‹ Saint-Just et la terreurChapitre 34 sur 34 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Ce ne fut pas en celle seule occasion que les réaciioniiaires se virent blâmer de leur exaspération et furent souflletés avec les souvenirs de Saint-Just. Quand Barère, Collot, Billaud, Amar et leui*s amis des anciens Comités, se virent poursuivis, à leur tour, pour les méfaits commis ou autorisés par eux, Barère publia im Mémoire où Saint-Just est constamment eu scène ; c'était à Saint-Just qu'il fallait attribuer tout le mal, à son influence qu'étaient dus les proscriptions et les excès. Ces excès ne furent pas tous commis par Saint-Just si longtemps à Tarmée du Nord , put leur répondre le représentant Saladin chaîné du rapport sur leur affaire ; sur tous tes arrêtés émanés du Comité de Salut Public, on ne vit pas que la signature de Saini-Just ; à côté de la sienne , celles de leurs collègues , Collot , Prieur , Barère et autres , n'empêchèrent point et même autorisèrent bien des exactions , bien d'affreuses mesures , bien des massacres.

Mais si quelques-uns des Terroristes ne purent se sauver en rejetant sur Saint-Just le poids et la responsabilité de leurs énormités connues , l'un d'eux fut plus habile ; ce fut André Dumont. Il avait été accusé par Duhem d'avoir fait couler le sang dans le Nord , d'avoir peuplé les prisons de détenus que seul l'heureux événement de Thermidor avait pu sauver.

André Dumont raconta que , quand il arriva dans le Nord, Saint-Just et Lebas y fonctionnaient déjà et se servaient des pouvoirs à eux remis pour faire arrêter tous les riches, les nobles, et les faire périr; ils avaient écrit à chaque agent de district de leur envoyer la liste de tous ceux qui payaient au-dessus de vingt livres de cou-

tribution. Tous ces • riches > fui-eiit îiiiiiiédialciiH'nt arrêtés dans le [>as-do-Calam et eiiiprîsonnês à Arras où Lebon exerçait en grand la dépopulation. Que fit-il , lui André Dumontt II écrivit à Lebon qu'il tenait le fd d'une grande conspirmion ; sur des ordres de Pans , Lebon dut envoyer A son collègue Duniont les pièces concernant les conjures, et ceux-i'i vivent encore. « Je fis plus, i ajouta l'habile et effronté représentant ; ■ pour déjouer les nie-

> sures que Saint-Just et Lebas prenaient dans les six

• départements du Nord , j'ordonnai que lus femmes et

• les enfants de ceux qu'ils avaient fait arrf^ter seraient

> arrêtés avec eux , parce que j'étais sîir par là d'empê-

• cher les massacres ; j'étais sùr-que la Convention ne » souiïrirait pas qu'on guillotinât des femmes et des en-

• fants. Les faire soupçonner d'avoir conspiré avec leurs

• piVres, c'était prouvei' l'innocence de ces derniers ; car, » en les accusant ions du même crime , c'était évîdem- » ment les décliai'ger tous ; des enfants ne pouvaient pas ■ être suspectés de coiyiiraliou. '

' Oui , j'ai fail arrêter beaucoup de monde , • s'écriat-il avec plus d'audace encore en voyant le succès de sa ruse , • et je suis persuadé que ceux que j'ai fait an-êter 1 me défendront partout, parce que je lus ai sauvés. En

> pouvez-vous dire autant, vous autres qui m'accusez...? i La comédie avait réussi ; les applaudissements de l'Assemblée, qui avait peur d'être obligée de condamner tous ses membi-es les uns après les autres, démontrereuL la puissance de l'habileté même menteuse. Si les pailisiuis de Saint-Just, ses anciens amis, avaient, longlenijis ajti'ès Thei'inidor , les nus péri sur l'échafaml . les

autres été dépoités, c'est qu'ils manquèrent d'adresae. La Convention ne demandait peut-être qu'à leur pardonner , pour avoir l'occasion de s'amnistier elle-même. Il n'enirait point dans ses vues de se suicider de ses propres mains jusque dans la personne du dernier de ses membres , c'est-à-dire du dernier des coupables.

Voilà la Réaction à l'Assemblée Nationale. On sait ce qu'elle fut dans Paris. Parmi le public peu au courant des mystères politiques , la haine , se trompant de but et d'objet, s'exerça moins contre Saint-Just que contre Robespierre ; l'effet était pris pour la cause. Le 9 Thermidor enfanta un grand nombre de caricatures ; on y voit rarement figurer la personne et le nom de Saint- Just , dont on ne soupçonnait point alors l'influence et la portée.

11 ne manquait à la punition complète de Saînt-Just que les malédictions et les cris de joie poussés par ces armées dont il avait relevé le moral , pour lesquelles il avait tant fait, qu'il avait couvertes de gloire en les forçant à marcher au triomphe où il les avait si souvent conduites lui-même. Ces soldats des armées du Rhin et du Nord ; ces soldats qu'il avait courtisés dans ses proclamations et que dans ses arrêtés il avait favorisés aux dépens des officiers et au risque de la discipline; ces soldats dont il sollicitait et écoutait les confidences et les plaintes; ces soldats qu'il avait logés, habillés et nourris avec les dépouilles du riche ^ partagèrent Tenlhousiasme national à la nouvelle de sa chute et crièrent : c A bas les » traîtres! »

Lorsque, par de nombreuses et interminables décla-

nialions , on se fui vengé de la peur qu'on uvail ressenUi* , lorsqne les esprits se furent calmés et se senlircitt mieux préparés à étudier les causes el les résullats des grands événements qui venaient de s'accomplir , la Conveniion pensa enfin , le 33 Thermidor, il faire levei- les scellés posés sur les papiers des conspirateurs aussitôt api-ès leur arrestation. Le représentant Roux demanda la uomiiiaLion d'une Commission chargée d'examiner ces papiers; suivant l'orateur, ils devaient renfermer d'importants documents. Barras appuya celte proposition , en affirmant qu'il existait sous les scellés apposés surtout che^ Robespierre etSaint-Just, des pièces d'où résulterait la preuve de leurs relations criminelles avec les annemis intérieiii'S et extérieurs. La Convention chargea une Commission de dauzn membres de lever les scellés apposés cba les vaincus, d'examiner tous leurs papiers et de lui en fuiic un rapport.

On peut établir deux catégories de pièi:cs ; les unes avaient été saisies sur la personne des conspirateurs aii moment de la défuilederHi>tel-de-Vitle, eilcsautresùleur domicile. C'est des premières que nous nous occuperons d'abord.

PourSuint-Just, elles consistaient en un agenda couvert de noies détachées, et en un projet de décret écrit en entier de sa maïn. Ces deux pièces avaient été dédaignées par la Commission d'étude et ne furent point compi'ises par le rapporteur Courtois dans les notes volumineuses de son travail; elles ont été pour la première fois publiées dans la collection Baudoin, en 1828, la première en exirait seulement , ce qui est éminemment regi'el taille. 11 efil été bon de faire coniiailre à l'histoire. Tome il. s:î.

qui s«:uU' avait le «iroît de choisir, d'adopter ou de supprim^fr.tfiutn; la v^rî*.* «les pensées deroières de cet homme qu'ellt: avait besoin d'étudier et de savoir à fond. Ces note< , qui paraissent au premier abord n'avoir aucune corrélation entiv elles , aucun lien commun qui les coordonne , ont sans doute été écrites avec l'intention fJe les faire entn.T dans la série nombreuse de ces proclamations qu'un parti vainqueur adresse toujours au peuple, proclamations dont Saint-Just avait accaparé le monopole. Saiiu-Just, nous ne croyons pas nous tromper , oi^nisail d'avance lu triomphe ; il exposait son plan , expliquait ses vues de gouvernement , ses idées politiques et sociales. On en jugera d'ailleurs par ce que Téditeur a extrait de cet agenda prtM:ieu\ et aujoiu*d*hui malheureusement arrivé incomplet jusqu a nous :

c Lorsque les autorités publiques se trouveront impuis- » sautes contre Tattroupement et la violence du peuple, » un drapeau déployé au milieu de la place publique im-

> pos<.'ra la paix , et sera le signal que le peuple va déli- » bérer.

— » Le peuple s'assemblera paisiblement, et fera parve-

> nii-sa délibération aux autorités. Elle sera transmise au

> pouvoir législatif.

— k Si quelqu'un trouble la paix de la délibération du

> peuple, le peuple le fera arrêter et le livrera aux auto-

> rites constituées. — Ce qui faisait Tan passé la force du » peuple et des Jacobins , c'est que les orateurs qui pré-

» sentaient des lois dans le corps législatif, ces lois

» aux Jacobins. Aujourd'hui les Jacobins n'exécutent plus » , et l'on n'y médile point de travaux. Ainsi, il ne

sortira pas de lois d'une assemblée où un quart ne cherche qu'à offenser et l'autre qu'à combattre. Les Jacobins sont bons. -* Faire exécuter les lois sur l'éducation ; voilà le secret. — Je demande que tout prêtre soit tenu de prendre une profession utile à ses concitoyens, sous peine d'être privé de la moitié de son traitement. — Tout homme qui n'a pas le sens droit dans le jugement de ses semblables est un fripon. —Le côté droit voulait la mort du roi , et cependant les sots de ce côté défendaient Louis ; c'est ce qui faisait dire à Fabre : < Ils désirent la mort du roi, parce que sa vie est un obstacle à (eur ambition ; mais ils veulent conserver pour eux des apparences d'humanité. Ils marchent ainsi d'une manière sourde à leurs desseins.

— > Lanjuinais, du côté droit, ne voulait pas la mort du roi , et cependant les autres la voulaient ; ils le disaient, et ils applaudissaient Lanjuinais. — Les malheurs de la Pairie ont répandu sur tout l'empire une teinte sombre et religieuse. Le recueillement est nécessaire dans ces circonstances pénibles ; il doit être le caractère de tous les amis de la République. — Ne pas admettre le partage des propriétés , mais le partage des fermages. > Le projet de décret n'a pas, à nos yeux, la même importance que l'agenda qui, lui, recevait les idées inspirées par la lutte et écrites à la veille de la mort. C'est un de ces rapports comme Saint-Just en fit tant au nooi du Confite de Salut Public. 11 y est question de la création d'une censure à exercer sur les magistrats de la RépuUique. Ce rapport nous avait été annonce p^ les Fragments des Instilulions Républicaines^ où un chapitre tout entier

)iar nous reproduil (1^ est consacré à riiistîtutîoa de la Censure. Voici le préambule du projet de décret :

c La censure des magisti'ats est devenue nécessaire : ils se pardonnent tout entre eux et transigent sur l'impunitc. Cette censure doit être partout présente ; elle doit suivre pas a pas Thomme en place ; elle doit être propre au génie de notre Révolution. Cette censure ne peut exercer d'autorité; elle doit remplacer les armées révolutionnaires que vous avez abolies , sans en reproduire les inconvénients; elle doit surveiller et dénoncer : si elle frappait elle-même, elle serait bientôt coi'i'onipue et achetée.

> C(Hie censure ne doit point agir sur le peuple : le petiph; est son propre censeur. Elle ne doit pas ressembler à la censure des Romains : elle ne peut s'exercer parmi nous sur les mœurs; elle serait insupportable. VAU) ne peut que surveiller l'exécution des lois rigoureuses contn; l'aristocratie, et soumettre lesmagisti*ats (;t agents aux lois dont ils sont aujourd'hui presque in- (l('l)(>n(lanis. Un gouvernement révolutionnaire ne peut (Hre maintenu que par un tyran ou par la justice et la censure inflexible. > Vicîiinent ensuite les articles du décret à voter, artîîles que notre analyse des Fragments nous dispense de 'cproduire. Parmi les papiers saisis au domicile deSaint- Just , tr(>s peu ont été publiés par la Commission ; sans (iontii, elle les repoussa, nous l'avons dit, comme études phiiosopliiques en dehors des nécessités toutes politiques

(li \n\v i''»* voUiiue, |»agos i22, 2-23, 2â8 et 229.

de sa mission et de son travail. Ils ont été en partie restitués à rhistoire par Tex-représentant Briot sous le titre de Fragments sur les Institutions républicaines. On n'avait pas compris non plus l'importance du billet sur les Sainte-Amaranthe ; il ne fut publié qu'en 1828. Probablement, beaucoup d'autres pièces tout aussi importantes furent négligées et sont à jamais perdues. Un carnet, portant la date de 1793» et sur lequel Saint-Just écrivait de nombreuses notes sur les armées, sur les opérations militaires , avait été heureusement trouvé dans son bureau au Comité de Salut Public ; Barère le sauva du naufrage, et publia ces notes à la suite de ses mémoires.

En tête de ce carnet on lisait au crayon cette sentence où se peint la tendance observatrice de l'homme : < Il t voit le cœur humain et cherche son esprit ; > et encore cette autre assez curieuse de contraste à côté de la première : c L'amour est la recherche du bonheur. »

Les pièces que Courtois fit entrer dans les notes annexées à son rapport, sont quelques lettres de Couthon et de Lebon à Saint-Just. C'est dans le rapport de Courtois aussi que Tétonnante lettre adressée par Saint-Just à Robespierre en 1790, vit le jour pour la première fois.

Tel est l'ensemble , aussi complet qu'il nous a été permis de le présenter, de tous les Ëiits connus, de tous les faits nouveaux dont se compose l'histoire de Saint-Just : la vie privée, la vie publique, les livres et les discours, les pensées et les actes , tout ce que nous savons , tout ce (](ie nous avons appris par d'incessantes et consciencieuses recherches.

Kst-il besoin de conclure maintenanl? La cooclosion, c>st-à-dire la chiite el la honte, c'est-à-dire la punition et Texemplc , ne se faisait-elle pas nécessairement pressentir, — nous dirions : fatalement, si ce mot n'emportait avec lui une acception mauvaise , — dès les premiers pas de cet homme dans la vie où il entrait dépourvu de principes, mais armt'^ seulement de la haine et de la jalousie secondées par de grands talents, qualités et passions qui en font aujourd'hui un type dangereux sur lequel se moulent tant d'esprits secondaires s'élançant à sa suite ù l'assaut de la Société qui les repousse parce qu'elle les connaît trop, et qu*ils veulent punir de l'effroi que lui jeile au cœur cette appréciation de leur valeur calquée sur celle de leur héros de prédilection. Pour nous , la conclusion était au bout de chaque ligne dévoilant une misère morale , de chaque effort prouvant les aspirations furieuses de la pei*sonnalité , de chaque discoui^s oii l'on voyait se développer les préoccupations du système , de chaque acte posant un jalon dans une voie tracée d'avance et conduisant à l'abîme où pouvaient périr ù la fois ce meneur d'hommes et la nation, si les sociétés n'étaient heureusement douées de cette force de viialilé qui les fait échapper aux étreintes des plus tembles fléaux et sortir plus puissantes que jamais des crises ou physiques, ou morales.

Pour nous, la conclusion, c'est que les imitateui*s de Saint-Just, tous autant qu'il en surgira, succomberont comme lui à leur œuvre de ruine et plus souvent se décimant entre eux que punis par les principes menacée. Aussi mal armés que lui, ils pourront porter aux &»')-

ciélés de dangereuses aiieinics ei non leur Taire du luorlelles blessures. Comme lui condamuës d'avance k l'insuccès , ils auront beau , nouveaux Sisyphes , relever son socialisme sous mille noms divers, ils seront écrasés sous le poids de leur erreur. Us mourroul comme lui les uns à la suite des autres, après une appai-cnce de i-éussile surpi-ise et incomplète ; car Dieu n'a pas voulu que son œuvre Tùt défaite ainsi de fond en comble. Elle se modifie et ne périra point.

N DU DEUMÈHE VOLUME.

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