Aulard. Actes du Comité de Salut public
LES RAPPORTS : STYLE ET PROCÉDÉS 6i
de Danton et la rapidité n'est pas la condition îa moins favorable.
Les tâches acceptées par Saint- Just n'étaient jamais d'exécution toute simple. Non seulement y fallait-il une certaine détermination de la bonne foi, mais sans parler du courage personnel, un talent difficile autant qu'audacieux : faire quelque chose de rien. Au fond, que pouvaient être les éléments de son travail, quelles pièces pouvaiton apporter à Saint- Just et, s'il en a vu, à quel degré pouvait-il y croire ? Il dit une fois — 8 juillet 93 — qu'elles existent et qu'on les imprimera. Aux murmures du côté droit, c'est Couthon qui répond d'abord, l'orateur fléchissant peutêtre : « Cette dénonciation a été signée au Comité de Salut public par des gens qui ne seront pas suspects à ces messieurs. » Et Saint- Just : « La dénonciation signée de ces faits et les pièces à l'appui seront livrées à l'impression. » Ces preuves de la conspiration royaliste, (les Girondins ne nous inquiètent guère), on voudrait savoir si le rapporteur a jugé nécessaire d'y croire. « J'aime assez Barbaroux, disait Robespierre, il ment avec une noble fierté. » Il faudrait convenir que Saint- Just mentait de plus haut encore. Il est impossible de penser de lui comme de Robespierre :
« Tout ce qu'il dit, il le croit»; au fond, il s'est peu soucié de ce qu'il eut à dire, la lecture de ses réquisitoires en témoigne bien, encore moins de ce qu'il eut à prouver. Les preuves et les pièces dont il s'appuie, généraîem.ent fausses il est vrai, sont présentées avec une grande légèreté, tout à fait en accessoires mutiles, et l'on aurait tort pour contrôler l'honnêteté du rapporteur, de rechercher quelle impression elles purent faire sur lui. Il est de toute évidence qu'il n'y prêta pas d'attention. Ses incriminations d'ordre moral sont les seules qu'il prépara longuement, qu'il approfondisse et qui prennent chez lui une réelle portée. Cette absence de faits et la longueur des imputations psychologiques font que Saint- Just semble moins rapporter au nom d'un comité que témoigner contre un parti au nom de ses avertissements intérieurs.
Nous ne suivrons pas l'orateur dans ses interminables accusations, les procès faits par la Montagne à la Gironde et à Danton, n'étaient pas l'œuvre de Saint- Just et nous voulons seulement indiquer la manière, ce qui, en propre, est du rapporteur. Voici un échantillon :
En réfléchissant sur le passé, en comparant les hommes à eux-mêmes, en rapprochant les faits, en analysant vos
délibérations et les intérêts qui les ont agitées sous le masque du bien public, on ne peut nier qu'il ne se soit tramé dans le sein de la Convention nationale, une conjuration pour rétablir la tyrannie de l'ancienne Constitution. Les principaux auteurs d'un dessein si funeste se sont enfin désignés eux-mêmes en prenant la fuite. Il n'était point permis autrefois de les soupçonner ; la défaite de tant de complots les avait instruits ; les périls qui pressent les pas des ennemis du peuple avaient nécessité plus de raffinement dans leur conduite ; ils n'étaient point ennemis audacieux de la liberté ; ils parlaient son langage ; ils paraissaient, comme vous, ses défenseurs ; ainsi deux armées ennemies combattaient sous l'aigle
Est-il volontairement insidieux ? ses rapports sont-ils des chefs-d'œuvre de la perfidie ?... « Le style de Saint-Just est clair et acéré », dit un historien de la Gironde. Celui qui a écrit à dix-neuf ans le poème d'Organt et à vingt-cinq l'Opinion sur la culpabilité de Louis XVI, savait dire ce qu'il voulait et s'exprimer avec précision. C'est donc très volontairement que, dans ce document célèbre, — rapport du 8 juillet 93 — il a enveloppé sa pensée de formes nébuleuses et d'un vague qui permettait tout à l'accusation, rien à la défense. C'est le prélude de cet autre réquisitoire que