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Du citoyen Aubry, député Paris, 6 août

Il sait le cœur humain et cherche son esprit. L'amour est la recherche du bonJieur.

On lui adjoignit Lebas pour être sûr que Saint- Just serait seul. Lebas, du Comité de Sûreté générale, était presque aussi jeune. Aussi dévoué, aussi « pur », d'accueil aussi grave et froid, il accompagnait bien son prestigieux collègue. Mais c'était un homme simple dont l'amitié fut malheureuse. C'est à ces communes missions où Saint- Just nous apparaît si réservé, si hautain, si dur, c'est à l'intimité d'alors qu'il dût l'attachement fatidique, loyalisme de cœur qui l'impliqua dans la mise hors la loi du 9 thermjdor. « Lebas était son disciple et fanatisé par lui : il n'a péri que par ce motif, dit Barère, car il était froid, flegmatique et n'a jamais émis d'opinions qu'on pût lui reprocher. » Saint- Just et Lebas étaient à Strasbourg le 29 octobre 93. Ils descendirent à l'hôtel de la Prévôté sur la grande place de la ville. Ils ne rendirent pas leur visite aux autorités constituées, ils ne la rendirent pas à leurs collègues, ils n'eurent pas de rapports avec eux, ils ne se montrèrent pas en public. Ils furent l'autorité suprême. Dans le souhait de la leur conférer, la casuistique fit des prodiges, on trouva quelque

chose au-dessus des « pouvoirs illimités », ce fut des « pouvoirs extraordinaires ». ^

La manière est célèbre, ses arrêtés et ses réquisitions furent cruels. C'est Tépoque où dans son enthousiasme le citoyen Gatteau, compatriote de Saint- Just et qui le suit dans ses missions, celuilà même dont le cachet est gravé d'une guillotine, écrit à un ami :

La bienfaisante Terreur produit ici d'une manière miraculeuse ce qu'on ne pouvait espérer d'un siècle au moins par la raison et la philosophie. Quel maître-bougre que ce garçon-là ! La collection de ses arrêtés sera sans contredit un des plus beaux monuments historiques de la révolution.

On a attaché beaucoup d'importance à ce fait que Saint- Just n'ordonna pas une exécution capitale. Il s'est même inquiété des abus de la Propagande, secte de jeunes patriotes choisis et respectés comme une caste sainte — ils avaient une garde d'honneur — ordonna qu'aucun mandat d'arrêt ne recevrait d'exécution avant que Lebas ou lui aient examiné les pièces. Mais si la cruauté de Saint- Just ne s'affola jamais, ne fut jamais arbitraire — encore n'est-ce pas très sûr en ce qui concerne les derniers mois — s'il appliqua seulement avec rigueur la loi cruelle, on échouera cependant à le réhabiliter par la mansuétude.

S'il ne guillotinait pas en mission, il fusillait, et par états-maiors entiers, lorsqu'il leur arrivait de se faire surprendre et de fuir devant l'ennemi. En outre, pendant le siège de Charleroi un capitaine d'artillerie, coupable d'infraction à un ordre important, fut exécuté dans la tranchée. Pour obéir à cet ordre on avait travaillé toute la nuit avec autant d'hommes que l'espace en pouvait contenir. On a beaucoup reproché à Saint- Just ce capitaine d'artillerie.

Il n'y eut pas que du prestige et des rigueurs en ces missions, la sévérité des Commissaires généraux est moins incroyable que leur zèle. « Nous avons sous les yeux, dit Carnot, l'auteur des mémoires, un registre tenu par Saint- Just lui-même de sa correspondance et de ses opérations à l'armée du Rhin, c'est un prodige d'activité.» Non seulement de travail, mais de mouvement. Cette correspondance, elle est datée de partout. Les représentants vont, viennent avec la plus grande soudaineté. « Nous courons toute la journée, écrit Lebas, et nous exerçons la surveillance la plus suivie. Au moment où il s'y attend le moins, tel général nous voit arriver et lui demander compte de sa conduite. » Saint- Just dira plus tard : « Depuis notre arrivée, nous ne

sommes pas restés un demi-jour au même endroit. » — Et quand ils paraissent, ils font toutes les besognes : Saint- Just est présent aux exercices, il passe des revues, interroge le soldat dans les rangs. Tandis que, par les décisions les plus attentives, il entre dans les détails, qu'un arrêté exempte de la garde tous les tailleurs, les cordonniers, ouvriers et patrons qu'il met en réquisition, tandis qu'il crée un parc départemental desservi par des relais réguliers, grâce auquel un voiturier n'est plus de service que tous les dix jours, quand depuis longtemps dans les campagnes, hommes, chevaux et bétail étaient continuellement sur pied à la disposition des agents militaires pour les transports, le Comité le laisse libre de modifier le plan de campagne et même, s'il le juge bon, d'en proposer un autre. Non seulement on le laissait libre, mais on le laissait dépourvu. Aux demandes si pressantes du commissaire, on répondait en s'en remettant à son « génie » et à cette fameuse énergie avec laquelle il dut se trouver parfois bien seul. La correspondance avec le Comité nous découvre le ton et le degré d'mitiative du collègue dont Levasseur a dit « qu'il ne se mêlait point de la guerre ». Voici la première de ces lettres :

Nous avons été ce matin au quartier-général ; il résulte de la conférence que nous avons eue avec le général Carley que l'échec de Wissembourg tient au défaut d'ordre, de discipline qui a permis à l'ennemi de surprendre l'armée. L'indiscipline tient à la mauvaise conduite des chefs. Nous avons pris à cet égard des mesures que les pièces jointes à cette lettre vous feront connaître. Il manque surtout à cette armée un chef vraiment républicain, et qui croie à la victoire ; nous espérons trouver Pichegru, et il est à Huningue ; nous lui avons dépêché un courrier, nous l'attendons. Nous ne cessons d'agir pour approvisionner Strasbourg, nous espérons qu'il ne tardera pas à l'être ; mais les diverses administrations de l'armée offrent mille abus déplorables, nous allons pour les réprimer établir une Commission semblable à celle établie à l'armée du Nord. Nous sommes convaincus que les jeunes gens de la première réquisition ne peuvent être employés utilement qu'au moyen de l'incorporation dans les corps actuels, fallutil porter ces corps à un nombre plus considérable ; il faut dépayser ces pauvres gens de la première réquisition, et surtout ceux des départements du Haut et du Bas-Rhin, qu'il faut bien se garder d'employer en totalité à l'armée du Rhin. Le ministre de la guerre ne saurait trop hâter ce travail. Nous avons autorisé le général en chef de l'armée du Rhin à compléter de cette manière les corps sous son commandement dans le département des Vosges. Il est indispensable de renforcer cette armée. Faites partir en poste des sabres, des pistolets, des carabines pour les dépôts de cavalerie, et que dans douze jours deux mille hommes de cavalerie soient rendus à Strasbourg. L'opération la plus difficile qui nous reste, pour terminer la campagne glorieusement, est de reprendre le terrain jusqu'à Landau. Ne ménagez aucun moyen de faire passer du renfort à Sarrebriick et à Saverne. L'intention de l'ennemi est de se fortifier dans les gorges où il dominerait la Lorraine et l'Alsace.

Il faut que les mouvements des deux armées de la Moselle et du Rhin les en chassent dans peu. Ne négligez donc point les demandes que nous vous faisons.

11 faut douze bataillons de plus à Saverne. Il faut que deux mille hommes de cavalerie soient promptement rendus à Strasbourg. Employez dans ce moment toute l'énergie dont vous êtes capables. Il n'y aura point de seconde campagne si l'Alsace est sauvée.

Saint-Just et Lebas.

P.-S. — La mission extraordinaire que vous nous avez donnée, rend notre présence partout nécessaire, ce qui exige qu'en rappelant mes collègues, vous envoyiez incessamment deux représentants qui se tiendraient à Strasbourg.

En rappelant mes collègues ! Il y avait là encore une difficulté et nous y reviendrons, mais dès la première lettre la sentence est portée : « Peutêtre faudrait-il employer ailleurs ces représentants, écrira-t-il de nouveau, et, au bout d'un certain temps, leur donner une retraite honorable, en les rappelant au sein de la Convention. Deux représentants actifs suffisent pour cette armée. » Et Saint-Just ajoutait : « D'après la nature de notre mission, nous avons cru devoir agir isolément. » Ses collègues ne lui pardonnèrent pas.

Dans la courte mission qui suivit à l'armée du Nord, il écrit :

Guise, 31 janvier.

L'arrondissement présent à l'armée du Nord est insuffisant, vu que lorsqu'on le détermina, on calculait sur cent mille hommes, et qu'il faut aujourd'hui calculer sur deux cent quarante mille. L'organisation des convois n'a pas de sens commun. On fait partir du même point tous les caissons ; la même tige de chemin se trouve embarrassée de sept cents voitures, le pain et les fourrages arrivent tard, la cavalerie périt. Pourquoi ne pas établir des caissons et magasins de fourrage sur les points où l'on veut faire agir les armées. Attendez-vous qu'on vous attaque, ou voulez-vous attaquer ? Dans le dernier cas, préparez dès ce moment la position des magasins, vos plans, placez votre cavalerie, dirigez les canons, afin de faciliter l'explosion de nos forces à l'ouverture de la campagne. Augmentez l'arrondissement de r^oitié pour l'approvisionnement, puisque par l'incorporation l'armée augmente de moitié et plus. Voici l'état à peu près de^ choses. Les routes sont impraticables. Nous avons fait en poste huit lieues par jour depuis Donon jusqu'à Guise. L'ennemi a un camp de cinq mille hommes au Catelet, nous avons versé quatre cents quintaux de farine dans Bouchain ; il y a trois ou quatre mille hommes au Gâteau. Il serait très sage de votre part de vous rendre agresseurs, d'ouvrir la campagne les premiers, et comme votre armée sera très forte, vous pourrez en même temps porter une armée sur Ostende, une sur Baumont, cerner Valenciennes et attaquer la forêt de Mormale. Soyons toujours les plus hardis, nous serons aussi les plus heureux ; nous allons partir pour Maubeuge ; nous vous écrirons de là.

Ses lettres à Hoche, Pichegru, Jourdan, sont parfaites de cordialité, on n'y sent pas les « pou-

voirs extraordinaires », mais le collaborateur très attentif. Il écrit à Hoche après une défaite ^ :

Tu as pris à Kaiserslautern un nouvel engagement, au lieu d'une victoire il en faut deux... Tu as pris de sages mesures en faisant retrancher toutes les gorges de Pirmasens, nous y avons envoyé des hommes intelligens pour hâter les travaux : donne de nouveaux ordres pour rendre le pays impraticable. Mets le plus grand concert entre tes mouvements et ceux de toutes les divisions de la droite, jusqu'à Brumpt. Il faut que toute la ligne frappe à la fois, et frappe sans cesse, sans que l'ennemi ait un moment de relâche. Il faut que tous ceux qui commandent les mouvemens combinés de ces armées soient amis ; mets la plus grande rapidité dans ta marche sur Landau : le Français ne peut s'arrêter un moment sans s'abattre.

Là, plus tard, il écrit à Jourdan : « la guerre de la liberté doit être faite avec colère. » Ce n*est pas une phrase, mais une observation juste. Quoique dise Taine, il ne paraît pas qu'il ait été ridicule aux armées.

Mais il a préféré Pichegru à Hoche, à celui que « nul ne put voir sans l'adorer. » En effet, Pichegru reste, par l'histoire, la faute de jeunesse de Saint- Just, le témoignage que le précoce impérator ne s'y connaissait pas en hommes. Hoche fut très brillant, très brave, un charmeur d'hommes, il écrivait et parlait à merveille, il

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