CHAPITRE ὙΠ
préceptes de morale chrétienne. — Préceptes de morale païienne.
Sens et limites précises de ce parallèle. — Caractère essentiel de la morale chrétienne. — Le souverain bien, la règle suprême de la vie, est l'imitation de Dieu. —- Caractère essentiellement spiritualiste et profondément religieux de la morale platonicienne. — Aimer et imiter Dieu, voilà, selon saint Augustin, le dernier mot de cette morale. — Prescriptions de la morale chrétienne citées par saint Justin, sur la pureté du cœur, l'amour des ennemis, le pardon des injures, l'aumône secrète, la bienfaisance, etc. — La chasteté, la pudeur, la continence, ne furent pas des vertus inconnues de l'antiquité. — Textes divers à l'appui de cette proposition. — De la charité, son fondement. — Socrate complète et épure l'idée étroite de la justice. — Platon enseigne qu'il vaut mieux souffrir l'injustice que de la commettre. — Doctrine de l'universelle fraternité des hommes, professée par les platoniciens et les stoïciens. — De l'amour de ses semblables. — De la bienfaisance même envers ses ennemis, — Du pardon des injures. — De la pitié. — Sénèque, Épietète, Maxime de Tyr, Marc-Aurèle. — Papprochement de divers préceptes chrétiens et païens, — Type idéal du sage d'après les moralistes paiens. — Conclusion de ce chapitre.
Saint Justin n’a pas exposé en détail la morale chrétienne. Les chrétiens étaient accusés de débauches inouïes; il s’est contenté d’opposer à ces accusations le tableau de la vie de ceux qu’on accusait, et de rappeler quelques-uns des préceptes laissés par le Christ. On ne peut pas dire non plus qu’il ait invoqué sur ce point les préceptes des moralistes païens; cependant il ἃ dit que les disciples des stoïciens et, jusqu’à un certain point, les poètes du paganisme avaient bien parlé de la morale (1).
Nous ne voulons pas comparer la morale païenne à la morale chrétienne. 1] n’y ἃ pas plus de morale païienne que
(1) Passage cité, p.104, note 1.
MORALE PATENNE,. 99 de philosophie païenne. Nous ne voulons pas mettre en parallèle deux systèmes et deux civilisations : l’une vieille, usée, croulant de toutes parts; l’autre jeune, pleine de force et de sève, et s’apprêtant déjà, par la conquête et la rénovation des âmes, à conquérir et à régénérer la société. Nous nous demandons simplement s’il n’est pas possible de mettre à côté des préceptes cités par saint Justin des préceptes identiques ou analogues empruntés à l’antiquité profane.
Sans doute il n’est pas juste de juger des mœurs d’une société par quelques préceptes qu’on trouve épars çà et là dans les livres des moralistes ; mais il n’est pas plus juste de juger des préceptes et de la morale par les mœurs. En tout temps et en tout pays, ce sont deux choses fort distinctes, heureusement quelquefois.
Dans l’ancienne société païenne, la morale valait mieux que les mœurs, et cette société même valait mieux que les descriptions que les satyriques en ont faites.
Notre objet n’est pas ici de présenter l'apologie de cette société ; nous nous demandons seulement si, de Socrate à Marc-Aurèle, quelques voix, rares et mal entendues, peu importe, n’avaient pas enseigné la vertu à ce monde qui, dit-on souvent, en avait oublié jusqu’au nom.
La question que nous agitons est une question purement théorique, et cependant une question de fait, autrement dit de textes.
La morale chrétienne est essentiellement une moraie religieuse. C’est Dieu lui-même qui promulgue la loi, qui en dicte les préceptes, qui veille à son exécution, qui propose des peines et des récompenses à ceux qui la suivent ou l’enfreignent. C’est, au reste, le caractère de toute mo-
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rale religieuse en général, et en particulier de la morale chrétienne, que l'espérance et la crainte, ces deux puissants ressoris de la vie, y sont sans cesse mises en jeu, et que la faiblesse humaine est soutenue par des promesses immenses ou de terribles menaces (1). Dieu est la source et la substance de tout bien. Le bien, c’est ce qui plaît à Dieu, c’est ce qu’il veut et ce qu’il ordonne. Sans doute c'est dans la conscience que sont écrits les arrêts de la volonté divine et les préceptes de la loi morale (2); mais le caractère d'obligation de cette loi, dans la théorie chrétienne, dérive non pas de la conscience humaine, mais de la volonté de Dieu expressément révélée dans les livres saints. La première règle de la morale chrétienne, le premier devoir, celui qui contient et résume pour ainsi dire tous les devoirs, le souverain bien, comme dit la philosophie ancienne, c’est pour l’homme d'obéir à Dieu, de conformer sa volonté à la volonté de Dieu, en un mot d'imiter Dieu. Saint Justin, après saint Paul et saint Jean, le dit et le fait entendre à plusieurs reprises (3).
(4) Δοξάξομεν.... ἕκαστον ἐπ᾽ αἰωνίαν χύλασιν ἢ σωτηρίαν κατ᾽ ἀξίαν τῶν πράξεων πορεύεσθαι. Εἰ γὰρ οἱ πάντες ἄνθρωποι ταῦτα ἐγίνωσνον. οὐχ ἂν τις τὴν χαχίαν πρὸς ὀλίγον ἡρεῖτο, γινώσχων πορεύεσθαι ἐπ᾿ αἰωνἱαν διὰ πυρὸς χαταδίκην, ἀλλ᾽ ἐχ παντὸς τρύπου ἑαυτὸν συνεῖχε χαὶ ἐχόσμει ἀρετῇ, ὑπῶς τῶν παρὰ τοῦ θεοῦ τύχῃ ἀγαθῶν χαὶ τῶν χολαστηρίων ἀπηλλαγμένος εἴη. (Apol. I, 8 12, p. 28.)
(2) « Quand les païens, qui n’ont pas la loi, font naturellement les choses qui sont selon Ja loi, n'ayant point la loi, ils se tiennent lieu de loi à eux-mêmes. [15 font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur cœur. » (S. PAUL, Rom., τι, 14.) y
(5) Ed ἀξίους τῷ ἐχείνου (θεοῦ) βουλεύματι ἑαυτοὺς δι᾽ ἔργων δείξωσι. {Apol. 1, 8 10, p. 26.)
Διὰ τὸ ἑλέσθαι τοὺς αἱρουμένους τὰ αὐτῷ (θεῷ) ἀρεστά. (Apol. 1, ὃ 10,
to ὡο ---
Le paganisme 5᾽68{-1} jamais élevé à cet idéal ?
La morale de Platon, c’est une vérité hors de doute, est profondément spiritualiste et essentiellement religieuse. Si dans l'Eutyphron le disciple de Socrate proteste de l’indépendance absolue du bien moral, et cherche à lui donner pour unique fondement la conscience, c’est un acte de polémique contre la religion populaire, et l'effort d’une noble intelligence pour dégager la morale des liens d’une théologie dangereuse et corruptrice. « Quel homme «-de bons sens, dit saint Justin, pourrait croire que le « père et le chef de toas les dieux, Jupiter, soit, comme « le racontent les poètes, parricide et né d’un père parri- « cide, adultère, incestueux, souillé des vices les plus « abominables, et ses fils comme lui? Peut-on imaginer « de plus funestes enseignements ? Car tous conviennent « qu'il est beau de prendre les dieux pour modèle (1). » Platon, lui aussi, avait bien vu que c'était autoriser le vice d'identifier le bien avec la volonté de ces dieux auxquels les mythologues prêtent toutes sortes d’actes coupables. « Que persoune, dit-il au XIIe livre des Lois, ne se laisse « tromper par ce que débitent les poètes et les conteurs « de fables, ni ne s’enhardisse à commettre rien de sem- « blable sur la fausse persuasion qu’il ne fait en cela que « 66 que font les dieux mêmes, car cela n’est ni vrai ni « vraisemblable, et quiconque se porte à commettre une « injustice n’est ni dieu ni enfant des dieux (2). »
Απαθανατίζεσθαι δὲ ἡμεῖς μόνους δεδιδάγμεθα τοὺς ὁσίως χαὶ ἐναρέτως ἐγγὺς θεῷ βιοῦντας. (Apol. I, $ 21, p. 58.)
Μιμητὰς γὰρ θεῶν καλὸν εἶναι πάντες ἡγοῦνται. (Apol. 1, $ 21, p. 56.)
(1) Apolog. 1, ὃ 21, p. 56, 58.
(2) Euripide disait de même dans son Jon, en s'adressant aux disux :
« Est-il donc juste que vous, les législateurs des mortels, vous puis-
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Il n’en faut pas conclure que dans la doctrine de Platon la morale et la théologie soient séparées. Le Dieu de Platon est l’essence même du beau et du bien. En tant qu'identique au beau et au bien en soi, il est l’objet le plus haut du cœur et de la raison de l’homme. Connaître Dieu, le contempler, l’aimer, limiter, s’unir à lui de toute la puissance de l’âme, c’est le but de la sagesse, c’est la fin de la vraie philosophie, et en même temps c’est pour l’homme la plus pure félicité. Saint Augustin l’atteste précisément : Non dubitat Plato hoc esse philosophari amare Deum, cujus natura sit incorporalis.… 1psum autem verum ac summum bonum Plato dixit Deum, unde vult esse plulosophum amatorem Dei (1).
… St ergo Plato Dei hujus imitatorem, cognitorem, amatorem dixit esse sapientem, quid opus est excutere cœteros. Nulli nobis quam ist propius accesserunt (2).
« Nous sommes de la race des dieux, » disait saint Paul en citant aux Athéniens un de leurs poètes. L’âme humaine, selon Platon, est d’origine divine : c’est une
siez êlre accusés vous-mêmes de violer les lois? S'il arrivait (cela ne sera pas, mais je l’imagine), s’il arrivait qu’un jour les hommes vous fissent porter la peine de vos violences amoureuses, Apollon, Neptune, et toi, Jupiter, qui commandes au ciel, il vous faudrait dépouilier vos temples pour payer vos infamies. En vous livraut à la volupté au lieu de prendre soin des hommes, vous êtes coupables. Il ne convient pas de taxer de tant de perversité les mortels, s'ils imitent les vices des dieux : il faut accuser ceux-là seuls qui leur apprennent à faire mal. » — Vers 442-451.
Sénèque aussi : « Quid aliud est vitia nostra incendere quam auctores illis inscribere deos, et dare morbo, exemplo divinitatis, excusatam licentiam ? » (De brevit. vit., ch. xvI.)
(4) 5. AUGUSTIN, De civil. Dei, VIN, 8.
2) 5. AUGUSTIN, De civit. Dei, v.
plante celeste (1); mais c’est un être déchu, enfermé dans le corps humain comme dans un sépulere. En tombant sur la terre, l’âme a perdu ses ailes. Pour les retrouver et remonter à Dieu, 11 faut qu’elle se dépouille du corps, qu’elle rejette les voluptés et les faux biens de la terre, qu’elle meure au monde, au sens chrétien, jusqu’à ce que la mort vienne sonner l’heure de la délivrance, et Funir à celui qu’elle ne peut qu'entrevoir ici-bas. Le Phèdre, le Phédon, le Banquet, de nombreux passages de la République sont imprégnés, si je puis dire, de ces idées toutes chrétiennes. L’imitation de Dieu, c’est le dernier mot de la morale platonicienne comme de la morale chrétienne.
Le vrai bien, suivant Platon, est de s’éloigner de ce monde, de fuir cette terre où règne le mal. « Cette fuite de « la terre, c’est la ressemblance avec Dieu, autant qu’il est « possible, et on ressemble à Dieu par la justice, la sain- « teté et la sagesse. Dieu est parfaitement juste, et rien « ne lui ressemble davantage que celui d’entre nous qui « est parvenu au dernier degré de justice. De là dépend « le vrai mérite de l’homme, ou sa bassesse et son néant. « Qui connait Dieu est véritablement sage et vertueux (2). » « Le vrai sage aspire naturellement à l’être, et son der- « nier effort est de l’atteindre, de s’unir à lui et de vivre « dans son sein d’une vie véritable (3). » Sénèque rappelle quelque part que le précepte de limitation de Dieu n’est pas nouveau : Æabebit sapiens in animo vetus illud
(1) Φυτὸν οὐχ ἔγγειον ἀλλὰ οὐράνιον. (Timée, éd. Didot, p. 247.)
Clément d'Alexandrie sc sert de Ja même expression dans son 46monit. ad Grœc., p. 65.
(2) PLATON, Théétèle, trad. Cousin, tom. IH, p. 433.
(3) PLATON, Républ., liv, vi.
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præceptum : Deum sequere (1). La meilleure manière,
honorer la divinité, dit:l encore, c’est de l’imiter (2). Nous sortons maintenant de ces généralités, pour de-
mander à saint Justin les prescriptions de la morale chrétienne :
« Celui qui aura regardé une femme avec un mauvais désir a déjà commis l’adultère dans son cœur (3).
« Celui qui épouse une femme répudiée par un autre est adultère (4).
« Si vous aimez ceux qui vous aiment, que faites-vous de nouveau ? Les gens de mauvaise vie le font aussi; mais, moi, je vous dis : priez pour vos ennemis, aimez ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, et priez pour ceux qui vous persécutent (à).
« Si quelqu'un vous ἃ frappé sur la joue droite, présentez-lui encore l’autre. Et si quelqu'un veut vous enlever votre tunique ou votre manteau, laissez-le faire. Et si quelqu'un vous force à faire, pour l’aider, un mille avec lui, accompagnez-le encore pendant deux milles. Et celui qui se mettra en colère contre son prochain devra craindre le feu (6).
« Donnez à celui qui vous demande, et ne repoussez point celui qui veut emprunter de vous. Si vous ne prétez qu’à ceux de qui vous espérez recevoir la même grâce, que faites-vous de nouveau? Les publicains le
(1) De vila beat., xx. Et ailleurs, dans le même chapitre : « Deo parere
certa libertas est. »
(2) « Satis deus coluit, quisquis imitatus est. » (Ep. ad Lucil., xCv.) (3) S. MATTH., V, 28.
(4) I, v, fin du verset 32.
(5) S. Luc, 32 ; 5. MATTH., V, 44.
(6) S. Luc, vi, 29; 5. MaTTH., V, 22, 41, 16.