Rapport du 16 nivôse an III
Certaines querelles de prairial et de germinal achèvent de renseigner sur le ton de Saint- Just au Comité, car le sang-froid est chez lui une vertu acquise, voulue. « Calme-toi, disait-il à Robespierre ou Lebas, l'empire est aux flegmatiques. » Un de ses compatriotes qui le suit en mission en fait l'aveu complet : « Autant il était liant et sociable dans les affaires privées, autant il était quelquefois irascible, sévère et inexorable quand il s'agissait de la patrie. Alors il devenait un lion, n'écoutant plus rien, brisant toutes les digues, foulant aux pieds toutes les considérations et son austérité inspirait la crainte à ses amis, et lui donnait un air sombre et farouche et des manières despotiques et terribles qui le forçaient ensuite à réfléchir lui-même avec effroi sur les immenses dangers de l'exercice du pouvoir absolu pour ceux dont la tête n'est pas aussi forte que le cœur est bon. » Barère a dit que Thuriot donna sa démission du Comité parce qu'il ne supportait plus les querelles continuelles avec Saint-Just. Prieur parle d'un grand éclat en germinal, peu de temps après la mort de Danton, d'une mauvaise querelle que Saint-Just fit à Carnot et qui laissait stupéfait un témoin étranger au Comité.
Vers le commencement de Floréal, nouvelle altercation plus vive encore. Saint- Just attaqua tous les membres du Comité qui dirigeaient les affaires de la guerre et manifesta contre eux son animosité dans les termes les plus amers. Il s'agissait cette fois des poudres et des salpêtres, c'était à mon adresse. Robespierre prit parti pour son ami et blâma la conduite de plusieurs représentants auprès des armées. Carnot répliqua avec fermeté, puis prenant l'offensive, il dévoila énergiquement les desseins ambitieux de nos accusateurs et leur reprocha des actes de cruauté. Saint- Just entra dans une fureur extrême ; il s'écria que la République était perdue si les hommes chargés de la défendre, se livraient à des récriminations de ce genre.
— C'est toi, dit-il à Carnot, qui es lié avec les ennemis des patriotes ; sache qu'il me suffirait de quelques lignes pour dresser ton acte d'accusation et te faire guillotiner dans deux jours.
— Je t'y invite, répondit froidement Carnot, je provoque contre moi toutes tes rigueurs. Je ne te crains pas ni toi, ni tes amis, vous êtes des dictateurs ridicules.
Saint-Just de plus en plus exaspéré, demanda sur-lechamp, et en présence même de son adversaire, son expulsion du Comité. C'était un arrêt de mort : témoin l'exemple de Hérault de Séchelles.
Mais Carnot se contenta de répondre avec un terrible sang-froid :
— Tu en sortiras avant moi, Saint-Just.
Puis se tournant vers Couthon et vers Robespierre.
— Triumvirs, ajouta-t-il, vous disparaîtrez.
Saint-Just sortit en menaçant. Robespierre, épuisé par cette lutte qui avait été longue, se trouva mal. Le Comité était frappé de stupeur. Néanmoins il sembla prendre parti pour Carnot contre ses trois adversaires .Carnot, persuadé que ceux-ci allaient préparer une tentative pour se rendre maîtres du gouvernement, proposa aux Comités réunis de les gagner de vitesse en accusant Robespierre devant la Convention, de faire arrêter Henriot et de dissoudre la Commune. Cet avis ne fut pas écouté et peut-être agit-on prudemment. Robespierre était alors au plus fort de son ascendant. Je suis encore à comprendre que la sortie courageuse de Carnot ne lui ait pas coûté la tête ^.
Le défi ira s 'accentuant pendant les dernières décades. « Saint-Just entrait souvent vingt fois dans une séance du soîr et ne parlait que par sentences et par colère. » Enfin la nuit du 8 au 9 thermidor parmi ces collègues « en train d'improviser la foudre », selon son expression, il a fait de Tarrogance un genre de Théroïsme : « Tu prépares un rapport, lui dit Collot, mais de la manière dont je te connais, tu as sans doute fait notre acte d'accusation. » Saint-Just alors se releva avec audace : « Eh bien oui, dit-il, tu ne te trompes pas, Collot, je rédige ton acte d'accusation » ; puis se tournant vers Carnot : « Tu n'y es pas oublié non plus et tu t'y verras traité de