‹ Saint JustinChapitre 42 sur 62 · MATTH., V · texte numérisé non relu

MATTH., V

(4) S. MATTH., 1V, 10; S. Marc, x, 50 ; S. Luc, x, 27. ΘΕ Eu. xx, 22,25.

(6) S. MATTH., VE, 25 ; S. Luc, x11, 22, 24,

(7) S. MATTH., vi, 19.

Aucun des versets des évangélistes n’est cité littéralement.

249 Ille PART. — CH. VII. — MORALE CHRÉTIENNE.

Voila comme s’exprime la morale chrétienne, et les maximes dans lesquelles saint Justin la résume. La plupart, comme on peut le voir, sont tirées du Sermon de la montagne. La tendresse, l’humilité, l’abnégation en sont les traits principaux. Elle prescrit la pureté intérieure, l’amour des ennemis, le pardon des injures, l’aumône secrète, la bienfaisance envers ceux même qui nous font du mal. Elle invite l’homme à s’immoler pour ses semblables, οἱ à n’attacher son cœur qu'au ciel.

Il faut avouer tout d’abord que jamais les moralistes anciens n’ont parlé des devoirs de l’homme avec une semblable autorité, et qu’il serait malaisé de trouver, dans l'antiquité profane, un pareil ensemble de prescriptions.

Il convient d’ajouter que ces prescriptions sont d’une précision, d’une hauteur et, en même temps, d’une pureté et d’une délicatesse infinies, et qu’on ne voit pas qu'il soit possible de dépasser cet idéal. Pour entrevoir, chez les anciens, quelque chose qui en approche, non seulement il faut faire un choix, mais il faut encore se rapprocher des temps du christianisme, et interroger les écrivains qui ont vécu à l’époque de cette grande révolution morale et religieuse.

La chasteté, la pudeur, la continence, ne sont pas assurément les vertus les plus remarquables de la société païenne. Mais prétendre que leur nom même était inconnu et que les moralistes ne songèrent jamais à les recommander, est un parti pris d'aveuglement. Il est permis de croire que toutes les âmes n’étaient pas infectées de la corruption inouie que Pétrone et Juvénal reprochent à leur temps. Au reste, nous l’avons dit déjà, 1] ne faut pas juger des préceptes par les actes, ni de la morale par les mœurs.

L'école de Pythagore enseigna la pureté des mœurs et la chasteté. Elle réprouvait l’adultère comme le crime qui offense le plus les dieux (1). Platon, dans le huitième livre de ses Lois, déclare infâme et prive de toute distinction et de tout privilége celui qui vit avec une femme qui n’est pas son épouse légitime (2). Les lois d'Athènes excluaient du temple la femme coupable d’aäulière, et la privaient du droit de porter une parure (3). On sait qu’un des motifs de l’exil d’Ovide fut la licence de ses poésies érotiques : lui-même l’avoue et s’en défend, en disant qu’elles n'étaient écrites que pour les courtisanes (4). Valère Maxime rapporte que les secondes noces étaient communément blâmées à Rome (5); qu’il s’écoula 520 ans, depuis la fondation de Rome, sans qu’il y eût un seul divorce, et que la stérilité même ne paraissait pas un motif

(1) Ex quorumdam Pythagoreorum libris fragmenta, ap. Orelli.

(2) « A l'égard des femmes, si quelqu'un vivait avec une autre que celle qui est entrée en sa maison sous les auspices des dieux, et avec le titre sacré d’épouse, soit qu'elle lui soit acquise par achat ou de quelque autre mauière, si son mauvais commerce vient à la connaissance de qui que ce soit, homme ou femme, nous ne ferons rien que de juste, en le privant par une loi, comme infâäme, de toutes les distinctions et priviléges de citoyen. » (PLATON, Lois, VIN, t. VIE, p. 123, trad. Cousin.)

(5) Alf. Maury, Hist. des religions de la Grèce antique, t. HI, p. 50, not. ὃ.

(4) Arguor obsceni doctor adulterii.

(Trist., 11, v. 213.) At procul ἃ scripta solis meretricibus arte, Summovet ingenuas pagina nostra nurus.

(Ibid., v. 304.)

(9) « Quæ uno contentæ matrimonio fuerant corona pudicitiæ honora-

MARÉES. della 21 0 .«. . . Mulitorum matrimoniorum experientiam quasi illegitimæ cujusdam intemperantiæ signum esse credentes, » (VALÈRE MAXIME, 11, 5, 4.)

244 Ile PART. — CH. VIII. — MORALE CHRÉTIENNE.

légitime de rompre l’union conjugale (1). « L’indulgence « des maris avait permis aux femmes l’usage de la « pourpre et de l’or. Mais cette parure était sans danger. « On voyait les autres, on était vu soi-même avec un « respect religieux, et une mutuelle pudeur protégeait les « deux sexes (2). »

Cicéron, dans son Traité des devoirs, enseigne que la faute réside dans la pensée et l'intention de mal faire, alors même que cette intention n’aurait pas été suivie d'effet, et Sénèque, le rhéteur, appliquant cette théorie au sujet particulier qui nous occupe, prononce ces paroles si semblables à celles du Christ, citées par saint Justin : « Elle est coupable même sans avoir commis la faute, « celle qui ἃ eu un mauvais désir (3). »

Dans Epictète, on trouve, presque à chaque page, les préceptes les plus purs sur la chasteté et la continence. C’est peu pour le sublime esclave de dire que l’homme doit se souvenir en tout temps qu'il porte Dieu au-dedans de lui-même, et qu'il doit se garder de le souiller par des pensées impures et des actions basses (4); que son âme

(1) VALÈRE MAXIME, Il, 2, 4.

(2) « Nulli enim tunc subsessores alienorum matrimoaiorum oculi metuebantur ; sed pariter et videre sancte, et aspici mutuo pudore custodicbantur. » (VaLÈRE MANIME, ἢ], 5.)

(3) « Incesta est etiam sine stupro quæ cupit stuprum. » (Controv., vi, 8.)

(4) ἔχεις τι ἐν σεαυτῷ μέρος ἐχείνου (τοῦ θΞοὔ) οὐ θέλεις Ξμνῆσθαι ὅταν ἐσθίης τίς ὧν ἐσθίεις, χαὶ τίνα τρέφεις ; ὅταν συνουσίᾳ χρῇ; τίς ὧν χρῇ ; ὅταν ὁμιλίᾳ, ὅταν γυμνάζηῃ, ὅταν διαλέγῃ, οὐχ οἵἷδος ὅτι θεὸν τρέφεις 1.... ἐν σαυτῷ φέρεις αὐτὸν ( 20%) 221 μολύνων οὐχ αἰσθάνη ἄχαθάρτοις μὲν διανοήμασι, ῥυπαραῖς δὲ πράξεσι. Καὶ ἀγάλματος μὲν τοῦ θεοῦ παρόντος, οὐχ ἂν roulants τι τούτων ποιεῖν, ὧν ποιεῖς" αὐτοῦ δὲ

Ὁ = , "» » ’ ‘ ’ > τοῦ θεοῦ παρῦντος ἐσωθεν χαὶ ἐφορῶντος πάντα, καὶ ἐπαχονοντος, OUR

doit être plus pure que la lumière du soleil (1), et que sa conscience doit être pour lui un rempart inviolable. Il sait que ces maximes générales ne suffisent pas à régler les mœurs, et qu’il faut, en ces matières délicates, donner des conseils plus pratiques. En voici quelques-uns :

« Il est dangereux de se mêler à des entretiens obscènes. Quand tu te trouveras à des conversations de cette espèce, ne manque pas, si l’occasion le permet, de tancer celui qui tient de tels discours ; sinon, demeure muet, et fais connaitre, par ton silence, par la rougeur de ton front et tes yeux baissés, que ces sortes de discours ne te plaisent point (2). »

« Ne goûte pas le plaisir de l’amour, si tu le peux, avant le mariage, et si tu le goûtes, que ce soit au moins selon la loi, mais ne sois point sévère à ceux qui en usent, ne les reprends pas avec aigreur, et ne vante pas, à tout propos, ta continence (3). »

« Aujourd'hui, ayant rencontré une belle femme, je n’ai pas dit en moi-même : Bienheureux celui qui jouit de ses faveurs! bienheureux son mari! car, parler ainsi, c’est désirer l’adultère. Je défends à mon imagination de me la représenter à mes côtés, défaisant ses vêtements, et couchée auprès de moi. Je dis alors : Bravo! Epictète, tu as résolu là un beau sophisme. Que si cette femme consent à se donner à moi, s'approche de moi, me fait des avances et des caresses, je repousserai ses caresses et me vaincrai moi-même, Voilà qui vaut mieux

αἰσχύνη ταῦτα ἐνθυμούμενος χαὶ ποιῶν. (EPICT., Dissert., 11, 8, 11, 15, éd. Didot, p. 89, 90.)

(1) Épict., Dissert., τι, 22, 95, p.164.

(2) Épicr., Manuel, xxx, 16.

(5) ÉPicr., Manuel, ΧΧΧΠΙΙ, 8.

246 Ille PART. — CH. VIII. — MORALE CHRÉTIENNE.

. « que d’avoir dénoué le sophisme le plus subtil (4); mais « comment résister à ces tentations ? Il ne faut que vouloir « te plaire à toi-même, et paraître pur à Dieu (2). Il faut « se souvenir de Dieu, invoquer son aide et son secours, « comme on invoque Castor et Pollux, pendant la tem- « pête... Quelle tempête plus dangereuse que le trouble « des sens (3)! »

« Que fait celui qui suborne la femme de son prochain ? « Il foule aux pieds la pudeur et la fidélité ; il viole les « saintes lois du voisinage, de l'amitié, de la cité. Com- « ment pourrais-je le regarder comme un homme, comme « mon prochain, mon ami, mon concitoyen (4)? Les « femmes, direz-vous, sont communes ; mais dès que le « législateur les ἃ distribuées, ne pas se contenter de la « sienne, et prendre celle d'autrui, c’est dépouiller l’huma- « nité pour prendre le caractère du singe et du loup (5). »

Venons maintenant à ce qui regarde la charité. C’est à cette vertu que se rapportent plusieurs des maximes chrétiennes citées par saint Justin.

Cette vertu est entée sur le sentiment qui porte les hommes à s’aimer par le triple attrait d’une même nature, d’une commune origine et d’une semblable destinée.

(4) ἔριοτ., Dissert., 11, 18, 15, 19, édit, Didot, p.109. — Jbid., 1v, 9. 1.1...

(2) Πῶς οὖν γένηται τοῦτο ; θέλησον ἀρέσαι αὐτὸς ποτε σεαυτῷ, θέλησον χαλὸς φανῆναι τῷ θεῷ᾽ ἐπιθύμησον χαθαρὸς μετὰ χαθαροῦ σαυτοῦ γενέσθαι; καὶ μετὰ τοῦ θεοῦ. (ΕΡΙΟΤ., Dissert., 11, 18, 19.)

(3) Τοῦ θεοῦ μέμνησο, ἐχεῖνον ἐπιχαλοῦ βοηθὸν καὶ παραστάτην; ὡς τοὺς Διοσχόρους ἐν χειμῶνι οἱ πλέοντες. Ποῖος γὰρ μείζων χειμὼν ἢ ὁ ἐχ φαντασιῶν ἰσχυρῶν χαὶ ἐχχρουστιχῶν τοῦ λόγου ; (ΕΡΙΟΥ., Dissert., 11," 48, 29, p. 110.)

(4) Évicr., Dissert., 11, ch. 4, $ 1, p. 85.

(3) Éricr., Dissert., 11, 4,8, Ρ. 84.

Le patriotisme étroit, exclusif, agressif des petites cités grecques était, il est vrai, incompatible avec la charité. Pour ceux même qui s’élevaient à l’idée d’une certaine communauté de race entre les diverses cités de la Grèce, les étrangers, les barbares, étaient des ennemis nés. Si la fortune de la guerre les faisait esclaves, la naissance les avait déjà frappés d’infériorité. « La justice consiste, disait Simonide, à rendre à chacun ce qui lui est dû : or, on doit du bien à ses amis, du mal à ses ennemis. » Au Ve siècle avant Jésus-Christ, Socrate proteste contre cette morale inhumaine : « Si quelqu'un dit que la jus- « tice consiste à rendre à chacun ce qu’on lui doit, et « 51] entend par là que l’homme juste doit du mal à ses « ennemis comme 1] doit du bien à ses amis, ce langage « n’est pas celui d’un sage, car il n’est pas conforme à « la vérité. Il n’est jamais juste de faire du mal à per- « sonne (1). » En même temps, Socrate, pressentant l’universelle fraternité de tous les hommes, se proclamait citoyen du monde (2). Platon enseignait, au grand scandale des politiques et des sophistes de son temps, qu’il vaut mieux souffrir l'injustice que de la commettre, et qu’il n’y ἃ pas pour l’homme de plus grand mal que d’être injuste (3).

La justice n’est pas la charité, et s’abstenir de mal faire et de nuire ne fait pas l’homme vertueux. Mais la sagesse antique ne s’est pas arrêtée là. « C’est l’amour que j'ai « pour les hommes, dit Socrate, qui me porte à leur en-

(1) PLATON, Républ., 1, 5.

(2) « Socrates cum rogaretur cujatem se esse diceret, mundanum inquit ; totius enim mundi se incolam et civem arbitrabatur, (CICERON, Tuscul., v, 57.) — ÉPicT., Dissert., 1, 9, 1, p. 46.

(5) Voir la discussion de Socrate et de Polus, dans le Gorgias.

148 Ille PART. — CH. VINS. — MORALE CHRÉTIENNE.

« seigner tout ce que je sais (1). » Cet amour du prochain ne doit pas être oïsif. Les deux fameux préceptes : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait à vous-même ; et: Faites à autrui ce que vous voudriez qui vous fût fait, en quoi se résume toute la morale sociale et dont on fait honneur exclusivement au christianisme, appartiennent à l'antiquité païenne (2). « Les Athéniens, dit M. Alfred Maury, faisaient remonter « ces préceptes à leur héros Bouzygès, c’est-à-dire aux « plus anciens temps (3). » On les trouve développés dans le discours d’Isocrate à Nicoclès (4).

Proclamée par Socrate, confirmée et développée par les platoniciens et les stoïciens, la doctrine de la fraternité universelle fit son chemin dans le monde paien. Cicéron la reçut, avec toute sa philosophie, des mains des Grecs et l’exposa dans son magnifique langage : « C’est la nature, dit-il, qui prescrit à l’homme de faire « du bien à son semblable, pour cette seule raison qu'il « est homme comme lui (5). » Les liens du sang ne sont pas plus sacrés que les liens de la cité, et ces derniers ne sont pas les seuls qui unissent les hommes. Le genre humain forme une société universelle que les dieux euxmêmes ont établie, et sans laquelle la libéralité, la justice,

(1) Y70 φιλανθρωπίας. (PLATON, Eulyph., t. f, p. 15, trad. Cousin.)

(2: « Alexandre Sévère, dit Lampride, avait fait graver le premier de ces deux préceptes sur les monuments publics. » Le chrouiqueur ajoute qu’il avait entendu cette maxime : A quibusdam sive Judæis sive christianis. (ALEX. SEVÈRE, 90.) É

(5) Hist. des religions de la Grèce antique, t. WE, p. 9.

(4) Isocrale ad Nicocl., ch. 18, p. 19, éd. Baiter, ch. 49.

(5) « Hoc natura præscribit ut homo homini quicumque sit, ob eam ipsam çcausam, quod is homo sit, consultum velit. » (CICÉRON, De

offic., πα, 6.)

la bonté, ne sont plus rien (1). Le sage doit reconnaître qu'il n’est point habitant d’une enceinte fermée par des murailles, mais que le monde entier n’est pour lui qu'une ville dont il est le citoyen (2). II doit s’associer à ses semblables par le lien de la charité, et regarder tous les hommes comme ses alliés naturels (3).

A Athènes, à Rome, le théâtre retentit souvent de généreuses maximes sur l’unité du genre humain et les vertus les plus opposées à l’ancien esprit grec ou romain. Euripide, le philosophe de la scène, comme on l’a souvent appelé ; Ménandre, Philémon et leurs imitateurs latins, élèves des philosophes, et sans y songer peut-être, éducateurs de la foule, apprirent à leurs concitoyens l’égalité de tous les hommes, l’humanité, la pitié, la charité, et jetèrent dans la société les germes d’une civilisation nouvellé. Cet esprit nouveau, qu’on ἃ quelquefois appelé esprit chrétien, éclate chez les nouveaux stoïciens.

« Exposons, dit Senèque, comment l’homme doit en « user avec ses semblables. Quels préceptes donnerons- « nous ? Qu'il faut s'abstenir de verser le sang humain ? « Que c’est peu de chose de ne point nuire à ceux aux- « quels nous sommes obligés de nous rendre utiles! Le « beau mérite pour un homme de n’être point féroce pour

(1) « Quiautem civium rationem dicunt habendam, externorum negant, hi dirimunt communem humani generis societatem ; qua sublata, beneficentia, liberalitas, bonitas, justitia funüitus tollitur. Quæ qui tollunt etiam adversus deos immortales impii judicandi sunt. Ab iis enim constitutam inter homines societatem evertunt. » (CICÉRON, De offic., im, 6.)

(2) « . . . Sese non unius circumdatum mœænibus Joci sed civem totius mundi quasi unius urbis agnoverit. » (CICÉRON, De Leg., 1, 25.)

(3) « . . . Societatemque caritatis coïerit cum suis omnesque natura conjuncios, suos duxerit. » (CICÉRON, De Leg, 1, 25. — Voir encore De offic., 1, 7. — Et SÉNÈQUE, De ira, τι, 51.)

250 Ille PART. — CH. VII. — MORALE CHRÉTIENNE.

« son semblable ! Nous prescrivons à l’homme de tendre « la main à celui qui ἃ fait naufrage, de montrer la route « à celui qui s’est égaré, de partager son pain avec celui « qui ἃ faim. Mais à quoi bon entrer dans le détail de « ce qu'il faut faire ou éviter, quand je puis donner en « deux mots la formule des devoirs de l’homme? Cet uni- « vers que vous voyez, qui comprend le ciel et la « terre, n’est qu’un tout, un vaste corps dont nous « sommes les membres. La nature, en nous formant des « mêmes principes et pour la même fin, nous a rendus « frères. C’est elle qui a planté dans nos cœurs l’amour « que nous avons les uns pour les autres, et qui nous ἃ « faits sociables. C’est elle qui ἃ établi la justice et « l’équité : c’est en vertu de ses lois qu’il est plus mal- « heureux de faire du mal que d’en recevoir. C’est elle « qui nous ἃ donné deux bras pour aider nos semblables. « Ayons toujours dans le cœur et sur les lèvres ce vers « de Térence : Je suis homme, et rien de ce qui touche « l’homme ne m'est indifférent (1). »

(4) « Quæ damus præcepta ? Ut parcatur sanguini humano? Quantulum est ei non nocere, cui debeas prodesse ! Magna scilicet laus est si homo komini mansuetus est! Præcipiemus ut naufrago manum porrigat, erranti viam monstret, cum esuriente panem suum dividat ? Quando omnia quæ præstanda sunt ac vitanda dicam, cum possim breviter hanc formulam bumani officii tradere? Omne hoc quod vides, quo divina atque humana conclusa sunt, unum est : membra sumus corporis magni. Natura nos cognatos edidit, cum ex iisdem et in eadem gigneret. Hæc nobis amorem indiäit mutuum, et sociabiles fecit. ΠῚ æquum justumque composuit : ex illius constitutione miserius est nocere, quam lædi, et illius imperio paratæ sunt ad juvandum manus. Iste versus et in pectore et in ore sit :

Homo sum, humani nihil ἃ me alienum puto.

« Habeamus in commune quod nati sumus. Societas nostra lapidum

MORALE PAIENNE. 251 « Il y a, dit-on, quelque plaisir à se venger. Point du tout. Il est bien de répondre aux bienfaits par des bienfaits, mais non de rendre le mal pour le mal. Quoique réputée juste, la vengeance est contraire à l'humanité ; elle ne diffère de l’outrage que par l’ordre du temps (1). » « Si le sage reçoit un soufflet, que fera-t-il? Ce que fit Caton. On l'avait frappé au visage; il ne se mit pas en colère, il ne se vengea pas de cette msulte; 1l ne crut même pas avoir à pardonner; il nia qu’il eût été insulté (2). »

« Pour dédaigner les injures, il n’est pas besoin d’être un sage; il suffit d’avoir du jugement et de se dire à soi-même: Ai-je mérité ou n’ai-je pas mérité ce qui m'arrive ? Si je l’ai mérité, ce n’est point un affront, c’est justice. Si je ne l’ai point mérité, c’est celui qui commet une injustice qui doit rougir (3). »

« C’est d’une âme misérable et petite de rendre le mal pour le mal... Pensons aux services que nous ἃ rendus celui à qui nous en voulons, et notre colère tombera, et nous oublierons l’injure, pour ne plus nous souvenir que du bienfait. Représentons-nous combien le pardon des injures ἃ fait d’amis utiles. Demandons-nous, quand nous aurons de la peine à pardonner, si nous serions bien aises que tout le monde füt inflexible à notre

fornicationi simillima est : quæ casura, nisi invicem obstarent, hoc ipso sustinetur. » (SÉNÈQUE, Epist. ad Lucil., XCV.)

(1) « Dulce est dolorem reddere. Minime ; non enim ut in beneficiis

bonestum et merita meritis rependere, ita injurias injuriis ; illic vinci l{urpe est ; hic vincere. Inhumanum verbum est, ut quidem pro justo receptum, ultio ; et a contumelia non differt nisi ordine. » (SÉNÈQUE, De ira, 11, 32.)

(2) SÉNÈQUE, De Const. Sapient., ΧΙΥ. — De ira, τι, 32. (3) SÉNÈQUE, De Const. Sapient,, XVI.

252 Ille PART. — CH. VIN. — MORALE CHRÉTIENNE.

« égard... Quelqu'un est-il en colère contre toi? Pro- « voque-le par des bienfaits. ΠῚ t’a frappé? Retire-toi. En « rendant le coup, tu lui fourniras l’occasion et l’excuse « de nouvelles violences (1). »

« Le sage doit secourir ceux qni pleurent, sans verser « lui-même des larmes; il tendra la main au naufragé: il « fera l’aumône à l’indigent (2). »

Il faut donner sans orgueil et en secret. « Les bienfaits « qui soulagent la faiblesse, l’indigence, l’ignominie, « doivent être tenus cachés et n’être connus que de celui « qui en profite. Quelquefois même il faut laisser ignorer « à celui qu’on assiste la main qui l’a secouru (3). Eh « quoi! mon ami ne saura pas qui l’a obligé? Non, ce « n’est pas un débiteur que je cherche. Ne sauverais-tu « donc pas la vie d’un homme dans les ténèbres? Le « bienfaiteur doit oublier sur-le-champ qu'il a donné; « l’obligé doit toujours se souvenir qu’il ἃ reçu (4). »

(1) Semper et infirmi est animi exiguique voluptas DUO 2 PA (JUVÉN. Sal., ΧΠΙ.)

« Pusilli hominis et miseri est repetere mordentem.. Faciet nos mitiores si cogitaverimus quid aliguando nobis profuerit ilie, cui irascimur, et meritis offensa redimetur... Cogitemus quotiens aû ignoscendum difficiles erimus, an expediat omnes nobis inexorabiles 6586... Quid est gloriosius quam iram amicitia mutare ὃ... Irascetur aliquis ? Tu contra beneficiis provoca. Cadit statim simullas ab altera parte deserta. Nisi pariter, non pugnant. Si utrinque concurritur, ille est melior, qui prior pedem retulit.. Percussit te ? Recede : Referiendo enim et occasionem sæpius feriendi dabis, et excusationem. » (SÉNÈQUE, De ira, 11, 54.)

(2) SÉNÈQUE, De Clement., 11, 6.

(3) « Quæ non producunt nec honestiorem faciunt, sed succurrunt infirmitati, egestati, ignominiæ tacite danda sunt, ut nota sint solis quibus prosint ; interdum et ipse qui juvatur fallendus est : ut habeat, nec ἃ quo acceperit, sciat. » (SÉNÈQUE, De benefic., 11, 9.)

(4) « Contentus sum te teste, alioquin non benefacere delectat sed

« Comme la vigne qui porte son fruit, et puis après ne demande plus rien, satisfaite d’avoir dorné sa grappe ; comme le cheval après la course, comme le chien après la chasse, comme l’abeille quand elle a fait son miel ; l’homme qui ἃ fait le bien ne le crie pas par le monde, il passe à une autre action généreuse, de même que la vigne se prépare à porter d’autres raisins (1). »

« La vie est courte, et le seul fruit de cette vie terrestre, c’est la sainteté et les bonnes actions (2). »

« La foule des ingrats ne doit ni rebuter, ni refroidir la bienfaisance. La bonté féconde des dieux immortels est-elle done arrêtée par la multitude des impies οἱ des sacriléges?... Prenons les dieux pour modèles. La vertu consiste à répandre des bienfaits dont on n’est pas payé. L'ingratitude doit si peu nous décourager de faire le bien, que si on m'’ôtait l’espoir de trouver un homme reconnaissant, j'aimerais mieux perdre mes bienfaits que de m’abstenir de faire le bien (3). »

« Un homme nous ἃ fait du bien, et vient ensuite à nous faire du mal : il faut oublier l’injure et ne se souvenir que du bienfait... Quand même auparavant il ne nous eût pas fait du bien, il faudrait encore pardonner (4). »

videri benefecisse... Alter statim oblivisci debet dati, alter nunquam. » (De bencefic., τι, 10.)

(1) MARC-AURÈLE, Pensées, 1. V, 6, trad. de M. Pierron, p. 62. (2) MaRC-AURÈLE, Pensées, VI.

(5) « Deos sequamur duces, quantum humana imbecillitas patitur :

demus beneficia, non fœneremus... Nunc est virtus dare benefcia non utique reditura.. Si spes mihi præcidatur gratum hominem reperiendi, malim non recipere beneficia quam ncn dare. » (De benefic., 1,1.)

(4) « Remissior judex injuriæ oblivisei debet, officii meminisse : cui

etiamsi merita non antecessissent, oportebat ignosci. » (SÉNÈQUE, Ερ οί. ad Luc., LXXXI.)

254 Ille PART. — CH. VIII. — MORALE CHRÉTIENNE.

« Non seulement il convient d’être doux et facile pour ses ennemis; il faut encore les secourir sans aigreur (1). »

« Il faut consacrer ses travaux au bien commun, assister les misères particulières, et offrir à ses ennemis le secours d’une main bienveillante (2). »

« Un tel t’a dit des injures? Rends-lui grâce de ce qu'il ne t’a pas frappé. — Il t’a chargé de coups? Rends-lui grâce de ce qu’il ne &’a pas blessé. — Il la blessé? Rends-lui grâces de ce qu’il ne l’a pas tué. Le mal n’est pas pour celui qui reçoit l’outrage, mais pour le méchant. C’est au loup qu’il appartient de rendre morsure pour morsure (3). »

« Le sage est méprisé, battu : 1] doit aimer ceux qui le battent, comme il aime le Père de toutes choses et son frère (4). »

« Quel est le caractère de cet homme? Quel est le principe de ses actions? La douceur, la sociabilité, la patience, l’amour de ses semblables. Voila mon homme, mon concitoyen, mon voisin, mon compagnon. Cet

(1) « Inimicis mitis et facilis. » (SÉNÈQUE, De vit Beat., 20.) (2) « Stoïci vestri dicunt... Non desinemus communi bono operam

dare, adjuvare singulos, opem ferre etiam' inimicis miti manu. » (Sé- NÈQUE, De Cons. sap., XXVIII.)

τ , 1 CITE ss: , " “ + ὁ ον ἃ LEE (3) Ἐλοιδόρησέ ce ὁ δεῖνα. Πολλὴ χάρις αὐτῷ ὁτι μὴ ἐπληξεν. Αλλὰ

1 y σις ᾿ ’ (74 νον ᾿ ss: d'y Le “κι nl χαὶ ἔπληξε᾽ πολλὴ χάρις ὅτι μὴ ἔτρωσεν᾽ ἀλλὰ καὶ ἔτρωσε᾽ πολλὴ χάρις

ὅτι μὴ ἀπέχτεινε... Μεγάλη βλάδη τῷ ἀδιχοῦντι αὕτη ἡ ἀδικία. (EpicT., Dissert., IV, ch. 4, ὃ 9.)

1 = dat "» MEN ! ᾿ ᾽ (4) Δαίρεσθαι δεῖ αὑτὸν, ὡς ὄνον, χαὶ δαιρόμενον φιλεῖν αὐτοὺς τοὺς

δαίροντας, ὡς πατέρα πάντων, ὡς ἀδελφῦν. (ΕΡΙΟΤ,, Dissert., 111, ch. 22,

« autre est emporté, avide de vengeance : ce n’est pas « un homme; il n’en ἃ que l'apparence (4). »

« On ne doit pas rendre le mal pour le mal, dit aussi « Maxime de Tyr. Où s’arréterait-on? Comment aurait- « on le droit de se venger, c’est-à-dire de mal faire par « représailles ? Ὁ Jupiter ! comment poser la justice pour « base de l’injustice (2) ? Les hommes doivent, dit-on, se « proposer Dieu pour modèle; mais sous quel rapport? « En imitant sa providence conservatrice, sa tendresse « affectueuse, sa bienfaisance paternelle (3).

Il s’en faut, comme on le voit, que la morale paienne se borne à prescrire à l’homme cette justice froide et insensible qui l’enferme en lui-même. C’est peu d’être homme de bien selon la loi écrite; la morale est plus exigeante. La piété, l'humanité, la hibéralité, la justice, la bonne foi, prescrivent à l’homme des devoirs qui ne sont pas écrits dans les codes (4).

Dira-t-on que le paganisme n’a pas connu la pitié? Les stoiciens, il est vrai, condamnaient ce sentiment comme une lâche mollesse du cœur, et Sénèque les suit en cela; mais, tout en défendant au sage de s’attendrir sur les malheurs d'autrui, il lui prescrit toutes les actions qu’inspire un cœur compatissant (5).

(1) ἔριοτ., Dissert., IV, chap. 8, ὃ 17, 20.

(2) MaxIME DE Tyr, Dissert., XVIN, 6, et passim.

(3) Πῶς οὖν γένοιντ᾽ ἂν ἄνθρωποι ὅμοιοι At ; μιμούμενοι αὐτοῦ To σωστιχὸν voi φιλητιχὸν χγαὶ πατριχὸν δὴ τοῦτο. Αὕτη θνητὴ πρὸς θείαν ἀρετὴν ὁμοιύτης. (MAXIME DE ΤΥ, Diss., vi, 1, p. 18.)

(4) « Quam angusta innocentia ad legem bonum esse! Quanto latius ofliciorum patet quam juris regula! Quam multa pietas, humanitas, liberalitas, justitia, fides exigunt quæ omnia extra publicas tabulas sunt. » (SÉNÈQUE, De ira, 11, 27.)

(Ὁ) SÉNÈQUE, De Clement., 1, ὃ, 6.

256 Ille PART. -- CH. VII. — MORALE CHRÉTIENNE.

Comment supposer une époque où la pitié fut étrangère au cœur humain ? Quand Ménandre faisait dire à un de ses personnages : « Le méchant seul n’a pas d’entrailles (1), » croit-on que cette parole n’eut pas d’écho, chez un peuple qui avait élevé un autel à la pitié (2), et qui nourrissait aux frais de l'État les citoyens qui étaient dans Pimpossibilité de vivre du fruit de leur travail (3)?

« Faut-il s’emporter contre celui qui nous ἃ outragé? « faut-il nous venger ? Non, il n’a pas su ce qu’il faisait ; « ilest égaré; ayons pitié de lui, comme nous avons pitié « des aveugles et des boiteux (4). » Est-ce dans saint Justin que nous avons pris cette noble pensée? Non, c’est chez Epictète.

La loi chrétienne défend de jurer : « Ne jurez jamais, « dit saint Justin, citant le Christ ; dites seulement : Ceci « est, ou: Ceci n’est pas. »

Et la morale païenne : « Abstiens-toi de jurer absolu- « ment, si cela est en ton pouvoir, sinon, autant que tu « le pourras (à). »

« En effet, dit le commentateur d’Epictète, faire inter- « venir les dieux dans les affaires des hommes, c’est-à- « dire, dans des choses viles et méprisables, cela marque « une espèce de mépris pour la divinité; c’est pourquoi «il faut s’exposer à souffrir des peines, et à être « condamné à des amendes, plutôt que de jurer. Mais « s'il arrive que le serment soit nécessaire, ou pour

(4) Ανδρὸς πονηροῦ σπλάγχνον οὐ μαλάσσεται. (Slobée, Floril., 51.) ) Pausanias, 1, ch. 17,8 1.

) Lysias, Oral., χχιν, édit. Reisk, p. 741.

4) Épicr., Dissert., 1, 28, 9.

= s « " ᾶ 22 δι " sa - 8) Ορχον παραίτησαι, εἰ μὲν οἴοντε, εἰς ἅπαν" EL ὃὲ μὴ) EX τῶν 1 1

ἐνόντων. (EPICT., Man., XXXIII, ὃ.)

« délivrer un ami d’un grand péril, ou pour être la cau- « tion de ses parents ou &e sa patrie, alors le serment est « permis; et après lavoir fait, il vaut mieux souffrir les « plus cruels supplices que de violer la foi donnée, et dont « on ἃ pris Dieu même à témoin (1). »

La loi chrétienne ordonne d’adorer Dieu seul, de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.

Écoutons la morale païenne :

« On vous frappe : vous invoquez César, vous faites « appel au proconsul. Le sage ne reconnait d'autre César « et d'autre proconsul que celui qui l’a envoyé du ciel ici- « bas, celui qu’il adore, Jupiter. Quel autre peut-il in- « voquer, lui qui est persuadé que tous les maux qui le « frappent sont des épreuves que Dieu lui envoie (2)? »

« Vous autres philosophes, vous enseignez à mépriser « l’autorité des souverains? Nullement. Qui de nous en- « scigne à soustraire à leur autorité ce qui leur est sou- « mis? Prends ce misérable corps, prends mon patri- « moine, prends ma réputation, prends ma famille. Si « quelqu'un peut trouver que j’enseigne à les retenir mal- « gré vous, il aura raison de m’accuser. — Bien, mais je « veux aussi commander à tes opinions. — Et qui l’a « donné pouvoir sur elles? Qui peut enchaîner la cons- « cience d'autrui (3) ? »

(1) Simplicius Comment. in Enchir., édit, Didot, p. 114.

(2) ἂν τίς σε δαίρη, χραύγαζε στὰς ἐν τῷ μέσῳ, © Καῖσαρ, ἐν τῇ σῇ εἰρήνη οἷα πάσχω; Αγωμεν ἐπὶ τὸν ἀνθύπατον. Κυνιχῷ δὲ Καῖσαρ τίς ἐστιν à ἀνθύπατος ἄλλος, n ὁ χαταπεπομφὼς αὐτὸν καὶ © λατρεύει, ὁ Ζεύς; ἄλλον τινὰ ᾿ἐπιχαλεῖται, ἢ ἐχεῖνον; οὐ πέπεισται δ᾽ 0 Te ἂν πάσχῃ τού-

τῶν; ὅτι ἐχεῖνος αὐτὸν γυμνάζει. (EPICT., Dissert., uit, ch. 22, $ 35, 57.)

258 Ille PART. — CH. VIII. — MORALE CHRÉTIENNE.

« Quand tu approches les princes et les grands, sou- « viens-toi qu'il y a là-haut un plus grand prince en- « core qui te voit, et à qui tu dois plaire plutôt qu'aux « autres (1). »

« L'homme de bien doit soumettre son âme au maître « et au régulateur de toutes choses, comme les bons ci- « toyens obéissent aux lois de la cité (2). »

« Jai déplu à quelqu'un qu’on honore et qu’on re- « doute : Que m'importe ? Je sais celui à qui il me faut « plaire, à qui il faut obéir et me soumettre : c’est à Dieu « et à ses ministres (3). »

Saint Justin cite cette maxime de la loi chrétienne : « Ne soyez pas inquiets de la nourriture et du vêtement ; « ne valez-vous pas mieux que les oiseaux et les bêtes ? « Dieu les nourrit : votre Père céleste connaît vos be- € SOINS. »

ἐξουσίαν δέδωκε ; ποῦ δύνασαι νιχῆσαι δόγμα ἀλλότριον, (EPICT., Diss., 1, 29, 9.)

[l faut lire le commentaire de Simplicius sur le chapitre 50 du Manuel ; il se rapporte à la pensée que nous citons :

« 11 y a, dit-il, des devoirs envers les princes et les sujets. Les sujets doivent obéir en tout à leurs princes légitimes, exécuter de tout leur cœur leurs ordres, et les honorer comme leurs bienfaiteurs après Dieu. Que si ces princes ne sont bienfaiteurs que de nom, et négligent leurs devoirs envers leurs sujets, on peut les blâmer comme de méchants princes ; mais on n’est pas dispensé de leur obéir en tout ce qui ne blesse pas la conscience. » (Simplic. in Enchir., ch.xxx, édit, Didot, p. 91.

(4) ὅταν εἰσίης πρός τινα τῶν ὑπερεχόντων, μέμνησο ὅτι καὶ ἄλλος ἄνωθεν βλέπει τὰ γιγνόμενα, χαὶ ὅτι ἐχείνῳ σε δεῖ μᾶλλον ἀρέσχειν, ἢ τούτῳ. (EPICT., Diss,, 1, ch. 30, 8 1.)

(2) ÉPicr., Dissert., 1, ch. 49, 8 7.

(3) Εγὼ δ΄ ἔχω τίνι με δεῖ ἀρέσκειν, τίνι ὑποτετάχθαι, τίνι πείθεσθαι" τῷ θεῷ χαὶ τοῖς μετ᾽ ἐχεῖνον. (ΕΡΙΟΤ., Diss., 1Υ, ch. 12,8 11.)

Nous lisons chez un moraliste païen :

« Dieu est notre auteur, notre père; il prend soin de « nous. Cetie pensée ne nous délivrera-t-elle pas de « toute inquiétude? Mais je n'ai pas seulement de quoi « manger! Comment font donc les esclaves, les fugitifs ? « Sur quoi comptent-ils, quand ils s’échappent? Est-ce sur « un revenu, sur des esclaves, sur des vases d'argent? Ils « n’ont rien qu’eux-mêmes, et cependant la nourriture ne « leur fait pas défaut! Faut-il que le philosophe soit infé- « rieur aux animaux qui se suflisent à eux-mêmes, ne « manquent ni des aliments, ni de rien de ce qui convient « à leur nature (1)? »

« L’homme de bien peut-il craindre que la nourriture « puisse lui manquer? Elle ne manque ni aux aveugles, « ni aux boiteux. Elle manquerait à l’homme de bien! « Le bon soldat reçoit sa paie; l’artisan, le cordonnier « trouve son salaire. Dieu négligera-t-il ainsi ses instru- « ments, ses ministres et ses témoins, ceux dont il se sert « comme d'exemples pour instruire les ignorants, et ap- « prendre aux hormes qu’il existe, qu’il gouverne le « monde avec vigilance, et que l’homme de bien ne peut re- « cevoir aucun mal, ni pendant sa vie, ni après sa mort(2). »

« Hercule ne s’affligeait pas de laisser ses enfants or- « phelins. Il savait qu'il n’y ἃ pas d’orphelins dans le « monde, et que tous les hommes ont partout un père qui « veille incessamment sur eux (3). »

(1) Ericr., Dissert., 1, ch. 9, ὃ 7, 8, 9.

(2) Οὕτως ὁ θεὸς ἀμελεῖ τῶν ἀυτοῦ ἐπιτηδευμάτων, χαὶ διχχόνων, χαὶ τῶν μαρτύρων; οἷς μόνοις χρῆται παραδείγμασι πρὸς τοὺς ἀπαιδεύτους... (Ericr., Diss., 1V, ch. 26, ὃ 22.)

διωνεχῶς ὁ πατήρ ἐστιν ὁ χηδόμενος. (ΕΡΙΟΤ., Diss., 111, ch, 94, $ 15.)

260 Ille PART. — CH. ὙΠ]. — MORALE CHRÉTIENNE.

La loi chrétienne dit : « Ne vous faites pas de trésors « dans la terre où la rouille et les vers les détruisent, et « où les voleurs les déterrent ; mais faites-vous des tré- « sors dans le ciel où ils ne craignent ni la rouille, ni les « VETrS. »

Les platoniciens et les stoïciens enseignent aussi, presque d’une seule voix, à mépriser la terre et ses biens périssables, à se détacher du corps qui, change et meurt pour ainsi dire, à chaque instant, à étouffer le trouble des passions, à secouer l’esclavage des sens, à cultiver la raison, à regarder sans cesse vers le ciel qui est la vraie patrie de l’homme, à fixer son cœur et sa pensée sur les biens éternels, à contempler Dieu, à limiter, à tendre vers lui.

Les premiers cyniques poussèrent jusqu’à l’héroïsme le mépris des richesses, des honneurs et de l’opinion ; mais l'espèce d’ascétisme qu'ils pratiquèrent ne paraît guère avoir eu un caractère religieux, non plus que celui des premiers stoïciens, leurs disciples. Ce fut moins pour s’attacher au cicl que pour assurer et fortifier leur liberté, qu'ils professèrent la purification, ou plutôt l’anéantissement des passions et l’absolu détachement de tous les biens auxquels aspire le commun des hommes.

Le spiritualisme de Platon laissa sa marque sur toutes les âmes élevées du paganisme. Le stoïcisme même finit par se teindre de ses couleurs, et un sentiment plus vif du divin s’unit chez les nouveaux stoïciens à l’esprit d’égoisme et d’orgueil de l’ancien Portique. Cicéron, qui a su comprendre et s’assimiler, sans former de système proprement dit, ni se faire l’esclave d’aucune école, toutes les idées nobles et généreuses du passé, est souvent l’éloquent interprète de Platon ; de même Sénèque, stoicien éclec-

tique, esprit ouvert à toutes les grandes aspirations. Sous la plume de ces deux plus illustres représentants de la philosophie à Rome, cette pensée que l’homme est fait pour le ciel, qu’il doit élever sans cesse ses pensées vers les choses éternelles, dédaigner le plaisir, la douleur, les richesses et tous les biens de la terre, est répétée sous toutes les formes (1).

Épictète est dans le même courant : « Celui qui veut « vivre comme il faut, dit-il quelque part, ne doit pas « soupirer après les biens extérieurs (2). »

ΤΙ suffit de feuilleter le Manuel et les Dissertations qu’Arrien nous a conservées pour trouver à chaque page de pareilles maximes. Que dire de Marc-Aurèle et des nobles leçons qui remplissent son livre des Pensées ? A-t-on jamais parlé avec plus de force de la vanité des biens de la terre et du néant des choses humaines ? A-t-on jamais trouvé de plus profonds accents pour recommander la vertu, non pas cette vertu inaccessible, abstraite et idéale en quelque sorte, dont les stoiciens aimaient à peindre et à adorer la stérile image, mais la vertu pratique, agissante, se manifestant dans la vie de chaque jour par l’hu-

(1) Citer tous ces passages remplirait un volume; en voici quelquesuns :

« Quærendum est quod non fiat in dies deterius. » (SÉNÈQUE, Ep. 51.

« Mittamus animos ad illa quæ æterna sunt. » (Ep. 48.)

« Philosophfa animum a terrenis ad divina dimittit. » (Ep. 65.)

« Inter peritura vivimus. » (Ep. 91.)

« Corpus tam putre sortili nihilominus æterna proponimus. » (Ep. 120.)

« Jam hinc altius sublimius que meditare..….. dies iste quem tanquam extremum reformidas æterni natalis est.» (Ep.102.)

« Non est summa felicitatis nostræ in carne ponenda. » (Ep. 74.)

(2) ÉpicT., Dissert., 1, 21, 26.

262 Ille PART. — CH. VIII. — MORALE CHRÉTIENNE.

milité, la résignation, le dédain des plaisirs, le tendre respect pour la divinité, l’amour des semblables, la bienfaisance ?

Quelle parole que celle-ci : « Le salut de notre vie, c’est « de pratiquer la justice de toute notre âme et de dire la « vérité. Que reste-t-il après cela, que de jouir de la vie « en rattachant une bonne action à une autre bonne ac- « tion, sans laisser entre elles aucun vide (1). »

Peut-on maintenant opposer le chrétien à l’homme de bien, au sage du paganisme, et les deux types de la vertu païenre et de la vertu chrétienne sont-ils si différents ?

Comme le chrétien, le sage du paganisme est citoyen du monde ; il regarde tous les hommes comme ses égaux et ses frères, et vit avec ceux que le hasard de la naissance ou les accidents de la fortune ont fait ses inférieurs, comme il voudrait que ceux qui sont au-dessus de lui vécussent avec lui (2). Ses esclaves mêmes, il les considère comme ses compagnons dans la servitude de la vie mortelle, comme ses amis (3). Il les traite avec indulgence, avec douceur, avec affabilité. Il ferme l'oreille aux médi-

(1) Pensées, xu1, 29, Pierron, p. 217.

Nous renonçons à citer. On peut presque ouvrir au hasard le livre des Pensées. Il en est peu sorti de la main des hommes dont on puisse tirer de plus purs enseignements.

(2) « Sic cum inferiore vivas quemadmodum tecum superiorem velles vivere. » (SÉNÈQUE, Ep. 41.)

(5) « Servi sunt? Imo homines. Servi sunt ? Imo contubernales. Servi sunt ἢ Imo bumiles amici. Servi sunt? Imo conservi.

« Vive cum servo clementer, comiter quoque et in sermonem admitte et in consilium et in convictum. » (Ep. 31. — Voir encore SÉNÈQUE, Ep. 47. — PÉTRONE, Salyric., 71.)

MORALE PATENNE. 263

sances, et vit avec ses ennemis comme s'ils devaient être un jour ses amis (1). Ii oublie les injures et les pardonne. Il est bienfaisant pour les hons comme pour les méchants, et rend le bien pour le mal (2). Il est humble et sans orgueil, parce qu'il sait qu'il n’est pas plus que les autres exempt de péché (5); mais il travaille chaque jour de sa vie à se corriger et à devenir meilleur. Il n'oublie jamais que Dieu voit toutes ses actions, connaît ses plus secrètes pensées et l’a placé ici-bas pour rendre témoignage de la vérité et servir d’exemple aux autres hommes. Loin de craindre la pauvreté, il l’aime comme l’école de la vertu et l’apprentissage de la félicité divine. Les richesses, les honneurs, que tous les hommes ambitionnent, il ne les recherche pas, il les reçoit avec irdifférence et les voit partir sans regret (4). Il méprise les voluptés comme énervant l'âme et la dégradant, et ne se permet pas même la pensée du mal. ἃ chaque événement, il se dit en lui-même: Ceci vient de Dieu (3). Il sait sup porter la douleur et les disgrâces de la fortune sans se plaindre et sans accuser Dieu. Il se résigne à tous les coups qui le frappent, comme un homme qui sait qu’une

(4) « Ita vive ut nihil tibi committas, nisi quod commnittere etiam inimico possis. » (Ep. 3.)

(2) Ονειδισθεὶς ὑπό τινος ὅτι τοὺς πονηροὺς εὐεργετεῖ᾽ οὐ τὸν ἄνθρωπον, ἔφη, ἀλλὰ τὸ ἀνθρώπινον τετίμηχα. (ΕΡΙΟΤ., Fragm., éd. Didot, cix, p. 26.)

(3, Éricr., Man., ch. xxx, 9. Cette maxime w’est-elle pas la vraie expression de l'humilité chrétienne : « Si quelqu'un ἃ mal parlé de toi, n’essaie pas de te défendre ; mais réponds simplement : Celui qui ἃ dit cela de moi ignorait sans doute mes autres défauts. » (ÉPICT., Dissert., 1V, ch. 12. $ 19.)

(4) SÉNÈQUE, Ep. 18.

(5) MARC-AURÈLE, Pensées, II, 11.

264 Ille PART. — CH. VIII. — MORALE CHRÉTIENNE.

haute destinée l’attend (1). Il souffre, il meurt en bénissant Dieu, en disant: Tu sais mieux que moi ce qui est mon vrai bien. Que (ἃ volonté soit faite ! Mon devoir et mon honneur sont de me soumettre à tes commandements et d'accepter avec joie les biens et les maux par lesquels il te plaît d’éprouver ton serviteur (2). Il ne cherche pas à échapper à ces maux sous prétexte qu'ils sont intolérables, et à sortir de la vie avant l'heure marquée. Il attend que Dieu lui-même le débarrasse du fardeau qu’il lui ἃ donné à porter et l’appelle à lui. Jusque là il demeure au poste où Dieu l’a placé, sans faiblesse et sans murmure (3). Il vit dans la pauvreté, dans la bassesse, dans l’esclavage, sans accuser Dieu, car il est persuadé qu'il ne peut haïr un serviteur fidèle, et qu’au contraire il éprouve ceux qu’il aime (4). Il ne dit jamais un mot qui ne soit vrai, ne fait jamais rien qui ne soil juste. Ainsi il arrive à la fin de sa vie, pur, paisible, préparé pour le départ et plein de confiance dans la bonté de Dieu (5).

(1) « Patitur mortalia quamvis sciat ampliora superesse. » (SÉNÈQUE, Ep. 65.)

(2) Κρεῖττον ἡγοῦμαι ὃ ὁ θεὸς θέλει ἢ ὃ ἐγώ" προσχείσομαι διάχονος χαὶ ἀχόλουθος ἐχείνῳ, συνορμῶ, συνορέγομαι, ἀπλῶς συνθέλω. (ΕΡΙΟΤ.; Dissert., 1, ch. 29, $ 16, 19 ; ch. 1, $ 17.)

Μείνατε; μὴ ἀλογίστως ἀπέλθητε. (Epicr., Dissert , 1, ch. 9, 8 10, 48, 24; Dissert., in, ch. 24, ὃ 99,)

(4) « Bonum virum (Deus) in deliciis non habet : experitur, indurat sibi illum præparat. » (SÉNÈQUE, De Prov., 1.)

« Patrium habet Deus adversus bouos viros animum et illos fortiter amat. » (Zbid., 11.) — « Hos Deus, quos probat, quos amat, indurat, recognoscit, exercet. » (1bid., ch. 1v.)

(>) MARC-AURÈLE, Pensées, II, 46, 1v, 48.

Quand il repasse ses actions, 1l se dit à lui-même: « Ai-je

rien négligé de ce qui contribue à la véritab'e félicité ? Ai-je commis quelque chose contre l’amitié, la société,

la justice? Ai-je manqué à quelqu'un des devoirs qui s’y rapportent (1)? » La mort le surprendra faisant

office d'homme, c’est-à-dire pratiquant la bienfaisance, se dévouant au bien de tous, et agissant en homme de bien. À ce moment suprême, 1l peut lever les mains au ciel et dire à Dieu : « Les facultés que tu m’as données

pour connaitre ta Providence et lui être soumis, je les ai précieusement cultivées. J’ai fait tout ce que j'ai pu pour que tu n’aies pas à rougir de ta créature. Ai-je violé tes commandements? Ai-je abusé des présents que tu m'as faits? Ne t’ai-je pas soumis mes sens, mes vœux et mes opinions ? Me suis-je jamais plaint de toi? Ai-je supporté avec aigreur ce que tu m’as envoyé ? Ai-je voulu que ce fût autrement? J'ai été malade parce que tu l’as voulu, et je l’ai voulu de même. J’ai été pauvre parce que tu l’as voulu, et j’ai été content de ma pauvreté. δ᾽ αἱ été dans la bassesse, parce que tu l’as voulu, et je n’ai jamais désiré d’en sortir. M’as-tu jamais vu dans l'abattement et le murmure? M’as-tu jamais trouvé rebelle à ce que tu exigeais de moi? Tu veux que je sorte de ce magnifique spectacle; j’en sors, et je te rends mille grâces de ce que tu as daigné n’y admettre pour me faire voir tous tes ouvrages et pour étaler à mes yeux l’ordre admirable par lequel tu gouvernes cet univers. Reprends les biens que tu m’as donnés, et disposes-en comme il te plaira (2). »

(4) Épicr., Dissert., 1v, ch. 6, $ 35.

(2) Épicr., Dissert., 1, ch. 5, $ 7, 11. — Ibid., 1v, ch. 10, ὃ 14,18.

— MAaRC-AURÈLE, Pensées, Il, 16.

266 Ille PART. — CH. VIII. — MORALE CHRÉTIENNE.

N'est-ce pas là le fidèle portrait du chrétien ? Ne sont-ce pas là ses pensées et ses discours ? Pourrait-on, en vérité, lui prêter un langage plus sublime ? ἴ

Où a-t-on trouvé, dira-t-on, un pareil homme dans l'antiquité paienne ? Je ne sais. Ce portrait est sans doute un idéal, et il est proposé comme tel ; mais tous les traits en sont tirés des écrivains paiens ; ce sont des moralistes paiens qui ont laissé les maximes que nous avons mises en face de celles que saint Justin ἃ citées ; ce sont des moralistes paiens qui nous ont fourni toutes les couleurs du tableau que nous avons présenté. Cela suffit à notre thèse.

Qu'il soit très-facile d’opposer aux maximes que nous avons recueillies et au type abstrait de la vertu païenne que nous avons esquissé d’autres maximes et un autre type pris sur le vif de la société paienne, c’est incontestable. Ce sont les livres et non la vie païenne, c’est la morale écrite et non les mœurs publiques ou privées, que nous avons considérées, et dans la morale écrite même, nous avons choisi, distingué, trié les textes. Il suffit que ces textes soient vrais, c’est-à-dire qu’ils viennent des païiens, pour que notre objet soit rempli et pour que nous puissions, après saint Justin, dire dans une certaine mesure que les paiens, en morale comme en métaphysique, ont tenu le même langage que les chrétiens ; que les Socrate, les Piaton, les Sénèque, les Épictète et les Marc- Aurèle furent à leur insu les alliés du christianisme dans l’œuvre de rénovation morale qu’il entreprit et acheva; qu’ils ont une part légitime à revendiquer dans le triomphe des idées qu’il inocula au monde ; que ce triomphe, osons le dire, fut leur triomphe, car sous des formes plus ou moins différentes, ils répandirent les mêmes enseignements, préchèrent et glorifièrent les mêmes vertus.

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