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CHAPITRE PREWIER

Wie de saint Justin,

Le christianisme attire à soi ceux que la philosophie avait {oujours dédaignés, et les retient par son autorité et le caractère simple, pratique et familier de ses enseignements. — Ilest pour les esprits cultivés, tourmentés du besoin de croire, en ces jours de trouble et d'incrédulité universelle, un asile où ils se réfugient et trouvent le repos. — Lieu, date de la naissance et race de saint Justin. — Histoire de son passage dans les écoles philosophiques et de sa conversion au christianisme. — Longue citation d'un passage du dialogue de saint Justin avec le Juif Triphon. — Caractère critique et négatif de ce passage. — Causes et caractère de la conversion de saint Justin. — Incertitude sur l'époque précise de cet événement, et en général pauvreté des renseignements qu'on possède sur les détails de la vie de saint Justin. — Son séjour à Rome. — I] adresse à Antonin le Pieux sa première Apologie pour les chrétiens. — Son voyage en Asie et son séjour à Éphèse. — Son retour à Rome. — Ses discussions avec le philosophe cynique Crescent. — Deuxième Apologie adressée à Antonin le Pieux. — Martyre de sain! Justin ordonné par Junius Rusticus, préfet de Rome. — Actes du martyre de saint Justin. — Détermination de la date du martyre de saint Justin.

Avec Sénèque et les stoïciens Musonius et Epictète, la philosophie avait pris un caractère tout pratique. Elle répudiait les discussions oiseuses et les arguties sophistiques, et s’essayait au rôle d’institutrice de la vie et de gardienne des mœurs (1). Rendre les hommes meilleurs, faire descendre la sagesse dans les actions, régénérer les

(1) « Hæc (philosophia) docet colere divina, humana diligere, et penes Deos imperium esse, inter homines consortium, » ({SÉN., ad

âmes, purifier les passions et former des hommes nouveaux, tel était le problème qu'elle avait posé encore plus que résolu. C’est le même problème que le christianisme prétendait résoudre, et il est incontestable qu'en dépit des obstacles qu’il avait rencontrés de toutes parts dès son berceau et des luttes qu’il lui avait fallu soutenir partout où 1] s’était établi, c'était parmi les seuls chrétiens qu’on pouvait généralement trouver l’image d’une vie simple, de mœurs pures et de vertus @ès longtemps oubliées.

Le Christ ne s’était pas donné pour un chef d’école ; il ne s'était pas adressé aux intelligences cultivées. Il avait attiré le peuple autour de lui. Sa doctrine ne s'était pas présentée comme une doctrine philosophique, comme un système rationnel fortement lié dans toutes ses parties, et embrassant dans de savantes explications Dieu, la nature et l’homme. Sans avoir repoussé la discussion, ce n’est pas par elle que la doctrine nouvelle s'était introduite dans les esprits. Elle n’exigeait pas pour s’établir l’appareil compliqué au’exigent les théories métaphysiques ordmaires. Elle s’offrait comme une œuvre diviue ; elle touchait plus le cœur que la raison ; elle était accessible à la foule par le caractère pratique et familier de ses enseignements, dont l’amour de Dieu et l’amour du prochain étaient en quelque

Lucil., 90.) Adorer Dieu et aimer son prochain, n'est-ce pas l’abrégé de toute la morale ?

Sénèque s'élève très-fréquemment contre les disputes oiseuses et les faiseurs de syllogismes: « Quid mihi lusoria ἰδία proponis? Non est jocandi locus : ad miseros advocatus es. » (Ep. à Lucil., 49, 117.)

« Non delectent verba nostra sed prosint..….. aliæ artes ad ingenium totæ pertinent : hic animi negotium agitur. Non quærit æger medicum eloquentem sed sanantem.…. Quid aures meas scalpis? Quid oblectas ? Aliud agitur... Non est beatus qui scit ista sed qui facit. (SÉNEQ., ad Lucil., ep. 75.) à

CH. Ier, — VIE DE 5. JUSTIN. 8 sorte le résumé sublime ; elle captivait enfin les âmes de tous ceux qui souffraient en leur enseignant la résignation dans le présent, et en leur promettant pour l'avenir de solides récompenses et de magnifiques compensations. « Ces malheureux, dit Lucien, en parlant des chréuens, « se figurent qu'ils sont immortels et qu’ils vivront éter- « nellement (1). »

La plupart des païens qui, dans le commencement, embrassèrent la doctrine du Christ, sortaient des derniers rangs de la société, étaient sans lettres et n’avaient ni le temps de pénétrer les profondeurs de l’enseignement de saint Paul et de saint Jean, ni la force d’esprit nécessaire pour comprendre la théologie que recélaient leurs prédications. Ils ne venaient pas avec une raison orgueilleuse et éprise d'elle-même, mais avee un cœur humble, et se contentaient de croire sans demander les raisons des choses (2). Les païens se moquaient de eette foule d’ignoran(s, de femmes, d'enfants, de vieillards, d'esclaves, proie ordinaire des charlatans, dont les chrétiens faisaient leur facile conquête. Mais, quelquefois, le nouveau converti était un philosophe échappé des écoles qui avait pàli sur les livres, visité toutes les sectes et fait, pour ainsi dire, le tour des systèmes sans avoir pu trouver nulle part de quoi satisfaire le besoin de croire qui le tourmentait. Lucien, dans un de ses dialogues où il verse la raillerie sur les croyances religieuses et les opinions philosophiques de son temps, nous fait très-bien connaitre les démarches et les tâtonnements d’une âme qui cherche moins la vérité peut-être, que la paix, et qui ne peut trou-

(1) LUCIEN, Sur la mort de Pérégrinus, t. 11, p. 387, traduit par M. TALBOT.

(2) ORIGÈNE, Contra celsum, 1, 9.

ver nulle part, ni dans la religion, ni dans la philosophie paiennes, de quoi fixer ses incertitudes.

« Encore enfant, lorsque je lisais dans Homère et dans Hésiode le récit des guerres et des séditions, non.seulement des héros, mais des dieux eux-mêmes, avec leurs adultères, leurs viols, leurs enlèvements, leurs procès, leurs expulsions de pères, leurs mariages entre frères et sœurs, je m'imaginais que tout cela était fort beau, et j'en étais agréablement chatouillé. Mais lorsque, entrant dans l’âge viril, je vis les lois ordonner le contraire des poètes, défendre l’adultère, les séditions, le rapt, je me trouvai dans un grand embarras, ne sachant plus comment me gouverner. Je ne pouvais croire ni que les dieux eussent été adultères et factieux s’ils ne l’eussent trouvé honnête, ni que les législateurs eussent ordonné le contraire, s’ils ne l’eussent trouvé utile. Dans mon incertitude, je fus d’avis de m'adresser aux gens qu'on appelle philosophes, et de me mettre entre leurs mains, en les priant de faire de moi ce qu’ils voudraient et de m'indiquer une route simple et sûre pour marcher dans la vie. Ainsi décidé, je vins à eux, sans me douter que j’al'ais, comme or dit, me jeter dans le feu pour éviter la fumée. En effet, plus je les connus, plus je trouvai chez eux d’ignorance et de doute; si bien qu’ils me convainquirent que la vie d’or est vraiment la vie de ceux qui ne savent rien. L’un, par exemple, ordonnait de se livrer tout entier au plaisir, de le rechercher en tout et de toute manière, comme étant le souverain bien. L'autre, au contraire, voulait qu'on travaillàt sans relâche, supportant la fatigue, asservissant le Corps, toujours malpropre, désagréable à tous, toujours l’insulte à la bouche, et il ne faisait

CH. Ier. — VIE DE S. JUSTIN. 5 « que rhapsoder les vers si connus dans lesquels Hésiode « parle de la vertu, de la sueur et du sommet à gravir. « Celui-ci recommandait de mépriser les richesses et d’en « regarder la possession comme indifférente ; celui-là, de « son côté, affirmait que les richesses elles-mêmes peuvent « être regardées comme un bien. Que dirai-je de leurs '« opinions sur le monde? Quand je les entendais parler « tout le long du jour d’idées, d’incorporéités, d’atômes, « de wide, et d’autres mots de cette espèce, J'en avais des « nausées. Mais le comble de l’absurdité, c’est que cha- « un d’eux déclarait ses raisons triomphantes, de sorte « qu'il n’était pas possible de contredire, ni celui qui pré- « tendait qu’une chose était chaude, ni celui qui soute- « nait qu’elle était froide... Il m’arrivait donc ce qui « arrive à ceux qui s’endorment, tantôt 16 baissais la tête « en avant, tantôt je la la'ssais aller en arrière (1). »

Que faire et où se prendre au milieu de ce chaos d’opinions contraires? Avoir recours, comme le Ménippe de Lucien, aux mages de Babylone; invoquer le charlatanisme des faiseurs d’évocations et d’enchantements, et, par désespoir de la raison, se jeter dans les superstitions les plus puériles Ὁ Comment espérer arriver par ce moyen à cette bienheureuse cité de la vérité et de la vertu, où règnent le bonheur et la paix (2)? Faut-il, par défiance des

EN

(4) LuCtEN, Ménippe, ou De la Nécromancie, 1. 1, p. 169, 170.

(2) « Je compare, dit Lncien, la vertu à une ville dont les citoyens jouissent d’un bonheur parfait. Parvenus au faite de la sagesse, courageux sans exception, justes, tempérants, peu s’en faut qu'ils ne soient des dieux. Tout ce qui se rencontre parmi nous, vols, violences, cupidité, sont bannis, dit-on, de cette ville fortunée. Les citoyens y vivent dans la paix et dans la concorde; et c’est tout naturel : car ce qui, dans les autres villes, excite les séditions et les rivalités, ce qui porte les

philosophes et des magiciens, et faute de pouvoir essayer toutes les routes par lesquelles ils prétendent y mener leurs disciples, s’arrêter, se fixer dans le doute, y jeter l'ancre, et vivre de la vie commune, sans se soucier de

la philosophie ni des philosophes, et sans s’amuser à parcourir à leur suite les labyrinthes où se perdent les esprits nourris d’ambitieuses chimères Ὁ Mais l'indifférence n’est pas possible à toutes les âmes, et le doute entraine après lui bien des angoisses. Il-faut chercher encore. C’est alors que le christianisme se présentait à la raison humaine, fatiguée de vaines démarches et à demi désabusée d’ellemême, et plus d’un esprit s’y reposait comme dans un port assuré !

C’est là l’histoire de la conversion de saint Justin.

Saint Justin, philosophe et martyr, naquit à Flavia

hommes à se tendre des piéges les uns aux autres, tout cela en ἃ disparu. On n’y voit ni or, ni plaisirs, ni vaine gloire qui puissent soulever des dissensions. . . . ὁ

« Tous les habitants de cette ville en sont étrangers, venus d’autres pays. Personne n’y a pris naissance : ce ne sont que barbares, esclaves, gens contrefaits, petits, pauvres; en un mot, est citoyen qui veut. C’est une loi chez eux d'inscrire tout le monde, sans avoir égard à la fortune, à l’habit, à la taille, à la beauté, à la naissance, à la uoblesse des aïeux; ils n’en tiennent aucun compte. Il suffit à n’importe qui, pour devenir citoyen, d'avoir de l'intelligence, le désir du bien, l’assiduité au travail, le mépris des plaisirs, une âme qui re cède ni ne faiblisse devant les nombreuses difficultés qu’on rencontre sur le chemin. Si l’on prouve qu’on ἃ ces qualités, et si l’on ἃ parcouru toule la route qui mène à la ville, on est citoyen de droit, qui que on soit du reste, et placé au même rang que les autres. Ainsi, les mots : inférieur, supérieur, noble, roturier, esclave, homme libre, ne sont ricn de nom ou de fait dans cette cité. » (LUCIEN, Hermolinus, t, 1, p. 500-502.) Que de traits, dans ce passage, conviendraient à la cité chrétienne !

CIE. Ier, — VIE DE 5. JUSTIN. 1 Néapolis (ancienne Sichem, aujourd’hui Naplouse), en Samarie, dans les dernières années du Ier siècle ou dans les premières années du Ile. La critique varie sur ce point. Les uns ont adopté l’année 89, d’autres l’année 105. Il parait fort malaisé de marquer une date précise. Le témoignage d’Épiphane est fort incertain (1), et celui d’Eusèbe (2) ne parait ni assez clair ni assez décisif pour trancher la question. « En ce temps, dit-il (en 159), « florissait saint Justin qui, sous l’habit de philosophe, « préchait le Verbe de Dieu et défendait la vérité de notre . © foi, tant par ses écrits que par ses paroles. » Ce passage parait indiquer qu’à l’époque dont parle Eusèbe, saint Justin était dans la pleine maturité de son âge. Il n’y ἃ pulle dificulté à cela si on le fait naître en 105 avec Lenain de Tillemont et dom Rémi Ceillier ; mais si on recule la date de sa naissance jusqu’en 89, comme l'ont fait Fabricius, Bollandus et tant d’autres, jusqu’à M. Théod. Otto (3), on ne s’explique guère les expressions d’Eusèbe, qui placerait à soixante-dix ans la période florissante ct muhitante de la vie de saint Justin. De plus, si l’on met l'année de son martyre dans les premières années du règne de Mare-Aurèle, en 165 ou 167, il se trouvera qu’il fut décapité à l’âge de 74 ou 78 ans. Les Actes de son

(1) ἔριρη., Heær., 46, 1.

(2) Eusèse, Hist., IV, 11.

(3) De Justini Martyris scriplis el doctrina commentalio, par M. Jean-Ch.-Théod. OrTro, à léna, 1841, in-80. — M. Otto, en adoptant l’année 89, ou à peu près, remarque que le choix de cette date repose sur un passage d’Épiphane plein de fautes et presque inextricable. « Ita quidem mullis videtur rectè conjecisse e loco Epipn., Her., 46, 1, nævis non carente et ferè insanabili Grabius Spic. S. 8. P., sect. 11, p. 147. » (P. 1, not. 5.)

martyre et les écrivains qui l’ont rapporté auraient probablement fait mention de cette circonstance. Ce sont là des raisons toutes négatives dont nous ne nous exagérons pas la portée; cependant, s’il fallait prendre parti, nous inclinerions plutôt à faire naître Justin dans les dix premières années du Île siècle.

Saint Justin nous apprend que son père s'appelait Priscus et son grand-père Bacchjus (1). Sa famille était, suivant toute apparence, d’origine grecque; peut-être faisait-elle partie d’une colonie envoyée par Vespasien à Néapolis. En tous cas, saint Justin, en disant, comme il le fait plusieurs fois, qu’il appartient à la nation et à la race des Samaritains (2), n’entend pas évidemment marquer par là une communion quelconque avec les mœurs, les croyances et ies traditions judaïques ou samaritaines. [l désigne simplement le pays où il ἃ pris naissance. En effet, il déclare nettement dans plusieurs passages de ses écrits, qu'avant sa conversion il suivait le culte des idoles (3). Que si on objecte qu’un Juif seul pouvait être aussi profondément versé dans la connaissance des livres de Moïse et des prophètes, on pourra répondre aisément qu'avant que le canon du Nouveau-Testament füt déterminé, les livres sacrés des Juifs étaient, avec la tradition orale par laquelle se transmettait l’enseignement du Christ et des apôtres, la source vive où la foi chrétienne s’alimentait et se forti-

(1) S. Jusr., Apolog. 1, t. I, p. 1, $ 2, éd. Otto, Iéna, 1847.

(2) Οὐδὲ γὰρ ἀπὸ τοῦ γένους τοῦ ἐμοὺ, λέγω δὲ τῶν Σαμαρέων..." (Dialogue avec le Juif Tryphon, t. 1, pars Lt, p. 406.)

(3) Ἐμοὶ ἀπεριμήτῳ.... (Ibid, p. 92.)

Ἡμᾶς ἐξ ἐθνῶν.... (Ap. 1, $ 55, p. 124.)

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fiat, et l'arsenal où les néophytes les plus ardents allaient chercher leurs armes pour la polémique et la propagande. Au reste, il n’y ἃ pas d’objections qui tiennent contre les déclarations formelles et répétées de saint Justin.

On possède fort peu de détails sur la vie de saint Justin, et on ignore absolument où elle se passa jusqu’à sa conversion. Demeura-t-il jusque là cantonné dans son pays natal? Le désir de s’instruire le conduisit-il en Grèce, en Asie et en Égypte? La ville de Néapolis ne parait pas avoir été un foyer bien actif de culture intellectuelle, et un esprit quelque peu curieux devait s’y trouver fort à l’étroit. Il n’est pas probable que saint Justin put rencontrer dans sa patrie tous ces représentants de la philosophie dont il entendit tour à tour les leçons. L'auteur de la Cohortatio ad Gentiles nous dit qu'il ἃ été à Alexandrie et qu’il a vu près de cette ville les restes encore debout des soixante-dix cellules où les soixante-dix vieillards appelés par le roi d'Égypte s’enfermèrent pour traduire les livres de l’Ancien-Testament (1). Mais rien n’est moins sérieux que cette histoire, et il est plus que douteux que saint Justin soit l’auteur du traité où elle est racontée. Ce que nous savons certainement, c’est que saint Justin s’appliqua longtemps à la philosophie et ne se donna à la religion nouvelle qu'après avoir traversé plusieurs écoles et goûté longuement à la science profane. Lui-même, au commencement de son dialogue avec Tryphon, nous raconte l’histoire de son passage dans les écoles de philosophie et de son initiation au christianisme :

« Persuadé que la philosophie est, de tous les biens, le plus

(1) Cohorlaltio ad Gentiles, 13.

précieux, qu’elle rend chers à Dieu et vraiment saints ceux qui s’y appliquent, je me mis au commencement entre les mains d’un stoïcien, et demeurai quelque temps avec lui. Mais comme je n’apprenais rien sur Dieu, car il ne savait rien sur ce sujet, et ne pensait pas que celte science même fût nécessaire, je le quiltai et m’adressai à un autre qu’on appelait péripatéticien, homme qui avait une haute idée de sa pénétration. Après #’avoir reçu pendant quelques jours, celui-ci me demanda de fixer son salaire, afin que notre commerce fût profitable à tous deux. Je le laissai pour cette raison, estimant qu’il n’était pas du tout philosophe. Cependant, comme mon âme brûlait toujours du désir d'apprendre ce qui est l'objet propre et capital de la philosophie, j’allai trouver un fameux pythagoricien, personnage très-enflé de sa sagesse. Je m’entretins avec lui et lui demandaï qu’il voulüt bien me donner des leçons et me recevoir au nombre de ses disciples. — « Eh quoi! dit-il, tu as sans doute étudié la musique, l'astronomie et la géométrie ? Tu ne penses pas, assurément, arriver à la contemplation du beau et du bon en soi, qui est essentielle à la vie bienheureuse, sans avoir d’abord approfondi ces sciences, qui servent à détacher l’âme des choses sensibles et la préparent à l'intuition du monde intelligible. » Il s’étendit assez longuement sur ce point, et comme je lui avouai que j'ignorais ces sciences, il me ferma sa porte. Je ne souffrais pas médiocrement de me voir ainsi trompé dans mes espérances, d'autant plus que je lui croyais quelque savoir. Mais quand je songeais au temps qu'il me faudrait passer à ces études, je ne pouvais me résoudre à me laisser ajourner ainsi indéfiniment,

« Dans cet embarras, je me décidai à essayer des platoniciens, car ils avaient alors une grande vogue. Je me donnai donc à un savant renommé parmi les plateniciens, qui était arrivé depuis peu dans notre ville. Je faisais des progrès auprès de lui, et chaque jour je sentais que je gagnais infiniment dans sa société. La connaissance des choses incorporelles me transportait, et la contemplation des idées donnait des ailes à ma pensée. En peu

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de temps je crus déjà être devenu un sage, et, dans ma simplicité, j'espérais arriver promplement à voir Dieu, car c'est là la fin de la philosophie platonicienne.

€ Un jour donc, voulant me reposer l'esprit loin du regard des hommes, je me rendis sur le bord de la mer. J’approchai de ce lieu où je voulais m'entretenir avec moi-même; un vieillard d’un aspect vénérable, dont la figure respirait la douceur et la dignité, me suivait à peu de distance. Je m’arrêtai, et me retournant,-je le regardai fixement, Et lui :

« — Tu me connais? dit-il.

« — Nullement.

« — Pourquoi donc me regardes-tu de la sorte ?

« — Je m'étonne, repris-je, de voir que lu as suivi le même

chemin que moi, car je ne m'attendais pas à rencontrer quelqu’un ici.

« — Je suis inquiet, me dit-il, du sort de plusieurs de mes arais qui sont partis en voyage; je venais voir si je n’en trouverais pas quelques-uns par ici. Mais toi, que fais-la en ce lieu ?

« — Je me plais à ces promenades solitaires, pendant fesquelles je puis sans obstacle m'abandonner à la méditation. Aueun lieu n'est plus favorable au recueillement.

« — Tu t’attaches aux paroles plus qu'aux œuvres et à la vérité (4), dit-il, et tu aspires moins à l’action qu’à la sophistique.

« — Mais, que peut-on faire de mieux, répondis-je, que de montrer que la raison régit toutes choses (2) ; et du hautde cette raison, où on s’est attaché, de considérer les erreurs et les occu-

(1) Le mot φιλολόγος, opposé par l'interlocuteur de Justin aux mots φιλεργός et φιλαλήθης, ἃ deux sens. IL signifie ami de la raison et ami des paroles. Justin le prend dans le premier sens, le vieillard das le second, et comme synonyme de σοφιςτής.

x ss’ r (2) Τὸν λογον ἡγεμονεύοντα πάντων.

pations des hommes (1) et combien toute leur conduite est insensée et déplaît à Dieu ? Sans la philosophie et la droite raison, personne ne saurait êlre sensé. Aussi, la philosophie est-elle l'affaire de tout homme, la plus importante et la plus excellente affaire. Les autres choses viennent en seconde et en troisième ligne ; liées à la philosophie, elles ont quelque prix et méritent qu’on les recherche; isolées, séparées d’elle, elles sont à charge à ceux qui les possèdent, et indignes d’hommes libres.

« — La philosophie, dit-il, produit donc la béatitude ?

« — Sans doute, el seule.

« — Dis-moi donc, si tu peux le faire, ce que c’est que la philosophie, et quelle est cette béalitude qu’elle apporte ?

« — La philosophie, dis-je, est la science de l’être et la connaissance du vrai. La béatitude est le fruit de cette science et de celte sagesse.

« — Qu’appelles-tu l'être (2) ? dit-il.

« — Ce qui est le même et toujours identique à soi et cause de l’existence de toutes les autres choses. C’est 1à sans doute Dieu. » Cest ce que je répondis, et il m'écoutait volontiers. Il continua : |

« — Le mot science, dit-il, n'est-ce pas l'appellation commune de choses très-diverses ? Dans tous les arts, celui qui en possède un est dit savant dans. cet art. Ainsi, dans l’art du général, dans l’art du pilote, dans l’art du médecin. N’en est-il

(1) Ce passage rappelle les beaux vers de Lucrèce :

« Sed nil dulcius est bene quam munita tenere

Edita doctrina sapientum templa serena,

Despiccre unde queas alios, passimque videre

Errare, atque viam palantes quærere vitæ. »

(Liv. 11, [nit.)

(2) Nous lisons avec Thirlby: τὸ ὄν, et non θεόν. La pensée paraît ainsi mieux suivie, et la question de l'interlocuteur de Justin se lie plus étroitement à la définition qu’il vient de donner : « La philosophie est la science de l'être. — Qu'est-ce donc que l'être? » Le mouvement du dialogue est ainsi plus vif et plus vaturel.

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pas ainsi dans les choses divines et humaines? Est-il une certaine science qui procure la connaissance des choses divines et humaines, et explique ce qu'il y a en elles de divin et de juste ?

« — Sans doule, dis-je.

€ — Eh quoi, c'est doncla même chose de connaître l’homme et Dieu, et l’arithmétique, l’astronomie, la musique ou toute autre chose semblable ? |

« — Non pas, certes,

€ — Tu ne m'as donc pas bien répondu ? dit-1l. De ces 60} naissances, les unes viennent de l'éducation et de lexpérience ; les autres de la vue (1). Si lon (6 disait qu’il y a dans l’Inde un animal qui ne ressemble en rien à tous les autres, mais tel ou tel, multiforme et divers, tu ne saurais pas quel il est avant de lavoir vu, el tu ne pourrais en aucune façon le décrire, à moins d’en avoir entendu parler par celui qui l’a vu.

« — Non, assurément, répondis-je.

« — Comment donc, dit-il, les philosophes pourratent-ils avoir une idée juste ou bien parler de Dieu, n'ayant pas la science de Dieu, puisqu'ils n’ont jamais vu Dieu, ni entendu parler de lui?

« — Mais, mon père, repris-je, la divinité n’est pas perceptible aux yeux comme les autres êtres ; elle est accessible à l’entendement seul, comme dit Platon, mon maitre.

« — Notre enlendement, dit-il, est-il donc doué de cette puissance de saisir aussi vite les objets que les sens? Qu l’entendement humain verra-t-il jamais Dieu sans avoir été éclairé par le Saint-Esprit ?

« — Platon, répondis-je, dit en effel que l’entendement à un pareil pouvoir, et que cet œil de l'esprit nous a été donné afin que par lui nous puissions voir l'être en soi, qui est la cause de tous les objeis intelligibles, cel être sans couleur, sans figure, sans grandeur, exempt de tout ce qui est sensible aux

regards, qui est l'être même au-dessus de toute essence, ineffable, innommable, seul beau et bon, inné à toutes les âmes bien douées à cause de leur affinité avec lui et de leur désir de le voir (1).

« — Quelle affinité, dit-il, avons-nous donc avec Dieu ? Estce que notre àme est immortelle et divine et comme une parcelle de cette intelligence souveraine? De même que cette intelligence voit Dieu, de même pouvons-nous arriver à embrasser la divinité par notre intelligence, et à êlre heureux par là ?

« — Tout à fait, dis-je.

« — Cela est-il donné à toutes les âmes de tous les animaux,

ou autre est-elle l'âme de l’homme, autres celles du cheval et de l'âne ?

« — Non pas, elles sont les mêmes dans tous les êtres. « — Les chevaux et les ânes verront donc Dieu, dit-il, ou

l'ont vu quelque jour Ὁ

« — Mais non, répondis-je : le vulgaire même ne le peut. Cela n’appartient qu'aux âmes qui ont vécu dans la justice et ont été purifiées par la pratique du bien et de toutes les vertus.

« — Ce n’est donc pas à cause de son affinité avec Dieu que l'âme voit Dieu, ni parce qu’elle est intelligence, mais parce qu’elle est pure et juste.

« — Oui, dis-je, et parce qu'elle a la faculté de penser Dieu (2).

(4) Διὰ τὸ σνγγενὲς καὶ ἔρωτα τοῦ ἰδέσθαι. I] y ἃ une remarquable analogie entre ce passage de saint Justin οἱ un passage de Maxime de ’ 1 ᾿. πα 3 , 3 s or ’ ᾿ Tyr: Τούτον μὲν δὴ ὁ ἐξ Αχαδημίας ἄγγελος δίδωσι πατέρα χαὶ γεννητὴν τοῦ ξύμπαντος" τούτου ὄνομα μὲν οὐ λέγει, οὐ γὰρ οἷδεν" οὐδὲ χρόαν λέγει, . ᾿ Fe 1 ’ 7 » τῇ T = ᾿ οὐ γὰρ εξὸεν" ουδὲ μέγεθος λέγει, où γὰρ ἡψατο. φύσεις αὑται σαρχῶν χαὶ Lu « - La A] “αι ΕῚ “ LRU » » - » 5 ς ὀφθαλμῶν συνέσεις" τὸ δὲ θεῖον αὐτὸ ἀόρατον ὀφθαλμοῖς, ἄῤῥητον φωνῇ, ἀναφὲς σαρχὶ, ἀπευθὲς ἀχοῆ, μόνῳ δὲ τῷ τῆς ψυχῆς χαλλίστῳ χαὶ χαθαρω-τάτῳ χαὶ νοερωτάτῳ χαὶ χουφοτάτῳ χαὶ πρεσθυτάτῳ ὁρατὸν δι᾽ ὁμοιότητα,

* “ Q : , DA 3 5 5 ᾿ χαὶ ἀχουστὸν διὰ συγ γενείαν, ὅλον ἀθρόον ἀθροᾷ συνέσει παραγινόμενον. (Dissert. xvH, 9, p. 68, éd. F. Didot.) U “ LA "Ἢ - Li ’ 5 " (2) Διὰ τὸ ἔχειν ᾧ νοεῖ τὸν θεόν. (Dialog. av. Tryph., $ 5.)

ane

CH. ler. — VIE DE 5. JUSTIN. 15 « — Eh quoi! dit-il, les chèvres etles brebis font-elles injustice à qui que ce soil?

« — À personne, que je sache.

« — Ces animaux verront donc Dieu, selon ton raisonnement ? « — Non, la conformation de leur corps les en empêche. « — Si ces animaux pouvaient parler, dit-il, tu les enten-

drais, à bien plus juste titre, critiquer le corps humain. Mais laissons cela. Réponds à ceci. L’ame voit-elle Dieu tant qu’elle est dans le corps, ou après qu’elle en est séparée?

« — Tant qu’elle habite le corps, elle peut l’atteindre par là pensée; mais c’est lorsqu'elle est dégagée du corps et seule avec elle-même, qu’elle entre en pleine possession de celui qu’elle ἃ aimé de tout lemps (1).

« — Est-ce qu’elle se ressouvient d’avoir vu Dieu quand ell: es! rentrée dans l’homme ?

« — Non, à ce qu’il me semble, dis-je.

« — À quoi sert donc d’avoir vu Dieu, dit-il, ou celui qui l’a vu, quel avantage a-t-il sur celui qui ne l’a pas vu, 51: ne s’en souvient même pas ?

« — Je ne saurais le dire.

« — Les âmes jugées indignes de cette contemplation, que deviennent-elles ? |

« — Elles sont jetées dans les corps d'animaux féroces comme dans une prison. ΤῈ] est leur châtiment.

« — Sayent-elles donc pourquoi elles sont enfermées dans ces corps, et que c’est parce qu’elles ont commis quelque faute ?

« — Je ne le crois pas.

« — Elles ne recueillent donc aucun fruit du châtiment, à ce qu'il semble ; bien plus, elles ne sont pas même punies, si elles ne sentent pas leur peine.

LA (1) Maxime de Tyr dit de même: Oÿer τότε τὸν θεὸν ἐπειδὰν πρὸς « “ “,» ι s » L Ce »" La 20 3) αὑτὸν χαλῇ" χαλέσει δὲ οὐχ εἰς μαχρὰν... Ἡξει σοι γῆρας, ὁδηγοῦν ἐχεῖ" χαὶ θάνατος, ὃν ὁ μὲν δειλὸς ὀδύρεται χαὶ προσιόντα δέδιεν, ὁ δὲ ἐραστὴς

τοῦ θεοῦ ἐχδέχεται ἄσμενος. (Dissert XVU, Ch. 11, p. 69.)

« — Ilest vrai.

« — Les âmes ne voient donc pas Dieu, et ne passent pas dans d’autres corps, car elles sauraient que c’est pour elles un châtiment et craindraient de commettre la plus petite faute à l’avenir, Quant à comprendre que Dieu existe, et que la justice et la piété sont belles, j’accorde qu’elles le peuvent.

« — C’est bien parler, dis-je.

« — Tes philosophes ne savent donc rien de ces questions, car ils ne peuvent dire ce que c’est que l’âme.

€ — Il parait bien que non.

« — Il ne faut pas dire que l’âme est immortelle, car si elle est immortelle, elle est aussi incréée.

€ — Mais, d’après le sentiment de quelques platonicieus, elle est en effet immortelle et incréée.

« — Et dis-tu que le monde aussi est incréé ?

« — Plusieurs le disent, mais je ne l’admets pas.

« — Tu fais bien : quelle raison y a-t-il, en effet, de penser que le corps, qui est une masse solide composée de parties, qui est sujet au changement, qui périt et naît chaque jour, ne tire pas sa naissance de quelque cause ? Que si le monde est né, il est nécessaire que les âmes le soient également et puissent cesser d'exister, Car elles ont été faites pour les hommes et pour les autres animaux, encore que tu prétendes qu’elles ont été faites tout à fait séparément et non avec les corps qu’elles animent.

« — Il paraît bien qu’il en est ainsi.

« — Elles ne sont donc pas immortelles ?

« — Non, si toutefois on admet que le monde a été produit. « --- Mais je dis que toutes les âmes ne mourront pas. Car ce

serait, en vérité, un avantage pour les méchants. Que te dirai-je ? Les âmes des justes habiteront dans un séjour meilleur, celles des méchants et des impies dans un séjour plus malheureux, en attendant l'heure du jugement. Ainsi, les unes, quand elles ont été jugées dignes de Dieu, ne meurent plus; les autres sont punies autant de temps que Dieu veut qu’elles subsistent et qu'elles soient punies.

CH. Ier, — VIE DE 5. JUSTIN. 17

€ -— ( que tu dis, n'est-ce pas cela même que Platon enseigne d’une manière voilée dans le Témée, à propos du monde ? Selon lui, le monde est sujet à la corruption en tant qu’il est né; mais la volonté de Dieu lempêchera de se dissoudre et de périr. Pour toi, tu étends cela à l'âme et à toutes choses en général. En effet, tout ce qui est après Dieu ou tout ce qui sera jamais est de sa nature sujet à la corruption, et tel qu'il peut périr et être détruit. Dieu seul est incréé et incorruptible, et c’est pour cela qu’il est Dieu. Mais toutes les autres choses qui sont après lui sont engendrées et périssables. C’est pour cela que les âmes peuvent mourir et être punies. Car si elles élaient incréées, elles ne pécheraient pas, elles ne tomberaient pas dans l’extravagance, elles ne seraient ni lâches, ni téméraires; elles ne passeraient jamais, de leur plein gré, dans des corps de pourceaux, de serpents et de chiens ; bien plus, on ne pourrait les réduire à de telles métamorphoses, si elles étaient incréées. L’incréé, en effet, est semblable, égal et identique à l’incréé, et n’est inférieur à lui ni en puissance, ni en dignité. Aussi, il n’y ἃ pas plusieurs êtres incréés. Car s’il y avait une différence entre eux, on ne pourrait jamais trouver la cause de cette différence, et après avoir parcouru un circuit infini, il faudrait s’arrêter à la fin à quelque être incréé, et dire qu'il est la cause de toutes choses. Cela n’a échappé ni à Platon, ni à Pythagore, ces hommes sages qui sont pour nous comme les murailles et les remparts de la philosophie.

« -- Je me soucie peu, dit-il, de Platon, de Pythagore et de tous ceux qui pensent comme eux. Voici la vérité, Lu vas la comprendre aisément. L’âme est la vie ou possède la vie. Si elle était la vie, elle ferait vivre quelque autre objet et non ellemême, de même que le mouvement appartient à un objet autre que lui-même. Or, personne ne niera que l'âme vive. Si elle vit, elle ne vit pas parce qu’elle est la vie, mais parce qu’elle en participe. Or, autre chose est ce qui participe de quelque chose, autre chose ce dont quelque chose participe. L'âme participe de la vie parce que Dieu veut qu’elle vive. Et, de la même manière,

elie n’en participera plus quand Dieu ne voudra plus qu’elle vive. La vie, en effet, n’est pas essentielle à l’âme comme à Dieu ; mais, de même que l’homme n’est pas loujours et que l’âme n’est pas unie éternellement au corps; mais que, quand cette harmonie doit se rompre, l’âme abandonne le corps et l’homme cesse d'exister , de même aussi, quand il faut que l’âme finisse, le souffle de la vie s'éloigne d’elle et l'âme cesse d’exister et revient d’où elle ἃ été tirée.

« — Quel maîlre, dis-je, faut-il donc suivre désormais et où m'éclairer, si ces philosophes mêmes n’ont pas vu la vérité ? « — Ïl y a longtemps, bien avant ceux qu’on appelle philo-

sophes, vivaient des hommes justes et chers à Dieu, qui ont parlé sous l'inspiration de l’esprit divin, et ont prédit les événements qui arrivent aujourd’hui. Ce sont les prophètes. Seuls ils ont connu la vérité et l’ont annoncée aux hommes, sans crainte, sans fausse honte, sans vanité. Remplis de l'esprit divin, ils ont dit ce qu'ils avaient νὰ δἰ entendu. Leurs écrits existent encore aujourd'hui. Si on veut les lire sans prévention, on en tirera des lumières merveilleuses sur les principes et la fin de toutes choses et sur tout ce qu’un philosophe doit savoir. Ils n’ont pas eu recours aux démonstrations : lenr témoignage, miroir fidèle de la vérité, est supérieur à toute démonstration. Les événements passés et ceux qui s’accomplissent nous forcent de croire à tout ce qu’ils ont dit. Cependant, les miracles qu’ils ont accomplis garantissent leur véracité. Ils célébraient Dieu le créateur et le père de toutes choses; ils annonçaient le Christ, son fils, qu’il nous ἃ envoyé. Les faux prophètes, remplis de lesprit de mensonge et d’impureté, n’ont pu et ne peuvent rien faire de semblable. Ils essaient de frapper les imaginations par leurs prestiges et ne font que glorifier les démons et les esprits de ténèbres. Or, prie avant tout que les portes de la lumière s’ouvrent pour loi, car personne ne peut connaître et comprendre la vérité, si ce n’est par la grâce de Dieu et de son Christ (1). »

(1) Dialogue avec Triphon, ch. 2-8, édit. Th. Otto, €t, I, part. ἢ, p. 6-52,

φορά τον tintin ae té

CH. Ier. — VIE DE 5. JUSTIN. 19

Tels sont les renseignements les plus complets que nous possédions sur la jeunesse de saint Justin, ses études, la direction de son esprit, et les raisons philosophiques de sa conversion au christianisme. Nous y voyons quel cas il faisait de la philosophie profane. Ce fut à elle qu’il s’adressa tout d’abord, comme à la maitresse et à l’institutrice naturelle des âmes. fl en visita tour à tour les diverses écoles et s’inilia comme par degré à ses divers enseignements. Avec les stoïciens, il apprit la force et la dignité morales, science utile en tout temps, mais jamais plus qu'à une époque de corruption et d’abaissement universels. Mais quoi! le stoïcisme n’était rien de plus que l’apprentissage de la vie et l’école de la liberté. Dieu était absent de cette philosophie altière, cu bien il y était identifié avec l’aveugle et inflexible destin, ou je ne sais quel principe abstrait.

Les péripatéticiens qu'il entendit ensuite n'étaient guère autre chose que des érudits, des esprits sans originalité, sans élan et sans aspirations élevées, qui, courbés sur les textes d’Aristote, se bornaient à expliquer ses définitions et à commenter ses théories. Que pouvait-il tirer de cet enseignement, si ce n’est une science stérile et des formules desséchées ? Quelle confiance aussi placer en ces philosophes mercenaires qui faisaient trafie de la sagesse ? Les pythagoriciens, auxquels il s’adressa, le rebutèrent en lui imposant des études préparatoires οἵ un noviciat indéfini. N’était-ce pas faire de la philosophie, ce bien le plus précieux de tous, le patrimoine exclusif de quelques intelligences privilégiées ? Dieu est le dernier mot de la

eience et le premier besoin du cœur. Ne peut-on monter jusqu’à lui qu'après avoir traversé les sciences les plus difficiles et les plus abstraites ? Saint Justin s’attacha alors

à un platonicien. On ne saurait dire quel était le nom de ce philosophe, fort en crédit à cette époque, à ce qu'il parait, ni en quel lieu saint Justin le rencontra, ni combien de temps il resta auprès de lui. Ce qui est certain, c’est qu’il parul avoir trouvé dans son commerce de quoi remplir son cœur et son esprit. Cette noble philosophie où respire si pleinement le sentiment du divin, qui enseigne à se détacher des choses de la terre et à s’élever à une sphère supérieure, le transportait, et comme il dit luimême, donnait des ailes à sa pensée. Les doutes se glissèrent bientôt. Faut-il prendre au pied de la lettre Ja rencontre de saint Justin et du vieillard chrétien sur le rivage de la mer, la conversation qui s’établit entre eux, les objections qu’il oppose à la doctrine platonicienne et à ses enseignements ? Nous inclinerions, pour notre part, à voir dans ce récit une fiction dans laquelle le philosophe chrétien poétise ce grand événement de sa conversion. Tout au moins, en admettant la réalité du fait, est-il probable que saint Justin, qui le racontait longtemps après qu'il avait eu lieu, l’a placé dans un cadre et l’a entouré d’une mise en scène propre à le rendre plus intéressant, sans l’altérer. On sait que les auteurs paiens reprochaient aux écrivains chrétiens des premiers siècles la grossière simplicité de leur langage. Justin n'échappe pas en général à ce reproche. Il a sans doute assez peu de souci de l'élégance littéraire : cependant il est incontestable que les premières pages de son dialogue avec Tryphon sont empreintes d’un certain art. Saint Justin, en écrivant l'introduction de ce dialogue, semble se souvenir du commencement du Phèdre, et sacrifier une fois encore aux Grâces, au moment même où il nous raconte cette heure solennelle de sa vie où il dit adieu à son an-

prenne

CH. Ier, — VIE DE 5. JUSTIN. 21

cien maitre pour embrasser la doctrine du Christ. Bien plus, cette courte controverse de saint Justin et du vieillard a l'allure vive des dialogues de Platon. L’interlocuteur de Justin fait voir dans sa méthode d’argumentation, dans les comparaisons et les métaphores qu’il emploie, dans ses questions rapides, dans son mélange de gravité et de douce ironie, quelque chose qui rappelle la manière de Socrate; et saint Justin, d'autre part, par la docilité de ses réponses et sa facilité à rendre les armes, rappelle un peu les interlocuteurs du maître de Platon.

Nous n'avons pas à entrer dans le fond même du débat, ni à discuter la valeur des objections élevées contre la doctrine de Platon. Les questions soulevées dans ces quelques pages sont fort graves. Les unes touchent à ce qu'il y ἃ d’éternel et d’invariablement vrai au fond du platonisme et de toute philosophie spiritualiste ; les autres à des points de vue particuliers et fragiles de la théorie de Platon, comme l'éternité des âmes, la réminiscence et Ja métempsycose. Sur ces dernières, le philosophe chrétien triomphe facilement, bien que sa réfutation soit toute négative. Il glisse sur les autres, se joue pour ainsi dire à leur surface sans y pénétrer profondément. Dieu est-il, oui ou non, l’objet de la science ? L'homme, réduit aux seules forces de son intelligence et de son cœur, peut-il arriver à la contemplation de l’être en soi et à la possession de la félicité qui en est le fruit? Y a-t-il entre l’âme humaine et Dieu un rapport, une alliance et comme un lien de parenté naturel ?

Quant à la partie dogmatique et positive de cette discussion, elle se réduit à ces quelques propositions qui ne laissent pas de donner peut-être une certaine prise à la critique. L’âme humaine n’est pas immortelle de

sa nature; autrement elle serait incréée, partant identique à Dieu et parfaite comme lui, et le monde le serait également. Comme le monde, l’âme humaine ne possède la vie que par participation. Elle est done créée et mortelle de sa nature. Cependant elle ne mourra pas, mais seulement par l’effet de la volonté divine et parce qu’il faut qu’elle reçoive le prix de ses actions.

Il s’en faut que la métaphysique chrétienne soit tout entière renfermée dans l’enseignement du vieillard d’Éphèse, ou même en accepter indistinetement tous les points.

À supposer que ce vieillard ne soit pas un personnage fictif, nous ne voyons pas pourquoi M. Otto le considère comme un chrétien judaisant (1).

L’art sans doute trouve son compte à cette hypothèse. Il semble qu'il eût manqué un degré à l'échelle ascendante que saint Justin ἃ monté, s’il eût passé brusquement et sans intermédiaire de la philosophie de Platon à ïa doctrine chrétienne libre et purifiée de tout mélange avec la loi juive. Pour procéder par ordre, ne fallait-il pas qu'il se mit à l’école des prophètes avant d’arriver à celle du Christ? Par malheur, cette hypothèse est plus ingénieuse que vraie; tout au moins nous n’apercevons pas le fondement sur lequel elle repose.

Le vieillard d'Éphèse, il est vrai, présente la doctrine chrétienne comme ayant sa base et ses racines dans le mosaisme, et ses premiers hérauts dans les prophètes. Mais saint Paul, toutes les fois qu’il s’est adressé aux Juifs, n’a pas parlé autrement; et si, lorsqu'il s’est tourné vers les païens, il a pris peu de souci de rattacher la doctrine du Christ à la tradition des prophètes, c’est

(1) De Just., Mart., script. et doctlr., Ὁ. 2, ποῖ. 7.

CH. Ier, — VIE DE 5. JUSTIN. 23 que la démonstration de la vérité évangélique par l’interprétation des prophéties était peu faite pour toucher des hommes qui n'avaient pas été nourris dans le respect et la méditation des livres sacrés des Juifs : c’est que l’apôtre pensait qu'il était plus facile de conduire les paiens à la foi en leur expliquant le caractère de la nouvelle doctrine et de son auteur, qu’en disculant des témoignages historiques.

Né en Samarie, saint Justin était par sa race même naturellement amené à l'étude des écritures. Mais au fond, par sa famille, sa langue et le caractère de son esprit, saint Justin est plutôt un chrétien helléniste qu’un chrétien judaisant.

Quoi qu'il en soit, la conversion de saint Justin n’a pas le caractère d’une rupture avec la philosophie. Il s’en faut tant, qu’il déclare que de ce jour il a commencé à devenir philosophe (1). Il n’a fait qu'abandonner les livres de Platon pour les écrits des prophètes, et la philosophie profane pour une philosophie nouvelle, a seule sûre et utile, la seule capable de procurer à ceux qui l’ont embrassée la paix la plus douce (2).

Une autre cause porta saint Justin au christianisme. Ce fut, au milieu de Favilissement général, le spectacle singulier du courage et de la fermeté que les chrétiens déployaient devant les supplices. « Et moi, dit-il, lorsque « j'étais attaché à la doctrine de Platon, et que j’enten- « dais retentir partout les accusations portées contre les « chrétiens, et que je les voyais braver intrépidement la

(1) Οὐτως 0% zut διὰ ταῦτα φιλόσοφος ἐγώ. | Dialogue, $. 8, p. 32.) (2) ἀνάπαυσίς τε ἠδίστη γίνεται τοῖς ἐχμελετῶσιν αὐτούς. (Dial, ὃ 8, p. 52.)

« mort et tous les périls, je ne comprenais pas qu'il fût « possible qu’ils vécussent dans le crime et au sein des vo- « luptés. Quel est done, en effet, le débauché, l’intem- « pérant, l’homme qui met au nombre des biens les plaï- « sirs de la chair et les voluptés, qui consentit à se priver « par la mort de tous ces biens, au lieu de demeurer « dans cette vie, et n’essayät d'échapper aux magistrats « au lieu de se livrer lui-même à la condamnation (1)? »

Toutes les questions de chronologie sont fort incertaines daus la vie de saint Justin. On ne peut déterminer que d’une manière assez vague la date de sa naissance : 1] en est de même de l’époque de sa conversion. Cependant, la manière dont il parle dans sa première Apologie des supplices que le faux prophète Bar-Chochba fit souffrir aux chrétiens pendant la guerre qui mit la Palestine à feu et à sang, de 132 à 136, permet de conjecturer qu’il était ou se fit chrétien vers ce temps (2). D’autre part, Eusèbe fait entendre assez clairement qu’à l’époque de l’apothéose d’Antinoüs (131), saint Justin était encore attaché à la philosophie païenne (5).

Saint Justin, après sa conversion, vint à Rome. Il avait gardé le manteau de philosophe, qu’il tint toute sa vie à honneur de porter et qui lui permettait de converser avec sécurité sur des matières philosophiques et religieuses. Rien ne prouve qu'il ait été revêtu à Rome d’un ministère sacré et qu’il ait rempli des fonctions ecclésiastiques. On peut le considérer comme un de ces hommes dont parle Eusèbe (4), qui, sans avoir reçu aucune ordination régu-

) Apolog. 1, t. 1, part. 1, p. 197.

) 5. JusTiN, Apolog. 1, ὃ 51, t. 1, p. 78-80. ) EusÈèBE, Hist. ecclés., liv. IV, ch. 8.

= 1 ᾿ ἊΣ Δ, ! LI " ἡ 1 = 3 Ἢ) σαν γὰρ ἧσαν εἰσέτε τοτε πλείους εὐαγγελισταὶ τοῦ λόγον᾽ ἔνθεον

CH. Ier, — VIE DE 5. JUSTIN. 25

lière, ni aucune mission de la part des fidèles, allaient, dans l’effusion de leur zèle, annoncer l'Évangile par divers pays, propageaient la foi, gagnaient des âmes à la religion du Christ, discutaient avee les savants, enseignaient les ignorants et continuaient spontanément les traditions des apôtres. L'enseignement et la controverse occupèrent son activité. Îl disputait avec les païens, combattait les hérétiques, non moins zélé contre les ennemis intérieurs que contre les ennemis extérieurs de l’Église. Sous le règne d’Antonin, il se porta pour défenseur du christianisme devant l'autorité impériale et le sénat romain, et présenta à l’empereur une Apologie pour les chrétiens. Après un séjour à Rome qui fut sans doute assez long (1), il fit un voyage en Asie, et institua à Éphèse la fameuse controverse qui est venue jusqu’à nous sous le titre de Dialogue avec le Juif Tryphon. De retour à Rome, il reprit avec une nouvelle ardeur son œuvre d’instituteur des âmes et de polémiste. Ses livres contre les paiens, sa réfutation générale de toutes les hérésies doivent dater de ce temps où il était dans la pleine maturité de son esprit. Il estimait que le plus sacré devoir de l’homme est de communiquer à ses semblables la lumière de la vérité, et qu’on est responsable devant Dieu des fautes de ceux qu’on a négligé d'éclairer (2). ΠΠ semble même avoir établi à Rome une école analogue à celle que saint Pantène ouvrit un peu plus tard à Alexandrie. Mais, tandis que l’école catéchétique d’Alexandrie suscita les plus sa-

ζῆλον ἀποστολικοῦ μιμήματος συνεισφέρειν ἐπ᾽ αὐξήσει χαὶ οἰχοδομῆ τοὺ θείου λόγου προθυμούμενοι. (EUSÈBE, Hist. ecclés.,v, 10.)

(1) Καὶ γὰρ ἐπὶ τῆς Ῥῶμης τὰς διατριθὰς ἐποιεῖτο. (EUSÈRE, Hist. ecclés., IV, 11.)

(2) Apolog. 1, ὃ ὅ, p. 8; ὃ 57, p. 152.

CA

vants docteurs chrétiens du He siècle, l’école de saint Justin s’éteignit obscurément sans laisser d’autre disciple que Tatien.

L’ardent prosélytisme de saint Justin lui attira des inimitiés qu'il ne craignit pas de braver. Résolu de dire la vérité, dût son courage lui coûter la vie, 1] avait confondu en publie l'ignorance d’un philosophe cynique du nom de Crescent, qui ne lui pardonna pas sa victoire. En même temps, il adressa au sénat de Rome une nouvelle Apologie pour les chrétiens, contre lesquels la persécution, un instant ralentie, avait recommencé (1). Dans cet écrit, saint Justin semblait quitier le rôle d’accusé pour prendre celui d’accusateur et attaquait vivement la mythologie paienne. L'heure était venue de montrer qu’il se souvenait de ces paroles, qu’il avait prononcées devant Tryphon : « Je ne m'inquiète que de la vérité; je la dirais « sans crainte, dussé-je à l'instant même être mis en « pièces (2). » La haine des ennemis du nom chrétien et les intrigues de Crescent s’unirent contre un homme que les lois de l’empire suflisaient à condamner. Saint Justin avait fait vaillamment le sacrifice de sa vie. « Et « moi aussi, dit-il au commencement de sa seconde Apo- « logie, j'attends la mort de ceux qui nous poursuivent, « et surtout de ce vain Crescent, si indigne du nom « de philosophe, car il nous accuse de ce qu'il ignore, « et crie, pour plaire au peuple abusé, que les chrétiens « sont des athées (6). »

(1) Cette seconde Apologie, comme nous le montrerons plus tard, fut adressée, comme la première, à Antonin le Pieux, et non à Marc- Aurèle.

(2) Dial. avec Tryph., ὃ 120, p. 406, €. IL.

(5) Apolog. 11, ὃ 5, p. 174, 1. I.

CH. Ier, — VIE DE 5. JUSTIN. 27

Les actes du martyre de saint Justin remontent à une

baute antiquité. Il s’en faut cependant qu’on puisse les

considérer comme contemporains des faits qu’ils rappor-

tent (1). Nous les donnons ici sans discuter leur authenti-

ticité ni leur valeur historique, et simplement à titre de légende :

« Au temps où les défenseurs impies des idoles publiaient dans tous les pays et dans toutes les villes des édits sacriléges contre ceux qui professaient la religion chrétienne, vrdonnant que tout chrétien fût saisi et forcé de sacrifier aux faux dieux, Justin et ceux qui étaient avec lui furent arrêtés et conduits devant le tribunal du préfet de Rome, qui s'appelait Rusticus.

« Alors Rusticus dit à Justin : « Allons, crois aux dieux, et obéis aux empereurs. » — Justin dit : « On ne peut accuser ni reprendre celui qui obéit aux préceptes de notre Sauveur Jésus-Christ. » — Le préfet Rustieus dit : « Quelle est la doctrine dont tu fais profession? » — Justin dit : « J’ai exploré toutes les doctrines, et je me suis donné à la fin à la vérité chrétienne, bien qu’elle ne plaise pas à ceux qui se laissent abuser par de fausses opinions. » — Rusticus dit : « Eh quoi! misérable, c’est là la doctrine qui ἃ tes préférences? » — Justin dit : « Oui, c’est celle que je suis, parce qu'elle contient la vérité. » — Le préfet Rusticus dit : « Quelle est cette vérité? » — Justin dit: « Elle consiste à adorer le Dieu des chrétiens, à croire que ce seul Dieu a fait et disposé

(1) I suflit, pour s’en convaincre, de lire les premières lignes de ces actes, qui se rapportent mieux à l’epoque de Galère et de Diociétien qu’au règne d’Antonin le Pieux.

toutes les choses, visibles et invisibles; à adorer le Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, qui ἃ été prédit par les prophètes comme devant venir parmi les hommes pour leur prêcher le salut et leur enseigner la bonne doctrine. Pour moi, qui ne suis qu’un homme, je ne puis parler dignement de son ineffable divinité, mais je m’incline devant la puissante parole des prophètes, qui jadis, par l’inspiration d’en haut, ont prédit que celui que je viens d’appeler le fils de Dieu descendrait parmi les hommes. » — Le préfet Rusticus dit : « Où tenez-vous vos réunions? » — « Là, dit saint Justin, où chacun veut et peut se rencontrer. Est-ce que tu t’imagines que nous nous assemblons tous dans un même lieu? Nullement; le Dieu des chrétiens n’est pas enfermé dans un lieu; mais, étant mvisible, il remplit le ciel et la terre, et les fidèles peuvent partout l’adorer et lui rendre hommage. » — Le préfet Rusticus dit : « Où tenez-vous vos assemblées? En quel lieu réunis-tu tes disciples? » — Justin dit : « J'habite au-dessus de la demeure d’un certain Martinus, auprès des thermes de Timotinus, depuis que je suis à Rome. C’est la seconde fois que j'y viens; je n’ai connu aucun autre lieu de réunion. Si quelqu'un venait m'y visiter, je lui faisais part de la vraie doctrine. » — Rusticus dit : « Au reste, n’es-tu pas chrétien ? ‘— Et Justin : « Oui, je suis chrétien. »

« Le préfet se tourne alors vers les autres accusés, compagnons de saint Justin, et arrêtés avec lui, et les interroge. Après qu’il ont avoué qu'ils sont chrétiens, Rustieus dit : « C’est Justin qui vous ἃ fait chrétiens? » Evelpiste dit: « Je prenais, il est vrai, plaisir à entendre les discours de Justin. »

« Le préfet dit à Justin : « Écoute, toi qui passes pour

CH. Ier, — VIE DE 5. JUSTIN. 29 habile, et V’imagines posséder la vraie doctrine, quand, après avoir été déchiré à coups de fouet, tu auras eu la tête tranchée, penses-tu que tu monteras au ciel? » — Justin dit: « J’espère être reçu en grâce auprès de Dieu, si Je souffre le traitement dont tu nous menaces; car je sais que la grâce de Dieu est réservée jusqu’à la fin du monde à ceux qui auront ainsi vécu. » — Le préfet Rustieus dit : « Tu te figures donc que tu monteras au ciel

pour y recevoir une grande récompense? » — Justin

dit : « Je ne me !e figure pas; je le sais et n’en fais 5 Ï J

aucun doute. » — Le préfet Rusticus dit : « Laissons

cela, et venons au fait: avancez tous ensemble, et unis de cœur, sacriliez aux dieux. » — Justin dit : « Nul homme de sens n’abandonnera jamais la piété pour embrasser l'erreur. » — Rusticus dit : « Si vous n’obéissez, vous serez punis impitoyablement. » — Justin dit : « Nous n'avons rien tant à cœur que de souffrir pour Notre-Seigneur Jésus-Christ et de gagner notre salut. Car ainsi nous ne craignons rien et paraitrons avec assurance ([6vant le tribunal redoutable où notre maitre et sauveur jugera tous les hommes. »

« Les autres martyrs dirent de même : « Fais ce que tu voudras : nous sommes chrétiens et ne sacrifions point aux idoles. »

« Le préfet Rusticus prononça la sentence en ces termes :

« Que ceux qui ont refusé de sacrifier et d’obéir aux ordres de l’empereur soient battus de verges et conduits au supplice ainsi que les lois l’ordonnent. »

« Les saints martyrs, louant Dieu, furent donc emmenés au lieu du supplice et frappés de la hache, et consommèrent leur martyre en confessant leur sauveur.

« Quelques-uns des fidèles vinrent en secret enlever leurs cerps et les ensevelirent dans un lieu convenable (1). »

Pour déterminer la date du martyre de saint Justin, 1 convient d’avoir fixé l’époque exacte où sa seconde Apologie fut composée, car le ton de cette Apologie et le témoignage d'Eusèbe ne laissent aucun doute sur ce point, qu'il s’écoula un intervalle assez court entre la publication de cet ouvrage et la condamnation de son auteur (2). C’est une question de chronologie qui trouvera sa place plus tard. Nous prenons iei pour accordé ce que nous établirons au chapitre suivant, à savoir que la seconde Apologie fut adressée à Antonin le Pieux, dans la dernière année de son règne, Lollifs Urbicus ou Salvius Julianus étant préfet de Rome.

Les actes du martyre de saint Justin οἱ Épiphane, dans son discours contre les hérésies (3), attestent que ce martyre fut ordonné par Rusticus, préfet de Rome.

Salvius Julianus, préfet de Rome à la mort d’Antonin, demeura en charge jusqu’à la fin de l’année 162. C’est par ses ordres qu’eut lieu cette même année 162 le martyre de sainte Félicité, attribuée par les Actes au règne d’Antonin (4), quoiqu’on mentionne dans le texte de ces

(1) Nous avons traduit ce long récit sur le texte donné dans le t. Il des OEuvres de saint Justin, de M. Th. Otto.

(2) Eusèee, Hist. ecclés , αν, 17.

(3) ΕΡΙΡΗ, XLVI, © 1, p. 3921.

(4) Voir les Acta Martyrum Sincera el Selecta de RuINart. Le martyre de sainte Félicité et de ses sept fils est indiqué à l’année 150, et les actes de sa passion commencent par ces mots: Temporibus Antonini imperatoris. (P. 26.)

CH. Ier, — VIE DE 5, JUSTIN. 91 mêmes Actes l’existence de deux empereurs qui sont évidemment Marc-Aurèle et Lucius Verus (1).

Le préfet qui condamne sainte Félicité et ses fils porte dans les Actes le nom de Publius, qui est le prénom de Salvius Julianus, ainsi que l'ont fait connaître des inscriptions rapportées par Marini dans son ouvrage encore inédit sur les figulines (2). Corsiri avait voulu voir dans ce Publius des Actes du martyre de sainte Félicité, un Publius Lucilius Rusticus, personnage absolument ignoré, dont l'existence ne reposait que sur une inscription déclarée apoeryphe par Marini, Mommsen et Borghesi, et tirée des manuscrits de Ligorio, à la bibliothèque Barberine (5).

Pendant cette année 162, le Tibre, comme le rapporte Capitolin, avait débordé. De là, les pontifes croyaient nécessaire d’apaiser la colère des dieux. Ce détail est noté dans les Actes dont nous parlons : injunxit prœfecto urbis Publio ut eam (Felicitatem) compelleret cum filiis suis Deorum suorum ras sacrificus mitigare (4).

Aux calendes de janvier de l’année suivante, 163, Junius Rustieus, le précepteur de Marc-Aurèle, consul pour la seconde fois l’année précédente (5), suceédait à Publius

(1) On lit, en effet, dans les Actes : « Audiens hæc Publius (£alvius Julianus) præfectus urbis jussit eam alapis cædi, dicens : Ausa es, me præsente, ista monita dare, ut dominorum nostrorum jussa contemnant. » (P. 26.)

(2) C. BELZICIO. TORQVATO. P. SALVIO. JVLIANO. cos. Le manuscrit de Marini sur les figulines est déposé ἃ la Vaticane.

(3) Lettre de Borghesi à D. Celestino Cavedoni, insérée dans les Nuovi cenni cronologici intorno alla data precisa delle principali apologie, Modène, 1838.

Voir ORELLI, Inseripl. lalin., n° 1371.

(4) Actes du martyre de sainte Félicité, p. 26.

(9) ORELLI, n° 1137.

Salvius Julianus dans la charge de préfet de Rome. Les malheurs et les fléaux publics, tels que les pestes, les disettes, les famines, les inondations, rallumaient, sinon la ferveur religieuse, au moins le zèle des pontifes et des magistrats, et aiguisaient la superstition du peuple, qui, au Forum ou dans les cirques, criait après les chrétiens. Salvius Julianus, vers la fin de 462 (1), donnait satisfaction aux réclamations des Pontifes et aux clameurs du peuple, en ordonnant le supplice de sainte Félicité et de ses fils ; et l’année suivante, peut-être seulement quelques mois après, ces mêmes exigences politiques et ces mêmes clameurs populaires forçaient peut-être la main de Junius Rusticus, ou tout au moins lui rappelaient que la secte chrétienne était hors la loi; que Justin était un de ces chefs les plus écoutés et les plus dangereux; que ce même Justin n'avait pas craint à deux reprises, et tout récemment encore, de lever le masque, de faire gloire d’être chrétien, de défendre hautement sa doctrine, de récriminer contre les institutions religieuses de l’État, et de faire même d’un ton altier la leçon aux princes et au sénat de Rome.

Trois points sont à considérer dans la détermination de l’époque précise où saint Justin souffrit le martyre :

19 Que ce martyre fut ordonné par Junius Rusticus, préfet de Rome. On le sait par Épiphane et les Actes, et on n’a nulle raison de mettre en doute cette double attestation.

20 Que saint Justin souffrit le martyr très-peu de temps après avoir écrit sa seconde Apologie. C’est un fait attesté par Eusèbe, et que certaines expressions de notre Apologie laissent supposer d’une façon fort claire.

(1) L'Église célèbre le martyre de sainte Félicité le 23 novembre.

CH. Ier. — VIE DE S. JUSTIN. 39

5° Que saint Justin écrivit sa seconde Apologie très-peu

de temps après les condamnations prononcées par le préfet

Quintus Lollius Urbicus contre plusieurs chrétiens de

Rome. Le premier mot de cette Apologie l’indique clairement.

Or, comme nous le démontrerons, Lollius Urbieus fut préfet de Rome dans les dernières années du règne d’Antonin le Pieux, et eut pour successeur, avant la fin de ce règne, Publius Salvius Julianus, auquel succéda en janvier 365 Junius Rusticus.

Donc, en plaçant la date de la seconde Apologie à la fin de 460 ou avant le mois de mars 161, et le martyre de saint Justin au commencement de l’année 163, on respecte ces diverses données historiques, car Rusticus était alors préfet de Rome, et il y avait à peine deux ans que la seconde Apologie avait été écrile.

Nous plaçons donc le martyre de saint Justin dans les premiers mois de l’année 163. C’est l'opinion de Baronius abandonnée par la majorité des critiques, mais à laquelle se sont ralliés l’illustre Borghesi et le savant archéologue de Modène, Mer Cavedoni (1).

(1) Voyez Cenni cronologici intorno alla dala precisa delle principali apologie 6 dei rescrilli imperiali di Traiano ὁ di Adriano (extrait du t. XVIII de la 5e série des Mémoircs de religion, de morale el de littérature, Modène, 1855), puis les Nuovi cenni inlorno alla data delle principali apologie scritle nel secondo secolo della chiesa in favor de” cristiani, — estratto dal tomo III degli Opusculi religiosi, lilterarj 6 morali, Modène, | 858.

ANNANNNNININININNNNNNNNINININIINNNNINIIIIIIIISIINAINIMINN

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