‹ Saint JosephChapitre 3 sur 10 · LE JUSTE · texte numérisé non relu

LE JUSTE

Joseph. aut€m...cnm essrt fustus.

Joseph étoi' nn homme juste.

(Math. I, 19.)

Mes Frères,

Nous avons jeté, hier, nn rapide coup d'œîl sur les progrès de saint Joseph, sur le providentiel épanouissement à notre époque, et la merveilleuse adaptation de son culte aux aspirations et aux besoins de la société contemporaine. Cette vue d'ensemble était nécessaire; elle est insuffisante : elle n'a pu nous donner qu'un faible aperçu des perfections du saint patriarche. Vous n'avez pas oublié le mot si vrai de l'illustre évêque d'Anthédon : « Plus on regarde saint Joseph, et plus ce qu'on découvre est beau. » Si donc nous voulons connaître Joseph, ses fortes vertus, ses aimables qualités, son charme pénétrant, il nous faut le regarder

loniQ^nemenT, erudier, à la lumière de l'Evangile, chacun des traits de sa séduisante figure, pénétrer respectueusement dans le sanctuaire de cette âme privilégiée et y rechercher les mobiles qui le faisaient agir.

Cette contemplation sera pour nous une joie très douce, semblable à celle que ressent l'artiste à la vue d'un pur chef-d'œuvre duquel il ne peut détacher son regard, car il y découvre sans cesse de nouvelles beautés ; elle sera encore un profit très certain, car ce commerce quelque peu prolongé avec un tel modèle ne peut manquer d'exciter en nos âmes l'amour pratique pour une perfection si haute et pour une vertu si attirante.

Aujourd'hui, mes Frères, nous méditerons ce texte de l'Evangile: « Joseph autem... cum esset justus^ Joseph était un homme Juste, » c'est-à-dire, suivant la manière de s'exprimer de l'Ecriture, un Saint.

Etablissons d'abord que Joseph fut saint. Nous verrons ensuite en quoi consista la sainteté de Joseph, et, enfin, comment Joseph parvint à la sainteté.

Au temps où vivait saint Joseph, la religion juive était à son déclin, et les mœurs en pleine décadence.

Parmi les Israélites, les uns, soucieux avant tout de leurs intérêts temporels, entretenaient des rapports continus avec les peuples païens qui pouvaient les protéger ; à leur contact, ils s'étaient laissé envahir par les doctrines épicuriennes du plaisir et de la volupté. Ils gardaient encore quelque croyance au Dieu créateur ; mais ils lui refusaient le gouvernement du monde, et niaient l'immortalité de l'âme et la résurrection de la chair. Pour eux, point de Messie, sinon le maître qui détenait et distribuait les faveurs.

D'autres , fidèles aux antiques croyances , avaient, par excès de zèle, par étroitesse d'esprit, par haine de l'étranger, par orgueil de race, défiguré, rabaissé la religion de Jéhovah. Scrupuleux, farouches observateurs de la Loi, ils s'en tenaient à l'écorce, à la lettre qui tue, et ne savaient pas pénétrer jusqu'à l'esprit qui vivifie. Négligeant la réforme de l'âme, ils faisaient consister la perfection en de multiples observances extérieures, non moins ridicules que minutieuses et intolérg^bles.

Ces derniers attendaient le Messie ; mais leurs espérances restaient attachées à la terre et aux joies temporelles : ils rêvaient d'un Messie riche et puissant, roi et guerrier, qui relèverait Israël de son abaissement, élargirait ses frontières, le mettrait à la tète des peuples, lui assurerait la paix, la richesse, l'abondance, une parfaite et indéfectible félicité. *

Cependant quelques Juifs avaient su se préserver de ces égarements. Ils gardaient intactes les traditions de leurs pères, ils savaient interpréter TEcriture, ils y trouvaient le vrai Messie, sauveur des âmes et libérateur de tous les peuples; ils le découvraient derrière les images, les symboles, les figures dont étaient pleines les saintes Lettres ; ils apercevaient ses traits dans les esquisses des prophètes ; dans les sacrifices de la Loi mosaï(|ue, ils voyaient l'ombre et l'annonce du sacrifice de l'Agneau divin ; ce Messie, ils l'adoraient, ils le suppliaient de hâter sa venue , et, par une vie sainte, ils se préparaient à le recevoir.

L'Ecriture nous montre plusieurs de ces justes auprès de Jésus ; Joseph était de leur nombre, nous dit saint Mathieu : Joseph autem^ cum essetjustus, Joseph était juste.

Il n'était pas besoin, d'ailleurs, que l'Evangile se portât garant de la sainteté de Joseph. Le choix que Dieu fit de cet homme pour être le

gardien de Jésus, atteste assez à quels sommets de perfection Joseph s'était élevé.

« Combien éminentes furent les vertus du bienheureux Joseph, dit saint Bernard, on peut s'en faire une idée par le titre de père de Jésus, dont il mérita d'être honoré, encore qu'il ne portât ce nom que comme représentant du Père céleste... Combien grandes furent la fidélité et la sagesse de ce serviteur que le Seigneur constitua le nourricier de sa chair !...(!)))

Si Dieu bouleversa l'ordre du monde, accumula les miracles, fit fléchir la loi qui frappe tous les entants d'Adam, afin de préparer à son Fils une Mère immaculée, croyez-vous, mes Frères, qu'il ait voulu prendre, comme dépositaire de ses pouvoirs et comme garuien de Jésus, un homme qui ne fût pas consommé en sainteté ?

Joseph, il est vrai, ne fut point, comme Marie, préservé de la tache originelle : son sang ne devait pas, ainsi que celui de la Viei ge, couler dans les veines du Rédempteur ; mais, suivant une pieuse croyance, Dieu se hâta de l'en délivrer en le purifiant, dès avant sa naissance, de cette funeste souillure. C'est assez vous dire avec quelle généreuse ardeur il s'élança dans les voies de la perfection et à quel degré émi-

(1) Homil. 2 super Missus est (Brev. Romain.)

nent Joseph, gardien de Jésus, fut un homme juste, un saint.

Notre temps est-il bien différent ô'^ celui où vivait Joseph ?

Voyez, mes Frères : autour de nou'^, c'est bien le même oubli, quand cet oubli ne va pas jusqu'à la négation de Dieu, la même ignorance des questions religieuses, la même indifférence pour les intérêts surnaturels, la même soif de l'or, de la jouissance et des honneurs, c'est le retour au paganisme.

Et dans nos rangs, parmi ceux qui partagent notre foi, combien en est-il dont la religion est superficielle et extérieure, étroite et intolérante, vide de vraie vertu, souillée par un alliage impur avec de basses passions.

Au milieu de la perversité qui grandit, et de la corruption qui monte, à l'exemple de Joseph, soyons des justes, soyons des saints: c'est la volonté formelle de Dieu (1); c'est notre intérêt le plus évident, c'est notre premier devoir, c'est le but final de notre vie.

Justes, nous devons Fêtre, encore, parce que, comme Joseph, nous avons l'honneur d'être les gardiens de Jésus. Oui, mes Frères, nous sommes les gardiens de Jésus : nous

(1) 1 Thess., IV, 3.

sommes les gardiens de son corps adorable et de son sang précieux que nous recevons dans la communion ; et vous connaissez la parole, intraduisible dans sa vigoureuse indignation, par laquelle saint Paul flétrit la conduite des chrétiens qui ne savent pas garder ce dépôt sacré, et qui, au sortir de la table sainte, prostituent au péché leurs membres devenus les membres du Christ (1). — Nous sommes les gardiens de la grâce de Jésus, qu'il nous a méritée par sa Passion, et que nous avons à défendre contre le démon ; — gardiens du nom de Jésus que nous devons sanctifier sur la terre, comme il est sanctifié dans le ciel ; — gardiens de l'esprit de Jésus, l'esprit de TEvangile, l'esprit chrétien, esprit d'amour pour Dieu et pour les hommes, esprit de renoncement, de sacrifice, de sainteté, que nous devons maintenir et propager ; — gardiens des membres de Jésus, les chrétiens nos frères, que nous devons édifier ; — ■ gardiens enfin de la gloire de Jésus, que nous devons faire connaître, développer, exalter: « Eritis mihi testes^ vous serez mes témoins » ; or, mes Frères, le meilleur témoignage que nous puissions rendre au Christ, c'est le témoignage d'une vie conforme à ses préceptes et à ses conseils, le témoignage d'une vie sainte.

(1) 1 Cor., VI, 15,

Dès lors que nous sommes chrétiens, nous contractons l'obligation rigoureuse de la sainteté. Aussi Tapôtre saint Paul, s'adressant aux premiers fidèles, les appelle indifféremment chrétiens ou saints, vocatis sanctis {!), tellement ces deux mots ont la même signification et ne peuvent se disjoindre.

Nous devons être des saints. Apprenons de saint Joseph en quoi consiste la sainteté.

On s'imagine communément, mes Frères, que les saints n'ont pas été pétris du même limon que les autres hommes : qu'ils sont des êtres hors de la nature, sans parenté, pour ainsi dire, avec notre race dont ils ne connaissent ni les faiblesses ni les besoins ; qu'ils vivent dans un monde idéal, n'ayant aucun rapport avec notre terre et ses misères ; qu'ils sont saints fatalement, dès leur naissance, voués à la sainteté comme d'autres sont voués à la pauvreté et au travail des mains ; et qu'ils n'ont qu'à se laisser aller sur cette route où Dieu les porte, à peu près à la façon d'une barque entraînée par un irrésistible courant.

(O Rom.. I, 7,

Et comme, souvent, l'amour des saints pour Jésus s'est manifesté par des actes extraordinaires, héroïques ; comme Dieu se plaît, en maintes occasions, à leur déléguer sa puissance et à faire fleurir le miracle sous leurs pas, nous en concluons bien vite, trop vite, que la sainteté consiste en ces choses extraordinaires eten ces prodiges; que Dieu ne nous appelle pas à la sainteté, que nous n'avons rien de ce qu'il faut pour être des saints, et que, d'ailleurs, nous ne sommes ni dans un milieu ni dans un état où l'on peut être un saint.

Cette erreur déplorable est réfutée par la vie de tous les saints, mais spécialement, si j'ose le dire, par la vie de Joseph.

Rien de plus humble, rien de plus ordinaire que cette vie. Ainsi que la plupart d'entre vous, mes Frères, Joseph travaille de ses mains, du matin au soir, chaque jour ; non pas, comme vous, avec l'espoir de faire quelques économies et de s'assurer, pour l'avenir, quelque sécurité, mais pour gagner péniblement son pain de la journée. Il n'y a là rien d'idéal, rien de transcendant, rien qui flatte l'imagination ; c'est le devoir dans toute son austérité.

Suivant les besoins de sa clientèle, il va d'une maison dans Tautre, subissant les caprices, les dédains peut-être, les réclamations souvent in-

justifiées de ceux qui l'emploient et que son travail consciencieux n'a pu satisfaire. Gomme vous, travailleurs, il n'a qu'une nourriture grossière ; et, comme vous, lorsque le soir arrive, il sent ses membres fatigués par le labeur opiniâtre auquel il s'est livré tout le jour ; c'est la pauvreté avec tous ses déboires et toutes ses amertumes.

Telle fut la vie de Joseph. L'Evangile nous dit qu'il était ouvrier, et rien autre chose. Nous n'y lisons pas que les anges soient venus l'aider dans son travail, ni que les oiseaux du ciel lui aient apporté sa nourriture quotidienne ; aucun miracle, rien d'extraordinaire, rien d'éclatant, rien de grand suivant le monde ; tout est petit, vulgaire, ordinaire.

Cependant, mes Frères, c'est dans cette vie si simple que Joseph est devenu parfait ; c'est en tirant la scie et en poussant le rabot, puisque la tradition nous apprend qu'il était charpentier, c'est en travaillant, en accomplissant chaque jour ses devoirs d'état, qu'il s'est sanctifié.

C'est ainsi que nous nous sanctifierons nousmêmes. (( Il est certain que ce qui fait notre sanctification, c'est la volonté de Dieu ; que c'est cette volonté de Dieu qui donne le prix à tout ce que nous faisons ; que, sans cette volonté de Dieu, nos plus grandes actions ne sont rien, et

qu'avec cette volonté de Dieu, nos moindres actions ont un mérite très relevé. Je dois donc conclure que je ne serai parfait devant Dieu que par l'accomplissement de mes devoirs les plus communs » (1).

Insensés, nous rêvons peut-être je ne sais quelle sainteté suréininente, œuvre de notre seule imagination, et nous ne poursuivons pas cette perfection réelle et vraie que Dieu a mise à notre portée ; « nous nous amusons quelquefois tant à être de bons anges, disait saint François de Sales, que nous ne travaillons pas à être de bons hommes » ; nous souhaitons d'accomplir des actes extraordinaires^ pour témoigner à Dieu notre amour, et nous négligeons ces actions communes qui sont la vraie II marque et le meilleur témoignage d'amour.

Un poète, qu'on a justement surnommé le barde breton (2), chante quelque part la beauté du soir et la douce odeur qui se dégage, w à l'heure où le soleil descend dans la mer », des ajoncs brûlés dans Tâtre des chaumières armoricaines :

De chaque pauvre cheminée Uii filet blanc monte dans l'air...

(1) Bourdaloue, Retraite spirituelle (t. VI, p. 408).

(2) Botrel

Et cela monte droit et ferme Gomme l'encens d'un encensoir Qui monterait de chaque ferme Vers le cœur de Dieu, chaque soir I

C'est bien cela, mes frères ; et la comparaison du poète n'est pas seulement une gracieuse image, elle est encore la juste expression de ce qui est, pour nous chrétiens, la plus consolante et la plus douce des réalités. Oui, de chacune de vos maisons, de chacun de vos ateliers, de chacune de vos mansardes, à chaque instant de chaque jour, vos œuvres, votre travail, vos soufirances, vos désirs, vos pensées, les liattements de votre cœur, peuvent monter vers le ciel, plus purs, plus embaumés, plus agréables à Dieu que les iumées de l'encens.

Là est la periection, dans ces œuvres communes, dans ce travail de chaque jour, dans ce devoir quotidien. « Ce sont ces choses simples: gouverner sa famille, édilier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir le bien que Uieu veut et soutirir les maux qu'il envoie, ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne que Jésus-Christ louera au dernier jour. Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de tous f ces laits éclatants dont elles sont pleines » ^1).

(1") BosBuet, Oraison funèbre du prince de Condt.

D'ailleurs, mes Frères, ne nous faisons pas d'illusion : nous ne pouvons accomplir les sacrifices plus importants que Dieu, parfois, demande, que si nous sommes restés fidèles aux actions communes qui font la trame de notre vie: elles fortifient notre âme, lui attirent des g-râces de choix et la rendent capable, le moment venu, des plus généreux efforts. Pensezvous que si Joseph n'avait pas été l'homme du devoir que je vous ai montré, il eût été prêt à obéir sur l'heure, sans murmure, sans hésitation, à la parole de l'ange qui vient le réveiller en sursaut et lui ordonne de quitter sa maison à l'instant même, au milieu des ténèbres de la nuit, et de courir en hâte sur les chemins de l'exil? « Lève-toi, prends Tenfant et sa mère, fuis en Egypte, et restes-y jusqu'à ce que je te le dise. » Ces grands renoncements ne s'obtiennent que des âmes façonnées aux petits renoncements de chaque jour ; ces actes héroïques ne sont possibles qu'à ceux qui y ont été préparés par mille petits actes répétés.

J^ai ait: petits ; je me trompe: ces actes ordinaires de la vie commune sont, en vérité, très grands. Ce n'est pas une petite chose de recommencer chaque matin, joyeusement, la même besogne monotone ; ce n'est pas une petite chose de rester courbé tout le jour sous

nn dur Inheur, — sous la loi du devoir, sous la volonté divine ! Elles ne sont pas petites ces actions connmnnes dont la moindre demande le concours de Dieu et de Thomme: de Dieu qui fournit la vie et la force, de Thomme qui met en œuvre ses m'ambres, son intelligence, sa volonté, sa liberté ; de Dieu qui donne sa grâce pour mériter, de l'homme qui la fait fructifier; de Dieu qui prépare la couronne immortelle, de l'homme qui la gagne avec cette précieuse monnaie : « Je suis content de toi, serviteur bon et fidèle; parce que tu as été fidèle en de petites choses, je t'établirai sur de grandes ; entre dans la joie de ton Maître » (1).

Toutefois, mes Frères, pour que ces actions ordinaires de notre vie deviennent saintes et méritoires, il faut qu'elles soient revêtues de certaines qualités qui les relèvent, les ennoblissent, leur donnent une valeur surnaturelle et sanctifiante.

Voyons donc comment Joseph s'est sanctifié par les actions ordinaires de sa vie, et comment, par elles, nous pourrons, ainsi que lui, atteindre la perfection.

(!) Maih.,XXY, 21.

Le secret de la sainteté de Joseph réside en un seul mot : Jl lïa vécu que pour Jésus.

Avant rincarnation, je vous l'ai dit en commençant ce discours, il vivait déjà pour Jésus. 11 ne savait pas encore quelle place il tiendrait dans ce mystère d'ineliable amour ; et s'il en avait été averti à l'avance, son humilité se lut etirayée de cette charge de gloire. 11 ne savait même pas qu'il verrait de ses yeux le Messie promis à ses pères : il n'avait pas, en eii'et, été averti^ comme Siméon, du moins l'Evangile ne nous en dit rien, qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu le Christ du Seigneur. Mais, comme le saint vieillard, il attendait la consolation d'Israël, (^ue de fois ses lèvres redirent les ardentes invocations des prophètes : « Cieux, répandez votre rosée ; nuées, separez-vous et laissez descendre le Juste ; terre, ouvre toi et germe le Sauveur ' »

Et ahn de hâter, autant qu'il dépendait de lui, la descente du Rédempteur et le salut de l'humanité, Joseph se sanctifiait. Dès sa jeunesse, il s'était consacré au Seigneur et, comme Marie, il pratiquait ces belles vertus que Jésus devait apprendre au monde entier r la pureté, Thumi-

lité, la mortification, le mépris des biens de la terre. Le Sauveur, avant de naître, faisait sentir à celui qui devait être son père adoptif, sa bienfaisante action, à la manière du soleil qui illumine et réchauffe les hauts sommets, avant de paraître sur nos plaines plongées encore dans les ténèbres et le froid.

Quand Jésus est entré dans sa maison, Joseph n'a plus d'autre souci que Jésus. C'est pour chercher un asile à Jésus naissant qu'il subit les rebuts des habitants de Bethléem ; c'est pour sauver Jésus qu'il abandonne tout ce qui lui tient au cœur ; c'est parce qu'il a perdu Jésus, qu'il pleure pendant trois longs jours ; c'est pour Jésus et avec Jésus qu'il travaille ; c'est avec Jésus qu'il prend ses repas ; près de Jésus il repose, la nuit ; près de Jésus il prie ; il vit avec Jésus ; il meurt entre les bras de Jésus.

Pour rendre nos actions méritoires, mes Frères, il faut, comme Joseph, les faire en vue de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et, selon la belle expression de l'Egb'se, par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus-Christ.

En Jésus-Christ, c'est-à-dire dans l'union avec lui par la grâce, sans laquelle toutes nos actions sont mortes et inutiles. Dans cette admirable discours qui suivit la Cène et précéda l'agonie.

le Maître a dit en termes formels et répété avec insistance la nécessité de cette union : « Demeurez-en moi, et faites que moi aussi je demeure en vous! De même que le rameau ne peut porter de fruit par lui-même, s'il ne demeure sur la vigne, [s'il n'est nourri de sa sèvej, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, vous êtes les rameaux ; celui qui demeure en moi et moi en lui porte beaucoup de fruit, car sans moi vous ne pouvez rien faire. Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme le sarment, et il séchera, et on le ramassera, et on le jettera au feu, et il brûlera... Demeurez dans mon amour » (1). Nos actions peuvent être éclatantes aux yeux du monde, et éminents les services que nous rendons à notre cité ou à notre patrie ; en face de cette activité et des succès dont elle est couronnée, nous nous admirons peut-être et nous disons au fond de notre cœur : « Je suis riche [en œuvres], je possède de grands biens, je n'ai besoin de rien. » Mais l'esprit de Dieu qui scrute les cœurs et juge sans se laisser éblouir ni par l'éclat, ni par la multiplicité des œuvres, nous répond : « Tu te crois riche, et tu ne sais pas que tu es malheureux, et misérable, et pauvre, et aveugle, et nu. Je te

(11 Joan., XV, 4, 5, 6, 9.

conseille d'acheter de moi de Tor éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche » (1).

Cet or, mes Frères, c'est la charité, c'est l'amour, qui est la seule monnaie que Dieu accepte pour l'acquisition de la couronne éternelle.

Par Jésus-Christ. L'état de grâce ne suffit pas, mes Frères, pour que nos actions soient saintes ; il iaut encore qu'elles soient faites avec une intention droite, car c'est l'intention qui donne à nos actes leur valeur morale. Le Sauveur a mis cette vérité en un vif relief dans une saisissante image : « Votre œil, disait Jésus, est la lampe de votre corps. Si votre œil est pur, tout votre corps sera éclairé. Mais si votre œii est mauvais, vous serez tout entier dans les ténèbres » (2). Nos actions seront donc mauvaises, si elles sont viciées par une intention mauvaise ; nos actions resteront naturelles, si elles sont laites sans attention, ou, simplement, si elles procèdent de notre activité naturelle. Si nous voulons qu'elles soient surnaturelles, chrétiennes, méritoires, saintes, il faut qu'elles aient Dieu pour but; mieux encore, qu'elles soient oflertes à Dieu par lin-

0) Apoc, III, 17, 18.

(2) Math., VI, 22, 23.

termécliaîre de Jésus qui leur communique une valeur pour ainsi dire infinie, enrichissant la pauvreté des nôtres, jusqu'à les rendre en quelque façon divines. « Quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, écrivait saint Paul aux premiers chrétiens, ap^issez toujours au nom de Jésus-Christ, rendant par lui grâces à Dieu qui est notre Père » (i). A son tour, saint Pierre nous apprend que, pour être agréables à Dieu, nos sacrifices spirituels doivent lui être présentés par Jésus-Christ notre médiateur, 0/ferre spirîtuales hostias^ acceptahiles Deo per Jesum Christum (2). Ayez donc soin, mes Frères, chaque matin, dès votre réveil, de diriger votre intention vers Dieu, de lui consncrer à l'avance, par Jésus-Christ, toutes les actions de votre journée ; renouvelez cette intention surnaturelle le plus souvent que vous le pourrez^ surtout au commencement de vos principales actions ; que votre vie, en un mot, soit tellement chrétienne, qu'elle réalise pleinement le conseil que saint François de Sales nous donne en son charmant lanLJ:age: « Faites comme les petits enfants qui de l'une des mains se tiennent à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long des haies. »

(1) Coloss.,\\\, 17.

(2) 1 Petr., II, 5.

Avec Jésus-Christ. Gommme Joseph, nele quittons pas. Travaiiions avec Jésus ; prenons, en la compagnie de Jésus, nos repas, nos récréations, notre sommeil ; souffrons et pleurons avec Jésus ; prions avec Jésus ; vivons pour Jésus et avec Jésus.

11 ne nous a pas laissés orphelins, il ne nous a pas déshérités de sa présence, il ne nous a pas abandonnés. Jusqu'à la consommation des siècles, il est avec nous : dans l'Evangile qui nous le garde vivant, dans l'Eucharistie où il continue à nous donner l'exemple et à veiller sur nous. Contemplons-le, étudions-le, consultons-le, cherchons comment il s'est comporté dans les différentes circonstances de sa vie, afin de conformer notre conduite à la sienne.

Pénétrons jusqu'à son cœur divin^ admirons les vertus dont il nous a donné l'exemple, sa douceur, son humilité, son éloignement du monde, son mépris du bien-être, son esprit de prière, son amour pour les hommes, sa religion pour son Père, et imitons ce divin modèle. « Induimini Domiiium Jesuni Christum, Revêtons-nous du Seigneur Jésus » (1). Vivons avec lui dans une intimité si grande, si complète, si étroite, que ses sentiments deviennent les

i\\ Rom.. XIII, 14

nôtres, ses pensées nos pensés, ses désirs nos désirs, ses affections nos affections.

Alors, mes Frères, son ciel deviendra notre récompense : Je suis content de toi, serviteur bon et fidèle ; parce que tu as été fidèle en de petites choses, je t'établirai sur de grandes ; entre dans la joie de ton maiire.

Ainsi soit-il.

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