Institutions républicaines
même aux armées, de ne pas reconnaître la supériorité militaire de son collègue, a dit : « Il résulte des faits que j'ai rapportés, que si nous com.battions en soldats, nous n*avons jamais commandé comme généraux... Est-ce par la faute des Conventionnels que l'on passa et repassa tant de fois la Sambre ? Nous ne réclamons pas la gloire de Fleurus, qu*on ne rejette pas sur nous les fautes qui Tont précédée. » Et encore : « Guyton de Morveau était avec moi à l'armée. Les généraux ne recevaient de nous ni ordres, ni reproches. Saint-Just ne se mêlait point de la guerre, ainsi la faute était tout entière aux généraux. » Ce témoignage excepté, tous les autres affirment le contraire et nous ne croyons pas à une flatterie de sujet dans le mot de Jourdan faisant ouvrir par Saint-Just une lettre adressée au général en chef : « Quand vous êtes à l'armée, le général en chef, c'est vous. »
Le commandant de génie Marescot, nommé par les représentants dans leur lettre à la Convention, comme ayant eu une grande part au succès de siège de Charleroi, a laissé une relation des faits ; il écrit ceci : « Le 29, le représentant Saint-Just voulait qu'on repassât la Sambre sur-le-champ et que l'ennemi fût attaqué ; mais les soldats, les cavaliers et les chevaux étaient excédés de
fatigue, les munitions et l'artillerie étaient épuisées ; la partie fut remise au lendemain. » Il semble bien qu'il en ait été des autres passages comme de celui-là. Saint- Just, présent à tous, les ordonna tous. — D'ailleurs, il recevait lui-même les ordres du Comité qui le harcelait; Carnot, dans toutes ses lettres, lui demandait Charleroi ; on ne l'avait envoyé à la Sambre que pour la passer et parce que les autres ne l'avaient pas fait. L'opération fut coûteuse, mais est-il sûr qu'elle eût réussi sans l'obstination désespérée de Saint- Just ? S'il y eut faute, il en a sa grande part, et Taine, qui la trouve absurde, lui en fait un ridicule. Peut-être, alors, serait-il équitable d'avoir la logique de Levasseur et, lui reprochant les passages de la Sambre, il faudrait lui remettre aux mains la gloire de Fleurus, comme Charleroi lui remit ses clefs. Évidemment, Saint- Just ne commanda pas à Fleurus — bien qu'un historien ait écrit : « Saint- Just et Lebas commandaient alors l'armée des Ardennes. » — Son impériosité n'était même pas dénuée de réserve, il avait le sens des convenances et parlait peu aux conseils de guerre. Mais, hors le commandement effectif, tous les titres qu'un bon général peut s'acquérir : administration, discipline, énergie, conseil et prestige, il les
eut. — Si une part fut faite trop grande au Comité, c'est peut-être celle de Carnot ; avec lui son collègue si honni a pourtant des droits au grand titre indisputé d'Organisateur de la victoire.
Aussi bien, il arrivait à Carnot d'envoyer des ordres moins heureux et ce fut une chance pour les généraux d'avoir affaire à un représentant accessible aux raisons, en même temps qu'assez grand pour désobéir au Comité. — Le 1^^ messidor, en plein siège de Charleroi, on recevait de Paris l'ordre de tirer 18.000 hommes de l'armée pour une opération mystérieuse. Ce fait, qu'on lui tint caché, émut profondément Saint- Just. Dans son discours du 9 thermidor, il sommait Carnot d'en rendre raison. Du reste il revient très mécontent de Carnot. Le Comité dans cette campagne l'aurait moins bien secondé. On le laissait « sans poudre, sans canons, sans pain, des soldats sont morts de faim en baisant leurs fusils ». Et pourtant Saint- Just revint dans une apothéose. Les villes et les campagnes allaient au-devant de sa calèche qui ne s'arrêtait pas, brûlait les roules \ dédaignait l'ovation, l'effusion de la patrie hors de danger.