‹ Saint-JustChapitre 49 sur 60 · I. Bitche, 12 frimaire an II · texte numérisé non relu

I. Bitche, 12 frimaire an II

était beau, jeune, comme les autres d'ailleurs, ah ! c'était un homme sympathique. Mais Saint- Just n'aimait pas les hommes sympathiques, il l'avait bien prouvé à l'égard de Desmoulins. En outre la conduite de Hoche fut loin d'être irrépréhensible et lui-même a reconnu que ses « actes de désobéissance étaient flagrants et affectés. » Le plus grave est que le général avait gratuitement et profondément blessé Saint- Just en lui refusant communication de son plan quelques jours avant la bataille de Wissembourg : « J'ai besoin du secret, je réponds de la victoire. » On ne voit guère quel danger le secret eût couru entre les mains de Saint- Just, mais le refus dut être agréable à Lacoste et Baudot ^ .

Car Saint- Just a mal vécu avec ses collègues. Son dédain, son ignorance des commissaires qu'il tolère près de lui — il les fit rappeler presque tous — furent tels qu'il leur rendit la situation impossible. Les généraux ne faisaient plus de rapport qu'à Saint- Just, on ne prenait l'ordre que de lui. Lacoste et Baudot demandaient leur

1. Disons de suite c|ue le 30 ventôse, S*- Just obtenait contre Hoche un premier mandat d arrêt contresigné de Camot, et le 22 germinal Hoche ayant été entendu au Comité, il le faisait ncarcérer «jusqu'à nouvel ordre » par un arrêté que ne signe plus Carnot, ni d ailleurs Robespierre. Aulard, Etuda et Leçons.

rappel, jamais leurs lettres n'étaient lues à la Convention. Les malheureux représentants étaient à bout, ulcérés de cette mission en sous-ordre et ayant trop à faire pour être les égaux de Saint- Just. Quand les représentants, chacun de leur côté, ont nommé généralissime à la fois Hoche et Pichegru, la tension est à son comble : « Pourquoi, écrit Saint- Just, quand vous envoyez de vos membres pour exécuter vos plans, pourquoi quand vous et nous sommes responsables, abandonnez-vous la Patrie à l'exercice imprudent et léger du pouvoir ? » Cependant Hoche gardait le commandement en chef, et Lacoste et Baudot revenaient triompher à Paris. Cette fois Saint- Just ne leur disputa rien et, peut-être, comme après Fleurus, eut-il bien tort. Son genre de gloire n'était pas tel que les noms de Wissembourg, Landau, Fleurus et Charleroi fussent inutiles à son épuration. Pour l'histoire, du moins, il n'eût rien perdu à sortir de son mutisme, à s'identifier un peu plus aux victoires. Mais comme nous préférons sa taciturnité, cette rancune bizarre qu'on lui trouve dans le succès, qui le fait revenir de Fleurus « l'air concentré et mécontent ». Il ne voulut jamais faire le rapport sur Fleurus. « Il s'y refusa constamment, dit Barère qui dut

s'en charger, ainsi qu'à me donner les détails que je lui demandais. Tout est dans la lettre du général Jourdan, me dit-il, voilà tout ce qu'il raut dire. Il était concentré et semblait mécontent. » Cette singulière attitude du triomphateur s'explique par d'autres paroles échangées entre eux.

En lisant la sévérité de ses institutions militaires, on se rappellera qu'il ne voulut jamais faire de rapports sur les armées. Serait-ce qu'il redoutait leur influence sur la liberté ou qu'il ne pouvait souffrir un genre de gloire qui n'était pas le sien ? On l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est que le soir où le courrier de Sambre-et-Meuse porta la nouvelle de la prise d'Anvers, Saint- Just me dit en se retirant : « Ne fais donc pas tant mousser les victoires. — Pourquoi ? — N'as-tu donc jamais craint les armées ? »

Et lui-même, s'il revendique une fois sa victoire, c'est par manière de réprimande, pour une leçon aux vaniteux :

Je désire qu'on rende justice à tout le monde et qu'on honore les victoires, mais non point de manière à honorer davantage le gouvernement que les armées : car il n'y a que ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent... J'aime beaucoup qu'on nous annonce des victoires, mais

Je ne veux pas qu'elles deviennent des prétextes de vanité. On annonça la journée de Fleurus et d*autres qui n*en ont rien dit y étaient présents ; on a parlé de sièges et d'autres qui n*en ont rien dit étaient dans la tranchée ^.

Il ne paraît pas qu*à Tarmée du Nord Saint- Just ait mieux vécu avec ses collègues. Ici, comme en Alsace, on répondit à sa nature distanceuse, par les mêmes indépendances et les mêmes dissimulations. C'est Levasseur qu'il semble avoir fréquenté ou qui, du moins, s'en vanta. Saint- Just l'aurait mis dans le secret de ses défiances et l'honnête médecin nous dit sa stupeur après une conversation. Ils sont très intéressants, les mémoires de Levasseur, par exemple, quand ils nous disent : « Tout languissait faute d'une direction et d'une volonté, bien loin qu'on pût reconnaître dans ces événements la prétendue volonté de fer de Saint- Just. » Et quand il nous dépeint son collègue : « Sans courage physique et faible de corps, jusqu'au point de craindre le sifflement des balles... » ce beau diagnostic du médecin de la Sarthe est dû, sans doute, à l'aventure intime qu'il nous raconte. Comme il examinait la batterie d'une carabine chargée, le coup partit :

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