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DÉMONOLOGIE CHRÉTIENNE

avertit Varron, dans Silius Italicus, d'éviter la bataille. Les autres sont envieux, jaloux, malfaisants, ennemis des hommes, avides de sang et de meurtre. Les Peines, les Furies, les Alastores, dont parlent si souvent les poètes, sont des démons de cette espèce (1). La peste qui ravage Thèbes, dans l’'OEdipe, et enrichit de pleurs et de gémissements le sombre Achéron, est un mauvais démon (2).

La doctrine des démons semblait un fruit naturel du polythéisme. Qu’y avait-il, en effet, de plus conforme à l'esprit d’une religion qui proposait à l’adoration des hommes la nature dans ses éléments ou ses forces personnifiées, que de multiplier et de diversifier ces personnifications, que d’individualiser toutes les formes de la vie physique ou morale, les causes inconnues et d’autant plus redoutables (3) des biens et des maux; les tendances, les désirs, les qualités abstraites du cœur humain? Cependant, chose étrange! c’est sous les auspices des philosophes les plus spiritualistes et les plus opposés à l’anthropomorphisme populaire que la doctrine des démons, jusque là vague et confuse, se détermine et se constitue. Nous voulons parler de Pythagore, d'Empédocle et de Platon.

Les démons sont, pour ces philosophes, comme un moyen légitime de purifier la notion de Dieu de tout ce

(1) « Les démons amis du sang, du meurtre et des calamités étaient désignés sous le nom de δαίμονες προστρόπαιοι. On leur opposait les démons libérateurs (λύσιοι), ceux qui éloignaient le mal (ἀποτρύπαιοι ἀλεξίκαχοι).» (E. Maury, Hist. des religions de la Grèce antique, 1. 1, Ρ. 548.)

(2) Πυρφόρος Θεός. (Sopx., OEdipe rot.)

(3) « Potentia enim incognita pro infinita haberi solet vulgo imperito. » (HOBBES, éd. Amst., 1668, Levialth.,$ 45, p. 306.)

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que les mythologues anciens y avaient arbitrairement introduit de trop vil et de trop humain. Dieu est éloigné du monde où on l'avait mêlé, fort indignement, comme un personnage de théâtre. Il reprend sa grandeur, sa perfection et sa vraie majesté. Il est bon, et il ne convient pas de lui rapporter rien qui soit mauvais. C’est aux démons qu’il faut attribuer les actes mauvais, vicieux, condamnables ou répréhensibles, dont de grossières traditions ont chargé les dieux (4). Car les démons sont capables de mal faire, comme les hommes.

Ainsi, les maladies qui frappent les hommes, je chàtiments dont ils sont l’objet, viennent des démons et non des dieux, et aussi les songes et les apparitions. Dans son effort pour spiritualiser le polythéisme, Platon va jusqu’à réduire les grands dieux de la religion populaire au rôle subalterne de démons. Lors donc que saint Justin et les apologistes chrétiens, dans leur critique du polythéisme, protestent que les dieux du paganisme, Jupiter, Junon, Apollon ne sont que des démons, ils répètent ce que Platon, au IVe siècle, et Pythagore, au VIe siècle avant Jésus-Christ, avaient dit très-nettement. Entre les mains de ces philosophes, la théologie d’Homère se transiorme en une démonologie.

Dans son Banquet, Platon nous explique très-nettement la fonction d’un démon : « Quelle est la fonction d’un « démon? C’est d’être l'interprète et l’entremetteur entre « les dieux et les hommes, apportant au ciel les vœux et « les sacrifices des hommes, et rapportant aux hommes « les ordres des dieux, et les récompenses qu’ils leur ac-

(4) JAMBLIQUE, Vit. Pythag., ©. 32, p. 176. — EMPÉDOCLE, édit. Shirz, t. 1, p. 296.

DÉMONOLOGIE CHRÉTIENNE. 229 « cordent pour leurs sacrifices. Les démons entretiennent « l'harmonie de ces deux sphères : ïls sont le lien qui « unit le grand tout. C’est d'eux que procède toute la « science divinatoire et l’art des prêtres, relativement aux sacrifices, aux initiations, aux enchantements, aux prophéties et à la magie. Dieu ne se manifeste pas immé- « diatement à l’homme, et c’est par l'intermédiaire des « démons que les dieux commercent avec les hommes et « leur parlent, soit pendant la veille, soit pendant le som- « meil (4). » C’est dans ces démons que Philon reconnaissait les anges de la tradition hébraïque : « Ceux que « les philosophes grecs, dit-il, appellent héros et dé- « mons, Moise, usant d’un terme plus juste, les appelle « des anges (2). »

Les nouveaux platoniciens n’ajoutèrent rien d’original à la doctrine de Platon sur les démons. Maxime de Tyr considère les démons comme des génies tutélaires, gardiens et protecteurs de la vie humaine, plutôt que comme des esprits malfaisants, pervers, et occupés à nuire el à tromper (3). Cependant, la distinction des démons en bons el mauvais appartient essentiellement au paganisme, et coexiste chez les plus grands philosophes païers avec la croyance à l'unité de Dieu : « Le Dieu suprême plane « seul au-dessus de cette tourbe de génies malfaisants ou « vicieux, qui ont usurpé, dans le principe, son nom, et « dont toute la nature est, pour ainsi dire, infectée (4). »

(1) Banquet, t. VI, p. 298, 299.

(2) OÙs οἱ μὲν παρ᾽ Else φιλοσοφήσαντες ἡρῶσς καλοῦσι χαὶ δαίμονας, Μωύσης δὲ εὐθυβόλῳ χρώμενος ὀνόματι ἀγγέλους προσαγορεύει. (PHILON, De Mundo.)

(5) MAXIME DE TYR, Dissert.

(4) E. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. Π|, p. 428.

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Sans affirmer aussi positivement que Hobbes (1) que c’est des Grecs que les Juifs, et, par suite, les docteurs chrétiens, ont emprunté leur démonologie, on ne peut s'empêcher de remarquer la frappante analogie qu’il y ἃ entre les deux systèmes. Les démons y ont même nature, mêmes attributions, mêmes fonctions. Les bons démons ou anges, peu importe le mot, y sont également les messagers, les interprètes, les auxiliaires et les organes de la puissance divine. Les mauvais démons, ou démons proprement dits, tourmentent également les hommes, pénètrent partout, dans les aliments, et jusque dans les corps humains, qu’ils agitent de mille manières (2). Eux encore, dans les enfers, sont les instruments des vengeances divines, comme les Erinnyes, les Pœnes, et ces spectres hideux, et au corps enflammé, dont parlent Platon et Plutarque. Le personnage de Satan, larchange du mal, le chef des démons, le prince des anges rebeiles, l'adversaire, l’accusateur et le persécuteur des hommes, ἃ passé de la tradition juive dans la doctrine chrétienne. Cependant, il y a quelque rapport entre ce démon, tel

(1) « Scripta autem sua simul cum lingua Græca per victorias et colonias suas communicarunt Græci Asie Ægyptiet Italiæ populis, atque inde demonologiam, sive, ut loquitur S. Paulus, doctrinas de dæmoniis, Judæorum non pauci, tum qui in ipsa Judæa, tum qui in Alexandria, aliisque locis, quo dispersi erant, imbiberunt, » (Th. HOBBES, Levialh., $ 45, éd. d’Amst., 1668, p. 506.)

(2) Servius, contemporain de Macrobe, atteste aussi, dans une scholie du vers 745 du vie chant de Virgile, la croyance aux bons et aux mauvais génies: « Cum nascimur, duos genics sortimur : unus est qui hortatur ad bona; alter qui depravat ad mala, nec incongrue dicuntur genii; quia, cum unusquisque genitus fuerit, ei statim observatores deputantur : quibus assistentibus post morlem, aut asserimur in meliorem vitam, aut condemnamur in deteriorem : per quos aut vacationem meremur aut reditum in corpora. »

DÉMONOLOGIE CHRÉTIENNE. 231 que Dante ou Milton le représente, et l'Hadès de la mythologie grecque, géant monstrueux et effrayant, le prince du monde souterrain, le roi des enfers. Il y ἃ aussi quelques traits d’analogie entre la légion des anges déchus de la Bible, précipités dans les enfers après leur rébellion, et les titans Cronos, Prométhée et les autres dieux maudits, foudroyés par Jupiter en punition de leur audace, précipités et enfermés dans les enfers avec des chaines d’airain, et privés, à tout jamais, de la vue du soleil et de la fraicheur de l'air.

Que le polythéisme grec ou romain ait enseigné l’existence d’un peuple de démons bons ou mauvais, répandus partout, et faisant sentir aux hommes l’effet de leur bienfaisance ou de leur colère, c’est ce qu’on ne peut nier. Mais la conception chrétienne dépasse celle-ci.

En effet, il n’est nulle part parlé, dans la mythologie paienne, de deux classes d'esprits hostiles et éternellement séparés. Or, c’est là l’idée caractéristique de la démonologie chrétienne, Tout génie est ange ou démon; c’est-à-dire bon ou mauvais, émane du ciel ou de l'enfer, appartient à l’armée de Dieu ou à celle de Satan.

Cette distinction tranchée entre les bons et les mauvais anges est toute persane : les rapports entre la démonologie grecque ou romaine et la démonologie chrétienne sont visibles; mais l’analogie est bien plus frappante encore entre la doctrine chrétienne et le dualisme persan. La Perse paraît avoir fourni aux chrétiens les éléments de leur système démonologique.

Lervan, Dieu unique et éternel, a produit deux fils : Ormuzd et Ahriman. Le premier représente le principe du bien; il est investi d’une autorité qui n’aura pas de fin. L'autre représente le principe du mal, et possède

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une autorité temporaire. ἃ la fin, Ahriman, ou le génie du mal, doit être vaincu et disparaitre.

Les Amschaspands, les Izeds et les Ferwers sont les trois ordres de la hiérarchie des bons anges. Ils forment le cortége d’Ormuzd, et l’armée céleste chargée de maintenir l’ordre du monde.

Les Amschaspands jouissent dans le paradis, auprès d’Ormuzd, d’une félicité inaltérable et complète. Les Izeds sont inférieurs aux Amschaspands, quoique quelques-uns d’entre eux occupent, dans le système religieux, une posiion fort importante, et soient l’objet d’un culte plus spécial. Les Ferwers sont les éléments divins des âmes, des génies tutélaires. Ils veillent sur le monde, et paruculièrement sur les individus, descendent sur la terre, et sont les intercesseurs des hommes auprès d'Ormuzd. Ils jouent à peu près le rôle des anges gardiens et des saints du christianisme, et sont, comme ces derniers, l’objet des prières et des invocations des mortels.

En face de cette phalange d’esprits lumineux et de bons génies qui peuplent le monde et y répandent les bienfaits du Dieu bon, se placent les Dews, serviteurs d’Ahriman, esprits de ténèbres, génies mauvais, sans cesse en lutte avec les bons génies ministres d’Ormuzd, qui défendent incessamment les créatures de leurs piéges et de leurs attaques.

Ahriman est le même que Satan (1), et les Dews, es-

(1) « Photius in Bibliotheca cod. LxxxI tradit ex Theodori presbyteri, Mopsuestias postea episcopi, de Persica magia libro Ζασράδην sive Ζαρουὰμ (Zervan) omninm principem, quem et forlunam vocal, genuisse Ορμίσδαν χαὶ τὸν Σατανᾶν. Ubi Ορμίσδας est, quialiis Ορομάσδης (Ormuzd); at Σατανᾶς sine dubio est Ahrimanius. » (G.-J. Vossius, De

Theologia Gentili, Amsterdam, 1641, p. 1 (addenda libro primo.)

DÉMONOLOGIE CHRÉTIENNE. 233 prits ténébreux et malfaisants, persécuteurs et corrupteurs des hommes, répondent aux démons du christianisme.

Quelle conclusion peut-on tirer de ces rapides rapprochements? Celle-ci, à notre avis : que le christianisme ἃ trouvé en Grèce et en Orient une démonologie toute faite, qu’il l’a adoptée dans ses traits principaux et se l’est assimilée, que Pythagore, Empédocle, Platon, adversaires de l’anthropomorphisme hellénique, avaient, avant les docteurs chrétiens, renvoyé du ciel, placé dans une sphère inférieure et subordonné au Dieu suprême, sous le nom de démons, les divinités populaires; qu'avant les docteurs chrétiens, en Grèce, et surtout en Perse, on avait reconnu dans le monde l’opposition et la lutte du bien et du mal, qu'on l'avait personnifiée dans toutes ses formes et ses manifestations diverses, et qu’on avait préservé ainsi, d’une part, l’impassibilité de l’être infini, qui répugne au mouvement et à l'action trop fréquente et trop diverse daus le monde, et, d’autre part, sa bonté souveraine, qui ne peut facilement se concilier avec l’existence du mal et du désordre.

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