur les personnages qui retiennent toute l'attention. Sur l'avant de la nef, un robuste marinier, tout entier à son habituelle besogne, pousse la barque, que guide un ange, avec la belle tranquillité d'un esprit céleste. Nul des saints voyageurs ne le voit; et l'artiste l'a placé à l'arrière de l'esquif, comme le symbole de la Providence veillant amoureusement sur la naarche des exilés. Marie, paisible et souriante, porte Jésus. Joseph, jeune et fort, suivant les données de la tradition chrétienne des premiers siècles, regarde le ciel et semble l'interroger.
Cette attitude n'est pas une fantaisie de Tar-