Depuis quelques années à Carnavalet, du moins l'un d'eux
celle, et j'espère avoir l'honneur de vous voir et de vous remercier de vive voix de toutes vos bontés pour moi et des peines que je vous donne.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus parfait attachement et la f)lus parfaite reconnaissance, monsieur, votre très humble et très obéissante servante. ^
RoBiNOT, veuve de Saint- JusT.
BléranCôurt, ce 18 octobre 1786.
A propos de cette intervention de leur compatriote et voisin, M. Hamel nous dit : « Il ne paraît pas que Saint-Just ait eu contre le chevalier la moindre animosité pour avoir été l'intermédiaire de sa mère auprès du lieutenant général de police. Il y eut entre eux, au contraire, des relations presque amicales. Le chevalier lui servait en quelque sorte de correspondant, lui transmettait les effets qui lui étaient envoyés par sa mère» payait ses menues dépenses, etc. » Oui, toutefois y avait-il une nuance, comme en témoigne cette autre lettre :
J'ai pris la liberté de vous envoyer il y a huit jours, par le carrosse, un petit paquet contenant six chemises. Je vous prie d'en faire donner seulement deux à mon fils, crainte qu'il ne vende les autres que vous aurez la bonté de garder pour les lui faire remettre quand il en sera nécessaire et à l'égard
1. L'orthographe textuelle des lettres de la mère de Saint- Ju«t n'a été respectée que pour la première d'entre elles. (Note de 1 éditeur).
des bas de laine et une redingote dont il a besoin pour l'hiver, je vous serai obligée, Monsieur, de vouloir bien les lui faire acheter pour éviter les frais de port et de faire prendre du plus commun et du meilleur marché. Il est surprenant qu'il ne lui reste qu'un habit neuf et qu'il ait vendu le suiplus. Il parait qu'il faisait bien de la dépense et il faut qu'il sente aujourd'hui sa faute en ne îui donnant que son nécessaire indispensable.
Je suis aussi étonnée qu'il n'ait point fait l'aveu de ce qu'il a fait des effets qu'il a emportés de chez mol, peut-être le saurez-vous dans le particulier lorsque vous irez le voir, et qu'enfin il prendra quelque confiance en vous, monsieur.
Je le désire et qu'il donne par la suite des marques de regrets des peines bien sensibles qu'il m'a faites et qui sont cause que je ne puis me rétablir d'une fièvre quarte qui m'accable et qui me ruine le tempérament depuis plus de deux mois. S'il lui reste encore un peu de sentiment, il doit bien se reprocher les chagrins qu'il me fait éprouver et qui pourraient me causer la mort dans la situation oij je me trouve. C'est bien mal payer de sa part la tendresse et l'affection que j'ai toujours eues pour lui. Dieu veuille qu'en reconnaissant son Inconduite, il se me!:te à portée de réparer à l'avenir ses torts, et le mal qu'il me cause, ainsi qu'à mes autres enfants, qui heureusem.ent sont pour moi d'une grande consolation et cherchent à adoucir mes peines par leur tendre attachement pour m.oi.
Je vous remercie, monsieur, de la part que vous voulez bien prendre à ma douleur qui est des plus amères et je vous prie de me continuer vos mêmes bontés. Soyez sûr de ma reconnaissance, ainsi que du parfait attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.
RoBiNOT, veuve de Saint- JusT. A Blérancourt, le 7 novembre 1786.
Il semblerait donc que Saint- Just débuta mal avec le représentant de l'autorité maternelle, qu'il se montra défiant et sans doute rancunier. Après thermidor, réclamant sa liberté du Comité de Sûreté générale, M. d'Evry déclare avoir reconnu dès lors « le cœur vindicatif et corrompu de) ce tyran ^ ». C'est pourtant une assez aimable lettre qu'il reçut trois mois plus tard de son prisonnier, avec un souci de bonne tournure qui dénote la liberté d'esprit et une belle humeur dans l'allusion à sa présente adresse, qui en font très bien une lettre d'honnête homme à honnête homme.
A Paris, ce 26 février 1787.
Monsieur,
Je vous demande mille pardons de n'avoir pas répondu plus tôt à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. La fièvre me prit il y a quinze jours et ne me permit pas de prendre la plume. Toutefois, ça n'a rien été, et me voici presque aussi bien portant qu'auparavant.
1 . M. Bégis prend au pied de la lettre la réclamation d'Evry qui ne peut attribuer son arrestation qu'à la haine que lui avait vouée le scélérat Saint- Just, pour avoir dévoilé aux yeux du lieutenant de police d'alors sa conduite atroce envers sa mère. M. Hamel fait remarquer le caractère dubitatif de la plainte. En tous cas, l'arrestation d'Evry — 5 ventôse an II — coïncide avec un retour à Paris de Saint- Just qui est alors président de la Convention et prononcera le 8 son rapport sur les détentions. Celui-ci n'était pas un guillotineur maladif, mais il usait volontiers de son pouvoir et, sans doute jugeait-il que l'incarcération d'Evry répondait à un secret besoin de symétrie.
Je vous remercie, monsieur, de vos avis ; la résolution de faire le bien les avait précédés et je les suivrai si je ne m'écarte point du plan que je me suis formé m.oi-même. Je viens d'écrire à maman, je lui envoie une lettre pour Rigaux. Je compte sur la réussite de cette démarche si toutefois je n'ai pas été devancé par d'autres. Vous m'aviez averti, dans votre lettre, qu'il convenait de faire adresser la réponse à maman, afin qu'elle vous la renvoyât ; c'était bien mon dessein, car je n'avais point envie du tout de lui donner mon adresse ; mais je vous remercie néanmoins, monsieur, de votre avis car je n'agissais peut-être en cela que pour mon intérêt et vous m'avez fait agir par bienséance. Cela prouve, monsieur, que vous voyez beaucoup mieux et plus finement que moi. En revanche, je puis vous assurer de l'estime et de la reconnaissance la plus parfaite, parce qu'elles n'exigent point d'esprit.
J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Saint-Just.
Saint- Just fait allusion aux démarches entreprises par sa famille en vue du fameux « état solide ». Sa sœur avait écrit à M. d'Evry :
Monsieur,
Les obligations que maman vous a sont sans nombre. Elle a tout lieu de croire que les bons conseils que vous avez bien voulu donner à mon frère aient fait un grand changement sur son caractère, puisqu'il revient au repentir de sa faute, et que, d'après les propositions que vous lui avez faites, il est enfin parvenu à choisir un état ; maman est charmée qu'il ait choisi le barreau parce que c'est un état où elle espère
qu'il pourra faire quelque chose, pourvu qu'il y ait du goût ; vous avez bien voulu, monsieur, lui faire envisager les agréments et les désagréments de cet état ; par conséquent, il doit avoir de la stabilité. 11 n'ignore point le peu de fortune que nous avons. Ainsi c'est à lui de s'en tenir à celui-là et de ne plus varier.
L'intention — de maman — n'est pas de le faire sortir à moins qu'il ait une place et qu'il puisse y entrer tout de suite.
Que ne puis-je faire naître en moi des expressions assez grandes pour vous marquer toute la reconnaissance de maman et vous marquer le respect profond dans lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.
De Saint- Just.
De Blérancourt, le 14 février 1787.
La place était découverte. M^^® de Saint- Just
envoyait en même temps cette lettre reçue par
leur mère :
Soissons, le 16 mars.
Madame,
Pardon si j'ai tardé à vous faire réponse ; je voulais qu'elle fût aussi satisfaisante pour vous que pour moi, et l'envie de rapprocher un ami que je croyais perdu ne m'a rien fait épargner pour y parvenir.
Vous ne devez pas douter combien mon papa et moi aurions été charmés d'avoir Saint- Just à la maison, mais il doit savoir le peu de logement que nous avons, et comme je tâche de remplacer un clerc, ce qui nous en empêche absolument. Mais voici une réflexion que j'ai faite : Saint- Just désirant se faire avocat ne doit pas entrer chez le notaire, mais tout
de suite chez le procureur, parce que la science du premier n'est qu'accessoire à celle du second. M*^ Dubois-Descharmes, procureur en cette ville, qui vient d'épouser ma sœur cadette au mois de janvier dernier, et à qui j'ai proposé de prendre S^-Jusl comme pensionnaire, n'a pas balancé, et avec d'autant plus de plaisir que Saint- Just est mon ami, comme de ma soeur qui de son côté en est très charmée. Il sera le second clerc de quatre, car je puis dire sans partialité que mon beaufrère est un des plus occupés. Il trouvera dans le maître-clerc un jeune homme conforme à ses sentiments et avec la société honnête que je procurerai à Saint-Just et ses anciens amis, j'espère qu'il sera content de ma négociation.
Je crois devoir vous dire que la pension est de 500 francs. Je désire de tout mon cœur que mes petites démarches puissent vous être agréables. Heureux si je puis prouver mon amitié à Saint-Just et me mériter de votre part votre estime !
C'est tout le prix que j'attends de tous les petits services que vous me croirez capable de vous rendre.
J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
RiGAUX L aîné.
Je vous prie de faire agréer les mêmes assurances de mon respect à M^^^^ de Saint-Just, mon papa et mes sœurs en font autant que moi.
Cette lettre annonçait la fin de la captivité, et une autre y était jointe donnant les indications pour le retour.
Il ne faut donc plus penser, cher frère, qu'à faire des progrès dans l'état que vous allez embrasser pour achever de consoler maman. Elle en a grand besoin, car non seulement la fièvre,
mais les chagrins qu'elle a essuyés l'ont mise dans cet état. Rien que sa situation doit vous rendre susceptible de faire de sages réflexions. Comme M. d'Evry doit venir à Nampeelle passer la fête de Pâques, elle lui mande de le prier de vouloir bien vous amener et que les dépenses qu'il fera qu'elle les lui remettra. Vous réitérerez encore combien maman est reconnaissante de toutes les bontés que M"^® de Sainte-Colombe a eu pour vous et qu'elle lui en fait mille remerciements. Dites-lui mille choses gracieuses de notre part. N'oubliez pas de faire dire le jour que vous devez arriver à Blérancourt, Maman vous embrasse bien tendrement ma sœur ainsi que moi.
Je suis pour la vie (sic) avec toute l'amitié possible votre sœur.
De Saint- Just.
Cet avis fraternel de mise en liberté parut néanmoins un peu froid à Saint- Just. Il attribue cette manière « bien indifférente » de la lui annoncer aux inquiétudes que donne sa mère, il s*y reconnaît une part de responsabilités, mais déjà il ne fait point de phrases : « Il n*est pas possible de revenir sur le passé. Le seul remède en mon pouvoir est l'avenir. Puisse-t-elle avoir le temps d'en faire l'épreuve. »
Paris, ce 27 mars 1787.
Monsieur,
Voici, à ce qu'il me semble, le terme des peines que vous avez bien voulu prendre pour moi, mais je ne crois pas encore au terme des miennes. Voici la réponse de Rigaux telle que
^e l'attendais, mais la satisfaction qu'elle me cause est bien contrebalancée pour ce que me mande ma sœur. Mam.an, selon toute apparence, ne va que de mal en pis. Il est triste pour moi de ne pouvoir me dissimuler que je suis pour quelque chose dans sa maladie par le chagrin que je lui ai causé, mais il n'est pas possible de revenir sur le passé. Le seul remède en mon pouvoir est l'avenir. Puisse-t-elle avoir le temps d'en faire l'épreuve. Je ne sais pas quel est son état ; mais j'ai tout lieu de croire que l'on m'en dit encore moins qu'il n'y en a ; au reste, j'espère le connaître bientôt par moi-même. Triste espoir qui me fait craindre ma liberté, et avec d'autant plus de raison, que ma sœur me l'annonce d'une manière bien indifférente. Je ne sais si je dois attribuer à son trouble la liberté qu'elle prend de vous prier de m'emmener avec vous. Quant à moi, je suis si confus des peines que je vous ai données que je n'ose plus rien vous demander. Hors d'état de vous procurer m.a reconnaissance autrement que par des paroles que j'estime fort vaines, je ne saurais que vous répéter encore, maladroitement peut-être, mais avec vérité, avec quels sentiments
J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Saint- Just.
Outre ces lettres nous avons un document sur le futur procureur : le poème qu'il vient d'écrire. Organt semble bien devoir être rapporté à cette date, comme le faisaient déjà certaines traditions. En retarder la composition serait d'ailleurs méconnaître Saint-Just : quelques années plus tard, ce n'est pas Voltaire qu'il imite, c'est Montes-
quieu. Des biographes, contre-révolutionnaire et robespierriste également passionnés, Tun fait de ce poème une berquinade, tandis que l'autre a pour chaque page un rechange de pincettes. Un historien de la Gironde a cependant avoué son estime de la performance. « On ne peut méconnaître que ce soit une œuvre étonnante pour un jeune homme de dix-neuf ans : richesse et variété des pensées, légèreté et érudition du style, de la grâce alliée partout à la profondeur ; on y trouve tous les éléments d'un talent déjà mûr à sa naissance ^ », mais le critique ajoutera : « Cette plume qui est maîtresse d'elle-même, qui peut, qui sait tout dire, elle semble esclave d'une idée fixe : la lubricité ». Il est vrai, ce « poème ordurier » imite avant tout la Pucelîe, et ne témoigne qu'ensuite d'un goût à manier les idées graves, d'une information de vocabulaire et d'une lecture si forcenée, qu'elle intéresse chez un page aux arrêts. Surtout nous sommes renseignés quant à la ténacité da jeune homme. Après les vingt chants de ce poème épique, fantastique, voire didactique, on reste persuadé que désormais Saint<-Just fera tout ce qu'il voudra !