CHAPITRE PREMIER
Les apologistes chrétiens au ΕΠ“ siècle — Saint Justin, Méliton de Sardes, Tatien, Athénagore, saint Théophile d’'Antioche et Hermias.
Origine et éducation philosophique des apologistes chrétiens du If° siècle, — La doctrine chrétienne est à leurs yeux une philosophie, une science, ou, pour mieux dire, la science, et ils ne craignent pas de l'opposer aux divers systèmes de la philosophie profane. — Caractère de la science chrétienne dans les Apologies. — Soin qu'on y prend de chercher à tuus les dogmes des fondements rationnels, même aux dogmes les plus mystérieux et les plus étrangers à la science grecque, comme celui de la résurrection des corps. — Divisions qu'on peut établir dans tous les traités apologétiques : 4° justification proprement dite ; 2° exposition dogmatique de la doctrine; 3° critique de la philosophie et de la religion païennes. — La première partie est identique pour le fond et presque pour la forme chez tous les apologistes du II° siècle. — Fragment de l'Apologie de Méliton de Sardes. — Caractère de ce fragment. — Silence complet sur la personne, la mission et l'enseignement du Christ. — Partie dogmatique. — Différences entre l'enseignement de saint Justin, de Tatien, d'Athénagore et de saint Théophile dans la théorie de la nature divine. — La question des rapports des trois personnes divines, étrangère aux doctrines de saint Justin et de Tatien, apparaît pour la première fois dans l'Apologie d'Athénagore. — Tendance vers les spéculations métaphysiques, plus marquée chez saint Théophile. — La création ex nihilo y est professée très-nettement. — Première apparition du mot Trinité. — Dieu, le Verbe et la Sagesse. — Distinction précise du Λόγος ἐνδίαθετος et du Λόγος προφοριγος.-- Incertitude sur la personnalité de l'Esprit-Saint ou de la Sagesse. — Attitude différente des apologistes en face du paganisme, — Saint Justin et Athénagore alliés sympathiques, — Talien et Hermias ennemis violents, — Si.tuation intermédiaire de saint Théophile. — Caractère de la critique de saint Justin, — Son explication des analogies qu'il signale entre la doctrine chrétienne et les doctrines philosophiques ou religieuses des païens : emprunts aux livres hébreux ; inspiration des mauvais démons ; théorie du Λόγος σπερματιχός. — Caractère de Ja critique d'Athénagore. — Elle est moins superficielle, surtout dans la partie qui regarde le polythéisme. — Caractère de la polémique de Tatien. — Ses invectives contre la philosophie et les philosophes. — Satire d'Hermias. — Caractère tout négatif de la critique qu'elle renferme. — Critique de saint Théophile. — I] incline vers le parti de Tatien et d'Hermias plutôt que vers celui de saint Justin et d'Athénagore. — En somme, peu d'originalité dans la partie purement polémique des Apologies. — Elles valent surtout comme d'éloquentes revendications des droits de la conscience.
Parmi les services que la philosophie paienne rendit à l’Église chrétienne au Ile siècle, il n’en est pas de plus
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éclatant peut-être que d’avoir formé la phalange de ses apologistes et de ses docteurs, et de les avoir armés de toutes pièces pour la lutte qu'ils livrèrent à cette époque.
D'où viennent, en effet, ces hommes qui, soit devant les empereurs et le Sénat romain, comme Quadratus, Aristide, saint Justin, Méliton de Sardes, Athénagore, Miltiade et Apollinaire d'Hiéraple, soit devant la conscience et la raison publique, comme Tahen, soit dans des controverses particulières, comme saint Théophile, entreprirent de défendre la religion du Christ, mise hors la loi dans l’empire romain, opposèrent la discussion à la violence, provoquèrent la critique, et appelèrent sur leur doctrine et sur leurs mœurs la lumière de l'examen? Ils sortent, pour la plupart, des écoles des philosophes. C’est là qu’ils ont appris à connaître le faible des systèmes qu’ils combattent. C’est là qu'ils se sont initiés à la dialectique dont ils se servent pour attaquer et pour se défendre. Les uns ont laissé une part de leur esprit et de leur cœur dans le camp qu'ils ont abandonné, et ont gardé comme un tendre souvenir des lieux qui ont abrité leur jeunesse, et où leur esprit s’est ouvert et a reçu son premier aliment. Les autres ont rompu violemment; et, comme s'ils rougissaient de leur passé, ont essayé de le faire oublier par une violence de langage inconsidérée à l’égard de leurs premiers maitres. Tous ont conservé l’empreinte de leur commune origine : 1l n’aiment pas, ils n’approuvent pas, au même degré, la philosophie profane; quelques-uns la détestent et la calomnient ; d’autres portent encore après leur conversion le pailium, comme pour montrer qu'ils unissent en leur personne le disciple de Platon et celui du Christ; mais tous ont gardé le nom de philosophe, et,
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plus que le nom, l’esprit. La doctrine chrétienne est à leurs yeux et entre leurs mains une science, ou pour mieux dire la science.
Les choses ont bien changé, en effet, depuis le temps où saint Paul triomphait d’opposer à la sagesse du monde la folie de la croix, à l’orgueil de lesprit humilité et l'ignorance. Au Ile siècle, les docteurs chrétiens renvoient à la science profane l’accusation de folie ; loin de craindre la comparaison, ils l’appellent et l’instituent : ils prétendent opposer à une science ébauchée et incertaine une philosophie solide et parfaite; à des traditions absurdes, ridicules et immorales, des récits et des dogmes vraiment saints; aux tâtonnements, aux fluctuations, aux contradictions d’une raison bornée, l'expression complète de la pure raison descendue dans le monde; à une science fausse et chimérique, la science véritable.
Quelle est cette science, et quel est son caractère?
C’est, par excellence, la science des choses divines et humaines, la seule philosophie sûre et utile (4), la seule où l’on puisse trouver la paix du cœur et le repos de l’esprit (2). Elle vient de Dieu même, par les prophètes qui ont écrit sous l’influence de l’inspiration divine, comme les cordes de la lyre résonnent sous la main qui les touche (3), et par son Fils qu'il a envoyé sur la terre pour instruire les hommes. Elle n’est pas contraire à la raison, car le Fils de Dieu, c’est toute la raison (4), tandis que les chefs d'école ordinaires n’ont eu en eux qu’une
(1) Dialogue avec Tryph., $ 8.
(2) Dialogue avec Tryph., $ 8.
(3). ATHÉNAGORE, Supplicalio pro Christ, édit. Otto, 8 7, 9. — S. THÉOP&., Ad Autolycum, τι, ὃ 9.
(4) S. JusTIN, Apolog., loc. citat.
210 CONCLUSION. — CH. Ier, — LES APOLOGISTES
lueur de cette raison répandue dans le monde, et dent tous les hommes participent (1). Elle repose sur la foi; mais la foi est un des éléments de la nature humaine. C’est par la foi que la plupart des hommes se conduisent, et c’est, pour la plupart, l’unique fondement de leurs opinions et de leurs croyances (2). Cette science répond d’une manière très-certaine à toutes les questions qui peuvent intéresser l’homme ; cependant, elle ἃ moins pour objet de satisfaire une curiosité oisive et de nourrir de vaines disputes de mots, que de régler la vie : « Le chris- « tianisme, dit Athénagore, consiste dans la pratique, plu- « tôt que dans la spéculation. » Et Tatien : « À quoi bon « les discours, quand les œuvres manquent? » Et sant Théophile, au commencement de son premier entretien avec Autolycus : « Le véritable ami de la vérité ne se laisse « pas prendre aux discours parfumés de miel ; il cherche « au-delà des paroles les faits et les actes. » Le vieillard qui convertit saint Justin faisait entendre la même vérité, quand il lui reprochait de s'attacher plus aux discours qu’à l’action (3). C’est un point sur lequel les premiers docteurs de l’Église ne se lassent pas d’insister.
« Y en a-t-il, dit Athénagore, parmi ceux qui excellent « à résoudre les syllogismes, à expliquer les étymologies « des mots, à distinguer les homonymes et les synonymes, « et se promettent de si beaux résultats de toutes ces sub- « tilités, y en a-t-il dont l’âme soit si bien réglée, que non « seulement ils se gardent de haïr leurs ennemis, mais « encore les aiment, non seulement ne maudissent pas « ceux qui les maudissent, ce qui est déjà d’une âme mo-
(1) S. Jusrin, 4polog. I et IF, pass. loc. cit. (2) S. ὙΠΕΟΡΗ., Ad Autolycum, 1. 7, 8.
(3) S. JusriN, Dialogue avec Tryph., loc. cit.
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« dérée, mais les bénissent, et prient pour ceux qui les « poursuivent et qui veulent attenter à leur vie? Mais ceux « qui s’épuisent à la recherche de si misérables questions, « et ne font nul scrupule de mal faire, montrent bien que « toute leur science consiste dans les paroles, et n’a nul « rapport à la pratique. Chez nous, au contraire, on trou- « vera designorants, des manœuvres, des vieilles femmes, « incapables, peut-être, de faire voir par des paroles « l'utilité de notre doctrine, mais qui prouvent son effi- « eacité par leurs actions. Ils ne savent pas faire de beaux « discours, mais de bonnes œuvres (1). » Et saint Cyprien : « Nous sommes philosophes, non en paroles, mais « en actions; nous ne savons pas bien parler,-mais bien « vivre (2). »
La doctrine chrétienne ne dédaigne pas de donner des preuves : elle en présente, au contraire, de plusieurs sortes, et si elle s'adresse aux ignorants, elle satisfait aussi les savants. Parmi ces preuves, les unes sont tirées de l’autorité de son fondateur, les autres du caractère de son enseignement, plus complet, plus épuré et plus sublime que l’enseignement des philosophes (3) : les autres, enfin, de la manière de vivre de ceux qui l'ont embrassée (4), laquelle est un éclatant témoignage de sa vérité.
Enfin, la doctrine chrétienne ne demande pas à la raison de plus grands sacrifices que les autres sciences hu-
(1) ATHÉNAGORE, Supplic. pro Christ., δ 11, édit. Otto, p. 50, 52.
(2) « Nos philosophi non verbis sed factis sumus..….. non loquimur magna sed vivimus. » (De bon. patient. sub init.)
Minucius Félix dit de même (Octav., 58, 8): « Non loquimur magna sed vivimus. »
\3) S. JUSTIN, Apolog. 11, $ 10, p. 192.
( i) S. JUSTIN, Apolog. 1, ὃ 14, p. 56,
272 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
maines. Ses récits sont plus moraux et plus raisonnabies que les traditions religieuses des païens, et ses dogmes,
loin de heurter la conscience du genre humain, répondent
à ses exigences les plus légitimes et sont en outre, fort analogues à ce que les meilleurs d’entre les philosophes ont enseigné. Selon saint Justin surtout, la doctrine chrétienne est une doctrine essentiellement rationnelle. Elle est le produit vivant de la raison même. Elle est divine, sans doute, puisque la raison, dont elle est l’expression parfaite, est divine ; mais la philosophie aussi est divine en tant qu’elle est une émanation partielle de cette même raison.
Ce qui constitue une science, je le sais, c’est le libre exercice de la raison, s’appliquant à certaines questions, et tirant ses solutions d'elle-même.
A-t-on donc le droit de nier que la doctrine chrétienne soit une science, de ce qu’elle ἃ pour fondement l'autorité de la parole divine, se manifestant par l’enseignement des prophètes et par l’enseignement du Christ? Les prophètes ont enseigné, — nous avons appris, — le Verbe a dit. — Telles sont, en effet, les formules qu’on rencontre à l'origine de tous les dogmes chrétiens, au 115 siècle comme plus tard, et nul docteur ne songe à soumettre à l'examen la valeur de la révélation, et l'autorité de la parole divine. « Les prophètes, dit saint Justin, sont au- « dessus de toute démonstration; ils ont été les fidèles « témoins de la vérité (1). » Et la parole du Christ, comment oser la contrôler? Comment la raison humaine pourrait-elle mesurer la raison divine ?
Cependant, ce n’est pas à l’aveugle, selon les apolo-
(1) S. JUSTIN, passage cité.
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 273
gistes, qu’on ajoute foi aux révélations des prophètes et du Christ. L’accomplissement de ce qu’ils ont prédit est une garantie et une confirmation de la foi, et comme une démonstration de fait de la vérité de leurs enseignements (1); et, d'autre part, les miracles qu’ils ont opérés sont une éclatante attestation de leur mission et de leur caractère (2).
De plus, comme le Christ est la raison même, croire au Christ, obéir au Christ, vivre selon les préceptes du Christ, c’est proprement croire à la raison, c’est obéir à la raison (3), c’est vivre conformément à la raison; et cela est si vrai, que, selon saint Justin, ceux des païens et des juifs qui ont bien vécu méritent le nom de chrétiens, et ceux qui ont aimé la vérité et qui l’ont recherchée ont connu le Christ en partie (4).
Remarquons, en outre, que la révélation (qui, considérée dans sa source substantielle, est déjà réputée identique à la raison) s'applique à des questions qui, aux yeux des apologistes, ne sont ni nouvelles ni impénétrables à la raison humaine, et sur lesquelles la libre réflexion pouvait s'exercer, et s'était même exercée déja. Cela est si vrai, que les apologistes, et particulièrement saint Justin et Athénagore, déclarent ouvertement que la doctrine chrétienne, loin d’être opposée à la philosophie profane,
(1) Τὰ δὲ ἀποόδάντα χαὶ ἀποδαίνοντα ἐξαναγχάζει συντίθεσθαι τοῖς λελαλημένοις δι’ αὐτῶν. (Dial. avec Tryph., $ 7, Ρ. 50, --- 8, JUSTIN, Apol. I, $ 52. — ATHÉNAGORE, Supplic. pro Christ ,$ 9, p. 42.)
(2) S. JusriN, Dialogue avec Tryph., ὃ 7, p. 50 ; $ 69, p. 240; ὃ 59, pe 190 1, p. 42.
(3) Ἐσμὲν πάντα πανταχοῦ ὅμοιοι χαὶ ἴσοι, δουλεύοντες τῷ λόγῳ καὶ οὐκ ἄρχοντες αὐτοῦ. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., $ 35, p. 180.)
(4) 5. JUSTIN, passim, passages cités.
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est souvent d'accord avec elle; que, sur certains points, ses solutions sont analogues; sur d’autres, tout à fait semblables.
La doctrine chrétienne, au Ile siècle, se donne donc bien, il est vrai, pour une doctrine révélée; mais la révélation n’exclut pas un développement rationnel plus ou moins libre, plus ou moins hardi et original : elle n’exclut pas les arguments et les preuves purement rationnelles. Au ile siècle, entre les mains des apologistes, la doctrine chrétienne est exposée comme un système de philosophie ordinaire. La critique, la discussion, l’argumentation, sont les bases sur lesquelles on l’appuie, encore plus que sur la révélation. Pour les dogmes déja reconnus, acceptés, établis par les philosophes, cela est évident. Cela ne l’est pas moins pour les dogmes qui appartiennent plus spécialement au christianisme.
Saint Justin et Tatien, par exemple, enseignent que l’âme est mortelle de sa nature (1). Est-ce parce que les prophètes Hébreux ou le Christ l’ont enseigné? Non pas, à ce qu’il semble, car cet enseignement — à supposer qu’il se trouve dans les Prophètes ou dans les Évangiles — n’est pas d’une grande clarté, puisqu'Athénagore professe qu’elle est immortelle (2). Cette opinion de saint Justin et de son disciple est plutôt fondée sur certains principes mé-
(1) 5. JusTIN, Dial. avec Tryph., loc. cit. — TATIEN, Orat. ad Græcos, ὃ 15, p. 58. — Οὐχ ἔστιν ἀθάνατος, ἄνδρες Ἑλληνες, ἡ ψυχὴ 200” ἑαυτήν, θνητὴ δέ. (Ibid., $ 15, p. 66.)
(2) Καὶ ὅση καθ᾽ ἑαυτήν, ὡς ἀθάνατος οὖσα, λογικῶς κινεῖται ψυχή. (ATRÉXAG., Supplic. pro Christ., ὃ 27, p.144.)
Εἰ γὰρ πᾶσα robe ἡ τῶν ἀνθρώπων φύσις ἐκ ψυχῆς ἀθανάτου χαὶ τοῦ χατὰ γένεσιν αὐτῇ συναρμοσθέντος σώματος ἔχει τὴν σύστασιν. (ATHÉNAG:., De Resurrect., $ 15, p. 246.)
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 975
taphysiques que sur une tradition littérale. Puis, lorsqu'ils professent l’un et l’autre que Dieu veut que l’âme, créée et par conséquent mortelle par essence, survive au corps et soit en effet immortelle, c’est encore sur des principes métaphysiques, c’est-à-dire sur la Raison, qu’ils se fondent plutôt que sur une révélation expresse.
Il en est de même pour la doctrine de la résurrection des corps. Aucun point de l’enseignement chrétien ne choquait davantage les savants, et n’attirait sur les partisans de la religion nouvelle plus de railleries et de sarcasmes. Tous les apologistes du Ile siècle professent fort clairement ce dogme. Sans doute le Christ l’a enseigné trèsimplicitement en annonçant qu’il viendrait juger tous les hommes. Mais cela ne suflit pas. Saint Justin, Tatien, saint Théophile, Athénagore surtout, prétendent prouver que ce dogme, qui est un scandale pour les philosophes, est fondé en raison. [15 remuent le ciel et la terre pour trouver des arguments et l’asseoir sur une démonstration rationnelle irréfutable. Quelle théorie philosophique fut jamais discutée avec plus de zèle, expliquée, analysée, confirmée par des arguments plus subtis et plus laborieusement cherchés ? Les analogies, les inductions, les exemples, toutes les armes que la raison humaine peut fournir pour établir une démonstration, et conduire à la certitude rationnelle, sont tour à tour employées par les docteurs chrétiens. Athénagore va jusqu’à alléguer, à propos de la résurrection des corps, l'opinion des philosopbes paiens, et déclare expressément que ce dogme ne répugne en rien aux principes de la métaphysique de Pythagore et de Platon (1).
œ ᾿ ΕῚ «ε - ’ el ᾽ ᾿ 3 V " (4) Ore μέντοι οὐ καθ᾽ ἡμᾶς μόνον ἀναστήσεται τὰ σώματα, ἀλλὰ καὶ
276 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
Ainsi, là même où elle innove, la doctrine chrétienne atteste la raison plus encore que la révélation; et quand elle fait appel à la révélation, ce n’est souvent qu'après avoir parcouru une longue série d'arguments, comme sil n’y avait plus rien à prouver et que la pleine lumière fût faite. Par exemple, Athénagore établit d’abord démonstrativement l’unité de Dieu, puis il allègue l'autorité des prophètes inspirés : « Si notre croyance, dit-il, ne re- « posait que sur de semblables raisons, on pourrait penser « que notre doctrine est purement humaine; mais les pa- « roles des prophètes confirment nos arguments (1). »
Dans toutes les Apologies du 115 siècle, on peut distinguer trois parties: une justification ou défense proprement dite de la doctrine nouvelle, une exposition dogmatique de cette doctrine, et une critique des systèmes philosophiques ou des mythes religieux du paganisme.
Ces trois parties sont en général confondues, car les Apologies ne sont pas des œuvres d’un art achevé. L'ordre et la méthode y font généralement défaut. L’auteur mêle le plus souvent l’exposition, la défense et l’attaque ; car en exposant il compare, et la critique est un moyen de défense.
Composés à peu d'intervalle les uns des autres, dans un espace de temps qui ne dépasse guère vingt-cinq ou trente ans, les écrits apologétiques du 115 siècle sont fort sem-
χατὰ πολλοὺς τῶν φιλοσόφων, περίεργον ἐπὶ τοῦ παρόντος δείχνυειν. (Ατβένλο., Supplic. pro Christ., $ 36, p. 182.)
Οὐ γὰρ χωλύει χατὰ τὸν Πυθαγόραν χαὲ τὸν Πλάτωνα, γενομένης τῆς διαλύσεως τῶν σωμάτων, ἐξ ὧν τὴν ἀρχὴν συνέστη ἀπὸ τῶν αὐτῶν αὐτὰ χαὶ πάλιν συστῆναι. (14., ibid.(
(2) ATHÉNAGORE, Supplic. pro Christ., ὃ 9, p. 42.
CHRÉTIENS AU Ile SIÉCLE. 277
blables. Les apologistes chrétiens de cette époque ont rencontré dans la même société, à Rome ou en Asie, les mêmes préjugés, les mêmes rumeurs absurdes ou odieuses, et les mêmes accusations semées contre les chrétiens, et y ont répondu de la même manière. C’est presque dans les mêmes termes qu’ils ont protesté contre l’esprit d'exclusion qui les frappait, et qui paraissait une sorte d’anomalie au milieu de la tolérance complaisante dont jouissaient sur toute l’étendue de l’empire les religions les plus diverses; c'est dans les mêmes termes qu’ils ont réclamé pour leur philosophie, comme ils l’appellent, le droit de cité dans le monde romain ; c’est dans les mêmes termes qu’ils ont répondu aux accusations d’athéisme, d’impiété, de nouveauté scandaleuse, d’hostilité aux lois de l’État, de débauches secrètes, d’homicide et d’inceste. Entendre sant Justin sur ces différents points, c’est entendre Tatien, Athénagore, saint Théophile, et sans doute aussi Apollinaire d’Hiéraple et Miltiade, dont nous ne connaissons que les noms.
L’Apologie de Méliton de Sardes, si du moins on peut la juger d’après le fragment récemment découvert dans un manuscrit syriaque, est un peu différente.
C’est plus qu’une défense, c’est une sorte de sermon. La justification et l’exposition proprement dite de la religion chrétienne n’y tiennent pour ainsi dire aucune place. Si nous avions l’œuvre entière, nous aurions quelque droit de nous étonner du silence de Méliton sur la personne du Christ, sa naissance, son incarnation, son enseignement, en un mot sur l’accomplissement en sa personne des espérances et des prophéties messianiques. Telle qu’elle est, cette Apologie contient une théologie que la philosophie pourrait revendiquer, avec une critique du polr-
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théisme qui rappelle tantôt l’evhémérisme (1), tantôt les traits de la polémique un peu superficielle de l'Épitre à Diognète (2).
Méliton demande à Marc-Aurèle de défendre les chrétiens des brigands qui les poursuivent de toute manière, les pillent, les dépouillent et les tuent sans forme de procès ; et de plus, associant l’avènement et la grandeur de l'empire à l’avènement et au progrès du christianisme, il paraît attendre de Marc-Aurèle non seulement la clémence dont son père et son aïeul lui ont laissé l’exemple, mais les sentiments de sympathie que méritent la doctrine chrétienne et ceux qui l’ont embrassée, et plus encore,
(1) Voyez le curieux passage de la version du syriaque en latin par M. Ernest Renan, qui commence par ces mots : « Ego vero dico quod jam dixi eos imagines regum mortuorum adorare. » (Melilonis, episcopi Sardium, Apologiæ ad Marcum Aurelium imperatorem fragmentum, p. 7. (Texte et trad. tirés à part du Spicileg. Solesmense. Didot, 1855.)
(2) « Si quelqu'un, abandonoant la lumière, appelle Dieu un être différent de celui que nous venons de dire, il appelle Dieu une créature. Est-ce le feu ? Mais il n’est pas Dieu, puisqu'il est le feu. Est-ce l’eau ? Mais l’eau n’est pas Dieu, puisqu'elle est l’eau. Est-ce la terre que nous foulons, le ciel que nous voyous, et le soleil où la lune, ou quelqu'un des corps célestes, qui, sans se lasser jamais, suivent le chemin qui leur a été prescrit, et ne marchent pas à leur gré dans l’espace? Est-ce l’or et l'argent qu’on appelle dieux ? Mais ce ne sont pas des dieux, puisque nous les plions à notre usage. Est-ce le bois que nous brûlons et les pierres que nous brisons? Mais comment ces objets seraient-ils des dieux, puisqu'ils servent à l’usage de l’homme ? Comment donc ne seraient-ils pas à blâmer, ceux qui dans leurs discours transforment en Dieu des choses qui ne sont ce qu’elles sont que par un acte de Sa vo- . lonté? « (Melit., episc. Sard., op. cit., p. à, 6.)
« Ces hommes ne peuvent s'élever au-dessus de la terre, ils se font des dieux de cette terre et donnent à des choses sujettes au changement le nom de l’être qui ne change pas; ils ne craignent pas d’adorer
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abandon de l’idolâtrie et un acquiescement manifeste à la nouvelle eroyance (1). Il laisse de côté la thèse de tous les autres apologistes, que la doctrine chrétienne étant un développement du judaïsme et relevant des prophètes aussi bien que de Jésus, est plus ancienne que toutes les doctrines philosophiques de la Grèce.
Il accepte franchement et ne craint pas d’avouer la situation vraie où se trouvent les chrétiens comme partisans d’un culte nouveau, et formant dans l’empire une incontestable minorité.
« Ce n’est pas une bonne excuse de l'erreur, dit-il, de « se tromper avec le plus grand nombre (2)... Personne
comme des dieux ce qui ἃ été fait par la main de l’homme, et osent faire une image du dieu invisible. » (Melil., episc. Sard., op. cit., p. 7.)
« Insensé ! Est-ce que Dieu s’achète ? Est-ce que Dieu est indigent ? Est-ce que Dieu a besoin qu’on le garde des voleurs ? Comment done l’achètes-tu comme un esclave, et l’adores-tu comme un maître? Comment le supplies-tu, comme s’il était riche, et lui donnes-tu comme s’il était pauvre ? » (felit., episc. Sard., op. cit., p. 14.)
« Élève-toi donc au-dessus de ceux qui se prosternent à terre, et baisent des pierres, et livrent leur nourriture en proie à la flamme, et approchent leurs vêtements des idoles, et qui, doués de sentiment, adorent ce qui est insensible, et, toi, offre des prières incorruptibles au Dieu incorruptible pour ton âme incorruptible, et alors tu sentiras ta liberté. » (Melit., episc. Sard., op. cit., p. 14.)
(4) « Tu vero mens libera et cognitor veri si reputaris, stude ut talis sis in anima tua... Recordare te esse hominem et crede in eum qui vere Deus est, et ad eum aperi mentem tuam, et ipsi commenda animam tuam, et ipse potest tibi dare vitam æternam quæ non moritur ; omnia enim potest. Reliqua vero æstimanda sunt tibi pro eo quod sunt : imagines ut imagines, sculptilia ut scalptilia ; et cave ne illud quod factum est ponas loco ejus quod non factum est. » (WMelit., episc. Sard., p. 10 et p. 11.)
(2) « Sunt enim homines qui iniquitatem justitiam vocant, et existimant justitiam salvam esse, quando homo cum plerisque errat. Ego vero
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« sans doute ne peut accuser l’aveugle de ne pas mar- « cher droit... Mais maintenant qu’une voix s’est fait « entendre par toute la terre, annonçant le vrai Dieu, et « que les yeux de tous les hommes ont été ouverts, ils « sont sans excuse, ceux qui, à cause de la multitude avec « laquelle ils se trompent, rougissent de marcher dans le « vrai chemin (2)... Si après le lever du jour l’homme « ferme les yeux pour ne pas voir, il marche droit à « l’abime. Quelle est cette fausse honte de ne pas vouloir « quitter l’erreur de la foule ! Il vaudrait mieux persuader « aux autres de nous suivre dans la bonne voie (et quel « plus grand service un prince peut-il rendre à son peuple « que de l’éloigner de l’erreur 1), et s'ils ne le veulent « pas, retirer son âme du milieu d’eux (3). » Qu'importe l’antiquité d’une religion ? Ce n’est pas l’âge des croyances qu’il faut considérer, mais la vérité seule. Il est des hommes qui disent : Nous vénérons les tradi- « tions que nos pères nous ont laissées. Pourquoi donc « ceux auxquels leurs pères ont laissé la pauvreté s’ef- « forcent-ils de s'enrichir? Pourquoi ceux que leurs pères « ont laissés ignorants, veulent-ils s’instruire et apprendre « ce que leurs pères mêmes ignoraient? Pourquoi donc les fils des aveugles voient-ils, et les fils des boiteux « marchent-ils Ὁ Π n’est pas bon que l’homme suive ses « ancêtres dans le mauvais chemin, mais il faut au con- « traire qu’il se détourne et prenne une autre voie (4). » Nous avons dit que la théologie du fragment de Mé-
dico non bonam esse excusationem hanc, hominem cum multis errare. » (Melit., episc. Sard., op. cit., p. 5.)
(2) Melit., episc. Sard., op. cit., p. 6.
(3) Melit., episc. Sard., op. cit., p. 6.
(4) Melit., episc. Sard., op. cit., p. 17.
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 281
liton de Sardes était pour le fond des idées purement philosophique. Recueillons-en les traits divers.
EN
EN
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CS
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CN
ES
CN
EN
EN
EN
CN
LS
EN
« La folie pour l’homme, dit Méliton, c’est d’abandonner ce qui est véritablement, pour adorer ce qui n’est pas en réalité. Or ce qui est véritablement, l’être réel, c’est Dieu. Toute chose existe par sa vertu, et lui n’a Jamais été fait et n’a pas commencé à exister, mais il existe depuis l'éternité, et il sera jusque dans les siècles des siècles. Il est immuable, tandis que toutes les autres choses changent sans cesse. Aucun regard ne peut l’apercevoir, et aucune pensée ne peut le comprendre, et aucune parole ne peut l’exprimer. Ceux qui l’aiment l’appellent le Père et le vrai Dieu (1). Toutes les choses ne sont ce qu’elles sont que par un acte de sa volonté (2). Auteur du monde, il est en même temps la Providence qui le gouverne, et se montre à l’homme par ses bienfaits et ses œuvres. Il ἃ placé devant toi le ciel et a mis dans le ciel les étoiles ; il a placé devant toi le soleil et la lune, qui fournissent incessamment leur carrière dans l’espace; 1] ἃ placé devant toi la masse des eaux, et par son Verbe il les retient dans leurs limites ; 11 a placé devant toi la terre stable et permanente dans la même forme, et ne pense pas qu’elle se tienne immobile par sa seule vertu : quand il le veut, il la met en mouvement; 11 ἃ placé devant toi les nuées qui, à son ordre, laissent tomber l’eau d’en haut et engraissent la terre ; et tout cela pour que tu saches que celui qui meut tous ces objets leur est supérieur, et que tu connaisses la bonté de celui qui t'a donné l’intelli-
(1) Melil., episc. Sard., op. cil., p. ὃ.
2) Metit., episc. Sard., op. cit., p. 6.
282 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
« gence pour comprendre ces choses. Je te conseille done « de travailler à te connaitre toi-même et à connaître Dieu. « Comprends bien, en effet, ce que c’est en toi que ce « qu’on appelle âme. C’est par elle que l’œil voit, par « elle que l'oreille entend, par elle que la bouche parle. « Et quand Dieu veut ôter l’âme du corps, celui-ci s’af- « faisse et se corrompt. De cela donc qui est invisible en « toi, comprends comment par sa vertu Dieu meut le « monde entier, comme l’âme meut le corps, et quand il « voudra retirer sa vertu, le monde entier s’affaissera et « tombera en poussière comme un corps dont l’âme s’est « retirée (1). » Ainsi Dieu est le lien du monde, le principe de l’ordre et du mouvement, le soutien de la vie universelle. Où donc trouver Dieu ? « Il réside dans l’intel- « ligence humaine. Car l'intelligence de l’homme est « l’image de sa personne. En soi il est invisible, immuable « et incompréhensible (2). »
Il est la source de toute vérité et de toute lumière pour l’homme. « Pourquoi ce monde ἃ été fait, et pourquoi il « doit passer, et pourquoi l’homme ἃ un corps, et pour- « quoi il périt et ressuscite? Tu ne peux le savoir qu’en « retirant la tête de l’abime d’erreur où tu es plongé, « qu’en ouvrant les yeux, qu’en voyant qu’il n’y a qu’un « Dieu maitre de l’univers, et en l’adorant de tout ton « cœur. Âlors il te donnera de connaître ses volontés (3). »
(1) Melil., episc. Sard., op. c., p. 12 et 13. Ces dernières lignes rappellent une comparaison analogue de la Lettre à Diognète : « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. »
(2) « Deus vero omni tempore vivit ; in intellectu tuo currit : intellectus enim tuus est imago personæ eius ; ipse enim nec videtur, nec commovetur, nec Capitur. » (Melit. episc. Sard., op. cit., p. 10.)
(3) Melit., episc. Sard., op. cit., p. 13.
Enfin, Dieu est seul digne des prières de l’homme : il doit être son seul souci et sa seule inquiétude, car il est le vrai et infaillible juge, le rémunérateur et le vengeur, le dispensateur des châtiments suprêmes ou de la vie éternelle. « Prends souci de Dieu seul, rends grâce à Dieu qui « (ἃ fait et (ἃ donné un esprit libre pour que tu te di- « riges à ton gré, qui ἃ placé devant toi toutes choses en « te disant : Si tu quittes la vie après avoir mal fait, tu « seras condamné pour tes actions mauvaises ; si après « après avoir fait le bien, tu recevras des biens en abon- « dance, avec la vie éternelle et sans fin (1). »
Telle est la théodicée de Méliton de Sardes. Si nous ne savions qu’elle vient d’un docteur de l’Église, nous pourrions l’attribuer, sans y rien changer, à un philosophe païen. En effet, ce qui manque ici, c’est le christianisme entier. Il n’est question que du Dieu unique, l'être par excellence, l’être seul réel, seul immuable, auteur et soutien des choses mobiles et changeantes, être invisible, ineffable et incompréhensible (2) que ses œuvres seules et en particulier l'intelligence humaine peuvent révéler, père et Juge des hommes.
(1) Melit., epise. Sard., op. cit. « Recordare te esse hominem, et crede in eum qui vere Deus est, et ad eum aperi mentem tuam, et ipsi commenda animam tuam, et ipse potest tibi dare vitam æternam, quæ non moritur. » (P. 10.)
« Hoc ergo scias : si eur qui numquam movetur colueris, sicut ipse æternus est, ita et tu, cum exueris ülud quod videtur et corrumpitur coram eo in æternum stabis vivus et sciens, et opera tua erunt tibi divitiæ quæ non deficiunt, et opes quæ non amittuntur. » (Melit., episc., Sard , op. cit., p. 11.)
(2) « Ipse (Deus) abscondit se ipsum in virtute sua ab omnibus servis suis: non enim possibile est ereaturæ mutabili videre immutabilem. » (Melit., episc. Sard., op. cit., p. 18.)
284 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
Encore un coup, la forme à part, la philosophie profane eût avoué et accepté tous les traits de cette théologie.
Nous nous sommes arrêté un instant à caractériser le fragment de l’Apologie de Méliton de Sardes; nous revenons maintenant aux autres apologistes, ses contempor'ains.
La partie de leur œuvre qui ἃ pour but la justification de la doctrine et la défense des chrétiens, nous lavons dit déjà, est identique pour le fond et souvent pour la forme. Il n’en est pas de même de celles qui ont pour objet l’exposition dogmatique du christianisme et la critique des doctrines païennes. Εἰ ces différences mêmes, assez sensibles malgré le court intervalle de temps qui sépare les diverses Apologies, attestent à la fois et la vivante personnalité des écrivains, et la nature de l’éducation qu'ils ont reçue, et la tournure de leur esprit, et aussi l'intervention de la raison individuelle dans la formation de la science chrétienne.
Nous ne voulons pas nous engager dans le labyrinthe de la métaphysique chrétienne. C’est une question d’histoire et non une question de théologie de savoir si l’enseignement de Tatien, d’Athénagore et de saint Théophile, est identique ou non à celui de saint Justin, et la comparaison des textes suffit pour la résoudre. Nous ne croyons pas que la foi soit ici en jeu et puisse être intéressée au triomphe de l’une ou de l’autre de ces deux thèses. Quand 1] serait démontré que la doctrine chrétienne, comme tout ce qui tombe dans l'humanité, ait été en partie soumise au mouvement des choses humaines ; quand 1] serait démontré que la doctrine chrétienne doive quelque chose aux efforts de la raison individuelle, nous ne voyons pas comment l’orthodoxie pourrait s’en alar-
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 285 mer. Aussi admirons-nous l’intrépidité de parti pris de certains critiques qui, au mépris des textes, et effaçant pour ainsi dire toute personnalité chez les docteurs chrétiens, affirment d’une manière si tranchante que la doctrine du concile de Nicée est pure, précise et complète au Ile siècle de l’Église, et parfaitement semblable dans saint Justin, Tatien, Athénagore et saint Théophile. À parler vrai, la métaphysique chrétienne, au Ile siècle, n’est pas une abstraction, une chose morte et immobile comme une formule algébrique. C’est une chose vivante et personnelle ; c’est une science en mouvement et en travail. Les rayons de la lumière, en traversant différents milieux, se brisent et parfois se colorent diversement, de même les traditions primitives, les révélations des prophètes, l’enseignement du Christ et de ses disciples immédiats prennent en sortant des esprits actifs des docteurs du Ile siècle un caractère particulier.
Prenons, par exemple, la théorie de la nature de Dieu, et considérons cette théorie dans Tatien, Athénagore et saint Théophile.
De saint Justin à Tatien, la notion de la nature divine s’est épurée. Elle est chez ce dernier plus nette et plus profonde. La théorie du Λόγος ἐνδίαθετος est plus précise.
Dieu, selon Tatien, est la substance immanente de toutes choses : seul sans principe et seul principe de tout ce qui est. Il est esprit, non point l’esprit qui pénètre la matière (l’âme universelle des stoïciens), mais l’artisan des esprits et des formes de la matière; invisible, impalpable, père des choses visibles et invisibles (1). En tant que
eos
3 Sr Ὁ. - C Ca » - 5 Ε ς, οὐ διήχων διὰ τῆς ὕλης, πνευμάτων δὲ ὑλικῶν χαὶ τῶν ἐν αὐτῇ σχη -
286 CONCLUSION. — CH. Ier, — LES APOLOGISTES
substance de l’univers, il contient en puissance toutes les choses. Et en tant que puissance rationnelle, 11 contient en lui son Verbe. Par un acte de sa volonté, le Verbe fut - produit au dehors ; il est le premier ouvrage du Père. II n’a pas été produit en vain, mais pour être le principe du monde, l’ouvrier de la création (1). Sorti du Père, sans être détaché de la substance du Père, non par retranchement, mais par participation, le Verbe, en naissant, n’a pas appauvri la substance du Père (2). C’est le Verbe qui, après avoir produit la matière, a produit à son tour le monde, car la matière n’est pas sans principe comme Dieu, elle est inférieure à Dieu, et produite au dehors par le seul artisan de toutes choses (3).
Tatien, sans professer l’égalité essentielle de Dieu et du Verbe, admet distinctement leur coéternité. Peut-on dire que dans sa pensée le Verbe soit subordonné au Père? Il le semble, puisque le Verbe sort de Dieu pour produire le monde, et parait être entre Dieu et le monde un inter-
μάτων χκατασχευαστής" QOPUTOS TE χαὶ ἀναφής, αἰσθητῶν καὶ ἀοράτων αὐτὸς γεγονὼς πατήρ. (TAT., Oral. ad Greæc., $ 4, éd. Otto, p. 18, 20.) (1; O γάρ δεσπύτης τῶν ὅλων αὐτὸς ὑπάρχων τοῦ πάντὸς ἡ ὑπόστασις... K Où δὲ = 2 € - πὶ ἄν CT - Pts ε ΄ “" ᾽ αθὸ δὲ πᾶσα δύναμις, ὁρατῶν τε χαὶ ἀορατῶν αὐτὸς ὑπόστασις NY, σὺν αὐτῷ τὰ πάντα᾽ σὺν αὐτῷ διὰ λογικῆς δυνάμεως αὐτὸς χαὶ ὁ λόγος, ὃς ἦν ἐν αὐτῷ, ὑπέστησε. Θελήματι δὲ τῆς ἀπλότητης αὐτοῦ προπηδᾷ λόγος" ὁ δὲ λόγος, οὐ χατὰ χενοῦ χωρήσας, ἔργον πρωτύτοχον του πατρὸς γίνεται. Τούτον » [2 ‘ 5» LA , 'σμεν τοῦ χοσμοὺῦ τὴν ἀρχὴν. (TATIANI, Oral. ad Græc., ὃ ὃ, p. 22, 24.) LA " LA ι ͵ ΕἸ LU 5" ᾿ “ *
(2) Γέγονε δὲ (λόγος) χατὰ μερισμόν, où κατὰ ἀποχοπήν... τὸ δὲ μερισθὲν.... οὐχ ἐνδεᾷ τὸν ὅθεν εἴληπται πεποίηχεν. (Orat. ad Grec., ὃ 5, p. 24, 26.)
πὸ DOS SE ’ DURE τας ’ ἃ, A
(5) O λογος ἐν ἀρχὴ γεννηθεὶς ἀντεέγεννησε τὴν χαθ ἡμᾶς ποίησιν, αὐτὸς « - ᾿ Le , 3» " ὕ € Lé ’ € 4 ξαυτῷ τὴν ὕλην δημιουργήσας... OÙTE γὰρ ἄναρχος ἡ ὕλη χαθάπερ ὃ θεύς, οὐδὲ διὰ τὸ ἄναρχον χαὶ αὐτὴ ἰσοδύναμος τῷ θεῷ" γεννητὴ δὲ χαὶ οὐχ ὑπό τοῦ ἄλλου γεγονυῖα, μόνου δὲ ὑπὸ τοῦ πάντων δημιουργοῦ προδεδλημένη. (Oral. ad Græc., ὃ 5, p. 26.)
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 287 médiaire et une condition indispensables. C’est par le Verbe seul que Dieu produit le monde; et c’est par cet acte, à savoir la production du monde, que le Verbe manifeste sa personnalité. Auparavant il demeure enfoncé dans les profondeurs de la substance avec toutes les autres choses qui y existent en puissance.
Pour ce qui est du Saint-Esprit, Tatien n’a pas plus que saint Justin professé sa personnalité et son indépendance. Dieu est esprit, dit-il. L'esprit est le caractère ou pour mieux dire l’essence de Dieu. Le Verbe est aussi cet esprit issu du Père. Il y avait dans l’âme humaine, avant le péché, une parcelle de l'Esprit divin. Cet esprit, ce sont les ailes de l'âme; elle les ἃ perdues par sa faute et est tombée du ciel sur la terre (1), et doit faire tous ses efforts pour les recouvrer, et avec elles sa parenté avec Dieu, ἡ χατὰ θεὸν συξυγία (2). Tatien parle encore d’un esprit répandu dans tous les êtres de la création, dans les plantes, dans les eaux, dans les hommes et dans les animaux, un dans son essence et divers dans ses manifestations (3); mais cet esprit n’est pas l’esprit supérieur et divin ; c’est une sorte - d'esprit matériel (4). L'esprit divin était au commence-
(1) Πτέρωσις γὰρ ἡ τῆς ψυχῆς τὸ πνεῦμα τὸ τέλειον, ὅπερ ἀποῤῥίψασα διὰ τὴν ἁμαρτίαν ἔπτη ὥσπερ νεοττὸς χαὶ χαμαιπετὴς ἐγένετο" μεταδᾶσα δὲ τῆς οὐρανίου συνουσίας τῶν ἐλαττόνων μετουσίαν ἐπεπόθησεν. (Ογαί. ad αγαο., ὃ 19, p. 88.)
Il est inutile de faire remarquer que ce passage est une évidente réminiscence du Phèdre.
(2) Καὶ χρῆ λοιπὸν ἡμᾶς ὅπερ ἔχοντες ἀπολωλέχαμεν τοῦτο νῦυ ἀναζητεῖν, ζευγνῦναι τε τὴν ψυχὴν τῷ πνεύματι τῷ ἀγίῳ καὶ τὴν χατὰ θεὸν συζυγίαν πραγματεύεσθαι. (Orat. ad Græc., ὃ 5, p. 66.)
(3) Orat. ad Greæc., ὃ 12, p. 56.
(4) Δύο πνευμάτων διαφορὰς ἴσμεν ἡμεῖς, ὧν τὸ μὲν χαλεῖται Ψυχὴ, τὸ δὲ μεῖζον μὲν τῆς ψυχῆς θεοῦ δὲ εἰχὼν χαὶ ὁμοίωσις. (ΟΥα!. αα Græc., 8 12, p. 52-56.)
# 288 CONCLUSION. — CH. Ier, — LES APOLOGISTES
ment dans l’âme humaine, et 1] s’en est retiré (1). Maintenant, il ne réside plus que dans quelques âmes choisies, amies de la justice et de la sagesse (2).
Il n’y ἃ qu’un rapport apparent entre le πνεῦμα de Tatien et le Δύγος σπερματιχός 46 saint Justin. Tandis que saint Justin enseigne que le Λόγος est répandu dans lhumanité et pénètre naturellement toutes les âmes, Tatien n’accorde la participation à l'Esprit divin qu’à quelques hommes privilégiés, c’est-à-dire aux prophètes.
Il y ἃ d’autres différences encore entre le maitre et le disciple. Saint Justin identifie le Verbe et le Fils de Dieu. Le Christ, dit-il expressément, est le Verbe tout entier. Tatien garde le silence sur ce point.
Saint Justin avec Platon admet la préexistence de la matière. Tatien enseigne que la matière même a été produite et véritablement créée (3).
Enfin, l'unité de Dieu, esprit par essence et puissance rationnelle, est plus fortement marquée dans Tatien que dans saint Justin. Nulle part dans Tatien on ne trouve un symbole analogue à celui de saint Justin : nous adorons en premier lieu le Dieu ineffable, au second rang le Verbe, son Fils premier né, au troisième rang l'Esprit prophétique.
La théorie chrétienne de la nature divine fait un nouveau pas avec Athénagore et se détermine davantage. La Trinité des personnes divines avait été indiquée grossiè-
(1) Γέγονε μὲν οὖν συνδίαιτον ἀρχῆθεν τὸ πνεῦμα τῇ ψυχῇ" τὸ δὲ πνεῦμα ταύτην ἔπεσθαι μὴ βουλομένην αὐτῷ καταλέλοιπεν. (Oral. ad Greæc., $ 13, p. 62.)
(2) Πνεῦμα δὲ τοῦ θεοῦ παρὰ πᾶσιν μὲν οὐκ ἔστι, παρὸ δέ τισι. (Oral. ad αγαο., $ 13, p. 62.)
(3) TATIEN, Orat. ad Grac., ὃ ὃ, p. 26; 8 12, p. 52.
remeni et d’une manière toute matérielle pour ainsi dire par saint Justin, effacée ensuite et comme absorbée par Tatien dans l’unité profonde de la substance du Père ; Athénagore essaie de concilier ces deux points de vue de l'unité de la substance et de la distinction des personnes. C’est encore un progrès dans la théorie chrétienne de la nature divine.
Aïhénagore pose la question avec une grande précision : « Pour nous qui estimons que cette vie est de peu « de prix, et ne nous attachons à rien autre chose qu’à « connaitre Dieu et son Verbe, quelle est l’union du Fils « avec le Père, quelle est la communication du Père avec « le Fils, ce que c’est que l'Esprit; quelle est l’union des « trois, et quelle distinction dans l’unité du Père, du Fils « et de l'Esprit (1). »
Cette préoccupation des rapports des trois personnes divines, ce désir de fixer ces rapports avec précision, ne se rencontre ni dans saint Justin, ni dans Tatien. Ni l’un ni l’autre ne songe seulement à poser ce problème, et n’a le sentiment de ces difficultés.
Le symbole d’Athénagore, considéré dans ses termes généraux, est assez net. « Comment ne pas s'étonner, « dit-il, d'entendre appeler athées des hommes qui recon- « naissent un Dieu père, un Dieu fils et un Saint-Esprit, « qui leur attribuent une unité d’action et qui les dis- « tinguent suivant leur ordre (2)? » Et ailleurs : « Nous « reconnaissons et confessons Dieu, et le Fils son Verbe,
(1) Τίς ἡ τοῦ παιδὸς πρὸς τὸν πατέρα ἑνότης, τίς ἡ τοῦ πατρὸς πρὸς τὸν υἱὸν χοινωνία, τὶ τὸ πνεῦμα, τίς ἡ τῶν τοσούτων ἕνωσις χαὶ διαίρεσις ἑνουμένων, τοῦ πνεύματος τοῦ παιδὸς τοῦ πατρὸς. (ATHÉNAN., Supplic. pro Christ., éd. Otto, ὃ 12, p. 56.)
(2) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ, $ 10, p. 48.
290 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
« et l'Esprit saint, unis selon la puissance, ἑνούμενα κατὰ ( δύναμιν τὸν πατέρα τὸν ὑιὸν, τὸ πνεῦμα, » (c’est-à-dire unis selon la substance, c’est-à-dire selon la divinité) (1).
En effet, Dieu est un; la foi et la raison sont d'accord sur ce point (2). Il est éternel et seul incréé; car cela seul commence à exister qui n’est pas (5); il est impassible, simple (4), en dehors de l’espace, invisible, saisissable à la raison et à l’entendement seuls (5). Il se tient lieu de tout à lui-même; il est lumière inaccessible, harmonie, perfection, esprit, puissance et Λόγος (6). Il est difficile d’exprimer plus fortement l’unité et l'inséparabilité de toutes les puissances divines.
Ainsi, primitivement, avant la création, le Verbe et l'Esprit sont en Dieu, mais seulement en puissance, et selon l’expression qu’Athénagore applique au Verbe en idée, ἐν ἰδέα, et non à l’état de personnes.
« Nous reconnaissons aussi le Fils de Dieu, dit-il, et « que personne ne trouve ridicule que Dieu ait un fils. « Car ce que nous disons du Père et du Fils ne res- « semble point aux fictions des poètes qui inventent des « dieux qui ne valent pas mieux que les hommes. Le « Fiis de Dieu c’est le Verbe du Père en idée et en acte. « Avec lui et par lui toutes choses ont été faites, puisque « le Père et le Fils ne sont qu’un. Or, comme le Père « est dans le Fils et le Fils dans le Père par l’unité et
(1) ATHÉNAG., ὃ 24, p. 124.
(2) ATHÉNAG., $ 8, p. 36, 38.
(3) ATHÉNAG., ὃ 4, p. 22.
(4) ATHÉNAG., $ 8, p, 38, 44.
(5) ATHÉNAG., ὃ 10, p. 44.
πνεῦμα, δύναμις, λόγος. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 8.16, p. 70.)
« la vertu de l'Esprit, le Fils est la pensée et la Raison « dæ Père. Et si vous tenez à savoir ce que c’est que le « Fils, je vous dirai en peu de mots que c’est la pre- « mière production du Père, non qu'il ait été fait (car « Dieu étant Raison de toute éternité, avait en lui-même « son Verbe, en tant que Raison éternelle); mais il est « sorti du Père pour être le type primitif et le principe de « toutes les choses matérielles (1). »
Athénagore distingue le Λόγος ἐν idée et le Λόγος ἐν ἐνεργείᾳ. Ces expressions reviennent aux termes de Λόγος ἐνδιαθέτος οἱ de Λόγος προφοριχός Où προδεδλημένος. La personnalité du Verbe est clairement marquée par l’expression de Verbe en acte ; et ceite distinction entre le Verbe idéal, plongé dans les profondeurs de la substance invisible et immuable, et le Verbe réalisé et projeté au dehors, indique assez qu’Athénagore n’accorde pas à l’un et à l’autre une essence personnelle. C’est seulement lorsque Dieu veut produire le monde que le Verbe apparaît. Néanmoins, le Fils sorti du Père demeure en lui. Si Dieu avant la création avait en lui-même sa Raison, après la création il la conserve, car il est éternellement Raison et ne peut cesser de l’être. Substantiellement, par rapport à leur nature (κατὰ δύναμιν), le Fils est inséparable du Père et ne peut être distingué de
= 4 ἘΣ en = -- En Vs sQ7 as res ‘ (1) Εστιν ὁ duos τοῦ θεοῦ λόγος τοῦ πατρὸς ἐν ἰδέᾳ χαὶ ἐνεργείᾳ" πρὸς ἘΞ - ‘ EU 5 - ’ La γα Ὁ 5) - “ ‘“ αὐτοῦ γὰο χαὶ δι᾽ αὐτοῦ πάντα ἐγένετο, ἑνὸς Ὄντος τοῦ πατρὸς χαὶ τοῦ ὑὐιοῦ..
“- Π -Ὁ“ ε --“ ᾿» ε - ᾿ - “- pe " Εἰ δὲ. .. . σχοπεῖν ὑμῖν ἔπεισιν ὁ παῖς τί βούλεταί, ἐρῶ διὰ βραχέων ἰ Î DA à Ve RENE Nr se τῶ πατ ί οὐχ ὡς ευσιχε.)0. (ἐξ γροῦο VAN ἡ FE Je TOUT ) γενν ημα ELVAL TU πατρί, οὐχ ὡς ἡξνομενον εξ apyns 122 0 UEOS. nee 7) = 8 2: ΒΞ LES EE RE Te « Os ἐπε EST λ 2 sat 2 ΞΡ νους αιἰοιος ΟῚ ELZEY HUTOS ἐν £7JT0 τον λόγον, ALÔLOS 07/1705 ὦν) AA ε €s - - ’ = RSR EE ES -.- » , ε , »
ως VALZO)Y SULTAN TOY, GT OLOU φύσξως χαι Ὡς σχθξιαᾶς UTOZELLEYOY δίκην, ἵ l ΄ - SERRE NT ER ES pe. LORIE Dee D ᾿ PEL 0.290) τῶν παχυμερεστερων προς τοι κουφοτερα ER AYTOLS, ἐδέα χαι
ἐνεργεία εἶναι προελθών. (ATHÉNAG., SUpp. pro Christ., 8.10, p. 44, 46.)
292 CONCLUSION. — CH. Ier. —— LES APOLOGISTES
lui (1). Nulle part saint Justin n’a enseigné aussi nettement l’unité substantielle du Père et du Fils. |
Qu'est-ce maintenant que l'Esprit dans la doctrine d’Athénagore ? Dans un passage, il semble n’être autre chose que le lien qui scelle ensemble le Père et le Fils, et cimente leur indissoluble union (2); le Père est Dieu, le Fils est Dieu, et l'Esprit est leur nature commune. Ailleurs, l'Esprit est considéré comme un écoulement de Dieu qui sort de Dieu et y retourne comme la lumière au soleil (3). -
Il serait difficile d’inférer de ces deux passages la personpalité distincte du Saint-Esprit. Quant à sa fonction, elle paraît tantôt confondue avec celle du Verbe, comme lorsqu'Athénagore enseigne que l'Esprit de Dieu gouverne (4) et maintient l’univers (5), ce qui est aussi attribué au Fils, principe de la réalité, de la vie et de l’ordre du monde (6). Tantôt elle consiste d’une façon plus spéciale à inspirer les prophètes (7). Nulle part on ne peut induire du rôle qu’Athénagore prête à l'Esprit son indépendance essentielle.
(1) Evi τῷ θεῷ καὶ τῷ παρ᾽ αὐτοῦ λόγῳ ὑιῷ νοουμένῳ ἀμερίστῳ πάντα ὑποτέταχται. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., $ 18, p. 84.)
(2) Evos ὄντος τοῦ πατρὸς χαὶ τοῦ ὑιοῦ᾽ ὄντος δὲ τοῦ ὑιοῦ ἐν πατρὶ χαὶ πατρὸς ἐν ὑιῷ, ἐνότητι χαὶ δυνάμει πνεύματος. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., $ 10, p. 46.)
(3) Καὶ αὐτό τὸ ἐνεργοῦν τοῖς ἐχφωνοῦσι προφητιχῶς ἅγιον πνεῦμα ἀπύῤῥοιαν εἶναί φαμεν τοῦ θεοῦ ἀποῤῥέον χαὶ ἐπαναφερόμενον ὡς ἀχτῖνα ἡλίου. (ATHÉNAG., 8 10, p. 48.)
Kat ἀποῤῥοια ὡς φῶς ἀπὸ πυρὸς τὸ πνεῦμα. (14., ἃ 24, p. 124.)
(4) ATHÉNAG., ὃ 5, p. 26.
(5) Τῷ παρ᾽ αὐτοῦ πνεύματι συνέχεται Ta πάντα. (ATHÉNAG., ὃ 6, p. 50.)
(6) Γεγένηται τὸ πᾶν διὰ τοῦ αὐτοῦ λόγου χαὶ διαχεχόσμηται καὶ συγχρατεῖται. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., $ 10, p. 44.)
(7) ATHÉNAG,, ὃ 9, p. 42; 8 10, p. 46.
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 293
La tendance vers les spéculations purement métaphysiques, déjà visible dans saint Justin, plus prononcée chez Athénagore, est encore plus marquée dans saint Théophile d’Antioche, apologiste chrétien de la fin du Ile siècle.
Entre les mains de ce dernier, le christianisme semble s'éloigner de plus en plus de ses traditions primitives et toutes pratiques, pour se transformer en une pure théologie. Le point de vue de la rénovation morale dans la doctrine chrétienne est fort effacé. L’incarnation du Fils de Dieu pour enseigner les hommes, sa naissance miraculeuse dans le sein d’une vierge, sa mort pour racheter leurs péchés, sa résurrection, en un mot la mission du Christ, ses enseignements, son œuvre, sont passés sous silence. Tout l'effort de saint Théophile est consacré à fixer le dogme théologique proprement dit, soit par un enseignement positif, soit par la critique des doctrines opposées.
Dieu, comme l’enseigne saint Théophile, est en luimême l’invisible et l’ineffable (1). Son essence ne peut être ni mesurée, ni connue, ni décrite. L’appeler Père, c’est dire seulement qu'il est ayant toutes les autres choses et qu’elles viennent de lui (2). Son nom est Dieu (3). Sa Providence et ses œuvres seules attestent qu'il est le maitre et le pilote de l’univers (4). Il n’est pas seulement l’architecte et l’ordonnateur du monde; il n’a pas seule-
(1) Ad Aulolycum, 1, ὃ 5.
(2) Ad Aulolyc., 1, ὃ 5, 4; 11, 22.
(3) Θεὸς λέγεται διὰ τὸ τεθεικέναι τὰ πάντα ἐπὶ τῇ ἑαυτοῦ ἀσφαλείᾳ καὶ διὰ τὸ θέειν" τὸ δὲ θέειν ἔστι τὸ τρέχειν, καὶ κινεῖν, a ἐνεργεῖν, καὶ τρέφειν, χαὶ προνοεῖν, ζαὶ χυδερνᾷν; χαὶ ζωοποιεῖν τὰ πάντα. (Ad Aulol., 1, 8 4.)
(4) Ad Aulolyc., 1, ὃ ὃ, 6, 7.
294 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
ment donné la forme à une matière préexistante. Il a tout créé, il ἃ fait toutes choses de rien ; il a appelé à l’existence ce qui n’était pas (1). La théorie de la création est clairement et expressément enseignée par saint Théophile.
L'expression de Trinité apparaît pour la première fois dans saint Théophile. « Les trois premiers jours de la créa- « tion, dit-il, sont les images de la Trinité de Dieu, de « son Verbe et de sa Sagesse (2). »
L'expression de Sagesse (σοφία) est substituée par saint Théophile à celle d’Esprit (πνεῦμα); de même les expressions plus métaphysiques de Dieu et de Verbe (Λόγος) remplacent dans cette théorie les termes de Père et de Fils (3). Dieu est aussi appelé le Père par saint Théophile, mais cette désignation ne marque pas tant ses rapports avec le Verbe qu'avec l’ensemble des choses créées. Il est le Père parce qu’il est avant toutes choses, et que toutes choses viennent de lui, et non parce qu'il a produit le Verbe, son Fils premier-né.
La distinction du Λόγος ἐνδιάθετος et du Λόγος προφοριχός, qui est en germe dans saint Justin, qui apparaît encore à l’état d’ébauche dans Tatien et dans Athénagore, se produit dans saint Théophile avee la dernière précision.
« De toute éternité, Dieu portait son Verbe dans ses
(1) Ad Autolyc., τι, ὃ 4; 1, 8 4, 10, 15.
(2) Αἱ τρεῖς ἡμέραι πρὸ τῶν φωστήρων γεγονυίαι τύποι εἴσι τῆς τριάδος τοῦ θεοῦ καὶ τοῦ λύγου αὐτοῦ χαὶ τῆς σοφίας αὐτοῦ. (Ad Aulolyc., 11, 8.29)
(5) L'expression de Fils se rencontre cependant dans saint Théophile. La voix qu’Adam a entendue dans le paradis, qu'est-ce autre chose que le Verbe qui est le Fils de Dieu? Φωνὴ δὲ τί ἀλλό ἐστιν ἀλλ᾽ ἢ ὁ λόγος ὁ τοῦ θεοῦ ὃς ἐστι χαὶ ὑιὸς αὐτοῦ... . (Ad Aulolyc., 11, 22.)
2 tee Does: 22
CHRÉTIENS AU Ile SIÉCLE. 295
« propres entrailles. Il l’a projeté de son sein avant « toutes choses et l’a enfanté avec sa Sagesse. Il a eu « ce Verbe pour auxiliaire et pour ministre de ses « œuvres, et c’est par lui qu’il ἃ tout fait (1). »
« C’est seulement lorsque Dieu voulut faire ce qu'il « avait résolu qu'il enfanta et produisit son Verbe, pre- « mier-né de toute la création, sans cependant se séparer « de lui, car Dieu demeure avec son Verbe de toute éter- -« nité (2). »
Ainsi, avant le commencement des choses, le Verbe et la Sagesse sont en Dieu, plongés en sa substance et d’une façon impersonnelle (Λόγος ἐνδιάθετος), Ensuite Dieu tire de son sein et projette au dehors son Verbe et sa Sagesse (αὐτὸν λόγον μετὰ τῆς ἑαυτοῦ σοφίας ἐξερευξάμενος), pour être les artisans de la création. Ils commencent alors à se distinguer de Dieu; ils acquièrent alors l’indépendance et la personnalité, et cependant, même après leur production, le Verbe, et sans doute aussi la Sagesse, demeurent en Dieu et restent attachés à sa substance, Voilà, selon saint Théophile, la distinction dans l’union de Dieu, du Verbe et de la Sagesse. Il convient de remarquer que saint Théophile est le premier qui ait invoqué le témoignage de saint Jean dans la question des rapports de Dieu et de son Verbe, et qui ait cité le fameux verset
(1) E y οὖν ὁ θεὸς τὸν ἑαυτοῦ λόγον ἐνδιάθετον ἐν τοῖς ἰδίοις σπλάγχνοις ἐγέννησεν αὐτὸν μετὰ τῆς ἑαυτοῦ σοφίας ἐξερευξάμενος πρὸ τῶν ὅλων. Τούτον τὸν λόγον ἔσχεν ὑπουργὸν τῶν ὑπ᾽ αὐτοῦ γεγενημένων, zut δι᾿ αὐτοῦ τὰ πάντα πεποίηχε. (Ad Aulolyc., 11, $ 10.)
(2) Orure χαὶ ἠθέλησεν ὁ θεὸς ποιῆσαι ὅσα ἐδουλεύσατο, τούτον τὸν λόγον ἐγέννησΞε προφοριχὸν, πρωτότοχον πάσης χτίσεως οὐ χενωθεὶς αὐτὸς τοῦ λόγου ἀλλὰ λόγον γεννήσας rat τῷ λόγῳ αὐτῷ διαπαντὸς ὁμιλῶν.
(Ad Autolyc., τι, $ 22.)
296 CONCLUSION. — CH. Ier, — LES APOLOGISTES
du prologue du IVe évangile : « Au commencement était le « Verbe, et le Verbe était avec Dieu... » « L’apôtre nous montre par ces paroles, dit-il, que Dieu existait seul au commencement, et que son Verbe était avec lui (1). »
À prendre la doctrine de la Trinité dans ses termes généraux, elle est sans doute dans saint Théophile avec une suffisante précision, et surtout d’une manière infiniment plus complète et plus claire que chez les apologistes qui l'ont précédé. Mais si l’on veut approfondir cette théorie, considérer de près les éléments qui la constituent, il s’en faut que sur cet important problème la discussion soit close et que le concile de Nicée n’ait. plus rien à définir et à fixer.
Impossible de nier la personnalité distincte du Logos dans la théologie de saint Théophile. En effet, il est la forme de Dieu (τὸ πρόσωπον τοῦ πατρὸς χαὶ χυρίου τῶν ὅλων, Ad Autolyc., 1, 22), la manifestation de son essence impénétrable et sans nom. C’est en tant que Logos que Dieu a commencé à exister pour le monde. Saint Théophile le dit précisément : « Si j'appelle Dieu Verbe, je marque par là son commencement (εἰ λόγον (θεὸν) εἴπω ἀρχὴν αὐτοῦ λέγω, Ι, 5). » Et ailleurs : « La voix qu’Adam entendit dans le paradis, c’est le Verbe de Dieu (φωνὴ δὲ τί ἀλλύ ἐστιν ἀλλ᾽ ἢ ὃ λὸγος ὁ τοῦ θεοῦ, II, 29). » Ailleurs encore, saint Théophile compare le Verbe de Dieu à une lampe qui brille dans une chambre fermée : ἡ διάταξις οὖν τοῦ θεοῦ τοῦτό ἐστιν ὁ λύγος αὐτοῦ φαίνων ὥσπερ λύχνος ἐν οἰκήματι συνεχομένῳ. (tr, 15.) Ainsi, le Verbe est la lumière, le resplendissement du Père, qui sans lui demeure invisible et voilé. Mais il n’en est pas de même du Saint-Esprit ou de la Sagesse.
(1) Ad Aultolyc., τι, $ 22.
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 297
Saint Théophile paraît souvent confondre le Verbe et la Sagesse, et quant à leur essence et quant à leurs fonctions, à tel point qu’on pourrait croire que le mot Sagesse n’est chez lui qu’une variante du mot Verbe, et qu'il n’y ἃ là dans sa pensee qu’une seule personne divine sous deux noms différents. Voici plusieurs textes fort précis en ce sens : Dieu eut le Verbe pour artisan de ses œuvres, et il fit tout par lui... Ce Verbe étant donc Esprit de Dieu, Commencement, Sagesse et Puissance du Très-Haut, descendit sur les prophètes (1).
Le Verbe de Dieu par lequel il a tout fait, et qui est sa puissance et sa Sagesse (2).
Si j'appelle Dieu Sagesse, je nomme ce qu’il a engendré (3).
C’est par son Verbe et par sa Sagesse que Dieu α fait toutes choses (4). C’est par sa Sagesse qu'il a affermi la terre (D).
On ne peut nier que dans ces divers passages le Verbe et la Sagesse semblent ne faire qu’une seule et même chose, et n’avoir pas d’attributions distinctes. Le Verbe est l’essentielle manifestation du Dieu invisible. C’est lui qui inspire ceux qui, suivant l’expression de saint Théophile, portent l'esprit de Dieu (πνευρατόφοροι), Il est
(1) Οὗτος (λόγος) οὖν ὧν πνεῦμα θεοῦ καὶ ἀρχὴ καὶ σοφία χαὶ δύναμ'ς ὑψίστου κατήρχετο εἰς τοὺς προφήτας nat δι᾽ αὐτῶν ἐλάλει τὰ περὶ τῆς ποιήσεως τοῦ χύσμου χαὶ τῶν λοιπῶν ἁπάντων. (Ad Aulolyc., 11, 10.)
(2) O δὲ λόγος αὐτοῦ (τοῦ πατρὸς τῶν ὅλων) δί᾽ οὗ τὰ πάντα πεποίηχε δύναμις ὧν καὶ σοφίᾳ αὐτοῦ, ἀναλαμβάνων τὸ πρόσωπον. (Ad Aulolyc., π, 22.)
(6) Σοφίαν ἐὰν εἴπω (025%) γέννημα αὐτοῦ λέγω. (Ad Autolyc., τ, 5.)
(4) Ad Aulolyc., τ, ὃ.
(5) Ad Autolyc., 1, ὃ.
298 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
l'Esprit, la Sagesse et la Puissance du Très-Haut. La Sagesse a concouru avec lui dans l’œuvre de la formation du monde, sans qu’on puisse lui assigner un rôle spécial.
L'un et l’autre (le Verbe et la Sagesse) fondent, vivifient et conservent.
Si l’on prend maintenant les deux termes extrêmes de la chaîne que nous venous de parcourir, on ne pourra s'empêcher de reconnaître, à notre avis, que l’enseignement dogmatique de saint Théophile n’est pas absolument identique à celui de saint Justin, et au’en particulier, de l’un à l’autre, la théorie de la nature divine ἃ traversé plus d’une modification, ἃ acquis plus de précision et de rigueur, et est enfin vers la fin du Ile siècle plus voisine du point fixe où le concile de Nicée devait l'arrêter, qu’à l'époque où le premier apologiste l’exposait au tribunal d’Antonin et de Marc-Aurèle.
Ces différences sont plus sensibles encore dans la manière dont les docteurs chrétiens du 119 siècle envisagent la philosophie et la religion païennes. Les uns sont en face d’elles des alliés sympathiques, les autres d’irréconciliables ennemis. Les uns montrent pour les doctrines et les mythes du paganisme une sorte d’indulgence, les autres une haine décidée et un acharnement aveugle. Les uns, sans tout approuver des théories et des traditions profanes, y reconnaissent encore les rayons d’une lumière divine qui n’a jamais manqué complètement au monde ; les autres réprouvent et condamnent toutes les inventions de la raison humaine comme l'inspiration de l’esprit mauvais. Les sciences, les arts, la religion et la philosophie païennes sont pour les premiers un mélange d’erreur et de vérité, de clarté et de ténèbres;
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 299
pour les autres un abime de superstitions, d’égarements ct de corruption, l’édifice de l’orgueil et de la perversité. Chose digne de remarque, c’est le maître et le disciple, saint Justin et Tatien, tous deux nourris dans les écoles païennes, qui sont les chefs de ces deux partis et les représentants les plus énergiques de ces deux tendances opposées. Autour d’eux viennent se grouper les autres apologistes, Athénagore du côté de saint Justin, Hermias du côté de Tatien, saint Théophile entre les deux, moins indulgent que saint Justin pour la raison humaine, mais d'autre part, plus mesuré que Tatien dans son hostilité.
Saint Justin ἃ passé des écoles profanes au christianisme progressivement et sans secousse. La philosophie a été pour lui ce que Clément d'Alexandrie l’appellera plus tard, l’échelle de la foi (4). De là cette espèce de complaisance pour la sagesse humaine et ses meilleurs interprètes parmi les paiens ; de là cette sympathie avouée pour Socrate, Platon, Musonius, et tous ceux des Grecs ou des Barbares qui ont dévoué leur vie à la recherche de la vérité, et laissé aux hommes de salutaires enseignements. Sa théorie du Logos le portait en outre à considérer favorablement la science profane. En effet, puisque la raison humaine participe naturellement de la raison divine, il s'en suit que les œuvres de la raison humaine sont bonnes en partie, et que les doctrines philosophiques ou religieuses qui sont les produits les plus élevés de cette raison contiennent quelques parcelles de vérité.
Avec cette théorie s’expliquent fort naturellement eertaines propositions assez étranges au premier abord, telles
(1) Υἱπόδαθραν τῆς χατὰ Χριστὸν φιλοσοφίας. (CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Strom., VI.)
9800 CONCLUSION. — CH. Ier, — LES APOLOGISTES
que celles-ci : « Tout ce qui ἃ été dit de bien avant nous chez les Grecs ou chez les Barbares nous appartient à nous chrétiens. ».... « Tous ceux qui, en quelque temps et en quelque pays que ce soit, ont aimé et cultivé la raison étaient chrétiens. » Ce ne sont pas là des métaphores ou des audaces de langage, mais, nous l’avons dit déjà, des conséquences logiques de la théorie du Logos professée par saint Justin.
Peut-on dire cependant que cette théorie soit le principe de critique de saint Justin, et que c’est de ce point de vue qu’il juge les doctrines païennes ?
Bien que le langage de saint Justin soit toujours ferme et parfois alter, cependant 1] garde le ton de la défense plutôt que celui de l'attaque; ou si par occasion l’apologiste s’échauffe et s’emporte, comme dans la seconde Apologie, et se retourne contre ses adversaires, ses récri-
minations ne sont rien de plus que les éclats d’une cons- ᾿
cience indignée qui se révolte contre l'injustice et proteste contre la violence. Nulle part, dans les Apologies (les seuls ouvrages adressés aux païens dont l’authenticité soit hors de doute), il n’institue de controverse sérieuse et un peu approfondie avec les systèmes philosophiques ou religieux du paganisme.
Au commencement de son entretien avec le juif Tryphon , quand il raconte les diverses évolutions de sa pensée, comment il a vainement cherché la vérité dans les écoles des philosophes, et pourquoi il les a successivement abandonnées, les raisons qu’il donne de son passage de l’une à l’autre ne peuvent être prises pour une critique sérieuse du stoïcisme, du péripatétisme, du pythagorisme et du platonisme. C’est sans doute juger un peu légèrement la doctrine d’Épictète et de Marc Aurèle que
sd a 7
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 301 de prétendre que c’est une philosophie athée. De même saint Justin peut avoir raison en blâmant l’avidité mercenaire de tel philosophe qui faisait trafic de la sagesse ou l’interminable noviciat dont tel autre voulait faire précéder son initiation à la science; mais en vérité ce sont là des boutades et non des critiques contre les systèmes d’Aristote et de Pythagore. Quant à la discussion instituée à propos de la philosophie de Platon, elle est plus spécieuse que solide, plus subtile que profonde. L'ironie et le dédain y tiennent souvent lieu de raisons. Saint Justin , qui dans cette petite scène est l’avocat de Platon, met à le défendre une singulière mollesse. Cette latte rappelle un peu ces simulacres de combat où tout est réglé et arrangé, où les vainqueurs et les vaincus sont désignés par avance.
Dans les deux Apologies , saint Justin, tout en condamnant l’extravagance de la religion paienne qui, en honorant de viles idoles, outrage manifestement la majesté divine, ne laisse pas de reconnaître entre plusieurs traditions et plusieurs cérémonies religieuses des païens, et certains enseignements et certains rites des chrétiens, une frappante analogie.
Tout en remarquant que la vérité est une et que les conceptions philosophiques qui prétendent en être l’expression fidèle sont diverses et opposées, que non seulement les différentes écoles se contredisent et se combattent, mais que chaque philosophe se contredit lui-même dans les questions les plus graves, saint Justin avoue néanmoins que sur plus d’un point la sagesse profane ἃ tenu le même langage que la parole sacrée. Il reconnait que les stoïciens ont donné aux hommes de bons préceptes de conduite, et d’une manière générale que les
302 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
philosophes et les législateurs du paganisme ont souvent rencontré et enseigné la vérité.
D'où cela vient-il? Que signifient ces analogies? Comment expliquer, chez les païens, cette possession, si incomplète et si troublée qu’elle soit, d’une partie de la vérité ?
À ces questions, saint Justin a trois réponses diverses :
19 Les poètes et les philosophes du paganisme ont connu les livres des Hébreux. C’est de Moïse et des prophètes qu’ils ont tiré ce qu’ils ont dit de sain et de vrai, en altérant le plus souvent la pensée des auteurs sacrés, faute de la comprendre ;
90 Les mauvais démons, dont le seul souci est de séduire et de tromper les hommes, qui, à force de prestiges, ont surpris leurs hommages et sont parvenus à obtenir des temples et un culte et à se faire adorer à la place de Dieu , sont les ennemis déclarés du christianisme dont le règne doit consommer leur ruine. C’est pourquoi ils usent de tous les moyens pour le combattre et en détourner les hommes. Dans ce but, ils ont imaginé et inspiré aux poètes païens les histoires de Bacchus, d'Hercule, de Bellérophon , de Persée, de Minerve, et les autres mythes qui ont quelque rapport avec ce que les Évangiles racontent de Jésus-Christ, pour faire croire à l’accomplissement des prophéties messianiques , et afin qu’on traitât les récits évangéliques de fictions et de redites. De même pour les lustrations, les purifications et les mystères mithriaques. Toutes ces cérémonies païennes sont les œuvres des mauvais démons et les imitations des rites chrétiens.
3° La théorie du Logos σπερματιχὸς selon laquelle la lumière divine éclaire naturellement l'intelligence humaine. Si les stoïciens ont souvent parlé avec sagesse, et aussi les poètes, c’est, dit saint Justin, à cause de celte se-
ET re
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 303
mence de raison répandue dans le genre humam: διὰ τὸ ἔμφυτον παντὶ γένει ἀνθρώπων σπέρμα τοῦ λόγου. Et encore : « Tout « ce que les philosophes et les législateurs ont trouvé « et enseigné de bien, ils le doivent à la contemplation « d’une partie du Verbe. »
De ces trois réponses, la première est une pure hypothèse empruntée par saint Justin à l’école juive d’Alexandrie, et qui n’a aucun fondement sérieux. La critique la plus complaisante ne saurait asseoir sur l’histoire (bien vague et bien peu connue) des voyages de Pythagore et de Platon en Orient, sur leurs prétendus rapports avec des prêtres de l'Égypte, et sur quatre ou cinq passages où Platon, en racontant quelque mythe, invoque sans s’expliquer on ne sait quelle antique tradition, cette grave proposition que ies poètes et les philosophes de la Grèce ont connu et copié les livres de Moïse.
La seconde explication ne tombe pas sous l’examen, et dépasse les limites de ce que la raison humaine peut connaître. Qu'il y ait du mal dans le monde et de plus d’une espèce, on ne peut le contester ; mais que le mal en général et tous les maux particuliers qui accablent l’humanité soient des êtres réels, possèdent une existence personnelle et distincte sous le nom d’anges déchus ou de mauvais démons; que ces anges déchus aient pour chef l’archange Satan, et pour unique occupation de tromper les hommes et de les entrainer au mal, c’est ce que nous ne savons et ne pouvons savoir par les seules lumières naturelles, à moins qu’on n’accepte comme une raison démonstrative de l'existence réelle de ces êtres surnaturels la place qu’ils occupent et qu’ils ont occupée dans l’imagination et les croyances des hommes (1).
(1) Selon un critique contemporain, ne pas admettre la réalité indivi-
304 CONCLUSION. — CH. Ier, — LES APOLOGISTES
Les esprits les plus déliés auront beau faire, la raison humaine manque de données pour établir la réalité de cette doctrine. Elle relève de la révélation seule, et par là échappe à la discussion.
Remarquons seulement qu’au point de vue même de saint Justin, elle est insuffisante pour expliquer les analogies des enseignements chrétiens et de certains enseignements paiens. Socrate, saint Justin le reconnait, entreprit de ruiner la croyance aux faux dieux, c’est-à-dire, à proprement parler, l’œuvre et l’empire de Satan. Assurément ce n’a pas été par son inspiration. Ce ne fut pas non plus apparemment à l’instigation des esprits mauvais que les stoïciens propagèrent des maximes et enseignèrent des vertus dont ces esprits mauvais étaient les ennemis naturels.
Reste que l’esprit humain, par un bienfait départi à toute créature raisonnable, soit capable, même en dehors des révélations mosaïque et chrétienne, de s’éle-
duelle de Satan et des anges déchus, c’est incliner au panthéisme ou au matérialisme.
« Tous les systèmes modernes qui inclinent vers ces deux erreurs, dit M. Freppel, ont cherché à éliminer Satan de la scène historique. Selon eux, c’est l’humauité elle-même qui aurait créé Satan pour personnifier dans cet être fantastique le mal physique et le mal moral. Il va sans dire que nul parmi ces esprits forts n’a encore expliqué pourquoi le genre humain ἃ été unanime, depuis six mille ans, à reconnaitre lexistence d’une classe d’êtres que rien ne l’obligeait d'admettre ni d'imaginer. Qu'un homme ou un peuple puisse sans motif se passer une fantaisie de cette nature, je suis loin de vouloir le nier; ce qu’il serait impossible de comprendre, c’est que tous les hommes, sauf quelques faiseurs de systèmes, eussent pu se rencontrer dans une frayeur chimérique, dans une croyance sans fondement ni objet. » (M. l’abbé FREPPEL, Les apologisles chrétiens au IIe siècle ; 5. Justin, Paris, 1860, p. 284.)
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ver à une certaine intelligence des plus hautes vérités. Voilà une grande et large solution. Il convient de faire honneur à saint Justin de l’avoir donnée. Elle est tout entière dans la théorie du Logos σπερματιχὸς que nous avons exposée déjà. Dépouillée de tout appareil théologique, cette théorie ἃ un sens profond: elle affirme que l’homme, en tant que nature raisonnable, tient à Dieu par un lien naturel et indestructible; car Dieu, c’est la raison même, et la raison humaine, bien qu'humaine, c’est-à-dire bornée, imparfaite, troublée par les fantômes de l’imagination et les misères de la sensibilité, participe de l'essence d’où elle émane. Elle affirme que l’homme non encore régénéré par la grâce possède dans le fond de son âme un instrument de connaissance et un moyen de salut. Socrate, dit saint Justin, connut le Christ en partie, lui et tous ceux qui ont vécu comme lui, aimant le vrai et pratiquant le bien.
Ainsi le christianisme a ses racines dans la raison naturelle. L'état de nature et l’état de grâce ne sont pas opposés l’un à l’autre, comme l'esprit de secte l’a trop souvent voulu. Le christianisme achève ce que les lumières naturelles ont ébauché. Il ne faut pas détruire l’homme pour en faire un chrétien. L'édifice de la foi nouvelle ne s'élève pas sur les rumes de la raison, et n’exige pas qu’on fasse table rase dans l’âme humaine. L’arbre de la science, comme le dit saint Théophile, n’est pas l’arbre de mort, mais l’arbre de vie (1). La science est bonne, elle est
(1) To μὲν ξύλον τὸ τῆς γνώσεως, αὐτὸ μὲν χαλὸν, χαὶ ὃ χαρπὸς αὐτοῦ μὲν ξύλον τὸ τῆς 7 ξως, αὐτὸ μὲν χαλὸν, χαὶ ὁ χαρπὸς αὐτοῦ Ρ ΓΞ τ ΝΣ τὴς el ΟΣ ΤᾺ « y ΠΝ 0) 7 ᾿ aa" οὐ γὰρ ὡς οἴονταί τινες, θάνατον εἶχε τὸ ξύλον... .. οὐ γάρ σ Ων 3 - = ἃ Ce = € \ = «1 ï ΕΑ AE TL ἕτερον Ὧν ἐν TO χαρπῷ ἢ μόνον γνῶσις. ἡ δὲ γνῶσις χαλῇ) ἐπὰν αὐτῇ
οἰχείως τις χρήσηται. (8. THÉOPH., Ad Autolyc., τι, 25.)
806 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
divine en un sens. Autre n’est pas la vérité philosophique, autre la vérité chrétienne. Seulement la philosophie est une science incomplète, en ce que la raison d’où elle sort n’est pas toute la raison, autrement dit tout le Verbe, mais une partie seulement du Verbe. C’est done un égal excès d’adorer la philosophie et de la charger d’invectives, de se fier pleinement à elle et de l’accuser d’une incurable incapacité. Elle n’est ni souverainement efficace ni absolument impuissante. Elle peut suffire pour conduire au seuil du sanctuaire où le christianisme seul introduit les âmes pacifiées.
Voilà le sens et la portée de la doctrine de saint Justin, doctrine vraiment libérale qui, sans donner à la philosophie toute la place qu’elle ambitionne, lui en fait une à côté du christianisme, la considère comme son alliée naturelle, lui accorde d’initier les âmes au vrai et de les incliner au bien, et par là de les préparer à la science et à la vertu parfaites.
Par cette doctrine, saint Justin, au Ile siècle de notre ère, fonde dans l’Église une tradition de large tolérance qui se continue à travers les âges, et donne la main à saint Thomas d'Aquin, qui écrit au XIIe siècle : « Il est des « questions où la raison naturelle peut atteindre, comme « la question de l’existence et de l’unité de Dieu et « d’autres semblables, que les. philosophes aussi ont « prouvé démonstrativement par les seules lumières na- « turelles (4). »
Rien ne s’explique mieux avec la doctrine du Logos de
(4) « Sunt ad quæ etiam ratio naturalis pertingere potest : sicut est, Deum esse, Deum esse unum, et alia hujusmodi : quæ etiam philosophi demonstrative de Deo probaverunt, ducti naturalis lumine rationis. » (5. THOMAS D’AQUIN, Cont. Gent.,1, 5.)
saint Justin que les analogies qu’il signale entre le paganisme et le christianisme. En effet, qu’y a-t-il d'étonnant que le paganisme, par ses meilleurs interprètes, ait parfois rencontré le christianisme, ou, pour rester plus fidèle à la chronologie, que le christianisme ait paru répéter certains dogmes, certaines maximes et certaines cérémonies paiennes, puisque c’est la même voix divine qui ἃ parlé, le même Logos qui s’est fait entendre aux Grecs et aux Barbares? Il n’y ἃ ni d’un côté ni de l’autre plagiat ou imitation. Les philosophes et les poètes, apôtres et interprètes de la raison, qui est une partie du Verbe, ont souvent tenu les mêmes discours, prescrit les mêmes vertus, condamné les mêmes vices que le Christ, qui est le Verbe tout entier. Quoi de plus simple et de plus naturel? Avec cette théorie, l'hypothèse des emprunts faits par les Grecs à Moïse et aux prophètes est tout à fait inutile, aussi bien que l’artificieuse perfidie des mauvais démons.
Athénagore parait mieux connaître la philosophie profane que saint Justin. Il la juge avec la même bienveillance, mais avec une critique plus approfondie. Ses attaques contre la religion païienne sont aussi plus sérieuses et plus profondes.
A l'exemple de saint Justin, il invoque la littérature profane pour défendre la doctrine chrétienne (1). On accuse les chrétiens de ne pas reconnaitre les dieux de l’État. Les poètes et les philosophes grecs n’ont-ils pas, eux aussi, douté de l’existence des dieux populaires, qui ne
Van 7% 1 5 Qr 2 , , , G ᾿ (1) AA ἐπειδὴ ἀδύνατον δεικνύειν ἄνευ παραθέσεως ὀνομάτων ὅτι μὴ
᾿ 5: à 1 te Le a es Ce EL: Ξ Ἂς il 4 NN 2 μόνοι εἰς μονάδα τὸν θεὸν χαταχλείομεν, ἐπὲ τὰς δόξας ἐτραπόυην.
(ATHÉNAG., Supplic, pro Christ., $ 5.)
308 CONCLUSION. — CH. Ier, — LES APOLOGISTES
tiennent leurstitres que de l’ignoranceet des préjugés de la foule (1)? N’ont-ils pas, eux aussi, reconnu l'être invisible. le vrai Dieu, auteur et Providence du monde qui se révèle dans l’ordre et la beauté de la nature? Sophocle, Euripide, Philolaüs, Platon et Aristote, ne s’accordent-ils pas avec les chrétiens pour démontrer et proclamer l’unité et limmatérialité de Dieu (2)? Les stoïciens eux-mêmes, bien qu’ils semblent multiplier la divinité par les différents noms qu’ils lui donnent, à raison des changements que subit la matière dans laquelle, selon eux, l'esprit de Dieu se répand et circule, n’admettent réellement qu’un seul Dieu (3). L'Esprit divin qui les poussait tous, poètes et philosophes, à rechercher la vérité, la leur fit rencontrer en cette question et en plusieurs autres ; mais comme c'était d'eux-mêmes qu'ils prétendaient l’apprendre, ils se sont partagés et contredits sur toutes les grandes questions (4). Athénagore marque ici fort bien le péril, nous ajouterons et l'honneur de la philosophie.
Il y a loin sans doute de cette complaisance à tirer de la sagesse profane des arguments de circonstance pour justifier une doctrine calomniée ; il y a loin de cette sympathie d’Athénagore pour Platon, Aristote et le stoïcisme, à la grande et profonde théorie de saint Justin sur la raison considérée comme un organe universel de révélation ; cependant Athénagore exprime une pensée commune à
(1) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., v.
(2) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., vi.
(3) Οἱ δὲ ἀπὸ τῆς Στοᾶς, χἂν ταῖς προσηγορίαις χατὰ τὰς παραλλάἕεις τῆς ὕλης δι᾽ ἧς φασι τὸ πνεῦμα χωρεῖν τοῦ θεοῦ, πληθύνωσι τὸ θεῖον τοῖς ὀνόμασι τῷ γοῦν ἔργῳ ἕνα νομίζουσι τὸν θεόν. (ATHÉNAG., Supp. pro Christ., 6.)
(4) ATHÉNAG., Supplic, pro Christ., vu.
Dreses pamaerine. ΘΝ
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 909
saint Justin, quand il dit que la sagesse divine diffère autant de la sagesse du monde que la vérité de la probabilité (1), et un ami de la philosophie seul pouvait, à défaut de la vérité absolue que sa foi revendiquait pour le christianisme, accorder encore à la raison humaine l’honneur d'enseigner des vérités probables.
Athénagore est infiniment moins superficiel que saint Justin dans sa critique du polythéisme. Il coupe d’une main ferme le réseau embarrassé que couvrait l’expression solennelle de religion de l’État.
On accuse les chrétiens de ne pas adorer les dieux de l'empire. Mais quels sont les dieux de l’empire ἢ Sont-ce ceux de l'Égypte, ceux d’Athènes, ceux de Troie, ceux de la Macédoine ou de la Thrace, ceux de l'ile de Scio ou de l'île de Samos ? Les religions diffèrent encore plus que les mœurs dans cette vaste agglomération qu’on appelle l’empire romain. Chaque peuple, chaque cité a ses dieux, son culte et ses cérémonies religieuses. L’accord et l’unité ne sont nulle part (2). La plupart des peuples s’entendent cependant en cela qu’ils adressent leurs prières à de vaines idoles de pierre, de bois, d’or ou d’argent (3).
Dira-t-on que ces idoles sont des images et des représentations d’êtres réels ? Mais en admettant même que les poètes théologiens et les faiseurs de généalogies divines, Orphée, Homère et Hésiode, n’aient pas üré de leurs cerveaux ces personnages dont leurs vers racontent les aventures, ces dieux prétendus sont, à parler vrai, des hommes
(1) Τῆς κοσμιχῆς σοφίας χαὶ θεολογιχῆς ὅσον ἀλήθεια πιθανοῦ διαφέρει διαλλαττουσῶν. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 24, p. 136.)
(2) Οὐδὲ οἱ ἡμῖν ἐπικαλοῦντες ἀθεότητα, ἐπεὶ μὴ τοὺς αὐτοὺς οἷς ἴσασι νομίξομεν, σφίσιν αὐτοῖς συμφωνοῦσι περὶ θεῶν..... (ATHÉNAG., tbid., 14.)
(5) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., XV.
210 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
qui ont vécu autrefois, qui sont nés comme nous naissons nous-mêmes, et qui sont morts. Or, qu'est-ce que des dieux qui ont commencé à exister? L’incréé seul est éternel et dieu (1).
Que si l’on prend à la lettre les aventures de ces dieux, quelles sacriléges puérilités ! quelles ridicules histoires ! Toute la théologie paienne est une école d’immoralité. Nous y voyons Saturne mutiler son père, le renverser de son trône, puis le tuer; Jupiter adultère, incestueux, souillé de tous les crimes et de toutes les infamies ; Minerve, Mars, Vénus, tous les dieux et toutes les déesses agités de toutes les passions violentes et grossières comme les plus vils des mortels, en proie à la douleur, à la colère, à l’amour, armés les uns contre les autres et se mélant aux luttes des mortels qui les poursuivent, les blessent et font couler leur sang (2)!
Dira-t-on que toutes ces histoires sont de pures fictions poétiques qui recèlent un sens profond, des mythes, des allégories qu'il faut savoir interpréter (3)?
Il s’en faut d’abord que les explications qu’on propose de ces symboles soient identiques et uniformes. Mais qu’importent ces différences ? Si Saturne est le temps, si Jupiter est le feu, Junon la terre, Pluton l'air, Nestis l’eau, les autres d’autres combinaisons d'éléments, comment les prendre pour des dieux? Quel homme de sens pourra jamais égaler à l’être incréé, éternel, toujours icentique à lui-même et immuable, une matière essentiellement sujette au changement et à la corruption (4)?
(4) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 18, 19.
(2) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 20, 21.
(5) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 22.
(4) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ, 22.
« On peut, dit Athénagore, argumenter de la sorte avec les stoïciens: si vous regardez comme seul Dieu l'être incréé et éternel ; si vous dites qu’il existe autant de corps différents que la matière peut subir de changements, et que l’esprit de Dieu, qui pénètre la matière, reçoit divers noms selon les divers changements qu’elle peut traverser, il s’en suit que chaque forme différente qu’elle aura revêtue sera le corps de Dieu. Or, puisque vous croyez que les éléments seront un jour consumés par le feu, il faudra aussi nécessairement que les noms donnés à ces diverses formes de matière périssent avec elles, et que l’esprit de Dieu survive seul. Or, comment regarder comme des dieux de pareils êtres qui sont, ainsi que la matière, sujets au changement et à la corruption (3)? » — « Et à ceux qui prétendent que Saturne est le temps et Rhéa la terre; que celle-ci enfante et conçoit de Saturne, ce qui la fait regarder comme la mère commune, tandis que son époux engendre et dévore les enfants qu'il a engendrés; que la mutiiation de ce dernier nesignifie autre chose que l’union de l’homme avec la femme, par laquelle la semence, comme détachée du corps de l’homme, passe dans le scin de la femme et y produit un homme auquel s’attache l'amour du plaisir, c’est-à-dire Vénus; que la fureur de Saturne contre ses enfants représente la succession du temps qui altère la constitution des êtres, soit animés, soit inanimés ; et que ses fers et le Tartare sont le temps lui-même qui change et s’évanouit avec les saisons; à ceux-là on peut dire : Si Saturne est le temps, il est sujet
πιστεύσαι θεούς ; (ATHÉNAG. Supplic. pro Christ., 22.)
312 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
« au changement; s’il n’est qu’une saison, il est variable ; « s’il est ténèbres, froid rigoureux ou nature humide, tout « cela passe. Mais Dieu est immortel, non sujet au change- « ment et immuable. Donc, ni Saturne ni sa statue ne « sont dieux (1). » Athénagore raisonne de la même manière à propos de Jupiter (2).
On voit quel est le principe de cette solide critique. A prendre sérieusement la théologie païenne, et du côté le plus favorable, elle n’est autre chose en somme qu’une personnification et une déification des divers phénomènes et puissances de la nature. Or, Dieu est par essence incréé, éternel et immuable ; la nature au contraire se meut, change, se transforme et se modifie sans cesse. Donc, diviniser la nature, ses éléments, ses formes et ses puissances, c’est dénaturer grossièrement l’essence divine, c’est appliquer l’idée de Dieu à des êtres dont la nature est opposée à celle de Dieu. Et si l’on regarde la nature comme imprégnée, si je puis dire, de l'Esprit de Dieu, et manifestant sa puissance, on ἃ raison; mais encore ce n’est pas la nature même qu’il faut adorer, mais celui qui l’a faite et y a laissé son empreinte ; 1] faut s'élever des œuvres à l’ouvrier, des éléments et des forces naturelles dont le jeu est si digne d’admiration au maître
1) Εἴτε χρόνος ἐστὶν ὁ Κρόνος, μεταδάλλει, ξιτε καιρός, τρέπεται, ξιτε ( ) LTE χρόνος ἐστ ρ Sy μεταύσλλει, (αιρος, τρ ᾿ τ A ’ QI Ε ε ’ , , LU - ’ . 3 - Al 9 ᾿ σχοτος à πάγος à οὐσια ὑγρά, οὐδὲν αὐτῶν μένει᾽ τὸ δὲ θεῖον χαὶ ἀθά- . DES ss 7 Ξ ΕΣ >» € EN : ΕΣ ᾿ νατον, χαὶ ἀχίνητον χαὶ ἀναλλοίωτον᾽ οὔτε ἄρα ὁ Κρονος οὔτε τὸ ἐπ᾿ αὐτῷ εἴδωλον θΞός. (ATHÉNAG.,Supplic. pro Christ., 22.) “- ’ van > 1 3 ᾽ 3 ΒΕ us 1 (2) Περὶ δὲ τοῦ Διός, εἰ μὲν ἀήρ ἐστι γεγονὼς ἐκ Κρόνου, où τὸ μὲν - ε \n=s τᾷ NS 1 \ ’ = .
ἄρσεν ὁ Ζεύς, τὸ δὲ θῆλυ How (διὸ nat ἀδελφὴ καὶ γυνή), ἀλλοιοῦται, εἰ . , , Ξ 5» ΟΝ ΕΣ ps ΄: Pis γι νος δὲ χαιρός, τρέπεται᾽ οὔτε δὲ μεταδάλλει οὔτε μεταπίπτει τὸ θεῖον.
(ATRÉNAG., Supplic. pro Christ., 22.)
en D σὺ γα Ὥχου
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 313 unique et souverain qui ἃ créé ces éléments et ces forces, et les gouverne (1).
Dans le courant de cette polémique, le philosophe chréen s’appuie du témoignage de Platon, et rappelle l’opposition profonde que le disciple de Socrate établit quelque part entre l’être qui n’a pas de commencement et ne peut périr, et les êtres nés et périssables (2). Il rappelle encore que même Platon, qui contempla l’éternelle intelligence et le Dieu que la raison seule peut saisir, qui sut expliquer sa vraie nature d’être immuable et toujours identique à luimême, source de tout bien et principe de toute vérité (3), n’a pas voulu s'expliquer sur ces dieux nés de la terre et des éléments, parce qu’il comprenait que les dieux ne peuvent engendrer ni être engendrés, et que toutes les choses qui naissent ont nécessairement une fin (4).
Dans un autre passage, Athénagore, considérant la religion païienne moins au point de vue de la vérité métaphysique qu’au point de vue de l’enseignement qui en découle, repasse encore sur les traces de Platon. C’est lorsqu'il accuse les théologiens du paganisme de dégrader la nature divine en lui prêtant les passions et les misères de l’humanité (5). Qui ne connaît la fin du Ile et le commencement du HI° livre de la République, où Platon condamne sévèrement comme contraires à la foi, aux bonnes
(1) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 15, 16.
(2) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 19.
(5) O τὸν ἀΐδιον νοῦν χαὶ λόγῳ χαταλαμθανόμενον περινοήσας θεὸν χαὶ τὰ ἐπισυμδεδηχότα αὐτῷ ἐξειπών, τὸ ὄντως ὃν, τὸ μονοφυές, τὸ ἀγαθὸν ἀπ᾿ αὐτοῦ ἀποχεόμενον, ὅπερ ἐστὶν ἀληθεία. . .. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 25.)
(4) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 25.
(Ὁ) Suppl. pro Christ, le $ 21 tout entier.
914 CONCLUSION. — CH. Ier, — LES APOLOGISTES
mœurs, à la religion et à la vérité, les récits des poètes touchant les dieux, et où il accuse nommément Homère et Hésiode d’avoir débité des mensonges dangereux qui défigurent les dieux en leur prêtant nos vices et nos crimes?
Tatien et Hermias ne sont pas animés des mêmes sentiments que saint Justin et Athénagore pour la philosophie profane. Ceux-ci professaient pour elle une sympa thie déclarée; ceux-là sont ses ennemis systématiques ; ceux-ci, plus frappés des analogies apparentes ou réelles qui existent entre la science grecque et le christianisme, cherchaient à les rapprocher et à les unir; ceux-là, plus frappés des différences, se plaisent à les mettre en opposition. Pour les uns, la sagesse humaine était le commencement de la sagesse divine; pour les autres, elle n’est que ténèbres et contradictions.
Tatien, dès les premières lignes de son Discours aux Grecs (πρὸς Em), qu’on caractérise mieux qu’on ne traduit en le nommant Discours contre les Grecs, prend le ton de l’invective :
« Est-il un art, est-il une science parmi vous que « vous n'ayez reçu des Barbares?.. Vous avez fait de « votre langue elle-même un vrai chaos de locutions « de toute origine... Vous avez fait servir la rhéto- « rique à l'injustice et à la calomnie, trafiquant de la « liberté de la parole et vous faisant un jeu de défendre « tour à tour le juste et l’injuste; vous avez fait servir la « poésie à décrire les combats et les amours des dieux, « et les passions corrompues du cœur (1). » Pour ce qui est de la philosophie, elle n’a pas même su, selon Tatien, corriger les vices de ceux mêmes qui s’y sont appli-
(1) TATIEN, Oratio ad Græcos, 1, p. 1, 8, édit. Ch. Th, Otto.
BR CRT κοι
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 315
qués. Les plus illustres d’entre eux étaient remplis d’une sotte vanité. Tatien accuse Diogène d’intempérance, Aristippe de mollesse, Platon de gourmandise, Aristote de servilité. Phérécyde, Pythagore et Platon n’ont fait à son . avis que débiter de misérables contes de bonnes femmes (γραολογία) (1). Tandis que les chrétiens enseignent gratuitement la vérité à ceux qui veulent l’entendre, riches ou pauvres, les philosophes contemporains, inutiles à l’État et à leurs concitoyens, reçoivent chaque année de l’empereur six cents pièces d’or, afin de ne pas porter gralüitement une longue barbe (2). Les philosophes sont, de plus, divisés en écoles et en sectes rivales et ennemies, acharnées à se combattre, et cherchant réciproquement à se détruire, « Tu suis la doctrine de Platon, « voilà qu’un sophiste de l’école d’Épicure s’élève et crie « contre toi; tu veux l’attacher à la secte d’Aristote, un « disciple de Démocrite t’accable d’injures (3). » Menteurs, hypocrites, impudents, parasites, vils flatteurs, âmes vénales, voilà le caractère des philosophes selon Tatien. Leurs livres sont semblables à des labyrinthes sans issue, et ceux qui les lisent peuvent être comparés aux tonneaux des Danaïdes (4). Ils parlent de toutes choses sans rien savoir et sans rien apprendre aux autres. Ce sont des aveugles qui dissertent avec des sourds (ὃ).
On peut maintenant se faire une idée de l’esprit dont Tatien est animé à l’égard de la philosophie et des philosophes ses anciens maitres, et apprécier exactement la
1) TAT., Oralio ad Græcos, 1, p. 14.
2) TAT., Oralio ad Græcos, xix, p. 84.
3) TAT., Oralio ad Græcos, XX, p. 102.
à) TaT., Oralio ad Græcos, xxV1, p. 106.
5) TAT., Oralio ad Græcos, xxv1, p. 108,
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passion qu’il porte, je ne dirai pas dans sa critique, ce mot ne serait pas à sa place, mais dans ses jugements. Ce qui est plus grave que ces violences, c’est la théorie qu’elles laissent supposer et que Tatien, du reste, émet assez clairement. « L'âme par elle-même, dit-il, n’est « que ténèbres, et il n’y ἃ en elle rien de lumineux (καθ᾽ ἑαυτὴν γὰρ ψυχὴν σχότος ἐστίν, καὶ ὀυδὲν ἐν ἀυτῇ φωτεινόν (Orat. ad Græc., XI, p. 62). »
Cette thèse est absolument opposée à celle de saint Justin.
Quant au polythéisme, la polémique de Tatien, quoique beaucoup plus sérieuse que celle de saint Justin, n’ajoute rien à celle d’Athénagore. Elle perd peut-être en force ce qu’elle ἃ de plus en violence.
Nous avons peu de chose à dire d’un petit écrit de la même époque intitulé : Satire des philosophes païens, (Διασυρμὸς τῶν ἔξω φιλοσόφων) et attribué généralement à un personnage nommé Hermias.
Ce n’est pas précisément une apologie du Christianisme; bien plus, si ce n’était la première phrase, où l’auteur cite une parole de saint Paul, on pourrait croire que ce petit pamphlet, vif et piquant, est Sorti de la plume de Lucien.
Cette parole de saint Paul résume l’esprit dans lequel ces quelques pages ont été écrites, et pourrait au besoin lenr servir d’épigraphe : La sagesse de ce monde est folie devant Dieu. C’est assez dire de quel œil Hermias considère la raison humaine et les systèmes philosophiques qu’elle a produits.
Ce serait faire trop d'honneur à cet opuscule que de dire que c’est une critique en règle de la philosophie profane. Si le titre qu’il porte est de son auteur, on voit qu'il