‹ Saint-JustChapitre 59 sur 60 · Barère. Mémoires · texte numérisé non relu

Barère. Mémoires

il y fallait au moins la ligne droite si fort appuyée de Billaud-Varennes et la gigantesque et mince fioriture du B. de Barère. Cette liste, car elle existe bien, est le duplicata d'une autre supprimée. Elle prouverait cependant qu'il fut le signataire en premier, c'est-à-dire responsable, selon la thèse de Carnot. Il n'a pas signé la pire de ces listes, celle des 218 noms et là, peut-être, y eut-il refus — on sait par Billaud-Varennes qu'il était présent. Elle rappelait les petits gradins de Fouquier, cette liste encom.brée, et Saint- Just n'était pas de ceux qui « démoralisent » le supplice. A remarquer toutefois que, dans son rapport du 9 thermidor, s'en prenant si violemment à Billaud, signataire de cette liste, il ne songea pas à la lui reprocher. Nous tenons à bien le dire comme le fait la candide plaidoirie de M. Hamel. Aujourd'hui les responsabilités sont, en effet, moins circonscrites, mais en gagnant tous les autres nous croyons qu'elles ne déchargent personne. Si les survivants ont fait disparaître les listes, sans doute parce qu'elles n'impliquaient pas assez le triumvirat, s'ensuit-il que les plus coupables soient les signataires ? Comme l'observe Michelet ce sont les membres présents qui signent, par conséquent « les travailleurs » qui, du reste, bien que travail-

leurs, n'étaient pas des âmes tendres, encore moins des modérés. Tous accomplissaient la Terreur sans trop de dégoûts, la croyant bonne encore, persuadés surtout de leur incapacité à l'enrayer. Des uns aux autres, la nuance est celle-ci : Carnot, Lindet, Prieur, Barère, ont un désir, c'est que les coups n'arrivent pas trop près d'eux, qu'on respecte « le dogme de Vintégrité de la représentation nationale ». On finit par sourire à leurs professions de foi réitérées et sincères.

On ne concluera rien des signatures, sinon l'absence en la présence. Il est impossible, sachant ce que Saint- Just a fait, ce qu'il a dit publiquement à la tribune et secrètement dans ses papiers, d'attacher la moindre importance à telle signature absente de tel arrêté. Comment, d'ailleurs, l'avoir si peu compris que d'oser, et pour sa gloire, réclamer en faveur de son humanité ? Nous savons, qu'entre collègues, il s'emportait quand on abordait la question guillotine, « il s'écriait que la République était perdue, si les hommes chargés de la défendre se livraient à des récriminations de ce genre ». Là réside pour nous, de ses collègues à lui, de Robespierre à lui, la distinction spécifique : il voulut la Terreur, toute la Terreur, avec une loyauté, avec une impudeur

absolues. Interrogé sur ses actes, et ceux du gouvernement, on ne peut douter qu'il eut assumé, eut revendiqué le maximum de responsabilités.

Au fond, Ton ne retrouve guère la mentalité révolutionnaire en Saint- Just. Il n'eut jamais à faire d'opposition et ce n'est pas des robespierristes que se réclament aujourd'hui nos partis de l 'extrême-gauche; Desmoulins et Danton, les modérés, leur sont autrement chers, leur représentent leur propre tempérament mieux que ces faux aristocrates qu'étaient en somme Robespierre et Saint- Just. Celui-ci n'est pas même un élève de Rousseau — si l'on excepte les idées obligatoires de son temps — il n'est pas déiste et se montra toujours très réservé à l'égard de l'Etre suprême. Il est l'élève d'un homme de l'ancien régime, style et tournure d'esprit, tout lui vient de Montesquieu. C'était « un homme d'ordre », sa manie d'institutions et de lois en témoignerait moins que son attitude si réservée à l'égard du peuple et par exemple, aux Jacobins, et surtout son incomparable foi au châtiment. Il y a quelque satisfaction de nos jours à rencontrer un homme croyant si fortement à la guillotine.

Quels que soient les sentiments d'horreur, de haine et d'ironie qu'inspire, à l'heure actuelle,

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notre Révolution, il restera, du moins, qu'elle fut « une école d'énergie ^ » et il suffit à la mémoire de Saint- Just, pour la préserver de toute banalité, 1 de s'être identifié à cette crise jusqu'à l'incomparable, avec un luxe inouï de prédestmation. Il arrive neuf et n'a qu'un usage : tyranniser. A vingt ans, il connaît tous les secrets des dommateurs : il sait vouloir, fournir plus d'activité que les autres» il sait se tenir, commander et se taire. On l'a jugé dédaigneux, sans doute parce que les hommes ont leurs raisons de croire la hauteur faite, avant tout, pour les mépriser.

Maintenant, fut-il très intelligent ? L'intelligence est un mot si souple, si peu ramené au système métrique... Il y a de grandes niaiseries dans l'œuvre de Saint- Just. Ses Institutions, ses projets de Constitution, sont parfois très près de l'enfance. Mais cela ne doit pas faire illusion car certaines phrases, à leur tour, sont si fines et si réfléchies qu'elles sont vraiment de la pensée et la pensée d'un homme très distingué. Aujourd'hui nous exigeons de l'intelligence d'autres attitudes, toutefois Saint- Just s'est assimilé les idées de son temps, il les a exploitées, à tout le moins, avec une

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