‹ Saint-JustChapitre 3 sur 60 · La Révolution, t. m p · texte numérisé non relu

La Révolution, t. m p

quieu l'a donnée de Sylla dans son fameux dialogue, semblait toute réalisée en cet étonnant jeune homme, sans qu'on démêlât bien encore ce qui était du fanatisme, de la tyrannie de principes et de celle du caractère. Un homme tellement au-dessus des autres n'eut pas été souffert deux jours dans les cités antiques. Athènes l'eût couronné et l'eût chassé de ses murs.

De semblables définitions ne s'oublient guère et, toujours le plus sensitif, Michelet a des mots qui feraient protester. Retombant à chaque pas dans la nostalgie de cet avenir, il rencontre une fois la carrière qui allait tout gravir et tout faire oublier : « On se demande ce qui serait advenu; lui seul était assez fort pour faire trembler le glaive devant la loi. » Il en dit plus encore; en celui qui fut son chef hiérarchique, il va jusqu'à prophétiser un maître au général Bonaparte. Un mot du 24 février parut fort sinistre à tous : « La République, dit Saint-Just à la Convention, ce n'est point un Sénat, c'est la vertu. » Dès lors pourquoi un Sénat ? Cette morale inattendue fit passer aux yeux éblouis je ne sais quelle lueur lointaine du 18 brumaire. Il faut en prévenir: pas un historien qui ne cède à la tentation. Chez les plus instruits et les moins légendaires, chez M. Aulard, par exemple, le nom de Bona-

parte revient également; mais Bonaparte à vingtcinq ans, à l'armée d'Italie.

Le témoignage des collègues est aussi frappant. Qui n'étonnerait pas ce mot de Levasseur : « Robespierre a toujours été considéré comme la tête du gouvernement révolutionnaire. Pour moi qui ai vu de près les événements de cette époque, j'oserais presque affirmer que Saint- Just y eut plus de part que Robespierre lui-même. » Et le témoin continue : « Intimement lié avec Robespierre, Saint- Just lui était devenu nécessaire et il s'en était fait craindre peut-être encore plus qu'il n'avait désiré s'en faire aimer. Jamais on ne les a vus divisés d'opinion, et s'il a fallu que les idées personnelles de l'un pliassent devant celles de l'autre, il est certain que jamais Saint- Just n'a cédé. » — Même témoignage de la part de Barère, s'il rappelle que Robespierre en parlait comme d'un intime ami, c'est alors en des termes qui font rêver l'intimité : « Saint-Just est taciturne et observateur, mais j'ai remarqué à son physique qu'il y a en lui du Charles IX.» «D'ailleurs, ajoute Barère, cette familiarité de Robespierre flattait peu Saint-Just qui était plus profond et plus capable de révolutionner. » — « Fort supérieur à son ami », (c'est toujours le même aveu et cette

fois de la bouche de Carnot) « mais son arrogance dépassait toutes les bornes ». En effet : « Saint- Just avait un talent rare et un orgueil insupportable, nous dit encore Barère, il ne parlait que de la république et il avait un despotisme habituel. Saint-Just votait comme un oracle et délibérait comme un vizir. »

D'ailleurs la concordance est parfaite de l'un à l'autre, parmi les conventionnels. La personnalité de Saint- Just a visiblement agi sur toutes ces mémoires avec une force qui garantit 1 authenticité. Et, chose remarquable, ils ne sont pas haineux, leur réelle absence d'animosité — Barère, Carnot, Prieur, — surprend quand on songe qu'ils durent lui pardonner le plus impardonnable : la hauteur de l'âm.e et celle de l'attitude, l'orgueil actuel et visible qui méprisait jusque dans la beauté du visage. Ils ont rapporté ses paroles et ses actes sans leur enlever ce qu'ils assumaient sur autrui, c'est-à-dire sur eux-mêmes, et une justice à rendre à tous ces collègues si défiés et tyrannisés, c'est qu'en jugeant, en condamnant Saint-Just, ils ne l'ont pas avili, ne l'ont pas essayé, ne l'ont pas voulu. C'est une clémence dont ils n'usèrent pas à l'égard de Robespierre. L'un d'eux n'a-t-il pas dit : « C'est là une cruelle vertu,

mais qui oserait la souiller par le mépris ? qui, en regardant Saint- Just avec terreur, oserait dire : « Je ne l'estime pas^. »

Saint-Just a tenté deux fois Tétude particulière.

En 1851, deux volumes ^ écrits par M. Edouard Fleury, non sans goût, mais en « réacteur ». Toutefois il en a bien parlé, avec des effets qui ne voulaient pas être pauvres. Il nous révèle « ce jeune homme oseur » dans les tentations et les scrupules d'une admiration timiorée : « Il avait surgi parfait, tout d'une pièce, et l'on n'avait point encore songé à s'étonner que ce jeune homme fut déjà aussi déplorablement complet ». Mais en 1859, c'est la réponse vengeresse d'Ernest Hamel, robespierriste cette fois, qui, saisie et brûlée à sa première édition, ne reparut qu'à Bruxelles. La documentation d'Hamel plus laborieuse ne pouvait encore à cette heure être définitive, et l'affection sincère du biographe pour le biographie est rnoms favorable que la hame aux étrangetés psychologiques. Pour cet historien, le premier rapporteur du Comité de salut public, le repré-

Page 1