VUI
Le rapport de Saint-Just avait à peine été lu à la Convention, dont les murailles vibraient encore sous la voix stridente du jeune Montagnard, qu'il recevait sa récompense. Le Comité de Salut Public, où il n'était entré que comme membre adjoint aux rédacteurs du pi*ojet de Constitution, fut en entier renouvelé le iO juillet. Saint- Just y fut définitivement nommé avec Jean-Bon-Saint- André, Barère, Gasparin, Couthon, Thuriot, Piîeur (de la Marne), Hérault de Séchelles et Lindet* Robespierre y sera appelé plus tard en remplacement de Gasparin.
Bientôt aussi, la Montagne, qui sait apprécier Saint- Just à sa juste valeur et a deviné les immenses ressources de force morale, de courage et d'énergie, apanage die ce jeune homme, lui confiera l'importante mission de commissaire extraordinaire auprès des armées, toute une dictature.
Mais avani de partir pour Strasboui^, avant d'aller y ti*ôner en maître, en roi, en despote plutôt, Saint-4ust va recevoir d'un de ses anciens amis un coup temblequi poilera en plein dans sa vanité, le plus grand de ses défauts, son côté le plus sensible. Nous avons dit, en étudiant VOrgant^ cet ignoble poème de sa première et fangeuse jeunesse , qu'en i 79i il avait essayé d'effacer à tout jamais la trace de cette lourde faute. Il rechercha, on le sait , les exemplaires restés inv^idus chez les libraires , ceux qu'il avait donnés à ses amis. Il en Ht un autodafé, où il crut ensevelir pour toujours son poème coupable et son souvenir. Personne ne pensait plus à ce livre; personne ne le soupçonnait même, car jamais critique ami ou hostile n'en avait plus dit un mot. Mais les Montagnards, tout à l'heure unis pour l'attaque, se divisaient dans le succès. Robespierre et Danton déjà se gênaient mutuellement. Ils s'étudiaient de loin, avant de rompre pour toujours. Ils n'avaient point dit encore leur dernier -mot de séparation et de haine, que les imprudents d'étage secondaire, croyant servir leurs chefs, préludaient entre eux , par des combats d'avant-garde , à la guerre d'extermination qui prit fin le 5 avril 1794, par l'exécution de Danton et de Camille Desmoulins.
Ce fut justement Camille Desmoulins qui , dans sa pétulante indiscipline, engagea la lutte. Le général Dillon avait été emprisonné pour cause de haute trahison. Camille avait si souvent et si bieodiné chez le général , qu'il eut pour son hôte la reconnaissance du ventre, quand il n'avait pas su trouver en lui-même la reconnaissance du cœur pour tant d'autres de ses amis. 11 publia tme de ces bro«
^^^^^^^t^^^Ksmam/^mmmmmmm^Bmmmmmmmmmmmtmmmttlgg^
chures comme il savait les faire, audacieuses lui qui n'était pas audacieux, courageuses lui qui peut-être n'ayait jamais senti en lui un éclair de vi*ai courage, spirituelle, moqueuse, pleine de personnalités surtout. Une de ces p«^rsonnalités fut décochée à Saint-Just et lui arriva en pleine poiti*ine. A propos du boucher Legendrese croyant un hconme d'état et gonflé de sa propre importance , ou plutôt à propos d'un caprice , Camille parla de Toi^eil de Saint-Just. c Après Legendre, > dit-il dans une courte note perdue dans les pages de sa longue brochui*e, c le membre delà Convention qui a la plus grande
> idée de lui-même, c'est Saint-Just. On voit dans sa » démarche et son maintien qu'il regarde sa tête comme » la pierre angulaire de la République et qu'il la porte
> sur les épaules avec res|)ect et comme un Saint-Sacre^ » ment. »
Le trait était d'autapt plus acéré et teriible qu'il était plus vrai et le portrait plus ressemblant. Camille Desmoulins désanchante et dépasse touis les peintres. Après lui, plus n'est besoin d'essayer, de crayonner le profil de Saint-Just. C'est bien là l'homme qui se rehausse dans sa petite taille ; qui se cambre dans son habit à couleur tendre et ù basques immenses , dans son gilet traditionnel à la blanche boutonnière duquel tranche l'œillet rouge du dernier jotn* ; dont la tête , oi*née de cheveux blonds flottants r sort de sa cravate empesée et le foi^çant a plus de raideur encore ; dont le front hautain ne suffît pas à porter un monde de pensées ; dont les yeux semblent toujours chercher l'immensité ; dont les lèvres fines et serrées essaient un sourire de satisfaction dédaigneuse : le
médaillon enfin de David d'Angers , reproduction des pas* tels du temps* (i)
Comme si cette rainerie ne suffisait pas encore ù la rancune de rétourdi Desmoulins , il imagina de déterrer le souvenir de VOrganty souvenir enfoui dans les annonces de son journal les Révolutions de France et de Bradant . Nous avons publié sa note dans les dernières lignes de notre étude sur le poème licencieuii de Saint-Just. (2). Ce ne fut pas la pensée immorale du livre, les saletés de Fexécution , la débauche d'esprit, l'obscénité des détails, Todieux de la méchanceté , que Camille Desmoulins dé- Donçait à l'indignation des honnêtes gens... s'il s'en trou-
(1) Il doit en exister deux encore, tous deux originaux, si nous ne nous trompons, Tun à Blérancourt chez le flis de Tune des sœurs de Saint-Just , Tautre appartenant à M. David d*Angers. Peut-être la Êiniille Lebas possède-t-elle un troisième portrait de Saint-Just. Le portrait de Blérancourt représentait Saint-Just à Tâge de dix-huit ans, nous a-t-on dit, car nous ne Ta vous pas vu nous-même.
(2) (Voir page 92.)
La haine dont Saint-Just poursuivit Camille Desmoulins était devenue de notoriété publique, et ce dernier pouvait écrire dans son projet de défense, le 2 avril 1794, sans crainte d'être démenti : « De mémoire d'homme, il n*y a pas d'exemple d'une aussi » atroce calomnie que cette pièce ( le rapport de Saint-Just contre f> les Dantonistes). Et d'abord il n'y a personne dans la Convention » qui ne sache que monsieur le ci-devant Saint-Just m'a juré une M haine implacable pour la légère plaisanterie que Je me suis per- » mise, il y a cinq mois, dans un de mes numéros. Bourdaloue » disait : Molière me met dans sa comédie , Je le mettrai dans mon » sermon. J'ai mis Saint-Just dans un numéro rieur, et il me met M dans un rapport guillotineur où il n'y a pas uu mot de vrai à n Dion égard, m
TOMK 1. 26.
SpPBiPBaWBBC^ •^.. . -W J-
vait encore à Paris et parmi les lecteure de Desmouiins vSurlout. Qu'impoite au libertin Je libertinage d*un autre! Non, la raillerie s'attaquait a Tinsuccès du livre, à sa chute; le railleur en voulait seulement à l'orgueilleux pris par son faible.
Du reste, Gimille Desmoulins obtint tout le succès qull voulait obtenir. Saint-Just se sentit blessé au vif. Dans son Ame, il jura de se venger cruellement, et il se tiendra parole, f Oh ! » murmura-t-il dans mi accès de rage concentrée, € oh! il prétend que je porte ma tête comme un » Saint-Sacrcmenl!... Je lui ferai porter la sienne comme * un Saint-Denis!... i
Saint- Just chercha ù oublier sa blessunî au milieu des travaux immenses du Comité de Salut Public. Sûr d'arriver un jour à sa vengeance, pour le public il resta froid et calme ; il sembla dédaigner ce qui n'était en réalité qu'un jeu d'esprit; et pour le moment, il avait d'autres ennenus à abattre. L'heure des Dantonistes n'avait point encore sonné.
Le 28 juillet, pendant qu'on apprenait les désastres de la Vendée , la défaîte de Westermann à Chatillon et de Labarolière à Vihiers, le siège et la capitulation de Mayence, la prise de Valenciennnes , la révolte de Lyon , les troubles du Midi, en un mot, l'envahissement de la France par toutes ses frontières à la fois, parla Belgique, par la Prusse, par la Suisse, par l'Italie, par l'Espagne, le Comité de Salut Public se résolut à frapper un grand coup. C'est encore à Saint-Just qu'il fit appel. Il le chai'gea de rédiger un projet de décret de proscription contre les députés girondins réfugiés à Caen. Saint-Just coopérait en
même lomps à la rédaction du projet de décret qui doublait le nombre des juges du tribunal révolutionnaire. Ce tribunal allait si lentement en besogne!... Il prenait sa part de ces résolutions énergiques qui stimulèrent Tesprit national et enflammèrent alors la France , la nomina^ tion par exemple des commissaires extraordinaires envoyés aux armées , le transport en poste dans la Vendée de la garnison de Mayence , la levée en masse contre la V(îiKlée, le déci'et d'extermination, les décrets contre les étrangers , contre les Bourbons, contre les tombes royales •de Saint-Denis.
Son implacable inflexibilité dut peser d'un grand poids dans la n'^solution féroce prise encore par le Comité de renvoyer la rtûnc Maiic-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire, ce procès la plus épouvantable iniquité des temps modernes. N'y avait-il pas là de quoi panser les blessures faites par Camille Desmoulîns avec la résurrection d'Organt. Organt! faut-il que cet infâme souvenir et les vers assassins contre la reine nous poursuivent partout! Organt qui avait annoncé, quatre ans à l'avance, ce que serait Saint -Just au Comité de Salut Public !...
Pendant ce grand et sombre mois d'août 1792, Robespierre rejoignit Saint-Just au Comité de Salut Public, l'un complétant l'autre, et tous deux se complétant l'un par l'autre.
- Saint-Just et Couthon avaient proposé à leurs collègues de faire entrer Robespierre au sein du Comité. Un désir de leur part, déjà c'était un ordre; ils faisaient partie d(; la majorité à TAssemblée; ils marchaienl à la téio d<s
^m^^^^^^^mmn-jMux.
clubs iufluenls. Leur proposition devait être et fht en effet acceptée.
Tout d'un coup, Saint-Just disparaît à nos veut. Le Moniteur ne constate plus sa présence ù la tribune. Nous ne le voyons plus dans les clubs. Les mémoires du temps ne parlent plus de lui. Que fait-il? que devient^il?
Il s'est retiré en lui-même. 11 se prépare. U prend des forces. U va bientôt se résumer , et expliquer au monde son idée de gouvemen^ent, de politique , de philosophie et de socialisme. Dans le silence et la retraite, il médite la dernière et complète expression de sa pensée. U veut la préciser, la revêtir de toute la froide impassibilité de son âme, de toute Tinflexibilité de sa lexique inexorable, de toute Tûpreté de son fanatisme, de tout l'absolutisme de sa volonté. Son temps est venu. 11 va parler ! C'est pour cela qu'il se receuille.
Le Comité de Salut Public , qui se résumait en Robespierre, Saint-Just et Couthon, et s'appuyait sur les Jacobins, maîtres de Paris et par conséquent de la France, venait de triompher des Cordeliers dont le chef supn^me, Ronsin qui se croyait un Cromwell et n'était qu'un démagogue de second ordre, s'était fait battre en Vendée. Une pétition du Club des Cordeliers contre le Comité de Salut Public , n'avait obtenu aucun succès à la Convention. Un parti de nouveaux Modérés avait essayé de refaire une seconde Gironde au sein de l'Assemblée nationale; mais Robespierre avait eu facilement raison de cette tentative de molle opposition. Dans un discours prononcé devant ses seydes du Club, il en avait &it justice. Un triomphe bruyant lui avait prouvé toute sa puis-
— oio —
sunce et celle du Comité de Salut Public. Pour comble de booheur, Danton s'abandonnait à de tristes pensées, au (lécoui'agement ; il avait déserté le théâtre de la politique el ses anciens sftccès; il se sentait vaincu. Robespierre crut le moment favorable pour s'emparer du pouvoir absolu. €k)mme toujoui*s, Saint-Just se chargea de Tenir^rise. Il devait réussir, puisqu'il avait réussi jusqu'alors. l\<^bespierre croyait en l'étoile de son ami.
Le 10 octobre 1793, Saint-Just monta à la tribune, un rapport à la main. Celait tout un travail sur la situation " (le la République. Nous allons y ti'ouver toute cette ihéorîe d'extermination impitoyable et de spoliation que nous avait annoncée l'étude des Frafjments sur les fnsHlulions républicaines mise alors en pratique duremenl , résolument, systématiquement. La propriété, la vie des \ hommes qui est aussi une propriété -inaliénable et à laquelle personne n'a le droit de toucher, vont être autlacteusement niées et violées. Rien jusque là n'aura été dit de plus violent et de plus radical. Ecoutons l'orateur « qui va, » suivant l'énergique expression de Barère, *personne ne juge mieux et plus sévèrement un coupable qu'un autre criminel, — « consacrer l'anarchie et le des- » potisme sous le titre neuf et imposant de gouverne- » ment révolutionnaire jusqu'à la paix , et employer son » talent à légitimer, à développer, à conventinnnalùter : celte idée. >
Saint-Just débute par une plainte amère sur les abus du gouvernement en général, sur l'économie et les subs'Stances. Ce n'est là qu'un prétexte. La vraie pensée de Saint-Just, cherchons-la dans cette phrase: « Votre sa-
-■Wi
gesse, > dit-il en s'adressant à la Convention, c et le juste courroux des patriotes n'ont pas encore vaincu la malignité qui partout combat le peuple et la Révolution. Les lois sont révolutionnaires; ceux qui les exécutent ne le sont pas. »
Partant de là pour poser carrément sa volonté , Saint- Just s'écrie : c II est temps d'annoncer une vérité qui désormais ne doit plus sortir de la tête de ceux qui gouverneront : la République ne sera fondée que quand la volonté du souverain comprimera la minorité mona^ chique, et régnera sur elle par droit de conquête. > Vous n'avez plus rien à ménager contre les ennemis du nouvel ordre de choses, et la liberté doit vaincre, à tel prix que ce soit.
» Votre Comité de Salut Public, placé au centre de tous les résultats , a calculé les causes «des malheurs publics; il les a trouvées dans la faiblesse avec laquelle on exécute vos décrets, dans le peu d'économie de l'administration, dans l'instabilité des vues de l'Etat, dans la vicissitude des passions qui influent sur le gouvernement.
i U a donc résolu de vous exposer rétqit de choses, et de vous présenter les moyens qu'il croit propres à consolider là Révolution, à abattre le fédéralisme, à soulager le peuple et lui procurer l'abondance, à fortifier les armées, à nettoyer l'Etat des conjurations qui l'infestent.
» Il n'y a point de prospérité à espérer tant que le > dernier ennemi de la liberté i*espirera, » continue Saint-Just, ave<5 des menaces dans la voix, dans les yeux,
dans le geste, c Vous ave» à ptmir non-seulemenl les traîtres y mais les indifférents même; vous avez à punir quiconque est passif dans la République, et ne fait rien pour elle. Car depuis que le peuple français a ma* nifesté sa volonté , tout ce qui lui est opposé est hors le souverain : ce qui est hors le souverain e^ ennemi. > Si les conjurations n'avaient point troublé cet empire, si la patrie n'avait pas été mille fois victime des lois indulgentes , il serait doux de régir par des maximes da paix et de justice natui*elle : ces maximes sont bonnes entre les amis de la liberté ; mais enti*e le peuple ^ ses ennemis il n*y a plus rien de commun que le glaive. Il faut gouverner par le fer ceux qui ne peuvent Vitre par la justice : il faut opprimer les tyrans. » Saint-Just faisait de la probité la première des vertus républicaines. Les républicains, eux, n'avaient trouvé dans la République qu'une occasion de vol et de pillage. Camille Desmoulins, d'ailleurs, ne les y avait-il pas autorisés formellement, quand il leur disait dans sa France Libre : Jamais plus riche proie n'aura été offerte aux t vainqueurs. Quarante mille palais, hôtels, châteaux, » les deux cinquièmes de la France à distribuer seront le » prix de la valeur. Ceux qui se prétendent nos conqué- » rants seront conquis à leur tour. > Et le conseil avait été le bien reçu ; et, quand on n'avait plus trouvé à piller de biens d'émigrés, et de nobles, et de prêtres, on s'était mis par habitude à piller l'Etat. Saint-Just trace un déplorable tableau de ces déprédations. Lui seul peutêtre avait droit de parler haut et s^s crainte. Personne n'aurait pu Taccuser de vol ou de concussion. En mission
— 5iG —
eii Belgique , il avait vu de pi'ès les avkiiiés de Ronstn, de Danton auquel il pense peut-^lre dans les allusions de son discours» Fort de son austère probité que pei^sonne ne peut contester , il traite les républicains en pirates. Il les exposo au mépris public dans ces lignes peu connues et qui valent tout^ un chapitre indigné de TarJte : f Vous avez eu de Ténei^ie; Fadministration publique en » a manqué. Vous avez désiré l'économie; la coooiptabilité » n'a point secondé vos effoits. Tout le monde a pille » TËtat. Les gém'îraux ont fait la guerre à leur armée; » les possesseui*s des productions et des denrées , tous » les vices de la monarchie, se sont ligués contre le » peuple et vous.
» Un peuple n'a qu'un ennemi dangereux , <î'est son » gouvernement ; le vôtre vous a fait constamment la » guerre avec impunité.
» Nos ennemis n'ont point trouve d'obstacles à ourdir » les conjurations. Les agents choisis sous l'ancien mi- » nistère , les partisans des royalistes , sont les complices » nés de tous les attentats contre la patrie. Vous avez eu » peu de ministres patriotes; c'est pourquoi tous les » principaux chefs de l'armée et de radministralion, » étrangers au peuple pour ainsi dire, ont constam- » ment été livrés aux desseins de vos ennemis.
» Le peuple se trompe ! il se trompe moins que les » hommes. Le généralat est sans sympathie avec la Nation » parce qu'il n'émane ni de son choix, ni de celui de ses » représentants ; il est moins respecté du soldat , il est » moins recommandable ])ar l'importance du choix; la
» disciprine en souffre, et le généralat appartient encore » à la nature de la monarchie.
» Il n'est peut-être point de commandant militaire qui
> ne fonde en secret sa fortune sur une trahison en fai veur des rois.
» On ne saurait trop identifier les gens de guerre au
> peuple et à la patrie.
I II en est de même des premiers agents du gouverne- » ment ; c^est une cause de nos malheurs , que le mau- » vais choix des comptables : on a acheté des places , et » ce n'est pas l'homme de bien qui les achète. Les intri- » gants s'y perpétuent : on chasse un fripou d'une admi- » nistratiôn, il entre dans une autre.
> Le gouvernement est donc une conjuration perpé- » tuelle contre l'ordre présent des choses. Srx ministres » nomment aux emplois; ils peuvent être purs; mais on * les sollicite; ils choisissent aveuglément; les premiers » après eux sont sollicités , et choisissent de même ; ainsi » le gouvernement est une hiérarchie d'erreurs et d'at- » tentats.
» Les mînisti^s avouent qu'ils ne trouvent plus qu*iner- » lie et insouciance au-delà de leurs premiers et seconds » stibordonnés.
» Il est possible que les ennemis de la France fassent
» occuper en trois mois tout votre gouvernement par
» des conjtrrés. En entre-t-il trois en place , ceux-ci en
B placent six ; et si, dans ce moment, on examinait avec
s sévérité les hommes qui administrent l'Etat, sur trente
» mille qui sont employés, il en est peut-êtrfe fort peu à
» qm le peuple domierait sa voix.
ToJiE I. 27
> Citoyens, tous les enuemis de la République sont dans son gouvernement. En vain vous vous consumez dans cette enceinte à Êiire des lois; en vain votre Comité, en vain quelques ministres vous secondent; tout conspire contre eux et vous.
> Nous avons reconnu que des agents de Tadministration des hôpitaux ont fourni , depuis six mois , de farines les rebelles de la Vendée.
> Les riches le sont devenus davantage depuis les tateSy faites surtout en faveur ^u peuple; elles ont doublé la valeur de leurs trésors, elles ont doublé leurs moyens de séduction.
» Les hommes opulents contribuent, n'en doutez pas, à soutenir la guerre. Ce sont eux qui partout sont en concurrence avec TÉtat dans ses achats. Ils déposent leurs fonds entre les mains des administrations infidèles, des commissionnaires , des courtiei*s ; le gouvernement est ligué avec eux. Vous poursuivez les accapareurs ; vous ne pouvez pas poursuivre ceux qui achètent en apparence pour les armées.
» 11 faut du génie pour faille une loi prohibitive à laquelle aucun abus n'échappe : les vcdeurs que Ton destitue placent les fonds qu'ils ont volés entre les mains de ceux qui leur succèdent.
» La plupart des hommes déclarés suspects ont des mises dans les fournitures.* Le gouvernement est la caisse d'assurance de tous les brigandages et de tous les crimes.
• Tout se tient dans le gouvernement; le mal dans > chaque partie influe sur le tout. La dissipation du
» trésor public a contribué au renchéil^Mfneiii'des deii" » rées et au succès des conjurations ; voici câiment :
c Trois milliards, volés par les foumisse«rH.et par les » agents de toute espèce , sontaujourd^hui en concurrence » avec TEtat dans ses acquisitions; avec le peuple, sur » les marchés et sur les comptoirs des marchands ; avec* ■ les soldats, dans les garnisons; avec le commerce, t chez rétranger. Ces trois milliards fermentent dans la » République. Ils recrutent pour Tennemi; ils corrompent » les généraux ; ils achètent les emplois publics ; ils sét duisent les juges et les magistrats, et rendent le crime
> plus fort que la loi. Ceux qui se sont enrichis veulent » s'enrichir encore davantage; celui qui désire le néces-
> saire est patient ; celui qui désire le superflu est cruel. » De là les malheurs du peuple dont la vertu reste im- » puissante contre Tactivîté de ses ennemis.
» Vous avezporté des lois contre les accapareurs ; ceux » qui devraient faire respecter les lois accaparent : ^insi » les consuls Papius et Popœus , tous deux célibataires , » firent des lois contre le célibat.
» Personne n'est sincère dans Fadmiitistration publi- » que. Le patriotisme est untsommerce des lèvres ; chacun 3 sacrifie tous les autres , et ne sacrifie rien de son ihté-
> rét. »
Cette phîlippique, pleine d'énergie contre l'împudenr des républicains au pouvoir, ne sert malheureusement que de prétexte à l'indignation. Cette colère va nous mener tout droit au socialisme par l'impôt progressif sur les fortunes soumises à l'inquisition déloyale d'une enquête
par TEtat. Que la fortune honnête s'apprête à payer pour la malversation opulente !
ff Vous avez I)eaucoup fait pour le peuple , » continue Saint-Just, t en ôtant dix-huit cent millions de la circu- • lation ; vous avez diminué les moyens de tourmenter
> la patrie ; mais depuis îes taxes ^ ceux qui avaient des » capitaux ont vu doubler au même instant ces capitaux,
> comme je l'ai dit ; il est donc nécessaire que vous char-
> giez l'opulpnce des tributs; il est nécessaire que vous » établissiez un tribunal , pour .que tous ceux qui ont
> manié depuis quatre ans les deniers de la République y » rendent compte de leur fortune. Cette utile censure I écartera les fripons des emplois. Il est nécessaire que
> le trésor public soit rempli des restitutions des voleurs,
> et que la justice règne à son tour après Timpunité.
» Alors, quand vous aurez coupé la i*acine du mal , et » que vous aurez appauvri lés ennemis du peuple, ils » n'entreront J)lus en concurrence avec lui : alors vous » dépenserez beaucoup moins pour réquipement et l'en- » tretien des armées; alors le peuple indigent ne sera » plus humilié par la dépendance où il est du riche.
c L'aumpne humilie,» vient de dire Saint-Just avant tous les socialistes de nos jours qui lui ont pns cette phrase; de là au droit à la subsistance il n'y a plus qu'un pas. Là logique amenait forcément et immédiatement cette phrase: < Le pain que donne le riche est amer ; il compromet la » liberté. Le pain appartient de droit au peuple , dans un i état sagement réglé... »
Voilà le principe posé et le di'oit reconnu, il ne resie plus que Tapplication à déterminer; c'est ce que féru
Suint-Just dans son rapport du 26 février 1794, sur les secours à distribuer aux patriotes aux dépens des biens des ennemis de la République.
L*énieute du i^ mai et ses deux cents harpies* flanquées de faubouriens « avaient enlevé de force vive le décret de Maximum, Cette conquête du communisme violent va être consacrée par le communisme légal et gouvernemental. Saint-Just, on se le rappelle, prohibait le maximum dans ses Fragments et dans cette phrase : c Les denrée» ne » circulent point là où Ton taxe. » Il se donne maintenant à lui-même le démenti le plus conq^let i < 11 faut dire la » vérité tout entière , » poursuit le rapporteur du Comité de Salut Public, c Les taxes sont nécessaires à cause des
> circonstances; mais si les émissions d'assignats conti- » nuent, et si les assignats émis restent en circulation,
> le riche qui a des épargnes se mettra encore en con- » currence avec le peuple, aveeTs^culture, avec les y arts utiles pour leur ravir les bras qui leur seront né- » cessaires. »
» Le cultivateur abandonnera sa charrue-, parce qu'il
> gagnera davantage à servir Thomme opulent. Vous f aurez taxé les produits , on vous enlèvera les bras qui » produisent; et si les produits sont plus rares, le riche
> saura bien se les procurer, et la disette peut aller à » son comble
• Lorsqu'on a taxé les denrées au tiers , au quart, â • moitié du prix où elles étaient auparavant, il feut ôter
> de la circulation le tiers , le quart , la moitié- du signe ou
» de la monnaie.
» C'est au riche , dont les taxes doublent le revenu ,. Ton I. S7.
i^^mmm
à rendre à la patrie une portion de ce revenu proportionnée au bénéfice des taxes.
> L'un des meilleurs moyens de faire baisser les den« rées et de diminuer Tétat des fortunes est de forcer celui qui a trop à Téconomie.
> Ces vérités simples doivent être saisies de tout le monde ; elles appartiennent davantage au cœur qu'à Tesprit.
» 11 y a quelques rapports particuliers sous lesquels
vous devez envisager l^ monnaies dans les circonstances, présentes. Tout ayant prodigieusement renchéri depuis les ventes de 1790, 1791 » qui ont été les plus rapides, les annuités et les intérêts qu'on vous paie ai^ourd'hui ne répondent plus à la valeur actuelle du signe, et l'Etat a perdu moitié sur la vente des terres.
> Je ne fais point ces réOexions pour alarmer les acquéreurs. Quelles que soient les pertes qu'a faites l'Etat, la perte du crédit national serait plus grande encore, et la probité du peuple français, garantit l'aliénation des dofnaines publics*
> Ainsi tout concourt à vous prouver que vous devez imposer les riches , établir une sévère économie et poursuivre rigoureusement tous les comptables , afin de ne pas perdre sur la valeur des intérêts et des annuités.
» Ces moyens sont simples ; ils sont dans la nature même des choses, et sont préférables aux systèmes dont la République est inondée depuis quelque temps. » Votre Comilé de Salut Public a pensé que l'économie » et la sévérité éraionr dans ce moment le meilleur movon
» de faire baisser les denrées; on lui a présenlé d(;s pro- » jets d'emprunt, de banque et d'agiotage de toute es- » pèce , et sur les monnaies et sur les subsistances ; il les » a recelés comme des inspirations de l'avarice ou de l'e- » tranger. Notre principe doit être de diminuer la masse
> des assignats par le brûlcmint seul.
» Jetons un coup-d'œil sur le commerce et sur le
> change.
t Je parlerais ici de la politique et du commerce dé » l'Europe » si je n'^avais un rapport particulier à vous € faire sur les colonies.
> Je ne pailerai donc point ici des vues commerciales » qui conviennent h la République. Je ne veux parler du » coranierce que dans son rapport avec la crise où nous
> sommes.
» Beaucoup de denrées sont devenues rares ; ce sont
> celles que ne produit point notre pays; ces .denrées » pourront devenir plus rares encore par la difiicuUé de » s'en procurer. 11 n'y a plus de charges, mais il vaut » mieux se passer de denrées de luxe que de couraçe et » de vertu.
» 11 sera nécessaire que votre Comité de commerce
* examine si toutes les denrées de première nécessité » que produit le sol de la République sont en proportion » avec les besoins du peuple , car rien ne supplée ù la » disette absolue.
» Tout le commerce de l'Europe languit ; nos ennemis » sont punis eux-mêmes, semblables à l'abeille qui perd
• la vie ^n nous piquant de son aiguillon ; il s'est fait mille 9 hanqneroutf»s à î.ondres depuis la guerre. Aussitôt que
le g^ouvcrncmeiit anglais connaît tin riche, il le fait lord. Son dessein en ce^ est de fonifier le patriciat et la Monarchie ; mais ce moyen ruine le commerce ; et s1I se trouve quelques ||ommes de couf^ge dans la Chambre des Communes, fjle abolira peut-être bientôt celle des pairs et le trône, ^idée par la misère publique et parle ressentiment du CQinmerce* » Nos moeurs présentes noui font souffrir avec joie des privations* Il n^en est pas de même dans les monarchies qui nous font la guerre : elles |ont toutes ébranlées par les cris des peuples.
» Les denrées ont encore encb^i par la difficulté des charrois et la cherté des fourrages et des chevaux : les chemins sont ruinés pour la plupart.
» Votre comité avait eu Tidée d'employer les hommes Justement suspects à les rétablir, à percer les canaux de Saint-Quentin et d'Orléans, à transporter les bois de la marine à nettoyer les fleuven. (\) Ce serait le seul
(1) Après Thermidor , le Comité de l^lut Public , qui avait a|K prouvé de son sUence les assertions d^ SainWust, protesta contre elles et se défendit d'avoir jamais soiigé à employer les détenus aux travaux de l'Etat. Barëre dans ses Mémoires s^etprime ainsi : « Le Comité , loin d'avoir eu cette pensée ,. digne de Louis XI , a » plusieurs fois repoussé le projet que SainWust énonçait vaigue- » ment et de loin, pour iaire attaclier aux travaux pul)lioi les dé- » tenus jugés suspects. Saint4ust nous vit toujours indigpiés contre >» cette atroce injustice : Le$ détenue, M dit-on , $ont des ôiafe$ M et non des criminels; ils sont arrêtés pour sû^té ginérmie e$ M non condamnés pour crimes. Saint-Just n'osa pins r^iirodiiire » une idée proscrite unanimement; mais ce qu'il y a de certain, » c'est qu'il ne rêvait qu'aux prisons des détenus , et Robespierre
> bien qu'ils auraient fait h la patrie : c'est à vous de » peser cette idée dans votre sagesse. Dans une Itcpubli- » que il n'y a point de considération qui doive prévaloir 1 sur l'utilité commune ; il serait juste que le peuple ré- » gnât à son tour sur ses oppresseurs, et que la sueur » baignât Torgueil ^e leur fronl.
1 Les différentes lois que vous portiez autrefois sur les » subsistances auraient été bonnes, si les hommes n'a- » vaient été mauvais.
» Lorsque vous portatv^s la loi du maximum ^ les enne- » mis du peuple, plus riches que lui, achetèrent au-
> dessus du maximum.
» Les marchés cessèrent d'être fournis par l'avarice de » ceux qui vendaient : le prix de la denrée avait baissé , » mais la denrée fut rare.
» qu'à son tribunal révoIuUonnaire. — Ils étaient bien dij^es de » s'aimer et de s'entendre. Saint-Just a sans cesse fait la guerre » aiix détenus, aux incarcérés, aux suspects : il a fait tous les rap- » ports sur cette matière; il a lait un rapport sur les incarcérés, » il a fait établir la commission populaire pour les juger et les » déporter; il a fait établir, par un décret, le bwcau de la » police générale; il a fait autoriser le Comité à renvoyer au » tribunal révolutionnaire pour faire des listes de détenus à juger. » Il a renvoyé à ce tribunal un gi*and nombre de détenus; il a V même arbitrairement disposé de cet objet sacré ; il a signé seul M une liste de i59 détenus qu'il a renvoyés au tribunal révolution- » naire. Cette liste est dans le procès de la commission des 21. — » Voilà la main qui a frappé, qui a tyrannisé les détenus, comme » Louis XI proscrivait les quqtre mille nobles qu'il fit périr. Saint- » Just s'est montré seul dans les listes; il s'est montré seul à la » tribune. Pourquoi donc frapper ceux qui n'ont point compris son » langage? »
1 Les comiiiissionnaires d'un grand nombre de com-
> munes achetèrent en concurrence ; et comme Tinquié-
> tude se nourrit et se propage d'elle-même, chacun
> voulut avoir des magasins , et prépara la famine pour » s'en préserver,
> Les départements fertiles furent inondés de commis-
> sions; tout fut arrhé; on acheta même pour le duc
> dTork ; on a vu des commissionnaires porteurs de
• guinées.
> L'administratioa des subsistances militaires et le
> peuple, obligés d'acheter au maximum^ ne trouvèrent
> que ceux que la pudeur du crime ou de l'intérêt n'avait » point osé vendre à plus haut prix.
> Ainsi, nos ennemis ont tiré avantage de nos lois » mêmes, et les ont tournées en leur faveur.
> Votre Comité de Salut Public a pensé que vous de-
> viez réprime!* fortement cette concurrence établie
> entre le peuple et ses ennemis , et soumettre les com-
• missions ou réquisitions à un visa^ par le moyen du- » quel les agents malintentionnés seraient reconnus et
> les réquisilions organisées. »
La France est avertie. La France est en danger ; elle penche au-dessus de Tabîme. Le tableau se charge de teintes lugubres et foncées. Où doivent donc nous conduire les frayeurs que Saint-Just sème à pleines mains sur l'Assemblée, sur le pays? Droit à la dictature du Comité de Salut Public. « Dans les circonstances où se trouve la
> République, > reprend l'adroit orateur, c la Constitu-
• tion ne peut être établie. On Timmolerait par elle^méine. » Elle deviendrait la garantie des attentats contre la
> liberté, parce qu'elle manquerait de la violence ncces- » saire pour les réprimer. Le gouvernement présent est
> aussi trop embarrassé. >
Jamais on ne vit succès plus effrontément, plus habile^ ment , plus complètement atteint. Avec ces cinq lignes rapidement débitées , le tour de main est accompli par Tescamoteur politique qui, après avoir endormi son com* plaisant public et d'un mot confisqué la Constitution et les libertés nationales, après s'être enfin débarrassé de ce que sa mission avait de plus difficile , court maintenant droit au but et dit à ses collègues : • Vous êtes trop loin de » tous les attentats ; il faut que le glaive des lois se p*o- » mène partout avec rapidité, et que vaire bnis soit par-
> tout présent pour arrêter le crime.
» Vous devez vous garantir de l'indépendance des » administrations, diviser l'autorité, l'identifier au mou- X v(»nent révolutionnaire et à vous, et la multiplier.
• Vous devez resserrer tous les nœuds de la responsa-
> bilité, diriger le pouvoir souvent terrible pour les pa-
> triotes, et souvent indulgent pour les traîtres ; tous les
> devoirs envers le peuple sont méconnus, Finsolence
> des gens en place est insupportable, les fortunes se 1 font avec rapidité.
i II est impossible que les loi« révolutionnaires soient
> exécuiées, si le gouvernement lui-même n'est constitué 1 révolutionnairement.
> Vous ne pouvez point espérer de prospérité , si vous 1 n'établissez un gouvernement qui, doux et modéré en^ • vers le peuple, sera terrible envers lui-même par Vénerc gie de ses rapports; ce gouvernement doit peser sur
« lui-même et non sur le peuple. Toute injuslû;e enirers lies citoyens, toute trahison, tout acte d'indifférence » envere la patrie, toute mollesse, y doivent être souve- » rainemcnt réprimés.
» 11 faut y préciser les devôii'S , y placer partout le glaire
• à côté de VabuSy en sorte que tout soit libre dans la
• République, excepté ceux qui conjurent contre elle et » qui gouvernent mal. »
tJn des plus teriibles instruments de ce pouvoir terrible que Saint-Just vient d'accaparer pour le concentrer enire les mains du Comité de Salut Public, c'est le représentant en mission. Il le définit et lui enseigne ses devoirs : c II n'est pas inutile non plus que les devoirs des % représentants du peuple auprès des armées leur soient
• sévèrement recommandés. Ils y doivent être les pères » et les amis du soldât. Ils doitent coucher sous la tente,
• ils doivent être présents aux exercices militah*es , ils » doivent être peu familiers avec les généraux , afin que » le soldat ait plus de confiance dans leur justice et leur » impartialité quand il les aborde. Le soldat doit les
• trouver jonr et nuit prêts à Feniendre. Les représen- » tants doivent manger seuls. Ils doivent être frugals et » se souvenir qu'ils répondent du salut public, et que la
> chute étemelle des rois est préférable à la mollesse
> passagère.
> Ceux qui font des révolutions dans le monde , ceux
> qui veulent faire le bien , ne doivent dormir que dans
> le tombeau.
> Les réprésentants du peuple dans les camps doivent » y vivre comme Annibal avant d'arriver à Capoue , et
» comme Mîthridate ; ils doivent savoir, si je puis ainsi » parler, le nom de tous les soldats ; ils doivent pour- » suivre toute injustice, tout abus, car il s*est introduit » de grands vices dans la discipline de nos armées. •
Peu nous importe maintenant qu'une seconde fois Saint- Just vienne publiquement constater Tavidité de ces républicains remplissant l'administration de l'armée de brigands et volant les ratiorfs des chevaux, insubordonnés et«e méprisant les uns les autres parce qu'ils se connaissent; c'est la vieille histoire de toutes les révolutions faites pour restaurer la vertu et exploitées par des misérables pires que leurs devanciers. Peu nous importe qu'il trace une histoire de la guerre où l'impétuosité et la fougue française doit terrasser « des ennemis lourds , froids et » tardife. » L'intérêt n'est plus là ; il se trouvait tout-àl'heure dans l'habile exposé des circonstances enlaidies à plaisir, des maux de la patrie à dessein exagérés pour rendre en apparence la dictature nécessaire. H git maintenant dans la conclusion de ce discours : < Il faut que » notre gouvernement regagne d'un côté ce qu'il a perdu » de l'autre. Il doit mettre tous les ennemis de la liberté » dans l'impossibilité de lui nuire à mesure que les gens » de bien périssent. 11 faut- faire la guerre avec prudence » et ménager notre sang, car on n'en veut qu'à lui;
• l'Europe en a soif! Vous avez cent mille hommes
• dans le tombeau, qui ne défendent plus la liberté.
» Le gouvernement est leur assassin; c'est le crime » des uns , c'est l'impuissance des autres et leur inca- % pacité.
» Tous ceux qu'emploie le gouvernement sont pares-
ToiiE 1 28
— ôôi) —
> scux ; tout homnie en place ne fait rien lui-même et • prend des agents secondaires ; le prenMer agent secoii- » daire a les siens , et la République est en proie à vingt » mille sots qui la corrompent» qui la combattent, qui la
> saignent.
> Vous devez diminuer partout le nombre des agents ,
> afin que les chefs travaillent et pensent.
> Le ministère est un monde de papier; je ne sais point
> comment Rome et l'Egypte se gouvernaient sans cetle » ressource : on pensait beaucoup , on écrivait peu. Lu » prolixité de lacoiTespondance et des ordres du gouvev- » nement est une marque de son inertie ; il est împossilrie
> que Ton gouverne sans laconisme^ Les représentants » du peuple^ les généraux, les administrateurs sont eih- » vironnés de bureaux comme les anciens hommes de » palais; il ne se fait rien, et la dépense est pouriant » énorme. Les bureaux ont remplacé le monarchisme ; » le démon d'écrire nous fait la guerre, et Ton ne gou- » verne point.
» 11 est peu d'hommes à la léte de nos établissements » dont les vues soient grandes et de bonne foi ; le service » public, lel qu'on le fait, n'est pas vertu, il est métier.
j» Tout enfin a concouru au malheur du peuple et à la
> disette: l'aristocratie, l'avarice, l'inertie, les voleurs, » la mauvaise méthode. Il faut donc rectifier le gouver- » nement tout entier pour arrêter l'impulsion que nos » ennemis s'efforcent de lui donner vers la tyi*annie ; 1 quand les abus seront corrigés , la compression de tout » mal amènera le bien, on Verra renaître l'abondance » d'elle-même. »
Avec une docilité d'esclave, ïa Convention remit le pouvoir suprême au Comité de Salut Public, en prenant à peine le soin de cacher son servilîsme sous une rédaction qui lui conserverait une prédomînence menteuse. Elle décréta que le gouvernement était, jusqu^à la paix, déclaré révolutionnaire. Les ministres, les administrations étaient placés sous la surveillance du Comité de Salùt Public , ainsi que tous les agents et fonctionnaires publics. Les mesures de sûreté seraient prises par le conseil exécutif, illusoire liberté d'action , car les ministres avaient besoin de l'approbation du Comité de Salut Public qui, lui, n'était tenu que de rendre compte à la Convention, f Les [lois révolutionnaires doivent être exécutée» rapidement, > disait le décret, t L'inertie du gouverne- » ment étant la cause des revers, les délais pour Texécu- » tion des lois et des mesures de Salut Public seront fixés. > La violation de ces délais sera punie comme un attentat ï à la liberté, i C'était encore le Comité de Salut Public qui présentait les généraux en chef à la Convention, à laquelle on laissah, en Tabsence de l'initiative, le vain honneur de la nomination. Paris sera approvisionné pour un an air moins à partir de mars prochain, ftit-il aussi arrêté; il sera créé un tribunal et un jury nommés par la Convention pour examiner les fortunes de tous ceux qui ont manié les deniers publics depuis la Révolution , et de tous ceux qui sont en place en ce moment; dans les villes où il s'élèvera des troubles , les garnisons qui y seront envoyées seront payées par les riches jusqu'à la paix ; les départements conserveront en grains ce qu'il leur faut de
subsistances, et le reste sera en réquisition pour les armées.
Toute la conspiration de Robespierre est dans ce rapport de Saint-Just» Un an plus tôt, Robespierre niait ^fi'ontément à la tribune ces projets de despotisme que Marat confessait avec autant d'audace. C'est qu'alors il ne savait point tout le parti qu'il pouvait tirer de Saint- Just. Peut-être n'avait-il point encore osé se confier à cet homme qui lui paraissait trop jeune. Peut-être bien aussi n'avait-il pas la certitude de réussir. Ce fut Saint-Just qui le lança, qui se chargea du plan et de la réussite, qui temporisa quand il fallut attendre , et fut hardi à propos. A nos yeux y tout le succès lui est dû. Voici ce qu'en 1795 écrivait l'auteur de la Conjuration de Robespierre : Ce n'était point dans luinméme que Robespierre avait trouvé l'idée d'atteindre au dictatoriat. Cette idée, toute folle qu'elle était ^ supposait cependant une certaine hardiesse , une sorte d'élévation dont sou âme, sans force, sans chaleur, se trouvait incapable. Elle lui avait été inspirée par son parti, et réunissant peu de lumières à une excessive vanité, il donna dans le sens de sa faction , sans se rendre compte ni de la nature des espérances dont on le berçait , ni des moyens qu'il fendrait employer pour les réaliser. Cène fut point par des combinaisons savantes, par une suite de calculs politiques qu'il s'avança vers la tyrannie , et que ses mains se trouvèrent armées du sceptre dont il fit un si sanglant abus. Son parti et lesévènements firent tout pour lui. > Pour que ce passage fut admirablement exact eu tous
points , ii n'aurait fiillu que substituer un nom à une abstraction, écrire « Saint-Just > ù la place du mot « parti. » . Car nous n*exag^érons point ù plaisir la grandeur du jeune représentant de l'Aisne. Voyez sa force , son énergie, sa promptitude. Le dernier mol de son rapport sur le gouvernement révolutionnaire est à peine lu , qu'il se remet à l'œuvre. Le jour , il tiravaille aa Comité, et il écrit, la nuit, de nouveaux rapports. La Convention venait d'adopter une loi de prohibition contre les marchandises anglaises; par amendement, l'arrestation de tous les Anglais qm se trouvaient en France avait été décidée. Le i6 octobre, Saint-Just apporta à la tribune un projet de décret tendant à faire mettre en arrestation tous les étrangers avec les gouvernements desquels la République était en guerre ; les femmes qui avaient épousé des Français avant le vote du décret, n'étaient point comprises dans la mesure, à moins qu'elles ne fussent suspectes ou qu'elles n'eussent épousé des suspects. On sait ce que cette appellation contenait de violence et d'effi'oi dans son élasticité.
Nous ne reproduirons point ce discours qui ressemble à tous ceux de Saint-Just. Comme les rapports qui l'ont précédé et suivi , il est empreint d'une dureté inouie d'expresion, d'une apreté sauvage, type de l'éloquence sentencieuse , pédante à force d'apophtegmes , de cet homme qui ne connut jamais la pitié. On y lit des phrases comme celles-ci : < Vous avez mis l'épouvante à l'ordre du jour. » 1 -;• Le Comité , convaincu que Ton ne peut fonder une » Répul^que si l'on n'a le courage de la nettoyer d'intri- » gués et de factions, veut parler au peuple et à vous un
> langage uncèm ; quiconque dissimuTe avec le peuple
> est perdu. > — c Si vous montrez des ménagements à
> vos ennemis , on ne les croira point vertu , on les croira
> faiblesse ; et la fiiiblesse entre les nations comme eatc^
> les hommes trouve peu d'amis. >
Un orateur s'était élevéconlre l'arrestation des Anglais en masse, c Four qui réclsmie^-on votre modération ? > s'écrie Saint-Just, c pour un gouvernement coupable ! Au i lieu de vous porter à la foiblesse , faites jurer à vos en-^
> fants une haine immortelle àcetle autre Garthage. « Et il ajoute i f Vous n'avez point porté de loi contre le peu-
> pie anglais; au contraire, vos précautions l'aideront àf
> briser ses chaînes, s'il est digne de la liberté. La cour
> de Londres est Garthage pour nous ,. et non pas l'An- » gleterre. »
Au mois de Janvier 17^, ou avait dit que condamner Louis XVI , c'était jeter sa tête en défi aux tyrans de l'Europe. Saint-Just, à propos du jugement et de l'exécution de la reine, paraphrase odieusement cet odieux mot : f Votre Comité, »dit-il en terminant son discours, c a pensé t que ta meilleure représailte envers l'Autriche était de » mettre Téchafaud et l'infamie dans sa famiMe!... i Fou-^ quier-Tinville était dépassé.
n reste un autre mot tout aussi effroyable de Saint-Just à Toccasioa de Texécution de Marie-Antoinette.
Dans une brochure kititulée Causes secrètes de la Révo^ hUion du 9 Thermidor, Viliatte, juré au tribunal révolutionnaire de Paris, raconte : — c Le lendemain du juge-
> ment d'Antoinette, je reçus de grandes lumière. J'avais » été spectateur aux débats; Barèi'd avait fait prépai'er
> diez Vénua un diiier où étaient invités Robespierre, » Saint-Just et moi. Saint-Jnst se faisait attendre; on me » députe vei's lui ; je le trouve au Comité ; il écrivait. Au » nom de Robespierre, il me suit. En route, il paraissait » surpris, rêveur : Robespierre ! disait-il. . . Robespierre! . . . 1 dineravecBarère1,..Ilestleseulîli quiil ait pardonné.... » Je laisse aux politiques à approfondir le sens de ces » mots obscurs , échappés de ses lèvres. Assis autour de » la table, dans une chambre secrète, bien feinnée, on » me demande quelques traits du tableau des débats du
> procès de Marie-Antoinette. Je n'oubliai point celui de
> la nature outragée, quand, Hébert accusant Antoi-
> nette d'obscénités avec son fils âgé de onze ans, elle se » retourna avec dignité vers le peuple : J'interpelle les » mères présentes et leur conscience de déclarer ici s'il
> en est une qui n'ait pas à frémir de pari^illes horreurs. » Robespierre, frappé de cette réponse comme d'un coup » d*électncité, casse son assiette de sa fourchette : « Cet
> imbécile d'Hébeit! » s'écrie-t-il , « ce n*est pas assez
> qu'elle Soit réellement une Messaline , il faut qu'il en i» fasse encore une Agrippine et qu'il lui fournisse à son
• dernier moment ce triomphe d'intérêt public. > Chacun » reste comme stupéfait. Saint-Just rompit le silence par » cette phrase : Les mœurs gagneront à cet aele de jus-
• tice nationale. Sans doute , mon oi^eil de me trouver » avec ces maîtres de la République était bien excusable;
• comme la coupe de Circé, chaque verre de vin était un 1 poison révolutionnaire qui m'enivrait d'illusions.
> Ce n'est là qu'un léger prélude de la grande conver- » sation politique. RobespieiTe ne dissinmle pas ses
» craÎBles du grand nombre des ennemis de la révoln- » Uon. Barère comprend sons ce tilre kms les nobles , » tous les prêtres , tous les hommes de robe , sans excep- > ter les médecins; selon lui, l'égalité a prononcé TaiTét » latal. Saint^ust expose les bases de son discours sur » la confiscation des biens des suspects à déporter. 6a- » rère , impatient de montrer son ardeur pour les princi- » peSy reprend ainsi : Le vaisseau de la Révolution ne peut » arriver au port que sur une mer roulant des flols de » sang, St-Just : C'est vrai ; une nation ne se régénère » que sur des monceaux de cadavres. >
Villatte affirme qu'il régnait à ce dîner un air de défiance réciproque. Il crut s'apercevoir que sa présence formait un grand obstacle aux confidences. Qu'eussentelles donc été ces confidences, si la confiance eût été entière?
FIN DU PRRMIKR VOLUtfE.