CHAPITRE
Des causes et des motifs des persécutions.
Examen des griefs des païens contre le christianisme. — Impiété et athéisme. — Sens de ces mots dans la bouche des païens : ils ne signifient autre chose que la négation et le mépris des dieux de l'empire. — Débauches secrètes, infanticides, incestes ; origine de ces odieuses rumeurs. — L'obéissance aux lois de l'État, forme suprême de la piété dans l'empire romain. — Les institutions religieuses ne sont pas distinctes des institutions politiques. — Le christianisme, conspiration contre les lois. — Réponse de saint Justin. — Allégations des païens. — Le christianisme aspire à faire une révolution dans Ja société ancienne. — L'État, en le proscrivant, défend ses institutions et ses lois. — Caractère essentiellement politique des persécutions. — Pourquoi la religion juive fut traitée autrement que la religion chrétienne et généralement tolérée. — L'antiquité et la nationalité manquaient au christianisme.— Proscription des Bacchanales comme institution clandestine et immorale. — Proscription du druidisme comme caste politique et religion sanglante. — Le christianisme était en fait une assocation illicite, et comme telle, tombait sous les coups de la loi romaine.
Il nous reste à nous demander pourquoi la loi romaine fut sourde aux réclamations des chétiens ; pourquoi, sous le règne des Antonins qui virent naître et mourir (0118 ces défenseurs de la foi chrétienne, le christianisme demeura hors la loi et fut persécuté légalement.
Nous n’avons pas besoin de discuter pour savoir de quel côté se trouvait la justice dans ce procès où l’on répondait aux raisons par les verges et la hache du bourreau ; mais il convient peut-être d'examiner la valeur de ces raisons, et de voir jusqu’à quel point l’apologiste philosophe triomphe des accusations des païens. Après avoir entendu les avocats de la religion chrétienne, il est
rés.
DS
juste d’entendre leurs adversaires (je ne veux pas parler des philosophes qui parlèrent plus tard), c’est-à-dire lopinion publique, les empereurs, le Sénat, les magistrats, les jurisconsultes, en un mot, l’État.
Une religion nouvelle ἃ paru dans l’empire et, sans violence, par la seule vertu de ses enseignements, elle s’est propagée par tous pays, et a attiré dans son sein de nombreux prosélytes, sortis de tous les rangs de la société.
L’indifférence et le dédain qui l’ont accueillie à sa naissance se changent en haine quand on s’aperçoit de ses progrès : le fanatisme des populations ignorantes s’exalte ; les magistrats, gardiens de la paix, de l’ordre et des institutions publiques, soit zèle politique, soit complaisance aveugle pour les clameurs de la foule, la poursuivent de toute part, et usent parfois des dernières violences pour l’étouffer. Un empereur, d’un esprit éclairé et d’un caractère humain, ordonne de conduire à la mort, après une information sévère, tout homme convaincu de professer cette religion.
Pourquoi ces haines et ces violences ?
Ce n’est pas que la loi romaine impose dans toute l'étendue de lempire une religion et une philosophie uniformes. Les religions les plus diverses non seulement sont pratiquées librement dans les différentes provinces de l’empire, mais vivent côte à côte, pacifiquement, dans les mêmes villes (1). Les grandes cités de l'Italie, à côté du temple de Jupiter, ont des autels et des sanctuaires dédiés à Mithra; à Isis et à Sérapis. D’autre part, toutes les écoles de philosophie ont des interprètes et des dis-
(1) Pas toujours pacifiquement, Juvénal, dans sa XVe Satire, raconte
ciples. ἃ chacun il est permis de croire et de nier ce qu’il veut, d'enseigner qu’il y ἃ des dieux ou qu'il n’y en a pas; qu'ils gouvernent le monde ou sont indifférents aux choses humaines. Qui songe à trainer au tribunal les épicuriens ou les sceptiques? Qui songe à condamner ceux qui dévoilent et bafouent les mystères de la religion paienne, qui traitent les augures de charlatans, les faiseurs de miracles de faiseurs de dupes, et se moquent à la fois des dieux, de leurs ministres, et des cérémonies publiques par lesquelles on prétend les honorer ?
La liberté la plus large est laissée aux croyances individuelles et aux spéculations philosophiques.
D'où vient que les chrétiens seuls sont opprimés?
Est-ce donc que la doctrine chrétienne est une offense à la morale publique, un danger pour l’État ?
L’impiété et l’athéisme sont des crimes dont on fait bon marché, à ce qu’il semble, et dont l'autorité s’inquiète peu.
une petite lutte religieuse entre deux villes voisines de la haute Égypte, Ombos et Tentyre.
ρον; Summus utrinque Inde furor vulgo, quod numina vicinorum Odit uterque locus, quum solos credat habendos Esse Deos, quos ipse colit. . . . . . . . . :
Il faut lire cette petite scène, qui débute par le risible, pour finir par l’odieux et l’horrible. C’est d’abord une mêlée de carrefour, une bataille à coups de poings. A la fin on a recours aux armes, et un Ombite, tombé en fuyant, est déchiré sur place et mangé jusqu'aux os par les vainqueurs, maîtres du terrain.
δι GUURTET.NE Ilum in plurima sectum Frusta et particulas, ut multis mortuus unus Sufficeret, totum corrosis ossibus edit Victrix turba, nec ardenti decoxit aheno.
(Juv., Sat. XV, v. 32 et suiv.)
Et peut-on adresser aux chrétiens de semblables accusations ?
Saint Justin paraît avoir beau jeu sur ce terrain.
Comment done des hommes qui croient en un Dieu juste et bon, rémunérateur et vengeur ; qui se proposent pour idéal limitation de ses perfections infinies, et qui espèrent être associés un jour à son immortalité bienbeureuse, pourraient-ils être appelés athées ou impies?
De la même manière Socrate répondait à la même accusation par un solennel et public hommage à la vertu et à la Providence divine.
L’accusation demeurait entière cependant. Athée et impie, Socrate ne l’était pas, assurément, aux yeux de la raison, mais il l’était aux yeux du législateur, aux yeux des ministres et des partisans du culte officiel. C’est son honneur et sa gloire. Que ce fût une âme sincèrement et profondément religieuse, éprise du divin amour du beau, du juste et du bien; que sa vie tout entière, selon la belle expression de Maxime de Tyr, ait été une prière continuelle (1); qu’il se soit plu à montrer dans le monde les traces visibles de l'intelligence divine qui l’a ordonné, cela est vrai : mais croyait-il aux dieux de l'Etat et à l’efficacité du culte légal? Non! Les expressions d’impie et d’athée n’ont pas d'autre sens dans la bouche de ses accusateurs. Et on peut le dire d’une manière générale, le mot athée, pour les représentants et les ministres d’une religion positive, signifie irréligion, incrédulité, quelquefois même, aux jours d’action et de lutte, indifférence et tiédeur (2).
(1) Passage cité page 15.
(2; « Les chrétiens, qui dans leur polémique renvoyaient aux païens toutes les accusations dont ceux-ci les chargeaient, les appelaient aussi des athées. C’est l’injure que Maris, évèque de Chalcédoine, ne crai-
Ce qui est vrai de Socrate est encore plus vrai des chrétiens. Si facile, si peu intolérant que fût le paganisme, on comprend qu'il taxât d’impiété et d’athéisme des hommes qui, non seulement refusalent de reconnaitre pour dieux les dieux de l'empire et s’abstenaient de toute participation aux cérémonies officielles de la religion légale, comme d'une souillure indélébile, mais encore qui se glorifiaient d’avoir abandonné ces dieux, qui ne craïgnaient pas de les traiter de vains fantômes, et les cérémonies sacrées de comédies ridicules, et avant tout autre dogme, enseignaient le mépris du culte et de la religion établie.
Veut-on que les adorateurs de Jupiter admirassent la piété d’hommes dont le premier acte de foi était de nier Jupiter et de traiter ses ministres et ses fidèles de charlatans ct de dupes?
La raison et la vérité étaient sans doute avec les chrétiens; ce qu'ils atlaquaient était mauvais et devait périr; mais les magistrats ne se trompaient pas : ils avaient affaire à des ennemis des dieux, c’est-à-dire, à leur point de vue spécial, à des athées et à des impies.
La loi tolérait, il est vrai, de singulières attaques et d’étranges licences contre la religion et ses pratiques. Lucien n’était pas traduit devant le tribunal du préteur, et cependant on sait de quel ton il parlait des dieux adorés dans l’empire. Les philosophes, dans l’ombre de leurs écoles, riaient librement des folies de la religion populaire; mais ces écarts étaient individuels et, partant, peu
gnait pas de lancer au plus dévôt des païens, à l’empereur Julien, au moment même où il sacrifiait à la Fortune, et faisait, dans son opinion, œuvre de religion et de piété. » (SOZOMÈNE, His, eccl., 4.)
dangereux pour la paix publique. Le proconsul riait peutêtre avec eux, ce qui ne l’empêchait pas, le jour même, de brûler l’encens sur l’autel et d’assister gravement aux sacrifices. L’impiété des chrétiens n’était pas oisive et théorique comme le scepticisme et l’incrédulité de Lucien et de tant d’autres. C'était, si je puis dire, une impiété active, militante, agressive. Elle portait avec elle un enseignement. Ce n’était pas un jeu d’esprit pour les chrétiens que d’attaquer la religion de l’État. Les railleries de Lucien n’avaient qu'une portée négative : les critiques des chrétiens étaient une arme de prosélytisme; c’était un moyen de faire le vide autour des autels des dieux, de gagner des partisans, de s’afliller de nouveaux sectaires, et de former une société nouvelle.
Saint Justin triomphe aisément des accusations de débauches secrètes, d’infanticide et d’inceste.
Ce sont des calomnies dont se repaît la foule ignorante ; ce sont d’infâmes prétextes pour condamner des hommes dont l’innocence et la pureté sont une satire vivante des mœurs publiques. Quand, sous la République, on avait proscrit et exterminé les sectateurs de Bacchus, les mêmes accusations avaient retenti presque dans les mêmes termes (1). Les sociétés secrètes, les réunions clandes-
(1) « Quum vinum animos et nox et mixti feminis mares, ætatis teueræ majoribus, discrimen omne pudoris exstinxissent ἢ corruptelæ primum omnis generis fieri cœptæ : quum ad id euisque, quo natura pronioris libidinis esset, paratam voluptatem haberet. Nec unum genus noxæ, Stupra promiscua ingenuorum feminarumque erant. . . . . . Occulebat vim quod præ ululatibus tympanorumque et cymbalorum strepitu, nulla vox quiritantium inter stupra et cædes exaudiri poterat, » (TITE-LIVE, XXXIX, 8.)
tines inquiètent toujours la foule, et ne manquent jamais de provoquer d’odieuses rumeurs. Peut-être les témérités dogmatiques de certains chrétiens avaient-elles donné lieu à ces rumeurs, et attribuait-on à la secte entière les conséquences extrêmes de certaines imprudences de langage. Les cérémonies mystérieuses de l'initiation, les repas eucharistiques, les paroles étranges qu’on prononçait en distribuant le pain et le vin sacrés, mal comprises ou dénaturées, avaient peut-être suscité ces bruits absurdes (1).
Saint Justin répond victorieusement en exposant la vie des chrétiens, les préceptes de leur foi, les innocents mystères pratiqués dans leurs assemblées. Il répond mieux encore en demandant une enquête et des juges s’il y a des coupables.
Que les chrétiens, dans la vie privée, donnassent l’exemple de toutes les vertus, qu’ils s’abstinssent de toute action et de toute pensée mauvaises, il n’en était pas moins vrai qu’ils foulaient aux pieds la seule vertu qui, aux yeux de État, eût du prix : l’obéissance aux lois, qui était, pour les magistrats, la forme suprême de la piété.
Il n’y ἃ pas à distinguer ici entre les lois religieuses et les lois politiques. Dans la société romaine, la religion et l’État ne forment qu’un corps, ou, pour mieux dire,
(1) L’anthropophagie pratiquée dans des cérémonies religieuses n’était pas imputée aux seuls chrétiens, à moins, ce qui est plus que douteux,
que Juvénal ne pense aux chrétiens lorsqu'il dit au commencement de ᾿
sa XVe Satire:
.... Lanatis animalibus abstinet omnis, Mensa ; nefas illic fetum jugulare capellæ ; Carnibus humanis vescilicet. . . . SRE (Vers 11 et suivants.)
toute religion est servante de l’État. Mille cultes divers sont autorisés : aucun n’est distinet de l’État et indépendant &u pouvoir politique.
Nous arrivons maintenant à un grief plus grave allégué contre les chrétiens, ou pour mieux dire, c’est le même grief sous une autre forme ; car la morale qu’on met en avant couvre la politique, et si l’État frappe les chrétiens comme impies et athées ; athéisme et impiété signifient, à parler vrai, révolte contre les lois. Les chrétiens donc sont, dit-on, des rebelles, des ennemis publics ; ils trament la ruine de l’Etat et le renversement de la société.
Saint Justin justifie les chrétiens en faisant une distinction nouvelle alors et pleine de profondeur. La conscience de l’homme relève de Dieu seul ; elle échappe aux prises de la loi, elle est indépendante et inviolable. Il n’appartient à aucune force extérieure d'imposer hi d'interdire une croyance. De pos actes l’autorité peut nous demander compte, mais non de nos pensées Imtimes. Les chrétiens sont-ils en effet homicides et incestueux, agissent-ils contre la sûreté de l'État, conspirent-ils contre la vie de l’empereur, qu’on les juge et qu’on les punisse. Mais non ; César n’a pas de sujets plus fidèles et plus soumis pendant la paix, ni pendant la guerre de soldats plus courageux et plus dévoués : personne n’est plus exact qu’eux à payer l'impôt; enfin, les chrétiens font profession de croire que c’est aller contre la volonté même de Dieu que de résister aux puissances dans toutes les choses où leur conscience n’est pas intéressée. Bien plus, ils adressent à leur Dieu des prières pour le salut de l’empereur et la prospérité de l'empire. Dans leurs réunions, ils s’encouragent à la pratique du bien, ils ramassent des collectes pour secourir les malades et subvenir à toutes les misères.
Pouvait-on mieux répondre, en vérité ?
Mais les paiens ne pouvaient-ils pas à leur tour répliquer aux chrétiens :
« L'esprit de révolte est l'esprit qui vous anime : il a présidé à votre naissance; il vous ἃ produits du milieu des Juifs, qui vous ont rejetés de leur sein comme des apostats, et vous ἃ poussés dans le monde. Vous vous êtes glissés dans toutes les provinces de lempire, à ombre de l'indifférence et du mépris public, affiliant à votre secte les mécontents, les faibles d’esprit et les misérables, et essayant de former de la lie de toutes les nations une sorte de société nouvelle. Vous savez que dans Vempire nulle religion ne peut exister légalement qu’à la condition d’être autorisée par l’État, qui ne prétend nullement régler les croyances ni prescrire des dogmes, mais surveiller les actes du culte et les démarches des citoyens : vous êtes-vous SOUMIS à Ces conditions ? Non contents de vivre obseurs et silencieux, vous attaquez tous les autres cultes, vous glorifiant de posséder seuls la vérité, et vous semez partout le trouble et la division par une propagande clandestine et insaisissable. Isolés de tous les autres citoyens par vos mœurs, vos usages et vos pratiques secrètes, haïssant les dieux de l’empire et ceux qui les adorent, vous formez dans l’État une véritable conspiration, d'autant plus dangereuse que vos menées sont sourdes, vos armes et votre but inconnus. Vous avez un langage à part, des signes de ralliement et des formules mystérieuses ; vous tenez des assemblées nocturnes et secrètes : vous dites que vous respectez l’empereur et les institutions de l’empire : cependant vous refusez d’invoquer le génie de César; vous décriez sans relâche les dieux dont il est le ministre suprême; vous refusez de jurer par la
dé pm sé. CA À
Fortune de Rome, et vous semblez vous réjouir des malheurs qui affligent l’État. Quelle est cette distinction que vous voulez établir entre la conscience et les actes, entre le domaine religieux et le domaine politique ? Vos attaques continuelles contre les dieux que vos pères ont adorés, contre toutes les pratiques des différents cultes qui se partagent les âmes, vos prédications et vos assemblées secrètes, vos collectes et vos distributions d’argent, sont-ce des prières ou des actes ? Votre soumission aux lois n’est qu'hypocrisie : elle vient de votre faiblesse et de votre impuissance. Au fond, votre doctrine aspire à devenir une institution sociale, à changer toutes les conditions d’existence de l'État, et non à servir d’aliment aux esprits curieux. C’est une machine de guerre dressée contre toutes les lois et toutes les institutions de la société, et non une philosophie nouvelle, comme vous l’appelez. »
Ne craignons pas de le dire, le paganisme avait raison : c’est l'honneur du christianisme d’avoir été, en effet, une véritable conspiration contre les mœurs, les coutumes et les institutions de l'État. Les chrétiens pouvaient-ils, en vérité, vivre sur un pied d'égalité avec les autres religions de l’empire ? Pouvaient-ils demander dans le Panthéon romain un coin pour y placer leurs autels ? Si donc ils déclarent toutes les autres religions fausses, tous les autres cultes entachés de superstition ou de barbarie, s’ils refusent de pactiser avec l'idolâtrie, en un mot s’ils lèvent hardiment le drapeau de l’indépendance doctrinale, c’est leur droit ; bien plus, c’est leur devoir, c’est la marque qu'ils croient à la vérité absolue de leur doctrine, et qu’ils ont le sentiment de sa force et de sa vitalité. Une religion qui n’aflirme pas sa vérité absolue et n’exclut pas toutes
les autres se nie par cela seul. Si, d’autre part, les jurisconsultes appellent sur les chrétiens les rigueurs des lois, si des empereurs, non pas seulement des monstres comme Néron ou Domitien, mais des hommes doux et humains comme Trajan, Antonin et Marc Aurèle, les poursuivent sans haine et les livrent froidement aux bourreaux, il faut aussi le reconnaitre, 115 sont, nous ne disons pas dans leur droit, — l’inviolabilité de la conscience est absolue, et l'intolérance, à quoi qu’elle s’applique, n’est jamais un droit, — mais dans leur rôle; ils font œuvre de gardiens des lois et des institutions de l’empire. A la fin, ils ont senti que le christianisme n’est pas une doctrine philosophique ordinaire, qu'il ne s’y agit pas seulement de spéculations métaphysiques, de discussions subüles et d'innocentes controverses ; mais que cette philosophie nouvelle aspire à s’appliquer à la vie sociale, à descendre dans les faits et à modifier les conditions d'existence de l'État. Peut-on dire que les païens calomnient le christianisme, ou qu’ils se trompent, quand ils prétendent que cette doctrine qui proclame l'égalité de tous les hommes, qui aspire à relever la condition de la femme et de l’esclave, qui soustrait l’empire des âmes au pouvoir politique, “est un danger pour les lois et pour la constitution de l'empire? Encore une fois, c’est la gloire du christianisme d’avoir été une insurrection pacifique contre une civilisation usée et tombant en ruines, une régénération des hommes et des choses et une réformation universelle. Quand les chrétiens parlaient de leur respect pour l’empereur et de leur soumission aux lois, les païens ne pouvaient-ils pas les accuser de manquer de franchise ? Par politique, le christianisme put bien se transformer en une doctrine purement théorique et commenter innocem-
ment le mot du Christ : Mon royaume n’est pas de ce monde. Mais qui pouvait s’y tromper ? qui ne voyait que cette doctrine avait une tendance invincible a se réaliser dans la pratique? Saint Justin avait beau dire : Si nos dogmes sont vrais, acceptez-les; s'ils sont faux, regardez-les comme des contes puérils, mais ne nous opprimez pas. Il ne s’agissait pas de vérités spéculatives et d’exercices d'esprit; et que l’État eût ou non le sentiment clair du péril qu’il courait, ce péril était sérieux : en proscrivant la doctrine chrétienne, les empereurs ne faisaient que défendre les institutions de l’État.
En effet, il faut le remarquer, ce n’est pas le sacerdoce païen qui s’élève contre le christianisme et livre les chrétiens aux magistrats, c’est la puissance impériale. Les empereurs, il est vrai, étaient les chefs de la religion; mais les persécutions furent de leur part des actes politiques et non religieux. Ce n’est pas la foi qui leur mit le glaive à la main et les poussa aux violences. Qu'est-ce que la foi de Néron et de Domitien? Qu'est-ce même que la foi de Trajan, d’Adrien, d’Antonin et de Marc Aurèle ? Quels étaient, parmi la multitude des dieux de l’empire, ceux auxquels ils croyaient et qu’ils songeaient à défendre ? 115 sont athées, incrédules, sceptiques ou philosophes ; dévots et fanatiques, nullement. Au fond, ils ne se soucient pas plus de Jupiter que du Christ, et font aûssi kon marché des traditions anciennes que des dogmes nouveaux. Dans ce duel qui commence entre la société chrétienne et la puissance impériale, il n’y a de foi véritable, il n’y a de convictions religieuses que du côté des chrétiens. Les empereurs, en réalité, combattent moins pour les autels des dieux que pour le maintien de l’ordre établi, et leur conscience n’est pas intéressée au triomphe du polythéisme :
c’est là le secret de leur faiblesse et la cause de leur défaite.
Le sens vrai des persécutions, c’est donc la défense de l'empire et de la société païenne, des institutions politiques plutôt que des institutions religieuses proprement dites, ou pour mieux dire du corps social entier, pris dans ses lois, ses mœurs et sa religion. Bien que le polythéisme n’eût pas l’uniformité d’une religion d'État, bien qu’il n’eût pas un symbole fixe, des dogmes et des cérémonies partout identiques, il était essentiellement lié et subordonné à la constitution politique. Or, changer les rapports du culte et de l'État, c'était proprement opérer une révolution et renverser de fond en comble lordre social ; que les chrétiens l’avonassent ou non, il nimporte. En fait, le christianisme était plus qu’une protestation de la conscience individuelle contre les lois et les mœurs de cette société, et son établissement emportait une complète réformation de ces lois et de ces mœurs. Les empereurs qui étaient les gardiens, et, si je puis dire, la personnification de l’ordre légal, les magistrats qui étaient les organes de la pensée et de la volonté impériales donnent donc aux chrétiens leur vrai nom lorsqu'ils les appellent des factieux et des ennemis publics.
Voilà pourquoi on faisait une aussi grande différence entre le christianisme et les autres religions de l'Orient. Quelles que fussent, aux yeux des empereurs et du Sénat, la sottise et l’absurdité de la religion chrétienne, si singulier que parût un culte sans images, sans représentations extérieures, sans appareil, à des hommes pour lesquels le culte était une affaire de parade, il en était de plus étranges encore et de plus extravagants. En Égypte, on adorait des chats, des éperviers, des crocodiles et des
légumes (1). À tout prendre, si c'était une impiété aux yeux d'hommes qui comptaient leurs dieux par centaines et en avaient de tout métal et de tout bois, qu’on ne püt seulement en montrer un, cette impiété leur était commune avec les juifs. Il y avait longtemps que Pompée, maître du temple de Jérusalem par le droit de la victoire, avait été scandalisé de trouver un sanctuaire vide et sans idole (2). Les chrétiens méprisaient les dieux des Grecs et des Romains : ce mépris était le premier dogme des juifs, qui, comme les chrétiens, prétendaient que c'était un sacrilége de faire avec des matières périssables des divinités à forme humaine (3). Les juifs, il est vrai, passaient pour des impies et des athées; le mépris public les poursuivait partout; on épuisait sur eux les dernières injures : cependant on ne les opprimait pas pour cause de religion; êt pourvu qu'ils demeurassent tranquilles et payassent exactement le tribut, on les laissait vivre en repos et suivre librement les pratiques de leur loi. Caligula avait cédé devant l'explosion de la nation entière, lorsqu'il s’avisa de prescrire qu’on l’adorât comme un dieu, et avait ordonné de surseoir à la consécration de sa statue dans le temple de Jérusalem (4).
Une phrase de Tacite peut nous servir à expliquer la manière différente dont on traita le judaïsme et le chris-
(5) Porrum et cœpe nefas violare et frangere morsu. Ὁ sanctas gentes, quibus hæc nascuntur in hortis (JUVÉNAL, Sat. XV, v. 9.)
(2) Tacire, Hist., v, 9, 5.
(5) « Nec quicquam prius imbuuntur quam contemnere deos..... Profanos qui Deum imagines mortalibus materiis in species hominum cflingant. » (TACITE, V, ὃ.)
(4) Voir Philon et Josèphe.
tianisme que l'opinion publique confondit dans le commencement. « Ces rites, dit-il en parlant de la religion juive, trouvaient leur sauvegarde dans leur antiquité (2). »
En effet, la religion Juive avait été longtemps la loi politique d’une nation. Lorsque la Judée fut réduite en province romaine, les vainqueurs ne se départirent pas des habitudes de leur politique et respectèrent les institutions et les usages religieux du peuple vaincu. Ils avaient trouvé un culte établi. Loin d'entreprendre de l’extirper ou de le combattre, ils permirent aux juifs d'ouvrir des synagogues à Rome même, et les laissèrent s’y réunir, y lire et y expliquer librement leur loi.
Deux choses procurèrent à la religion juive ie droit d'exister légalement après la conquête romaine et sous l'empire :
40 Le fait d'exister, et d'exister depuis longtemps. Le temps donne, en effet, à toute institution une consécration véritable ;
20 Ce caractère d’être une religion nationale, c’est-àdire d’ètre la tradition, la loi et la croyance d’un peuple.
Ajoutons à cela qu’à Jérusalem les juifs immolaient des victimes à leur Dieu inconnu et invisible, comme les Romains à Jupiter.
De plus, les juifs ne cherchaient pas en général à convertir les païens; au contraire, ils se tenaient à l’écart des étrangers avec une fierté sombre et obstinée.
Les Romains ne prétendaient pas posséder la vérité absolue en religion, ni imposer nulle part leurs cérémonies : l'intolérance doctrinale leur était étrangère. Sans
(2) « Hi ritus quoquo modo inducti antiquitate defenduntur, » (Ta- CITE, Hist., V, 5.)
CH. II. — CAUSES DES PERSÉCUTIONS. 343 révérer également tous les cultes établis sur la surface de l'empire, ils les admettaient comme des faits inhérents à la race et au climat. Mais l'antiquité et la nationalité étaient, à ce qu'il semble, les titres qu'ils demandaient aux cultes étrangers, les caractères qui, aux yeux du pouvoir, constituaient des établissements religieux et lui servaient à distinguer les religions licites des religions illicites.
Les arts mystérieux de la Chaldée, de la Syrie et de Babylone, la magie, l'astrologie, la nécromancie, loute cette écume des superstitions orientales amassée à Rome comme dans l’égout où affluaient toutes les impuretés du monde (1), avaient été plusieurs fois balayées d'Italie par des décrets et des édits.
Lorsque les mystères de Bacchus furent proscrits et leurs sectateurs si sévèrement traités sous la République, à l’instigation du consul Sp. Posthumius, quels furent les motifs de ces rigueurs ? Il faut se souvenir des expressions de Tite-Live : Consulibus ambobus quæstio de clandestimis conjurahonibus decreta est. 1] s'agissait d’une société secrète, de pratiques nouvelles introduites depuis peu en Étrurie, puis à Rome, par un Grec sans nom. Ce n’était pas contre une religion ancienne et publiquement pratiquée qu’on sévissait, mais contre des mystères clandestins, des conciliabules nocturnes, des scènes de promiscuité inouie; c'était contre une associalion de débauchés, qui, dans l’ombre, s’était multipliée au point de devenir un danger pour l’État. La morale publique et le salut de
(1) « Per urbem quo cuncta undique atrocia aut pudenda confluunt celebranturque. » (TACITE, Ann., XV, 24.)
« Urbis magnitudo capacior patientiorque talium malorum. » (TiTE- LIVE, XXXIV, 9.)
l’État, voilà les raisons qu'invoque le consul pour détruire non des temples et des autels, mais un repaire; pour étouffer non pas le culte d’un peuple et d’un pays représenté à Rome, mais une conspiration née depuis peu, le crime de quelques particuliers, qui, si on n’y prenait garde, infesterait bientôt Rome et l'Italie et deviendrait un péril public (1). Et ce qui prouve encore que dans cette affaire on poursuivait et on voulait anéantüir une secte naissante, une association secrète, et non réprimer une croyance individuelle qui pouvait être respectable, c’est la restriction que le Sénat introduisit dans l’arrêt qui interdisait à Rome et en Italie la célébration des bacchanales. En voici le texte : « Ne qua Bacchanaha Romæ neve in Italia essent. Si quis tale sacrum solemne et necessariunr duceret, nec sine religione et piaculo se id omuittere posse
(1): Græcolus ignobilis, 611,0, 246 ΣΟ ΗΕ RTE 2 CE nec is qui aperla religione propalam..... Sed occullorum antisles sacrorum. » (TITE-LIVE, XXXIX, 8.) — « ...., €@ conjurationes, cœtusque nocturni. » (Id., ibid., 14.)
« Cæterum quæ ea res sit, ignorare. Alios deorum aliquem cultumg alios concessum ludum et lasciviam esse credere : et aualecumque sit, ad paucos pertinere. Quod ad multitudinem eorum attinet, si dixero multa millia hominum esse, illico necesse est exterreamini, nisi adjunxero, qui qualesque sint. Primum igitur mulierum magna pars est, et is fons mali hujusce fuit : deinde simillimi feminis mares, stuprati et constupratores, fanatici vigiles, vino, strepitibus clamoribusque nocturnis attoniti. . . . .« « .
« Adbuc privatis noxiis, quia nondum ad rempublicam opprimendam satis virium est, conjuratio 5656 impia tenet. . . . .
CAES Nisi præcavelis, quirites, jam huic diurnæ, legitime ab consule vocatæ, par nocturna concio esse poterit. Nunc illi vos singuli universos concionantes timent : jam ubi vos dilapsi domos et in rura vestra erilis, illi coierint, Consultabunt de sua salute simul ac vestra pernicie. Tum singulis vobis universi timendi erunt. » — Discours de Posthumius au peuple. (TITE-LITE, XXxIX, 15 et 16.)
apud prœtorem urbanum profiteretur; prætor. Senatum consuleret ; si ei permissum esset, quum in Senatu centum non minus essent, 116 τὰ sacrum faceret, dum ne plus quinque sacrificio interessent, neu qua pecunia communis, neu quis magister sacrorum aut sacerdos esset (1). »
On voit combien cette tolérance était étroite, et quelles précautions prenait le pouvoir pour empêcher la création d’une corporation religieuse : l’autorisation préalable obtenue solennellement du Sénat assemblé au nombre d’au moins cent membres; — la défense d’assister plus de cinq aux cérémonies ; — l'interdiction d’avoir un magister sacrorum pour y présider ; — l'interdiction de former une caisse commune à l’aide de cotisations : telles étaient les mesures qui prévenaient ou entravaient la formation des sectes et des corporations religieuses.
La religion des juifs n’y fut pas soumise. César autorisa leurs assemblées et montra à leur égard un esprit de bienveillante tolérance. Auguste leur permit de même de suivre leur loi (2). Sous son règne, il y avait à Rome plus de huit mille juifs qui se réunissaient dans leurs synagogues et pratiquaient librement leur culte. Tibère, dit Tacite, purgea Rome des superstitions judaïques et égyptiennes, et relégua en Sardaigne quatre mille affranchis souillés de ces impiétés (3). Ce coup d’autorité de la puissance impé-
(1) TiTE-LIivE, ΧΧΧΙΧ, ὃ 18,
(2) JosÈPur, Antiq. judaïq., χιχ, 4.
(3) TACITE, Ann., 11, 85; SUÉTONE, Tibère, 36.
S'il faut en croire l'historien Josèphe, qui raconte ces mêmes faits (Ant. jud., XVII, 4, 5), cette double proscription aurait eu pour cause une scène de séduction dont les prêtres d’Isis s’étaient faits les entremetteurs, et qui avait eu pour théâtre leur temple même, et un fait d’escroquerie dont quatre misérables juifs s'étaient rendus coupables.
riale n’eut pas longtemps force de loi. Caligula releva les juifs de cette proscription. Claude, au commencement de son règne (l’an 45), leur accorda par un édit la permission. de vivre selon leurs lois (1); puis, comme ils troublaient l’ordre par leurs débats, il les expulsa de Rome (2). Ils y revinrent bientôt. Saint Paul, comme on sait, à son arrivée dans la capitale de l’empire, les visitait, les recevait et s’entretenait librement avec eux. De même le culte égypüen était établi et pratiqué à Rome sous le règne de Vespasien. Pendant la guerre civile de 69, Domitien, nous dit Suétone, se tint toute une nuit caché à Rome dans un temple d'Isis, et le matin se sauva en prenant le costume des prêtres de ce temple (3). Sous le règne de Titus, les temples d’Isis et de Sérapis furent consumés par un incendie qui dévora un grand nombre de monuments publics et privés (4).
Si le druidisme fut persécuté, pourchassé, exterminé en Gaule et jusque dans le fond des forêts de la Bretagne, sous les règnes de Claude et de Néron, ce fut à deux titres : comme religion sanguinaire, et plus encore peutêtre comme parti politique. Dans tous les soulèvements de la Gaule et de la Bretagne, les généraux romains trouvaient les Druides au premier rang des ennemis, exaltant les courages, prêchant la révolte et la guerre à outrance,
(1) Édit de Claude, consul pour la deuxième fois, rapporté par 10-sèphe. (Ané. jud., xIX, 4.) ᾿ς (Ὁ SUÉTONE, Claude, 55.
(5) « Bello Vitelliano confugit in Capitolium..... Sed irrumpentibus adversariis, et ardente templo, apud ædituum pernoctavit ; ac mane Isiaci celatus habitu interque sacrificulos vanæ superstitionis. . . . latuit. » (SUÉTONE, Domil., 1; TACITE, Hist., 111, 74.)
(4) Dion (Xiphilin), Titus, ΧΙ.
et proférant des imprécations contre la tyrannie romaine (1). A la nouvelle de la mort de Vitellius, c’étaient les Druides qui réveillaient la guerre dans les Gaules. On les entendait prophétiser çà et là que c’en était fait de la puissance romaine, et que la domination du monde allait passer enfin aux nations transalpines (2). Ajoutons que les récits vrais ou faux sur les sacrifices des prisonniers de guerre qu'ils faisaient à leurs dieux donnaient à cette extermination religieuse l’apparence et l’excuse de représailles (3).
Nous pouvons dire maintenant que Rome ne démentait pas la politique qu’elle avait constamment suivie, en proscrivant le christianisme, et qu’il y aurait plutôt lieu de s'étonner qu’elle ne l’eüt pas proscrit,
Le christianisme, en effet, était une religion nouvelle, non consacrée par le temps, sortie de l'Orient, le laboratoire de toutes les superstitions, de toutes les chimères et de tous les charlatanismes, et issue d’une nation méprisée communément, et regardée comme ennemie du genre humain. C'était, de plus, une religion sans patrie. Les chrétiens ne formaient pas un peuple (4). Isolés dans le monde, jetés çà et là, selon le hasard, non de la naissance (combien peu naissaient chrétiens 1), mais de l’ini-
(1) TACITE, Annal., XIV, 50.
(2) « Possessionem rerum humanarum transalpinis gentibus portendi, superstitione vana Druidæ canebant. » (TACGITE, His£., IV, 4.)
(3) « Nam cruore captivo adolere aras et hominum fibris consulere deos fas habebant. » (TACITE, Ann., xIv, 50.)
(4) Eux-mèmes l’avouaient : Χριστιανοὶ γὰρ οὔτε γῆ, οὔτε φωνῆ, οὔτε ἔθεσι διαχεχριμένοι τῶν λοιπῶν εἰσιν ἀνθρώπων. Οὔτε γάρ που πόλεις ἐδίας χατοιχοῦσιν, οὔτε διαλέχτῳ τινὶ παρηλλαγμένη χρῶνται, οὔτε βίον
παράσημον ἀσχοῦσιν. (Ép. à Diognèle, v.)
tation, ils étaient de tout pays. Leur croyance était leur seul lien, c’est le caractère de la secte; et leur unique souci était de répandre celte croyance et de recruter, en tous lieux et dans toutes les classes de la société, de nouveaux partisans.
Voilà deux raisons qui, aux yeux des Romains (c’est à ce seul point de vue que la critique doit se placer) faisaient du christianisme une superstition illicite, et des chrétiens des gens déclassés et sans aveu.
Nous l’avons dit déjà : le christianisme portait dans son sein une civilisation nouvelle. Il était une réforme de la société ancienne, et, par conséquent, il était hostile à cette société. Assurément, les chrétiens n’écrivaient pas sur leur drapeau qu’ils aspiraient à changer les conditions d'existence de l’État. Bien plus, ils se défendaient d’un pareil dessein ; ils prétendaient respecter les lois et ne faire de révolution que dans les âmes. Mais, en fait, par la bouche de leurs docteurs et de leurs apologistes, ils attaquaient la religion établie, ils s’élevaient contre les mœurs régnantes et, par suite, contre les lois qui sont, en tout temps, l’expression plus ou moins exacte des mœurs. Qu'est-ce que leur enseignement et leur propagande ? La partie critique n’y tient-elle pas une place considérable? N’a-t-elle pas, le plus souvent, le ton de l’invective? Il s’agissait pour les chrétiens d’édifier non dans l’air, ni sur un sol nouveau, mais sur un terrain occupé. De là la nécessité de détruire et de faire table rase avant de fonder. Le premier article de la foi chrétienne, n’était-ce pas l’horreur de l’idolâtrie et de tous les actes privés ou publics qui s’y rattachaient? Le résumé de l’enseignement chrétien, n’était-ce pas une pieuse invitation à dépouiller le vieil homme pour devenir un homme nouveau? Il s’agit, dira-t-on, de l’homme in-
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térieur, des pensées et des croyances individuelles; mais les pensées et les croyances n’ont-elles pas et ne doiventelles pas naturellement avoir leur contre-coup dans les mœurs et, par suite, dans les actes et dans la teneur de la vie? Faire des hommes nouveaux, c’est proprement faire une société nouvelle.
Cependant, si l’on veut se placer à l’époque dont nous nous sommes oceupé, il faut le reconnaitre, le péril qui menaçait la civilisation païenne n’était ni assez immédiat, ni assez évident pour que le pouvoir pût sérieusement s’alarmer. Antonin, sans doute, et Marc Aurèle eussent traité de visionnaire le véridique devin qui, ouvrant devant eux l’avenir, leur eût montré, deux siècles plus tard, le christianisme sur le trône, et la vieille religion proscrite et forcée de se cacher. Les chrétiens non plus ne prévoyaient pas de si loin la haute fortune où ils devaient monter. Ils étaient sincères, quand ïls protestaient qu’ils ne songeaient pas à troubler l'État, quand ils affirmaient qu’ils n'étaient ni des séditieux, ni des conspirateurs. Les avait-on vus une seule fois les armes à la main? Étaientils dans l’armée de Vespasien contre Viteilius? Sont-ce les chrétiens qui renversèrent Domitien ? Sont-ce les chrétiens qui excitèrent à la révolte Avidius Cassius ou lui recrutèrent des partisans? Les trouvait-on dans les conciliabules des ambitieux qui fomentaient la guerre civile? Au vrai, cette accusation de conspirer contre l’ordre établi était un procès de tendance qu’on ne pouvait guère appuyer sur des faits précis et déterminés. Pour nous, qui jugeons les choses si longtemps après les faits accomplis, il nous est aisé de transformer en intentions formelles et en dessein arrêté certaines conséquences que l’avenir ἃ dévoilées, et que la force des choses devait
amener ; mais c'est s'éloigner de la vérité que de voir un but mürement médité et résolument poursuivi dans des faits qui se produisirent plus tard, pacifiquement, sans violence et sans secousse, et, si je puis dire, par une heureuse fatalité.
Les magistrats qui, sous les Antonins, condamnaient les chrétiens et les faisaient conduire au supplice, ne donnaient pas, sans doute, un sens aussi précis qu’on limagine à ces vagues accusations de factieux et d’ennemas publics dont on chargeait les chrétiens. Les plus avisés ne pouvaient voir encore dans leur propagande un danger pour l’ordre établi, ni craindre sérieusement que le colosse de la constitution romaine püût être renversé ou entamé par cette chétive association.
Ce qui était plus facile à voir, c’est que l'existence même du christianisme et toutes ses démarches, quelles qu’en fussent les conséquences prochaines ou éloignées, étaient une violation formelle de la lettre de la loi.
Le dernier des magistrats était sans doute capable de distinguer les associations licites des associations :illicites (1). I savait, d’autre part, s’il voulait ouvrir les
(1) Voir le traité de Mommsen De Collegiis οἱ sodaliliis Romanorum. Kiliæ, 1845.
Le Digeste déclare nettement qu'aucune corporation ne peut exister sans l’autorisation de la loi: « Neque societas neque collegium neque hujusmodi corpus passim omnibus haberi conceditur ; nam et legibus et senatus consultis et principalbus constitutionibus ea res coercetur. » {Gaius, 1. 1, pr. D, quod cujusq., 111, À.)
Si quelque communauté se formait, elle était dissoute, et ses membres poursuivis et punis comme des factieux.
« Collegia si qua fuerint illicita, mandatis et constitutionibus et senatus consultis dissolvuntur. » (D., xLvIr, t, XXII, 5.)
« Quisquis illicitum collegium usurpaverit, ea pœna tenetur qua te-
yeux, que les chrétiens se réunissaient, tenaient des assemblées secrètement, de nuit, sans autorisation préalable, et sans que leur corporation fût reconnue; que dans ces réunions on recueillait des cotisations, pour aider les malheureux, peut-être; mais ces distributions de secours ne cachaïent-elles pas un dessein coupable ὃ N’exigeait-on rien de ceux qu’on soulageait ? L'argent est le nerf de toutes les conspirations. El savait, enfin, qu’un magister sacrorum était le dépositaire et l’administrateur de la caisse commune.
C’en était assez pour autoriser les poursuites. Le magistrat qui prononçait la sentence de condamnation n’était que l'interprète fidèle de la loi. Il manquait à son devoir s’il n’agissait pas, et pouvait se faire accuser de connivence.
En outre, d’étranges rumeurs planaient sur les conciliabules nocturnes des chrétiens. C’étaient, disait-on, les scènes de débauches et de sang des bacchanales ; et le souvenir de cette coupable association, dont le nombre, les désordres hideux et l’extermination terrible avaient autrefois frappé Rome d’épouvante, se dressait sans doute comme un fantôme dans plus d’une imagination lorsqu’on prononçait le nom des chrétiens. Quand les magistrats n'auraient pas partagé les préjugés de la foule, ces préjugés tout au moins agissaient sur eux et irritaient leur zèle.
Ajoutez à ces rumeurs et aux préventions qu’elles produisaient l’effet de quelques paroles chrétiennes recueillies au hasard et nécessairement mal comprises. Qu’était-ce donc que ce royaume de Dieu qu'ils annonçaient? De quel Dieu voulaient-ils parler ? de leur Dieu, sans doute ?
nentur qui hominibus armatis loca publica vel templa occupasse judicati sunt. » (D., xLvIL, t. 22, 3.)
Mais quel était-il? Ils n'avaient ni autels, ni statues, ni sacrifices. N’était-ce pas un nouvel empereur qu'ils demandaient au ciel, car ils se refusaient à rendre à l’empereur, c’est-à-dire au Dieu vivant adoré dans l'empire à l’égal de Jupiter, et sans doute plus redouté que lui, les hommages accoutumés? Joignez encore à cela que les chrétiens ne ménageaient pas dans leurs discours les religions reconnues et autorisées, qu'ils étaient tous animés d’un proséiytisme ardent, qu'ils travaillaient à éloigner les hommes des autels des dieux pour en faire leur conquête, qu'ils insultaient aux dieux et aux cérémonies, soit par une propagande active, soit par un dédain mal dissimulé. Quel magistrat pouvait sans colère entendre bafouer les cérémonies auxquelles il présidait ? Et où pouvait pousser la colère armée de la loi?
Pour une société où la maxime souveraine et la maitresse loi était le salut de l’État, et où le salut de l’État était regardé comme inséparable des institutions qui avaient vu naitre et avaient abrité la grandeur romaine, la persécution de la religion chrétienne, c’est-à-dire d’une religion clandestine, hostile au moins par son esprit et ses tendances aux lois, aux mœurs et aux institutions existantes, était, je ne dirai pas juste, — il n’y a pas de raison qui puisse justifier l'oppression, et la violence ne perd pas son nom pour être légale, — mais assurément logique et fondée à la fois sur la raison d'État et sur la loi écrite.
NE PRO UE Me te ae iet eo ΠΥ ΣΡ FUME I
INTRODUCTION
Le Christianisme et l'empire romain jusqu'à l'avènement d'Antopin le Pieux,