Levasseur. Mém
2. Il y faut joindre le chapitre de M. Aulard dans ses Orateurs de la Convention, 1882.
sentant extraordinaire à Strasbourg, est un jeune homme cl*une suavité — bon fils, bon frère, ami dévoué — d'une aménité — faite plus digne d'un semblant de raideur — on ne peut mieux exemplaires : le parfait homme sensible que tout narrateur souhaite offrir au public, N'a-t-on pas loué Goethe de sa reconnaissance envers les services rendus ? Et Las Cases tient par-dessus tout à la douceur des rapports, à la bonhomie de Napoléon Bonaparte. Il faut peut-être un don exceptionnel pour, non pas dans l'ensemble, mais dans le détail, le ligne à ligne, admirer franchement parce que différent. Il y faut peut-être une «immoralité » très élevée. Nous nous garderons en tournant les aspérités, les acerbités révolutionnaires de n'approuver plus qu'un jeune hom.me au cœur sensible, intéressant comme un poitrinaire par sa mort prématurée.
Que fut-il donc en somme ? Un député de vingt-cmq ans, dont le maiden" speech à la Convention est tel, qu'il emporte, on dirait à lui seul, la tête du roi et réserve désormais l'orateur pour les grands coups, dont on lui fit toujours hommage : rapport contre les Girondins, déclaration du gouvernement révolutionnaire, rapport contre Hébert, rapport contre Danton. Quand la tribune
est à Saint- Just, la séance est dictatoriale, la révolution tient un lit de justice. Il apparaît aux heures décisives, au point précisément le plus menacé ; on l'envoie aux armées dont on désespère et il revient après Wissembourg, Landau, Charleroi, Fleurus. Il ne rencontre pas un échec, pas une défaite. Il n'a pas deux ans de vie publique, mais en revanche il détient le pouvoir le plus absolu, le plus passionné, le plus redoutable qu'aucun homme à son âge ait jamais conquis. Il en use avec un orgueil, des talents, une dureté exceptionnels. Il semble incarner toute la force et la destinée de notre révolution qui décline et s'achève quand il disparaît. Cette adaptation surprenante de l'homme à la fonction, quand cette fonction est la Terreur, est singulièrement intéressante dans la personne de Saint- Just.
Car il eut un mandat singulier, qu'il ne partage point avec d'autres, au moins dans l'initiative matérielle de l'action. Les grands justiciers de l'histoire sont les hommes d'un seul meurtre : Saint- Just n'a cessé du 13 novembre 92 au 9 thermidor an II, c'est-à-dire pendant dix-huit mois consécutifs, de demander des têtes. Tout le poids des grands jugements révolutionnaires et même, croit-on, des autres plus obscurs, a dû d'abord
porter sur cette conscience. Cela se passait, a-ton dit, sans un trouble : Saint- Just ne bronchait jamais. Et le fanatisme explique les choses. On aime oublier qu'on puisse agir extraordinairement sans être anormal et nous tirons les gens d'affaire en leurs difficultés par une tare, en somme une grâce d'état ; c'est bien théologique. Saint- Just, dans la conjoncture où il se trouvait, réfléchit, jugea, se détermina comme eut fait tout autre à sa place. Le fonctionnement de son fanatisme est singulièrement rationnel. N'avoue-t-il pas déjà pendant l'affaire du roi : « Tout ce qu'on a dit pour sauver le coupable, il n'est personne qui ne se le soit dit ici, à soi-même, par esprit de droiture et de probité » ? Et l'on rencontre des mots dans ses papiers qui se troublent et semblent demander grâce : « Dieu, protecteur de l'innocence et de la vérité, puisque tu m'as conduit parmi quelques pervers, c'était sans doute pour les démasquer ^ ! » Il veut qu'on lui sache gré d'avoir frappé à certaines places comme si par hasard il lui en eût coûté : « La politique avait compté beaucoup sur cette idée, que personne
1 . Institutions républicaines. [Les essais politiques de Saint- Just furent publiés en 1 800 sous ce titre : Fragments (T Institutions Tépubli" caineS' (Note de l'éditeur.)]
n'oserait attaquer des hommes célèbres, environnés d'une grande illusion. J'ai laissé derrière moi toutes ces faiblesses ,* je n'ai vu dans le monde que la vérité, et je l'ai dite \ »
Il a donc raisonné son cas. Lucide et réfléchi, rien des équivoques de son rôle n'a dû lui échapper. Il n'y a chez celui-ci, le plus effrayant, le plus cruel, rien du malade et du fou selon le diagnostic de Taine, mais une orgueilleuse et saine impitié, quelque chose d'incomparable et d'exemplaire comme le Seien Sie hart de Nietzsche. Le phénomène est unique : cette cruauté sans défaut, qu'en bonne foi rien ne permet d'atténuer, cette cruauté, dirions-nous, presque magnifique, est celle d'un homme intelligent, raisonnable et très fin, d'un excellent administrateur, d'un chef habile au sens net et froid. Loin d'atténuer les charges, nous les revendiquons pour le plus remarquable sang-froid historique, pour une intelligence qui n'eut rien des surprises et des inachèvements de la jeunesse. Je le répète, elle est unique, cette dureté simple, sincère et pure comme les choses parfaites. On ne sait plus qu'en penser. Saint- Just n'a-t-il pas dit que « rien ne ressemble à la vertu comme un grand crime ».