‹ Saint-JustChapitre 28 sur 60 · Bisaïeul · texte numérisé non relu

Bisaïeul

Ce père avait cinquante ans à la naissance de Saint- Just, la mère, et c'était le premier enfant, en avait passé trente. Veuve dix ans plus tard, il ne paraît pas qu'elle non plus fût étrangère aux procédés énergiques si l'on en juge par ses moyens de coercition. C'est près d'elle, entre deux sœurs, que grandit le futur conventionnel dans une maison sur la route de Noyon, à l'angle de la rue de la Chouette. Il y avait un jardin et une charmille où l'on dit qu'il écrivait tant. Allée rigide et noire de ses rêves inflexibles, l'ombre de cette charmille demeure au talent de Saint- Just.

Saint- Just fut élève des Oratoriens de Soissons et bon élève, paraît-il, on nous dit même remarquable, ce qui est très possible étant donné ses précocités d'intelligence et d'ambition. Mais nullement élève sympathique, déjà on ne l'aimait pas. « Il s'isolait trop et mettait sa violence excessive, comme plus tard sa hauteur, au service de cet isolement, il infligeait de sévères corrections à l'imprudent qui le tourmentait dans ses accès de rêverie. » Peut-être ces souvenirs d'un ancien condisciple, d'un vieillard, interrogé par le prem.ier biographe, sont-ils atteints par la légende. Mais la légende est aussi une partie de l'histoire, il faut respecter les droits qu'un homme s'y est

acquis. On nous dit qu'un jour ayant rimé des vers Irreligieux, il recevait cette dangereuse et alléchante prédiction : qu'il serait « un grand homme ou un grand scélérat ».

Ce qui n*est plus de la légende, bien que l'événement ne figure pas dans les biographies et qu'une main soigneuse semble avoir retranché de l'histoire le témoignage d'un dossier, est l'affaire sur laquelle nous nous étendrons parce qu'elle nous apporte et, pour ainsi dire, à elle seule, des renseignements privés de tout premier ordre sur un homme qui semblait n'avoir été mis au monde qu'aux seules fins de vie publique. Elle nous découvre un Saint- Just non plus aux prises avec les « citoyens » et les électeurs éternellement révélés par les documents relatifs à cette jeunesse, mais entouré d'amis, de voisins, d'une famille. « L'affaire Saint- Just » est un tel bonheur psychologique arrivant à la biographie du conventionnel qu'on s'écrie d'horreur au pieux vandalisme qui a souhaité sa disparition^. Grâce à elle la vie du révolutionnaire, auquel on ne pouvait reprocher que des antécédents un peu fades, sera d'un bout

1. Au moment où nous constations sa disparition des Archives nationales, nous avions fait l'histoire des communications toujours très partielles ou très partiales de ce dossier.

à l'autre égale en style, curieuse, menaçante, anormale. Dilettantisme à part, peut-être rendraiton mieux à Saint- Just ce qu'on lui doit ; en acceptant telle qu'elle l'aventure et reconnaissant que, si le jeune homme a très mal commencé, il faut lui savoir gré de cette puissance de conversion égale en brutalité, en soudaineté, à la manière habituelle dont il procédait.

Le dossier de cette affaire nous présente encore un Samt-Just très jeune, prenant son parti de ne point justifier, de ne point expliquer « une sottise », se tirant de sa vilaine histoire le plus exemplairement du monde, à cela près qu'il applique ses loisirs et les méditations cellulaires au plus grand amendement d'un poème licencieux.

Voici la lettre que reçut un jour « Monsieur le Chevallier d'Evry, officier au garde, en son hôtel rue Vantadour » :

Monsieur,

Je me trouve dans une peine incroiable et j'espère que vous voudrez bien vous prêter a ladouclr et me rendre service. Mon fils et venue passer chez moi quinze jours, et il en ai parti la nuit (de) Vendredi au Samedi dernier a mon inseu pour ce rendre a Paris, emportant avec lui une ecuelle d'argent neuve, marqué a une E et une R ; un goblet d'argent a pied relevez en bosse marqué au nom de S.-Just ; une timbale a

tenir une demi bouteille, le pied et le bord doré marqué au nom de Robinot curé de décize ; trois tasses très fortes dargent ; des paquets de galon dargent, une paire de pistolet garni en or, une bague fine faite en rose, et plusieurs autre petite chose en argent, tous lesquels objets il c'est aproprié sans que je m'en suis appercu ; vraisemblablement dans la vue de sans défaire et de ce procurrer de largent pour en faire mauvais usage. Comme ces procèdes m'afflige, beaucoup et que jai interest de taché de me faire remettre tous ces bijoux et prévenir a l'avenir et arrêter le cours de linconduite de mon fils, je vous serez oblige. Monsieur, de vouloir bien vous donner la peine de voir Monsieur le Lieutenant de Police et d'obtenir de lui un ordre pour faire recherche tou de suite de mon fils et lui faire remettre les effets qu'il a emporté, et ensuite le faire mettre en lieu de sûreté pour ne plus exposer a agir aussi mal et lui donner le temp du repentir de sa faute. Je vous prie, Monsieur, de ne pas perdre un moment pour donner satisfaction a une mère justements affligé et qui se trouve dans la plus grande douleur et jaurez soins de vous remettre les debourcé que vous aurez fait ; je vous prie de mener la chose avec la prudence que je connois ; vous sentez que je ne veux pas perdre mon fils, mais seulement de le mettre dans le cas, et lui donner le loisir de reconnaître sa faute et den avoir du repentir. Je serez fort reconnaissante, Monsieur, des peines que vous voudrez bien prendre. J'ai l'honneur detre parfaitement,

Monsieur Votre humble et très obéissante servante,

Robinot, veufue de Saint- Jusr.

A Blerancourt, ce 17 septembre 1786.

M^® de Saint- Just reçut peu de jours après des nouvelles de son fils, mais ce ne fut point par le Chevalier d'Evry.

Teneur de Tadresse :

A madame, Madame de Saint-Just A Biérancourt, par Noyon, en Picardie (timbre de l'adresse) à Sceaux.

Ce 20 septembre 1786 Madame,

Une partie de campagne à Sceaux m'a empêché de vous écrire plus tôt pour vous tranquilliser sur le conte de monsieur votre fils. Je suis la cause innocente de la sottise qu'il a faite. Il y a quelque temps je le guéris d'un mal à la tempe très dangereux et nouveaux pour tous mes confrères en médecine que j'interrogeai à ce sujet. La guérison se montait à deux cent francs qu'il ne m'avait point payé (sic) ; malheureusement je l'ai pressé, mais vous savez qu'à Paris Ion est si souvent trompé qu'il faut bien prendre garde à soi, monsieur votre fils craignait de vous alarmer en vous demandant deux cents francs pour un médecin, il a été chez vous et il en a emporté de quoi me satisfaire. Il a vendu pour deux cents francs d'argenterie et me les a porté à Sceaux. Il m'a fait l'aveu de tout et m'a dit que de sa vie il n'oserait reparaître à vos yeux, mais qu'il aimait encore mieux cela que de passer pour un fripon à vos yeux. J'ai couru chez le juif qui lui a acheté l'argenterie. Malheureusement il avait tout jette en fonte, excepté un gobelet que j'ai eu pour 39 livres. Je l'ai remis à monsieur

votre fils qui m'a promis de vous le renvoyer avec deux pistolets et une bague. Monsieur votre fils s'est présenté à l'Oratoire où Ion l'a fort mal reçu. Il me dit qu'il a été dissuadé par des religieux de votre pays. Je vous avouerai, madame, quoiqu'il dise, que cet état lui convient très peu, j'ai cru remarquer en lui de grands talents pour la physique et médecine, et si vous faisiez bien vous l'engageriez à prendre un état dans lequel il se distinguera un jour à coup sûr, mais il y a un inconvénient. Je ne vous conseillerai pas de le faire travailler de quelques mois, il a le sang calciné par l'étude, et son mal de tempe qui commence encore à le reprendre ne vient que de là. Voici le régime qu'il lui faut garder pendant trois mois : ne vivre que de laitage et de légume, ne point boire de vin absolument, et se couvrir beaucoup la nuit afin de suer, et l'empêcher d'étudier autant car s'il continue, il n'a plus un an à vivre. L'intérêt que je prends à qui vous regarde de si près, madame, m'engage à lever tous les voiles et à vous dire la vérité. 11 faudrait aussi qu'il fit usage d'une poudre antiemorragique tous les matins, pour purifier le sang. Cette poudre, de nouvelle invention, se vend à Paris deux louis la boîte, et il en aura pour un siècle.

Je n'ai pu le faire résoudre à retourner chez vous mais, madame, écrivez en sorte de le faire revenir, car il persiste ; il veut aller s'embarquer à Calais, sans doute il en ferait le voyage à pied, ce qui enflammerait encore son sang davantage et il n'y arriverait point. Il m'a défendu de vous écrire, de vous dire son adresse, mais la voici : Hôtel Saint-Louis, rue Fromenteau. Ecrivez-lui, mais amicalement, car il est d'une sensibilité comme je n'en ai point encore vu. Vous aurez même raison de ne pas perdre de temps, car il doit partir le 7 ou le 8 octobre. Il sait mon adresse, et s'il a besoin de mes services il pourra m'écrire. Je serai fâché. Madame, que vous me remboursassiez l'argent que j'ai rendu au Juif pour le

gobelet. Je vous le rendrais gratuitement pour prix de l'estime que j'ai conçus pour vous sans vous connaître.

J'ai l'honneur d'être, madame, avec le plus profond respect votre très humble et très obéissant serviteur.

RiCHARDET.

Devant cette explication de tout, M. Hamel n'en revient pas de la malignité des adversaires. M"^® de Saint- Just y fut moins prise. Elle ne crut ni au médecm ni au mal de tempe si dangereux et si nouveau, ni à la poudre de quarante francs, ni au danger mortel de faire étudier M. son iils. Elle retourna la lettre au chevalier d'Evry, qui l'adressait ainsi au Lieutenant de Police :

Monsieur,

Je joins ici la lettre de M"^® de Saint- Just, la mère, que vous désirez ; je ne vous l'ai point envoyée ne croyant pas qu'elle vous fut nécessaire, d'après celle que j'ai eu l'honneur de vous écrire, vous verrez que la mère désire que son fils soit arrêté et mis dans une maison de force pour le punir de ses fautes. Je me joins à elle, monsieur, pour vous prier de faire arrêter le plus tôt possible le jeune homme qui, vivant sur les effets qu'il a emportés à sa mère, s'en trouvera totalement dépourvu pour peu que l'on tarde.

Je joins aussi une autre lettre écrite à sa mère par un soidisant médecin de Sceaux. Je crois cette lettre contrefaite, le jeune homme n'ayant point été malade, et ne tendant qu'à vouloir pallier sa faute aux yeux de sa mère, en se servant de ce prétexte.

J'ose vous rappeler aussi, monsieur, que le commissaire Chenu est déjà instruit des faits.

J'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.

Ch. d'Evry.

P.-S. — J'oubliais de vous dire que je crois que M. de Saint-Just le fils a vingt ans.

Ce vendredi soir 29 septembre 1786.

Il en avait exactement dix-neuf, et une justice à lui rendre est que, dans son interrogatoire, il n'invoque pas une fois cette lettre, dont l'écriture est renversée ^, ni ce médecin, lequel ignore l'orthographe des mots techniques et qui, tous deux, ont si fort persuadé M. Hamel.

Ce qu'on entrevoit à l'origine de cette fuite, ce sont de préalables violences, des scènes domestiques, sommations de liberté, peut-être, et menaces dé la part du fils, résistance et autorité de la mère, avec sans doute le détail des vivres coupés — d'où le cambriolage d'argenterie — car, plus tard, lorsque d'emprisonneur M. d'Evry se trouve emprisonné, parlant du « scélérat » Saint- Just,

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