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CHAPITRE IL

Les deux Apologies.

Situation politique du christianisme à l'avènement d'Antonin le Pieux. — Première Apologie de saint Justin. — Détermination de l'époque où elle fut écrite. — Ton altier qu'y prend saint Justin dès les premières lignes. — Assimilation de la doctrine chrétienne à une doctrine philosophique. — Discussion des griefs allégués contre les chrétiens. — Athéisme. — Impiété. — Débauches. — Promiscuité. — Infanticides. — Réponses de saint Justin. — Énumération de quelques préceptes de la morale de Jésus-Christ. — Exposition des mystères de l'Initiation chrétienne. — Prière en commun. — Exhortation à la pratique du bien. — Collectes pour secourir les pauvres. — Le christianisme n’est pas un attentat contre les lois de l'État. — Distinction du spirituel et du temporel. — Démonstration de la vérité de la doctrine chrétienne. — Caractère de cette démonsiration.

Effet produit par la première Apologie. — Constitution d'Antonin le Pieux aux villes d'Asie. — Caractère de cet édit. — Il est manifestement a Ca ou tout au moins le texte en a été profondément altéré.

Seconde Apologie de saint Justin. — Examen de ces deux questions : 4° à qui fut-elle adressée ? 2 à quelle époque fut-elle écrite et publiée? — Témoignages d'Eusèbe. — Inductions lirées de deux passages de la seconde Apologie elle-même. — Le préfet Urbicus (Quintus Lollius). — Diverses fonctions qu'il a remplies. — A quelle date doit-on placer sa préfecture urbaine ? — Publius Salvius Julianus, successeur de Lollius Urbicus comme préfet de Rome sous Antonin le Pieux. — Junius Rusticus, successeur de Salvius Julianus sous Marc-Aurèle, en janvier 163. — Conclusion sur les deux questions posées plus haut : la seconde Apologie fut adressée à Antonin le Pieux ; elle fut écrite et publiée à la fin de son règne, avant le 7 mars 161. — Caractère et analyse de la seconde Apologie. — Ton véhément qui y règne en général.

A l’époque où Antonin le Pieux monta sur le trône impérial, les chrétiens continuaient à être en butte à la haine et aux calomnies de la foule, et à l'arbitraire des gouverneurs de province. Quelle attitude prit le nouveau prince à leur égard ? La même, apparemment, que celle de ses prédécesseurs. La douceur et la bonté naturelles de son caractère l’inclinaient aux conseils d'humanité; mais les prescriptions de la loi étaient formelles, et le christia-

CH. IT. — LES DEUX APOLOGIES. 90 nisme, pour n'être pas partout recherché et poursuivi, n’était nulle part toléré légalement.

Au reste, ce serait s’abuser étrangement et tomber dans un singulier anachronisme que de se figurer que cette question de la conduite à tenir vis-à-vis des chrétiens ait vivement préoccupé les Antonins. Le christiapisme, qui élait réservé à de si hautes destinées, qui devait renouveler la face du monde, et qui, près de deux siècles plus tard, joua un si grand rôle dans la politique impériale, n’était pas alors une puissance avec laquelle on eût à compter. La secte nouvelle, répandue dans toutes les provinces de lempire, n’était redoutable ni par le nombre (1), ni, en général, par la distinction de ses adhérents. Suspecte aux populations à cause &@es bruits odieux qu’on semait autour d’elle, et que semblaient autoriser et entretenir l’ombre dont elle s’entourait et le mystère qui planait sur ses réunions, elle n’inquiétait guère le gouvernement. C’était sans doute pour donner satisfaction aux cris du peuple, plutôt que pour défendre

. (t) Il ne faut pas prendre à la lettre, selon nous, les témoignages des écrivains ecclésiastiques sur la multitude des chrétiens répandus dans le monde à cette époque. Quand l’auteur du Pasteur (Ie Sin., 17, 9,) dit que « toutes les nations qui sont sous le ciel ont entendu l'Évangile et eu; » quand l’auteur de l'Épitre à Diognète (ch. vi) dit que « les chrétiens sont répandus dans toutes les villes du monde; » quand saint Justin (Dial. avec Tryph., δ 117) dit « qu'il n’y a pas un coin de la terre, parmi les peupies les plus barbares, où l’on n'offre des prieres au nom de Jésus-Christ crucifit; » quand lrénée déclare (Ado. Her., UE, 1V, 2) que « l’Église est répandue sur toute la terre, » quaud Tertullien, enfin (Apolog., ch. 37), dit: « Nous sommes d’hier, et déjà nous remplissons votre empire, vos villes, vos iles, vos armées, » il ne faut voir dans ces expressions qu’une exagération oratoire, qu’une preuve de l'immense confiance que les docteurs chrétiens avaient dans lavenir de la religion nouvelle, et aussi une réponse à

l’État de dangers imaginaires, que les magistrats s’armaient parfois contre elle des lois sévères qui punissaient toute association illicite. On sait ie silence presque complet que gardent sur les chrétiens les écrivains paiens contemporains de Trajan et d’Adrien, et les auteurs de l'Histoire Auguste, si curieux, cependant, des plus minces détails. L'empire, évidemment, ne s'aperçoit pas et se soucie moins encore du travail intérieur qui commence à miner ses institutions, et s’effraie peu de cette conspiration secrète, qui attaque sourdement la civilisation ancienne. Elle fleurit cependant, cette noble conspiration, et s’étend chaque jour à l’ombre de l’indifférence, aa milieu du mépris, des outrages, et parfois aussi des violences. Π s’en faut que les torrents de sang dont Libanius parlera plus tard aient encore coulé : néanmoins, la politique impériale, quoique rarement cruelle, est ouvertement hostile. Cette situation des chrétiens, mis partout hors la loi dans l'empire, suffit pour expliquer l’Apologie que saint Justin présenta à l’empereur Antonin le Pieux, sans qu’on ait besoin d’imaginer une persécution nouvelle, promulguée par des édits, dont ni les auteurs païens, mi les plus anciens écrivains de l’Église n’ont fait mention (1).

cette accusation d’être isolés dans le monde et de ne pas former une nationalité, un corps politique. Plus de deux siècles après, à Alexandrie, ville éminemment chrétienne, et où la doctrine du concile de Nicée était dans son fort, lorsque Théophile, évèque de la ville, pour obéir aux édits impériaux, entreprit de renverser les temples de Sérapis et de Mithra, la population païenne, exaspérée, se souleva et tint longtemps en échec les chrétiens et l’armée qui leur prêtait main-forte. Cela se passait sous le règne de Théodose, en 589, soixante-seize ans après la victoire qui avait valu au christianisme l’empire du monde romain. — Voir SOCRATE, Hist. ecclés., V, 16.

(1) Tertuilien (Apolog., Ν᾽) dit positivement que l’Église ne fut pas per-

L’Apologie que saint Justin adressa à l’empereur Antonin le Pieux porte dans les anciennes éditions le titre de seconde Apologie. Elle est la première par son étendue, son importance, et aussi dans l’ordre chronologique. Cela ne fait aucun doute.

Eusèbe nous apprend que saint Justin était à Rome quand il la composa (1); mais l’année même où cela eut lieu n’est pas parfaitement déterminée. Si lon veut prendre à la lettre une indication que saint Justin donne dans cet ouvrage même, on le placera en l’année 150 (2). Eusèbe, dans sa chronique, marque l’année 141. La critique contemporaine ἃ presque unanimement adopté l’année 138 ou la suivante. Les limites extrêmes entre lesquelles hésite la critique comprennent donc un intervalle de douze ans. On sait qu’Antonin le Pieux fut adopté par Adrien en février 138, à la condition qu’il adopterait luimême Lucius Vérus et Marc-Aurèle, le premier alors dans la huitième année de son âge, l’autre âgé de dixsept ans. On sait aussi qu'Adrien mourut en juillet de cette même année 138. C’est Gone en juillet 138 qu’Antonin prit le titre d’Auguste et que ses deux fils adoptifs reçurent le titre de César. On ne peut donc placer la composition de la première Apologie ni avant février 138, époque où Antonin le Pieux n’était pas même César; ni dans l’intervalle de février à juillet de cette même année, puisqu'Antonin, désigné dans l'adresse comme Auguste, n’était alors que César, et ne devint empereur, c’est-à-dire Auguste, qu’en juillet 138. Donc,

sécutée par l’ordre d’Antonin. Ve même Xiphilin et Sulpice Sévère, qui écrit : Antonino Pio imperante, pax Ecclesiis fuit.

(1) Eusèse, Hist. ecclés., IV, ch. 11.

(2) 5. JusTiN, 4polog. I, $ 46.

l’Apologie de saint Justin ἃ été écrite après l’avènement d’Antonin le Pieux à l’empire, c’est-à-dire après le mois de juillet 138. Et l’on ne peut rien inférer de ce que Lucius Vérus et Vérissime (Marc-Aurèle) ne sont pas désignés comme Césars, quoiqu'ils le fussent depuis le jour même où Antonin prit possession de l'empire. Le ütre d’Auguste, joint aux noms et aux titres d’Antonin le Pieux, emporte pour ses fils adoptifs le titre de César, puisqu'ils devenaient Césars par le fait seul qu’Antonin devenait Auguste. Nommer ce dernier Auguste, e’est donc implicitement nommer Césars ses deux fils adoptifs. Quelle date choisir maintenant entre juillet 138 et Pan 150? Nous reconnaissons que cette année 150, indiquée par saint Justin, peut être donnée par iui un peu hasard et comme un nombre rond, et que le saint martyr ignorait probablement l’époque exacte de la naissance du Christ; cependant, si d’un côté on veut considérer que Lucius Vérus, appelé par saint Justin philosophe et ami des lettres, φιλόσοφος χαὶ ἔράστης παιδείας, est né en 130, on comprendra mal que saint Justin, dont le ton n’a rien d’un courtisan ni d’un flatteur, ait pu donner ces titres respectables à un enfant qui n’était pas sorti de sa huitième année. Capitolin dit, il est vrai, qu’à l’âge de huit ans, Marc-Aurèle fut inscrit dans le collége des prêtres saliens, et qu’à douze il prit l’extérieur d’un philosophe et couchait sur la dure, revêtu du pallium (1). Mais c’est ue chroniqueur peu scrupuleux qui parle, et il s’agit de Marc-Aurèle, dont la précocité, comme on sait, fut singulière. À vingt ans même, c’est-à-dire en 150, Lucius Vérus ne méritait guère ces épithètes honorables : léti-

(1) 1. CariTOL., Vit. M.-Aurel. Anton. phil., H.

quette et les habitudes oratoires pouvaient cependant autoriser cette complaisance, qui devient tout à fait inexplicable et indigne du caractère de lorateur chrétien à l'égard d’un enfant non encore arrivé à l’âge de raison.

D'autre part, si l’on veut remarquer que les hérétiques Valentin et Cerdon, selon le témoignage d’Eusèbe, ne vinrent dogmatiser à Rome que sous Hyginüs (1), c’està-dire entre les années 139 et 142; que Marcion, disciple de Cerdon, continua son enseignement à Rome, c’est-à-dire ne se fit guère connaître dans cette ville que postérieurement à cette année 142; que ce Marcion est deux fois nommé dans la première Apologie de saint Justin comme vivant et enseignant à Rome (2), on en pourra conclure avec raison, ce semble, que cette Apologie ἃ été écrite et publiée après l’année 142.

Il ne sert à rien, à notre avis, d’accumuler ici les témoignages, comme ἃ fait M. Otto (5), pour décider la question.

Pour nous, s’il nous fallait prendre parti dans ce conflit des opinions au sujet de l’année où l’Apologie qui nous occupe fut composée, nous inclinerions, avec Maran et Tillemont, vers une époque assez voisine de l'année 150, malgré le nombre et l'importance des autorités opposées.

Au reste, c’est là une question de pure curiosité littéraire.

(1) Eusèee, Hist. ecclés., IV, 10.

(2) Μαρκίωνα δέ τινα Ποντιχὸν, ὃς χαὶ νῦν ἔτι ἐστὶ διδάσχων. (Αροῖϊ. 1, $ 26, p. 68.) Kai Μαρχίωνα δὲ τὸν ἀπὸ Πόντου... ὃς... χαὶ νῦν διδάσχει... (4pol. 1, $ 58, p. 136.)

(5) De Just. Martyr. script. et doctrin., p, 12, n. 28.

Voici la suseription littérale de la première Apologie :

A L'EMPEREUR TITUS ÆLIUS ANTONIN, PIEUX, AUGUSTE, CÉSAR, À SON FILS VÉRISSIME, PHILOSOPHE (1), A LUCIUS, PHILOSOPHE, FILS DE CÉSAR (2) PAR LA NAISSANCE ET D’ANTONIN PAR L’ADOPTION, PRINCE AMI DES LETTRES ; AU SACRÉ SÉNAT ET AU PEUPLE ROMAIN TOUT ENTIER, AU NOM DE CEUX QUI, PARMI TOUS LES HOMMES, SONT INJUSTEMENT HAÏS ET PERSÉCUTÉS; ἢ MOI, LUN D'EUX, JUSTIN, FILS DE PRISCUS, PETIT-FILS DE BACCHIUS, DE FLAVIA NÉAPOLIS, DANS LA PALESTINE SYRIENNE, J'AI ÉCRIT CE DISCOURS ET CETTE SUPPLIQUE.

Ces quelques mots, dans lesquels saint Justin se pose, lui chétif, inconnu, étranger, et de plus chrétien, en face de la famille impériale, du sénat et du peuple romain comme défenseur des opprimés, ont je ne sais quelle hauteur et quelle fierté stoiques dont on ne peut s’empêcher d’être frappé. Ce ton mâle et intrépide se soutiendra jusqu’au bout. Ce n’est pas un coupable qui implore une grâce; c’est un accusé qui demande justice avec la noble liberté d’une conscience sûre d’elle-même. Bien plus, il ne craint pas de faire la leçon à ses juges.

« C’est le devoir des hommes vraiment pieux et philo- « sophes, dit-il, de n’aimer et de n’estimer que la vérité, « de répudier les opinions anciennes, si elles sont fausses, «et de prendre le parti de la vérité et de la justice, « même au péril de leur vie. Vous vous entendez partout « appeler pieux, philosophes, gardiens de la justice, amis

(1) Marc-Aurèle.

(2) Lucius Verus, fils d’Ælius Verus.

« de la science ; nous verrons par la suite si vous méritez « ces titres. Nous ne venons pas, en effet, vous flatter « par cet écrit, mais vous demander de nous juger se- « lon la raison après un examen exact et minutieux; et « de prendre garde, qu’entrainés par le préjugé ou le dé- « sir de plaire à une foule supertitieuse, ou sous lin- « fluence d’un aveugle emportement et de bruits calom- « nieux semés depuis longtemps, vous ne portiez, en nous « condamnant, un arrêt contre vous-mêmes. Car, pour « nous, nous pensons que personne ne nous peut faire « de mal, à moins qu’on ne nous convainque d’être des « hommes pervers et criminels. Vous pouvez nous tuer, « mais Vous ne pouvez pas nous nuire (1). »

Comment ne pas penser, en lisant ces lignes, à Socrate devant ses juges, et aux paroles que Platon lui prête dans son Apologie ? Saint Justin paraît s’en être inspiré, ou dans une cause analogue il ἃ rencontré les mêmes accents (2). Je trouve plus de simplicité familière chez le philosophe grec; chez tous deux même élévation, même sérénité, même confiance dans la bonté de leur cause.

Saint Justin continue et pose la question avec une rare précision.

Les chrétiens sont accusés: si justement, qu’on les punisse comme il est juste ; si injustement, il est contraire à l’équité de frapper des hommes innocents et calomniés. À nous done, qui sommes vos sujets, de montrer la pureté de notre doctrine et de notre vie. À vous, qui gouvernez, de prononcer la sentence, non dans un

(1) ὑμεῖς δ᾽ ἀποκτεῖναι μὲν δύνασθε, βλάψαι δ᾽ οὔ. (Apol. 1, $ 2, p. 6.) (2) Voir l’Apologie de Platon, traduct. Cousin, t. I, p. 63, 90, 95.

esprit de violence et de tyrannie, mais de piété et de sagesse.

On nous accuse parce que nous sommes chrétiens; on sévit contre celui qui l’avoue; on renvoie celui qui le nie. Mais un nom n'implique par lui-même ni bien ni mal, et ne saurait être un titre à la louange ou au blâme. Le nôtre est celui de la vertu même ; et à le considérer seul, e’est bien plutôt nos accusateurs qu’on devrait punir. Car il est injuste de haïr et d’outrager la vertu (1). Mais comme nous ne prétendons pas tirer de notre nom un motif d’être absous, de même nous ne devons pas être condamnés pour notre nom seul. Ceux des chrétiens qui vivent mal fournissent peut-être un prétexte d'étendre à tous les chrétiens l’accusation d’impiété et d’injustice. Rien n’est moins équitable. Tous ceux qui portent le nom de philosophes ne tiennent pas ce que promet ce nom. Tous ne professent pas la même doctrine et n’ont pas sur toutes

(4) Χριστιανοὶ γὰρ εἶναι χατηγορούμεθα, τὸ δὲ χρηστὸν μισεῖσθαι οὐ δίχαιον. (Apol. 1, 1V, p. 10.) Doit-on lire ici Χριστιανοί ou Χρηστιανοί, comme le veulent plusieurs critiques (Sylburge, Lang et Grabe)? Saint Justin, adoptant cette dernière manière d’écrire ce mot, usitée par quelques écrivains païens, et que quelques inscriptions postérieures donnent encore (à l’église de Santa-Maria-in-Trastevere, à Rome, parmi les inscriptions appliquées au mur extérieur du porcue, j'ai lu Chreslianus ministralor sur une pierre tumulaire), le fait-il dériver de Χρηστός, comme d’une racine étymologique, de telle sorte que disciple du Christ soit littéralement synonyme de disciple de læ vertu, sectateur du bien. Ou bien, en laissant subsister le mot Χριστιανός (que saint Jus- (10 savait bien ne pas venir de Χρηστός), et en se fondant sur le rapport de ce mot avec le mot Χρηστός, rapport très-marqué déjà, et que la prononciation rendait encore plus manifeste, et de plus sur le caractère des chrétiens, saint Justin n'a-t-il pas eu le droit de revendiquer pour les chrétiens le rom de la vertu même? La première hypothèse fait faire à saint Justin un jeu de mots peu digne de lui, en vérité.

les questions les mêmes sentiments. Quelques-uns tiennent qu'il n’y a pas de Dieu; vos poètes célèbrent les incestes de Jupiter. Tous cependant sont tolérés, honorés, récompensés. Que si parmi nous, chrétiens, il en est qui soient convaincus de crimes, qu’on les punisse, non comme chrétiens, mais comme criminels, et que les innocents soient absous (1).

Cet argument, ou pour mieux dire cette protestation de saint Justin contre la violence et l’iniquité est pleine de force. Étre chrétien, c’est professer sur Dieu, la nature, le monde et leurs rapports, une philosophie nouvelle. Pourquoi donc, dans leurs spéculations et leurs croyances, les chrétiens ne jouissent-ils pas de la même liberté que les philosophes ? Pourquoi condamner les uns et tolérer chez les autres les plus étranges témérités ?

Au reste, ce n’est pas la première fois que la vérité et l'innocence sont opprimées. Les démons autrefois ont enseigné aux hommes le mal et l’erreur; on les a pris pour des dieux. « Et lorsque Socrate, avec la puissance de la « raison et la force de la vérité, tenta de dévoiler ces « erreurs et d’éloigner les hommes des démons, ceux-ci, « par la malignité de leurs adorateurs, ont fait tuer So- « crate comme athée, impie et introduisant des divinités « nouvelles. Les démons agissent de la même manière « contre nous, car ce n’est pas seulement parmi les Grecs « que la raison ἃ fait par l’organe de Socrate de sem- « blables révélations; mais aussi parmi les barbares, elle « ἃ parlé, revêtue d’une forme, faite homme et appelée « Jésus-Christ (2). »

(4) Apolog. 1, $ 4, 7.

rs

L’assimilation du christianisme avec la philosophie profane n’était tout à l’heure qu’indiquée, et encore cette indication pouvait être regardée comme un argument d'avocat et un artifice oratoire. Dans le curieux passage que nous venons de citer, elle est complète et présentée sans aucune restriction. Saint Justin ne craint pas de rapprocher Socrate et le Christ. L'un et l’autre sont venus combattre les faux dieux, briser leurs idoles et rappeler les hommes à la vraie piété. L'un et l’autre ont trouvé les mêmes ennemis dans les partisans du culte légal et sont morts condamnés par eux, et victimes de leur amour pour la vérité et la vertu. C’est comme impie, athée et fauteur de divinités nouvelles qu’on a fait mourir Socrate ; c’est sous les mêmes accusations que suecombent les chrétiens. Enfin Socrate et le Christ ont été les interprètes et les incarnations de la Raison, ou autrement dit du λόγος, Quel plus bel hommage un chrétien pouvait-il rendre à la philosophie profane, que de déclarer que la raison divine, avant la venue du Christ, était déjà descendue sur la terre, qu'elle s’était manifesiée dans Socrate, et que par la bouche de ce philosophe, elle avait attaqué l’erreur et enseigné la vérité!

Quels sont les griefs allégués contre les chrétiens ? continue saint Justin. On les taxe d’athéisme et d’impiété.

« “ ἢ »Ἢ 4 Η L ἐπειρᾶτο φέρειν χαὶ ἀπάγειν τῶν δαιμόνων τοὺς ἀνθρώπους, χαὶ αὑτοὶ οἱ δαίμονες διὰ τῶν χαιρόντων τῇ χαχίᾳ ἀνθρώπων ἐνήργησαν ὡς ἄθεον χαὶ ἀσεδὴ ἀποχτεῖναι, λέγοντες χαινὰ εἰσφέρειν αὐτὸν δαιμόνια" χαὶ ὁμοίως ἐφ᾽ LA

ἡμῶν τὸ αὐτὸ ἐνεργοῦσιν. Οὐ γὰρ μόνον Ἑλλησι διὰ Σωχράτους ὑπὸ λόγου ᾿ , - 5 ι tie Φ, LU 3 , - - 4 ,

καὶ ἀνθρώπου γενομένου χαὶ Τησοῦ Χριςτοῦ χληθέντος. (Apol. 1, ὃ 5, p. 14.)

Athées ; oui, ils le sont en effet, si l’on mérite ce nom en refusant de reconnaître et d’avouer pour dieux ceux que le vulgaire appelle de la sorte ; si l’on mérite ce nom en voyant un sacrilége et un outrage à la majesté divine dans les consécrations de ces images, œuvres d’un travail humain, formées d’une vile matière, et qui ont besoin d’être gardées et défendues des voleurs dans les-temples où on les place.

Impies ; oui, si c’est l’être en effet que de ne pas vouloir rendre un culte à ces fantômes inanimés; que de se refuser à les arroser du sang des victimes, à les couronner de fleurs, à leur offrir de l’encens et des libations.

Mais les chrétiens adorent le Dieu très-vrai, incorruptible, immatériel, glorieux, père de toute justice, de toute pureté et de toute vertu, être infiniment bon. Ils adorent aussi le Fils qu'il a envoyé et qui les ἃ instruits, et l’armée des bons anges, ses satellites et ses compagnons, et l'Esprit prophétique. Devant eux ils se prosternent, les vénérant avec vérité et raison, et transmettant sans envie cette croyance telle qu'ils l’ont reçue, à tous ceux qui veulent s’éclairer (4). Où est l’impiété à prétendre que Dieu n’a pas besoin des dons et des offrandes des mortels, qu'il ne demande ni la fumée des sacrifices, ni le sang ou la graisse des victimes (2)?

Quel homme de bon sens pourrait accuser d’athéisme des hommes qui adorent le père et l’artisan de l’univers et lui adressent sans cesse des prières et des actions de grâces pour la nourriture qu’il leur accorde, pour les bien-

(4) Apol. 1, $ 6, p. 14, 16, 18.

(2) Apol. I, $ 10, 13, p. 24, 32.

faits de l’existence et de la santé, et tous les autres biens dont il les a comblés (1)? Est-ce d’un athée ou d’un impie de proposer à l’homme comme idéal et but suprême lPimitation des perfections divines ? de professer que Dieu aime ceux qui s'efforcent de reproduire dans leur vie sa pureté, sa justice et sa charité, et d’enseigner qu’il recevra dans son sein, purs et incorruptibles, et associera à son immortalité ceux qui auront rempli ses desseins et observé ses commandements (2)?

Pour ce qui est de la résurrection des corps à laquelle croient les chrétiens, peut-être estimera-t-on que c’est une chose invraisemblable et impossible ; mais au moins ne saurait-on rien y voir de criminel (3).

On accuse les chrétiens de débauches inouiïes. Dans leurs assemblées secrètes, dit-on, ils renversent les lumières, égorgent un enfant, se repaissent de ses chairs palpitantes, et s’abandonnent dans l’ombre de la nuit à la plus honteuse promiscuité (4).

Il y a, sans doute, des chrétiens infidèles et indignes de ce nom, comme il y ἃ des philosophes pervers et égarés. Mais le christianisme est innocent des crimes des faux chrétiens, comme la philosophie des égarements de certains philosophes (5). Y a-t-il quelques sectateurs de Ménandre et de Marcion qui soient en effet coupables des actes qu’on nous reproche? Nous l’ignorons (6). Qu'on

1) Apol I, $ 15, p. 32.

2) Apol. 1, ὶ 8, p. 20; 8. 10, p. 26.

5) sp Ι, 8. 8, p. 22.

4) À 1, 8,25,4p.,62: 810: 38: δ ΠΝ 5) 4-4 Ι, 8 7, p. 20; 8. 26, p. 68; 8 4, p. 12. (6) Apol. I, $ 26, p. 70. Eusèbe est plus explicite. Au livre 1v, ch. 8 de son Histoire ecclésiastique, il dit expressément que les principes de la communauté des femmes et de l'indifférence des actions hu-

sévisse contre eux, cela est juste. Ils ne sont pas avec nous, et nous avons écrit un livre pour les combattre. Mais, étrange contradiction ! ce sont justement ces hérétiques qu’on épargne et qu’on tolère (1).

Dans cette Apologie du christianisme, tout argument de défense est en même temps un argument d'attaque. Sur ces derniers points en particulier, l'attaque est directe. La corruption de la société paienne offrait une ample matière à de faciles récriminations. Saint Justin, sans en abuser jusqu’à tomber dans la déclamation, n’épargne pas au paganisme une rude riposte. Sont-ce les chrétiens qui élèvent pour de honteuses débauches des troupeaux de jeunes gens des deux sexes, à l’ombre de la tolérance du gouvernement, qui prélève des impôts sur le libertinage (2) ? Sont-ce les chrétiens qui vendent et prostituent leurs femmes et leurs enfants, et qui naguère élevaient des autels à Antinoüs (3)? « Vous nous accusez de faire

maines, adoptés et enseignés par Carpocrate et ses disciples, faisaient planer sur toute l'Église ces bruits infâmes d’infanticides, d’incestes et de promiscuité.

Les habitants d’Harran, en Mésopotamie, célébraient d’horribles mystères qui ont pu donner lieu aux accusations dirigées contre les chrétiens. « Dans des sacrifices secrets, on immolait un enfant nouveau-né dont la chair était cuite et mêlée à de la farine et à d’autres ingrédients végétaux. De ce mélange on faisait des gâteaux que tous les mystes (les femmes exceptées) mangeaient toute l’année dans une espèce de communion infernale. C'est là, ajoute Dollinger, l’origine de la coutume analogue observée par les sectes gnostiques, ainsi que des accu- Sations lancées contre les chrétiens dans toute l’étendue de l’empire romain. » (DOLLINGER, Paganisme el judaïsme, trad. par 1. de P, t. li, p. 249.)

(1) Apol. I, $ 26, p. 70.

(2) Apol. 1, $ 27, p. 72.

(3) Apol. I, ὃ 29, p. 76.

« dans les ténèbres ce que vous ne rougissez pas de faire « publiquement et au grand jour (1). » Chez les chrétiens, le mariage est saint, l'exposition regardée comme un crime, la continence pratiquée rigoureusement.

Et s’il faut juger de l’arbre par ses fruits, ia doctrine des chrétiens, loin d’être une ouvrière de corruption, ἃ amélioré et purifié leurs mœurs. Avec les idoles, ils ont abandonné les débauches, l’ambition, l’insatiable avidité. « Nous qui vivions jadis dans le libertinage, nous obser- « vons maintenant la chasteté; nous qui soupirions après « les richesses et ne rêvions qu'aux moyens d’en acqué- « rir, nous mettons aujourd’hui en commun ce que nous « possédons, et nous le partageons avec les panvres ; « nous nous haïssions, nous nous opprimions les uns les « autres; nous ne voulions pas même habiter sous le même toit que ceux qui n'étaient pas de notre rang; aujourd’hui nous mangeons avec eux, nous prions pour nos ennemis, et nous nous efforçons de convertir par la persuasion ceux qui nous poursuivent de haines injustes (2). »

En face des accusations, saint Justin place les préceptes de la loi chrétienne. Le Christ n’a pas parlé en philosophe; mais sa parole était la vertu même de Dieu (3). Il nous commande la chasteté, condamnant le vice jusque dans l'intention et le mauvais désir qui en est la source. Il nous enseigne la charité, nous prescrit l’amour envers nos ennemis, la bienfaisance envers ceux qui nous font du mal, la douceur et la patience à supporter les injures.

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) Apol. I, $ 27, p. 72:

2) Apol. I, $ 14, p. 36.

(Apol. I, $ 14, p. 36.)

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CH. If. — LES DEUX APOLOGIES. 19 « Si vous aimez Ceux qui vous aiment, que faites-vous de nouveau ? Les gens de mauvaise vie le font aussi (1). Mais moi je vons dis : Priez pour vos ennemis, aimez ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, et priez pour ceux qui vous persécutent (2). « Donnez à celui qui vous demande, et ne repoussez pas celui qui veut emprunter de vous (3).

« Si vous ne prêtez qu’à ceux de qui vous espérez recevoir, que faites-vous de nouveau? Les publicains le font aussi (4). Soyez bienveillants et miséricordieux, comme est bienveillant et miséricordieux votre père,

« qui fait lever son soleil sur les bons et sur les mé-

chants (5). Si quelqu'un vous frappe sur une joue, présentez-lui encore l’autre; et si quelqu'un vous prend votre manteau, ne l’empêchez point de prendre encore votre tunique (6). »

Cette morale était nouvelle, et ce qui était plus nou-

veau encore, c’est que la conduite des chrétiens y répondait en général.

À côté des préceptes, saint Justin exposait des exemples.

la vie renouvelée, les mœurs adoucies et épurées, la modération, la douceur, la charité descendues dans la pratique, et comme un parfum de pureté et d’élévation mo-

(1) Évang. de 5. MaTTH, v, 42; de S. Luc, v, 32.

(2) Évang. de S. MATTH., V, 44; de S. Luc, vi, 27.

(3) Évang. de 5. MaTTH., v, 42; de 5. Luc, vi, 50.

(4) Évang. de 5. Luc, vi, 34.

(5) Évang. de S. ΜΑΤΤΗ, v, 45; de 5. Luc, vi, 56.

(6) Evang. de S. Luc, vi, 29; de S. MATTH., VI, 40, 41. — Apol. I,

$ 45, 10, p. 40, 42. Tous ces versets se trouvent à peu près textuellement dans le chap. v de l'Évangile de S. Matthieu, et dans le chap. vi de celui de 5. Luce.

rales qui se répandait autour des chrétiens et pénétrait d’une heureuse influence la société paienne. « Nous pour-

rions vous citer beaucoup de personnes parmi les vôtres, disait-il, qui ont renoncé à leurs violences et à leur tyrannie depuis qu’ils ont eu occasion de voir la force d’âme des chrétiens leurs voisins, et leur patience lorsque le hasard ou des relations d’affaires les ont rapprochés d’eux (1). »

Saint Justin répond encore d’une autre manière à cette

accusation de débauches secrètes. Il ouvre à tous les yeux ces assemblées chrétiennes si odieusement calomniées, et expose au grand jour les cérémonies de l'initiation et les mystères qui s’y accomplissent périodiquement.

« Après que celui qui ἃ témoigné de sa foi et s’est converti à notre doctrine ἃ été purifié par une ablution, nous le conduisons dans le lieu où sont rassemblés ceux que nous nommons nos frères. Là, des prières sont dites en commun, et pour nous, et pour celui qui ἃ été touché de la foi, et pour tous les autres, afin qu'après avoir obtenu la connaissance de la vérité, nous recevions encore cette grâce de remplir notre vie de bonnes œuvres et d'observer les commandements dont le salut éternel est le prix. Après la prière, nous nous saluons du baiser de paix, puis on apporte à celui qui est le chef des frères du pain et une coupe d’eau et de vin. Il les prend et glorifie le père de toutes choses au nom du Fils et de l'Esprit saint, et lui offre d’abondantes actions de grâces pour tous les biens qu'il ἃ reçus de lui.

« Après ces prières et ces actions de grâces, le peuple

(1) Apol. I, $ 16, p. 42.

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des fidèles répond tout d’une voix : Amen, mot hébreu qui signifie : Ainsi soil-il. Alors, ceux qu’on appelle parmi nous diacres distribuent à chacun des assistants le pain, le vin et l’eau consacrés par des actions de grâces, et en portent aux absents. Ce repas s’appelle parmi nous Eucharistie, et seuls y peuvent prendre part ceux qui croient à la vérité de notre doctrine, qui ont été purifiés de leurs fautes, régénérés par l’ablution, et vivent selon les commandements du Christ.

« Le jour du soleil, tous ceux qui habitent la ville ou les campagnes se réunissent en un même lieu. On y fait la lecture des mémoires des apôtres (1) ou des écrits des prophètes. Après cette lecture édifiante, celui qui préside prend la parole, et dans une exhortation, invite tous les frères à imiter les beaux exemples dont on vient de les entretenir. Puis nous nous levons tous et nous prions. Après les prières, on apporte le pain, le vin et l’eau : celui qui préside répand sur ces éléments des prières et des actions de grâces. Le peuple répond Amen, et la distribution se fait par le ministère des diacres à ceux qui sont présents et aux absents.

« Ceux qui sont dans l'abondance donnent, à leur volonté, chacun ce qui lui plait : le produit de la collecte est remis entre les mains de celui qui préside. Avec cet argent, il assiste les veuves, les orphelins, ceux qui, pour cause de maladie ou pour tout autre motif, sont dans le besoin; ceux qui sont en prison ou arrivent de pays étrangers. En un mot, il vient au secours de toutes les misères… -

« Que si cette conduite vous paraît conforme à la rai-

(1) Τά ἀπομνημονεύματα τῶν ἀποστόλων. (Apol. [, $ 67.)

« son et à la justice, osez lui rendre hommage; si vous n’y « voyez qu’une vaine comédie, méprisez-la comme un « jeu, mais ne frappez pas de la peine de mort, comme « ennemis publics, des hommes qui ne sont coupables « d'aucun crime (1). »

Par cette peinture si simple de ce qui se passait dans les assemblées chrétiennes, saint Justin répondait aussi à une autre accusation jetée pour la première fois par les Juifs, entretenue par l'ignorance et la superstition, et que semblaient autoriser la retraite où vivaient les chrétiens, leur organisation, leur discipline, leur entente fraternelle en tous pays et leur isolement volontaire de la vie publique, dont tous les actes étaient consacrés par une religion qu'ils détestaient. Ces hommes, en effet, qui refusaient de jurer par le génie de l’empereur, qui fuyaient les cirques et les fêtes populaires, dont le visage sombre et sévère paraissait être une insulte à la joie et à la félicité publiques ; qui sortis des derniers rangs de la société, s’insinuaient dans les maisons, muets devant les vieillards, les pères de famille et les hommes d’expérience, féconds en discours et en promesses mystérieuses avec les enfants, les femmes et les esclaves; ramassant, endoctrinant et afliliant à leur secte les ignorants et les misérables, divisant les familles, séparant les femmes de leurs maris, les enfants de leurs pères et de leurs précepteurs, semblaient former dans l’État une faction véritable dont le but et les armes étaient inconnues, mais dont l’esprit

Ἶ : Gras Ps ; (1) Εἰ μὲν δοχεῖ ὑμῖν λόγου χαὶ ἀληθείασἔχεσθαι τιμήσατε αὐτά" εἰ CES -ς τ ἝΞ Ὁ Ξ “ Ψ 5 = VESS 3 ε

RAT ἐχθρῶν χατὰ τῶν μηδὲν ἀδιχούντων θάνατον ὁρίζετε. (Apol. I, ὃ 65,

CH. 11. — LES DEUX APOLOGIES. 53 était très-décidément hostile aux institutions existantes.

Ces accusations dont Celse nous fournit ici les propres termes, et dont quelques traits se retrouvent dans lOctavius de Minucius Félix, étaient graves. Saint Justin ne pouvait manquer de les aborder dans son Apologie.

Elles n’y sont pas cependant formulées avec une précision bien rigoureuse.

Longtemps auparavant déja, les espérances des Juifs, qui attendaient toujours le Messie, et sans doute aussi les espérances chrétiennes sur la seconde venue du Christ, avaient excité les alarmes du gouvernement impérial. Domitien avait fait venir les petits-fils de Jude, derniers restes de la race de David, et les avait interrogés sur la nature du règne glorieux qu’ils espéraient (1). Au commencement du règne de Trajan, ces étranges appréhensions du pouvoir n'étaient pas calmées, et Eusèbe nous raconte (2) qu’on recherchait encore les débris de la race de David et de la tribu royale. Les Juifs et les chrétiens, encore confondus dans une haine commune, songeaient-ils donc à opérer dans l’empire une révolution et un changement de dynastie? Le bruit rapporté par Tacite, que l'Orient devait donner des maîtres au monde (5), allait-i! se vérifier matériellement ?

La trace de ces défiances singulières ne s'était pas effacée sous Antonin. « Quand vous entendez dire que « nous attendons un royaume, dit saint Justin, vous soup- « çonnez inconsidérément qu'il s’agit d’un royaume hu- « main. C’est du royaume de Dieu que nous voulons

) EusÈBe, Hisl. ecclés., 111, 20.

2) EUSÈBE, Hist. ecclés., 111, 32.

5) TACITE, Hist., V, 13.

parler. En effet, lorsqu'on nous demande si nous sommes chrétiers, nous l’avouons sur-le-champ, bien que nous sachions que la mort est le prix d’un semblable aveu. Or, si nous attendions un empire terrestre, nous nierions que nous sommes chrétiens pour sauver notre vie, et nous nous efforcerions de nous cacher, nous réservant pour cet empire, objet de nos vœux. Mais comme nos espérances ne sont pas attachées aux choses d’ici-bas, nous ne craignons pas ceux qui nous tuent (1). » On accuse les chrétiens d’être des missionnaires de dé-

sordre et des perturbateurs de la paix publique; saint Justin proteste vivement: « Loin que notre doctrine soit

subversive de l’ordre social, nous sommes plus que personne vos auxiliaires pour maintenir la paix etassurer la tranquillité publique, nous qui enseignons que le méchant, l’avare, le conspirateur comme l’homme de bien ne penvent se dérober aux regards de Dieu, et que chacun recevra, selon le mérite de ses actions, une peine ou une récompense éternelle. Si tous les hommes, en effet, étaient intimement persuadés de cette vérité, personne ne voudrait faire le mal pendant une vie si courte, sachant qu'il s'expose à un châtiment qui n’aura pas de fin, et tous les hommes, au contraire, pratiqueraient la vertu pour obtenir les biens que Dieu a promis et éviter les supplices. Vos lois, et les châtiments dont vous menacez les criminels, on les craint sans doute; mais on s’y dérobe en se cachant, et on fait le mal. Si l’on savait, si l’on était bien persuadé que non seulement les actions des hommes, mais leurs pensées même, sont connues de Dieu, on ne se trouverait en sûreté et

(1) Apol. I, $ 11, p. 26, 28.

« à l'abri des supplices qu’en vivant bien (1). » La doctrine chrétienne est äone le plus ferme soutien des lois, le plus puissant stimulant de la vertu, et le solide fondement de l’ordre et de la paix sociale. Les princes, en proscrivant les chrétiens, méconnaissent donc à la fois leur devoir et leur intérêt, et tendent à faire croire « qu'ils craignent qu’il n’arrive un moment où tous Îles « hommes seront vertueux, et où ils n'auront plus per- « soune à punir. Ce serait là la crainte de bourreaux, « et non de bons princes (2). »

Dira-t-on que les chrétiens sont de mauvais citoyens ? Ils se conduisent partout en sujets fidèles. [ls sont les premiers à payer les impôts et les tributs; leur maitre leur a appris à rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. « Nous adorons Dieu seul, mais nous vous « obéissons volantiers dans tout le reste, vous recon- « naissant pour empereurs et souverains, et priant Dieu « qu’il vous accorde, avec la toute-puissance, un esprit de « Justice et de sagesse (3). »

Ainsi, saint Justin circonscrivait les droits de l’autorité civile et revendiquait les droits de la conscience individuelle.

En défendant les chrétiens de l’accusation que les Juifs, les premiers, avaient si perfidement insinuée à Philippes, à Thessalonique et à Corinthe, il reconnaissait au gouvernement le droit de dé‘endre la société. Si les chrétiens sont des artisans de trouble et de désordre, s'ils attentent à la

(1) Apol. IL, $ 17, p. 44, 46.

(2) Ἑοίχατε δεδιέναι μὴ πάντες διχαιωπραγήσωσι χαὶ ὑμεῖς οὺς χολάσετε », > ὧν» ἐν ͵ 9 Nr x = 2 CCE ; ’ » ἔτι οὐχ ἕξετε: δημίων δ᾽ ἂν ta τὸ τοιοῦτο ἔργον, ἀλλ᾽ οὐχ ἀρχόντων ἀγαθῶν. (Apol. 1, $ 12, p. 30.)

(3) Apol. I, $ 12, p. 28, 50.

morale publique, s’ils refusent l’impôt, qu’on les punisse ; mais 5115 se conduisent en sujets fidèles et obéissants, soumettant tout à César, excepté leur conscience, pourquoi les poursuivrait-on ? L'autorité n’a pas prise sur la pensée, elle permet au philosophe de croire ce qui lui plait, d’enseigner même des doctrines mauvaises et perverses ; comment ne permettrait-elle pas aux chrétiens d’avoir de Dieu les opinions les plus pures et les plus sublimes, et de lui rendre le culte qui lui est dû ? Pourquoi, quand on laisse des philosophes enseigner librement qu’il n’y a pas de dieux, les poètes insulter les divinités en racontant leurs adultères et leurs incestes ; quand les cultes les plus divers, les plus impies et les plus extravagants fleurissent librement dans toutes les provinces de l’empire ; quand on peut adorer ici les arbres, là les fleuves, ailleurs des chats et des crododiles, et mille autres animaux privés de raison, pourquoi nous, chrétiens, sommesnous les seuls qui soyons placés hors la loi, et ne jouissions pas de la tolérance et de la liberté commune (1)?

Les chefs d’accusation des paiens se résument ainsi : les chrétiens sont des impies et des athées.

Non, répond saint Justin ; nous adorons un seul Dieu ; nous lui offrons des prières et des actions de grâce ; nous enseignons qu’il récompense les bons et punit les méchants; nous proposons à l’homme pour but suprême limitation de ses perfections infinies. Nous pensons qu'il nous admettra, après notre mort et notre résurrection, au partage de son immortalité bienheureuse.

Les chrétiens sont des débauchés et des vicieux.

Non, répond saint Justin, on n’a jamais pu produire

(1) Apol. 1, $ 24, p. 62, 64.

aueun témoignage, aucune preuve à ce sujet (1). Notre vie, nos habitudes, nos mœurs et les préceptes de notre loi déposent contre de pareilles inculpations.

Les chrétiens sont des ennemis de l’État.

César, répond saint Justin, n’a pas de sujets plus fidèles et plus obéissants. Notre morale et la sanction supérieure que nous enseignons encouragent au bien, détournent du vice et ἀπ crime, et font le bon citoyen en même temps que l’homme vertueux.

Est-ce donc que nous propageons l'erreur? Mais si notre doctrine est fausse et digne de risée, qu’on la méprise sans nous condamner comme des malfaiteurs.

Mais tant s’en faut. Notre doctrine, au contraire, est la vérité même. Elle repose sur des témoignages irrécusables contenus dans les livres des prophètes. C’est à que réside le solide fondement de la foi des chrétiens.

On voit qu’à diverses époques, bien longtemps avant l'événement, il a été prédit que le Christ viendrait sur la terre ; qu'il prendrait naissance dans le sein d’une vierge ; qu’il guérirait des malades; qu’il rappellerait des morts à la vie; qu’il serait haï, méconnu, mis en croix; qu'il mourrait, ressusciterait et monterait au ciel; qu’il enverrait par toute la terre des hommes pour prêcher sa doctrine ; qu'il serait appelé le fils de Dieu et que les paiens surtout croiraient en lui.

Saint Justin rapporte ces prophéties depuis Moïse jusqu’à Michée et s’efforce de montrer qu’elles ont toutes reçu leur accomplissement dans la personne de Jésus.

Cette argumentation, il faut le dire, était plutôt faite

(1) 4pol 1, 895, p. 62.

pour des Juifs ou pour des chrétiens chancelants que pour des païens. Ces derniers, en effet, à Rome surtout, connaissaient et lisaient peu, sans doute, les livres sacrés des Juifs, et ne croyaient pas du tout à l’inspiration divine de leurs auteurs. De plus, quand les Juifs eux-mêmes n’admettaient pas les explications que saint Justin donnait des prophétics tirées de leurs livres, et refusaient encore de se rendre à leur accomplissement prétendu ; quand un grand nombre d’entre eux conservaient encore après la destruction de la ville et du temple de Jérusalem Pespérance d’une résurrection glorieuse d'Israël et attendaient encore le Messie libérateur, quelle apparence que les païiens fussent touchés par de pareilles preuves? Athénagore, dans l’Apologie qu'il écrivait peu de temps anrès saint Justin, Invoquait aussi, il est vrai, l’autorité des livres sacrés des Juifs; mais c'était pour combattre l’imputation d’athéisme, et non pour démontrer la mission divine de Jésus-Christ. Qu’importait, du reste, que la doctrine des chrétiens fût vraie ou fausse? Autre chose est l’apologie, autre chose est la propagande. Saint Justin ne demandait qu’une chose : c’est que le christianisme eût le droit d'exister et pût jouir de la même liberté que les aatres sectes philosophiques ou religieuses. Or, comme l'État n’avait pas une certaine doctrine officielle qu’il imposât à tous; comme il laissait vivre en paix les cuites religieux et les systèmes philosophiques les plus divers, bien que la vérité ne püût se trouver que dans un seul, il était superflu de montrer que le christianisme était le vrai. La question de l’origine divine du christianisme n’était pas en jeu, et saint Justin pouvait dire du dogme chrétien en général ce qu'il disait du dogme de la résurrection des corps : 511 vous parait impossible et incroyable, c’est une

erreur comme il y ἃ tant : regardez-la comme telle, méprisez-la ; mais ne nous tuez pas parce que nous nous trompons. Il pouvait dire, et il disait : « Encore que Jésus, fils « de Dieu, ne fût qu'un homme comme les autres, 1} « serait digne par sa sagesse d’être appelé fils de Dieu (1). » Ce qu’il fallait établir, c’est que cette doctrine, vraie ou fausse, était innocente et ne pouvait provoquer la juste rigueur des lois. Sur ce point, saint Justin faisait la lumière aussi pleine que possible, en montrant que les chrétiens n'étaient coupables d'aucun des crimes dont le bruit public les accusait, et en demandant hautement des juges, pour punir ceux d’entre eux qui seraient reconnus coupables.

Quel fut l'effet produit par la première Apologie de saint Justin ?

Il ne paraît pas qu’elle ait eu une influence assez puissante pour changer la situation politique des chrétiens, et leur obtenir la tolérance et l'existence légale qu'ils réciamaient. |

Ces pièces arrivaient-elles sous les yeux des empereurs ? songaient-ils à les lire? Le sénat, auquel elles étaient adressées, en prenait-il connaissance, en faisait-il l’objet d’un examen, d’une discussion et d’une délibération publiques? Autant de questions auxquelles nous ne pouvons répondre avec certitude.

Rien ne serait plus facile si l’on pouvait admettre l’authenticité d’une constitution d’Antonin le Pieux aux peuples d'Asie, qu’on ἃ souvent considérée comme une sorte de réponse de l’empereur à l’éloquent apologiste, et

σοφίαν ἄξιος ὑιὸς θεοῦ λέγεσθαι. (Apol. 1, $ 22, p 58.)

une satisfaction solennelle accordée à ses justes réclamations. Voici cette constitution :

« L'empereur César, Titus, Ælius, Hadrianus, Antonin, Auguste, Pieux, souverain pontife, tribun du peuple pour la quinzième fois, consul pour la troisième fois à la communauté de l’Asie, salut (1).

« Je pensais que les dieux veilleraient à ce que ces sortes de gens ne demeurassent pas cachés. Car ce serait bien plus leur affaire que la vôtre, de punir, s’ils le pouvaient, ceux qui ne veulent pas les adorer. Vous criez après eux, vous taxez d'impiété la doctrine qu’ils professent, et alléguez contre eux d’autres griefs que nous ne pouvons prouver. Or, rien ne leur est plus avantageux que de paraître donner leur vie pour ce dont on les accuse. Ainsi, ils triomphent de vous en renonçant à la vie plutôt que de se soumettre à ce que vous exigez d’eux. Quant aux tremblements de terre passés ou présents, il ne vous sied guère de les rappeler, vous qui tombez dans le désespoir quand ils arrivent et qui vous comparez à ces hommes. Ils ont plus de confiance que vous en Dieu. En temps ordinaire, vous oubliez qu'il y a des dieux ; vous négligez leurs autels, et ne prenez nul souci du culte que vous devez à la divinité. De là vient que vous haïssez ceux qui l’honorent et les poursuivez jusqu’à la mort. Plusieurs gouverneurs de province ont déjà écrit à mon divin père au sujet de ces gens-là : il leur a répondu de ne pas les troubler, à moins qu’on ne les surprit agissant contre l’État. Beaucoup, aussi, m'ont consulté à leur sujet, et je leur ai répondu dans le même sens que mon père.

(1) Dans Eusèbe, cette lettre est attribuée à Marc-Aurèle. — Hist.

eccl., IN, 15.

« Si donc l’on accuse quelqu'un d’entre eux en qualité « de chrétien, que l’accusé soit renvoyé, quand même il « serait prouvé qu'il est effectivement chrétien, et que le « délateur soit jugé et puni (1). »

I n’y ἃ ici nulle équivoque : l’empereur prend nettement le parti des chrétiens, oppose leur piété à la tiédeur et à l'indifférence des populations païennes, et défend de les inquiéter tant qu’ils ne seront pas convaincus d’agir contre les lois.

Saint Justin n’en demandait pas davantage. Mais il y ἃ quelque raison de croire que ce rescrit est supposé, ou tout au moins que le texte en a été très-gravement altéré.

Que l’empereur Antonin, comme ses prédécesseurs Adrien et Trajan, ait eu occasion de répondre à des lettres consultatives au sujet des chrétiens, cela est possible et même probable. Eusèbe, qui cite le texte du rescrit dont nous parlons, le dit expressément, et Méliton de Sardes, contemporain d’Antonin, confirme ce témoignage.

« Tes pères, dit ce dernier en s’adressant à Marc-Au- « rèle, ont, par plusieurs décrets, sévi contre ceux qui « osaient nous inquiéter. Adrien, ton aïeul, ἃ écrit à « plusieurs gouverneurs à ce sujet, et particulièrement à « Fundanus, proconsul d'Asie ; et ton père, élevé au faite « du pouvoir, a donné à ce sujet des édits à toutes les villes en général, et particulièrement à celles de Larisse, « de Thessalonique et d'Athènes (2). »

Que l’empereur Antonin, dont la bonté et la douceur sont proverbiales, et qui tenait à honneur de ne répandre

(1) Nous avons traduit ce morceau sur le texte donné par M. Théod. Otto à la suite de la Ile Apol., 1.1, part. 1, p. 206. (2) EUSÈBE, Hisl. ecclés., 1V, 26.

le sang d'aucun de ses sujets, ait à l'égard des chrétiens suivi la voie de clémence et d’humanité où ses prédécesétaient entrés avant lui, qu’il ait conseillé d’épargner leur vie, de s'abstenir de les rechercher, de fermer l'oreille aux clameurs de la foule et aux délations, cela est trèsvraisemblable. Nous concevons mal que des édits sanguinaires aient pu partir de la main d’Antonin, tandis qu’il est tout à fait naturel qu’il ait modéré les excès de zèle des gouverneurs de provinces, réprimé les aveugles fureurs d’une populace ignorante, interdit les condamnations sommaires et les exécutions illégales, et rappelé tout le monde, peuple et magistrats, à la piété envers les dieux et à l'humanité envers les hommes. Mais il y a loin de là à un acte officiel par lequel il eût accordé au christianisme droit de cité dans l’empire.

Il y a bien d’autres difficultés à recevoir ce rescrit dans la forme où nous le possédons.

En premier lieu, c’est une question de savoir s’il émane d’Antonin le Pieux ou de Marc-Aurèle. Eusèbe l’attribue expressément à Marc-Aurèle, bien qu'il lui donne place au milieu des événements du règne d’Antonin (1). Méliton de Sardes rapporte au règne d’Antonin divers rescrits favorables aux chrétiens, adressés à des villes d'Asie, mais d’une manière générale.

En second lieu, Tertullien ne fait nulle mention de cette pièce dans le chapitre V de son apologétique, où 1l note ce que les empereurs ont fait de plus considérable en faveur des chrétiens. Aurait-il passé sous silence un acte de protection aussi éclatant, revêtu d’un caractère officiel ? Il est vrai qu’il ne parle pas non plus du rescrit d’Adrien

(1) EUSÈRE, Hist. eccles., 1V, 12.

à Minucius Fundanus, dont il est malaisé cependant de contester l’authenticité.

Si l’on admet que l’empereur Antonin permit implicitement aux chrétiens le libre exercice de leur culte, en défendant sous des peines sévères qu'on les inquiétât, comment s'expliquer les violences que les chrétiens eurent à souffrir en Italie et à Rome? Comprend-on que lédit de tolérance d’Antonin ne s’appliquât qu’aux chrétiens de l'Asie mineure, et fût un privilége conféré à quelques cités seulement? Comprend-on qu’Antonin eût permis de faire profession de christianisme à Éphèse et l’eût interdit à Rome? Les premières lignes de la seconde Apologie de saint Justin mentionnent en effet des actes de rigueur à l'égard des carétiens. Dira-t-on que la seconde Apologie ne parut que sous Marc-Aurèle, et que les faits de violence qui y sont mentionnés n’appartiennent pas au règne d’Antonin? Mais d’abord il est incontestable que les condamnations prononcées par le préfet de Rome, Urbicus, et relatées par saint Justin dans sa seconde Apologie, sont des faits qui appartiennent au règne d’Antonin le Pieux; et de plus, comment supposer que l’édit d’Antonin, promulgué et appliqué pendant les dernières années de son règne, ait été si tôt mis en oubli, et que Marc-Aurèle, qui continua les traditions de douceur et d'humanité de son prédécesseur, n’ait rien eu de plus à cœur, une fois sur le trône, que de äéchirer cet édit et d’en violer les prescriplions ?

Pour affirmer l’authenticité de cet édit, tel encore une fois qu'il est venu jusqu'à nous, il faut entasser hypothèses sur hypothèses.

Le plus sérieux argument, du reste, qu’on puisse produire pour prouver que ce rescrit est apocryphe, c’est le

texte même. I n’est pas besoin 4616 lire bien attentivement pour être convaincu qu’il est sorti d’une plume chrétienne.

En effet, quand on admettrait qu’Antonin, peu soucieux de suivre les traditions de prédécesseurs vénérés, eût ordonné de laisser les chrétiens vivre et professer librement leur religion; que cet ordre eût été envoyé aux seules cités de l’Asie mineure ; qu’il n’eût été en vigueur que pendant quelques années seulement ; qu’à la fin du règne d’Antonin lui-même, et au commencement du règne de Marc-Aurèle. il eût été non seulement violé, mais si profondément oublié, qu'aucun apologiste, ni saint Justin lui-même dans sa seconde Apologie, ni Méliton, à ce qu’il semble, ni Athénagore, ni plus tard Tertullien et Minucius Félix, n’eussent songé à s’en faire une arme, comme il était naturel, et à le rappeler à la mémoire des perséculeurs ; concevrait-on qu'un empereur paien, plus d’un siècle et demi avant Constantin, eût fait dans un acte public l'éloge de la piété des chrétiens et les eût offerts comme modèle à ses sujets? Aussi le ton de ce rescrit excite chez Tillemont une défiance qu'il ne prend guère la peine de dissimuler (1). Avant Tillemont, Dodwell, sans nier décidément l'authenticité de cette pièce, déclare très-nettement qu’elle lui est suspecte, et qu'elle est conçue dans l'esprit d’un chrétien, et ne parait pas venir d’un empereur païen (2).

Il nous semble qu’on peut exprimer un peu plus qu’un soupçon, et affirmer en toute assurance que le texte au moins de cette constitution est apocryphe.

(4) TILLEMONT, Mém. pour servir à l’hist. ecclés., t. I, p. 651 et suiv.

(2) DopweLL, De paucilate Martyr., ch. 54.

La seconde Apologie de saint Justin parut peu de temps avant la mort du saint martyr. Eusèbe le fait entendre assez clairement, et les mots déjà cités de saint Justin dans cette Apologie : « Et moi aussi, j'attends la mort de « ceux qui prennent le nom de philosophes, et surtout de « ce vain Crescent.. » sont dans la bouche du philosophe chrétien plus qu’un pressentiment.

Avant d’entrer dans l’analyse de cette seconde Apologie, il convient de résoudre deux questions : la première de,savoir à qui elle fut adressée, la seconde à quelle époque elle fut écrite.

Le tütre qu'elle porte, et qui n’est peut-être pas de la main de saint Justin : Seconde Apologie pour les chréliens au Sénat de Rome, ne fournit aucune lumière sur l’une ou l’autre de ces deux questions.

Le témoignage d’Eusèbe est plus clair et plus précis. Dans le chapitre XVII du quatrième livre de son Histoire ecclésiastique, où il énumère les divers écrits de saint Justin, il dit: « Nous avons de lui un livre adressé à An- « tonin, surnommé le Pieux, à ses enfants et au sénat, « qui contient la défense de notre religion et de notre « doctrine ; et un second qui contient une seconde Apo- « logie de notre foi, offert au successeur et au parent de « cet empereur que nous venons de nommer, à Antonin « Verus. »

Rien n’est plus formel, et ce passage d’Eusèbe, pour le dire en passant, répond très-expressément aux doutes de ceux qui ne veuient voir dans la seconde Apologie qu’une sorte d’épilogue ou d’appendice de la première, et non un ouvrage séparé, composé à une autre époque et dans d’autres circonstances (1).

(4) Voir aussi sur ce point particulier un autre texte tout aussi précis

Si done il faut en croire Eusèbe, la seconde Apologie de saint Justin fut adressée à Marc-Aurèle, et c’est l’opinion que la majorité des critiques a adoptée. Mais si on lit de près cette seconde Apologie, on rencontrera dans les expressions mêmes de saint Justin des raisons très-fortes de négliger le témoignage d’Eusèbe, et on se trouvera amené à croire qu'il adressa la seconde Apologie, comme la première, à Antonin le Pieux.

Voici les deux passages auxquels nous voulons faire allusion; l’un se trouve presque au début de l'ouvrage, l'autre aux dernières lignes.

« Le préfet Urbicus ayant ordonné de mettre à mort le « chrétien Ptolémée, un certain Lucius, qui lui aussi « était chrétien, ému d’une sentence si contraire à [ἃ « raison, parla en ces termes à Urbicus: Pourquoi donc « prononces-tu la condamnation d’un homme qui n’est « aceusé ni d’adultère, ni de viol, qui n’est convaincu ni « d’homicide, ni de vol, ni de brigandage, ni d’aucune « espèce de crime, mais qui fait seulement profession de « christianisme? Tes jugements, Urbicus, ne saurœent « étre avoués par le pieux empereur, par le philosophe « fils de César, et par le sacré sénat (1).

Quoi qu’en dise la note de M. Otto (2), on ne peut, à notre avis, admettre que par ces paroles : le pieux empereur et le philosophe fils de César, saint Justin désigne Marc-Aurèle et Lucius-Verus. L’expression Ευσεεῖ aro-

d'Eusèbe au commencement du chapitre 15 du livre 1v de son Histoire ecclésiastique.

(1) Οὐ πρέποντα Εὐσεδεῖ αὐτοχράτορι οὐδὲ φιλοσόφῳ Καίσαρος παιδὶ οὐδὲ τῇ ἱερᾷ Συγχλήτῳ χρίνεις, ὦ Οὔρδιχε. (Apol. IL, $ 2, p. 172.)

(2) « Designat his verbis Marcum Aurthium et Lucium Verum. » (Note de M. OrTo, édit. de S. Just., p. 175.)

χράτορι ne Convient qu'à Antonin, père adoptif de Marc- Aurèle, et de même l'expression φιλοσόφῳ Καίσαρος παιδί Ne ne peut s'appliquer qu’à Marc-Aurèle. Jamais l’épithète de pieux n’a été jointe au nom de Marc-Aurèle de son vivant. On ne la trouve sur aucun monument, tandis qu’elle était employée comme le nom propre du successeur d’Adrien; et de même l’épithète de philosophe est ordinairement accolée au nom de Marc-Aurèle, et convient fort mal au débauché Lucius Verus.

Mais de ce passage on ne peut inférer rien de plus, à ce qu'il semble, si ce n’est que les événements auxquels saint Justin fait allusion, à savoir les condamnations prononcées par le préfet Urbicus, ont eu lieu sous le règne d’Antonin le Pieux, dont Urbicus était le préfet à Rome. Il n’en résulte pas nécessairement que cette se- . Conde Apologie, où saint Justin les rappelle, ait été écrite sous le même règne. Il est vrai; cependant, il convient de remarquer que saint Justin mentionne ces événements comme s'étant passés depuis peu. Τὰ χθὲς καὶ πρώην ἐν τῇ πόλει ὑμῶν γενόμενα (1). « Ce qui ἃ eu lieu dans votre ville mot à mot her et avant-hier. » Sans prendre ces deux expressions à la lettre, on est bien obligé d’admettre qu’il s’agit de faits très-récents, et, on peut dire, tout à fait contemporains.

Le second texte de saint Justin confirme l'induction qu’on peut tirer du premier.

« Puissiez-vous, dit saint Justin en terminant sa se- « conde Apologie, puissiez-vous porter un jugement digne « de votre piété et de votre philosophie (2). »

(1) Ce sont les premiers mots de la Ile Apologie de saint Justin. (2) Εἴη οὖν χαὶ ὑμᾶς ἀξίως εὐσεδείας χαὶ φιλοσοφίας τὰ δίχαια ὑπὲρ ἑαυτῶν χρῖναι. (Apol. 11, ὃ 15, p. 204.)

Dira-t-on que saint Justin s’adresse ici au sénat, dont il invoque les sentiments pieux et la sagesse? Mais les expressions dont il se sert sont trop spéciales, à ce qu’il semble, et conviennent bien mieux au deux Antonins, dont elles marquent le caractère historique. Or, ces deux princes, dont saint Justin invoque la piété et la philosophie, ne peuvent être qu'Antonin le Pieux et Antonin le Philosophe. Le titre de Pius donné à Marc-Aurèle vivant, nous l'avons dit déjà, serait une exception unique.

De plus, c’est sous le règne d’Antonin le Pieux que se passèrent les faits à l’occasion desquels saint Justin écrivit sa seconde Apologie, à savoir les condamnations prononcées par le préfet de Rome Urbicus, contre des chrétiens.

Qu'est-ce, en effet, que cet Urbicus, et à quelle époque faut-il placer sa préfecture ?

On a trouvé, il y ἃ peu d’années, à trois ou quatre kilomètres de Tidda, sur le versant de l’Oued-Smendon, à peu de distance de Constantine, le tombeau de la famille de Lollius Urbicus, ce qui peut faire supposer que si cette famille n’était pas originaire d'Afrique, elle y était du moins fixée. Le monument, construit en quadrilatères réguliers, porte gravée sur ses quatre faces l'inscription suivante, quatre fois répétée :

M. LOLLIO. SENECIONI. PATRI.

GRANIAE. HONORATAE. MATRI.

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