‹ Saint JustinChapitre 7 sur 62 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

répandu hors de la colonie juive de Rome et eut peu d’écho parmi les paiens. Plus tard, quand saint Pierre revint à Rome avec saint Paul, le christianisme était, sinon affranchi de la synagogue, tout au moins la rupture de l’ancienne loi et de la nouvelle avait depuis longtemps éclaté, et en même temps l’inimitié des Juifs contre ceux qu'ils traitaient d’apostats.

L'autorité romaine avait jusque là refusé de se mêler à ces débats, où la politique et les lois n’étaient pas intéressées. Gallion avait opposé une fin de non recevoir aux plaintes des Juifs, et avait allégué son incompétence; de même, à Jérusalem, le tribun Lysias, tout en faisant arrêter saint Paul comme perturbateur de la paix publique (1), avait écrit au gouverneur romain Félix, en lui envoyant son prisonnier : « Jai trouvé qu’il n’était accusé que de « certaines choses qui regardent leur loi (2), sans qu'il y « eût en lui aucun crime qui fût digne de mort ou de pri- « son. » Félix fit instruire l’affaire, entendit les accusateurs et l’accusé, et, sans oser renvoyer celui que tout un peuple accusait, il craignit d’outrepasser ses pouvoirs en tranchant une question purement religieuse, et s’abstint de prononcer la sentence. Porcius Festus remplaça Félix.

t-il pas son évangile à celui de saint Pierre, qu’il appelle l’évangile de la Circoncision ?

(1) « Hominem pestiferum, concitantem seditiones omnibus Judæis in universo orbe. » (Act., xx1v, 5.) Ce sont les termes de l’aceusation des Juifs.

(2) « De questionibus legis ipsorum. » (Ac£., xxIH, 29.)

CH. Jer. — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XXIX Les Juifs, dont ces délais n’avaient pas lassé la haine, réclamaient de nouveau la condamnation du prisonnier : « Ce n’est point la coutume des Romains, répondit Fes- « tas, de condamner un homme avant que l'accusé ait « ses accusateurs devant lui, et qu’on lui ait donné la li- « berté de se justifier du crime dont on l’accuse (1). » — « Si cet homme ἃ commis quelque crime, qu’ils l’en accu- « sent devant moi. » C’est la réponse même que Gallion avait faite aux Juifs de Corinthe. On sait ce qui suivit. Saint Paul en appela à César. Cet appel faisait tomber toute procédure.

Saint Paul arriva à Rome vers 62. Il paraît, pendant sa captivité, avoir été traité avec indulgence et avoir joui d’une grande liberté. Il continua, en effet, sa prédication, put s’entretenir avec les Juifs et gagna de nouvelles âmes à la foi chrétienne. La tolérance dont on usa avec le prisonnier prouve encore combien paraissait peu redoutable ce missionnaire inconnu d’une religion qui devait conquérir le monde.

Nous n’avons pas de renseignements sérieux et dignes de foi sur la prédication de saint Pierre et de saint Paul à Rome, et les conversions qu’ils y opérèrent. La critique la plus facile ne saurait accepter sur ce sujet les exagérations oratoires des panégyristes des saints apôtres. Nous nous représentons difficilement saint Paul préchant le

Christ crucifié, sur les places publiques de Rome, au

(1) Actes, xxv, 16.

XXX INTRODUCTION

sénat, dans le prétoire, et jusque dans la maison de l’empereur, et faisant, partout où sa parole était entendue, une abondante moisson de chrétiens (1). Nous ne pouvons croire que la ville fut remuée, le peuple subjugué, le sénat troublé, Néron effrayé, et que l'autorité, aveugle jusqu’à ce jour, ou lout au moins indifférente, ouvrit alors les

yeux, résolut d’opposer la force à la parole évangélique

et d'arrêter les progrès d’une secte désormais menaçante. Voila comme parle la légende. L'histoire n’a pas tant de lumières. Elle ne peut apporter qu’un petit nombre de faits et quelques inductions.

Après avoir été Jeté par un naufrage à Malte (2), saint Paul aborda en Italie et entra à Rome accompagné de quelques chrétiens venus à sa rencontre (3). Il ne paraît pas y avoir été traité comme un homme dangereux. Confié à la garde d’un soldat chargé de le surveiller, il se logea

(1) S. Jean CHRYSOSTÔME, homélie 33 sur l’épiître aux Romains ; homélie sur la 11e à Timothée. — S. ASTÈRE, panégyrique des apôtres Pierre et Paul. — 5. JÉRÔME, passim.

(2) On montre encore aujourd’hui à Cita-Vecchia, dans l'ile de Malte, la grotte souterraine où saint Paul vécut, dit-on, pendaut son séjour dans Pile, l’escaiier ténébreux et la porte par où il sortait pour aller prècher l'Évangile aux populations; et le 10 février de chaque année, l'île entière célèbre avec toute la pompe d'une fête populaire et religieuse Panniversaire traditionnel du débarquement de saint Paul à Malte. Les habitants remplissent les rues, en habits de fète. Le bruit du canon se mêle aux cris de: Fiva san Paolo ! le longues process:ons sillounent l4 ville de La Vaivtte, qui le soir est de toutes parts illuminée.

(5) « Et inde curn audissent fratres, occurrerunt nobis usque ad Appi Forum ac Tres Tabernas. » (Act, XXVIHI, 15.)

bts. 57:

mms mate

CH. Ier. — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XXXI librement, reçut et visita librement un assez grand nombre de Juifs et s’entretint librement avec eux (1). 1 cherchait à leur persuader, par la loi de Moïse et par les prophètes, ce qui regarde Jésus. Les uns croyaient ce qu'il disait, et les autres ne le croyaient pas (2).

Il vécut ainsi deux ans à Rome sans faire grand bruit ni exciter la moindre alarme dans la ville. Cependant on ne put manquer d'apprendre bientôt la cause de sa cap- {ἰν{6 et le mouf de son appel au tribunal de l’empereur (3). Les soldats qui le gardaient et l’entendaient répétèrent sans doute sous une autre forme ce qu’avaient dit les philosophes d'Athènes : « C’est un charlatan (σπερμόλογος) qui « annonce de nouveaux dieux. » On put bientôt savoir au prétoire que ce prétendu factieux était un Juif infidèle, contempteur des pratiques reçues dans son pays et essayant d'introduire dans la religion de ses aïeux des nouveautés

(4) « Propter hanc igitur causam rogavi vos videre et alloqui... » (Act, χχγυπι, 20.)

« Mansit autem biennio toto in suo conducto, suscipiebat omnes qui ingrediebantur ad eum,

« Prædicans regnum Dei et docens quæ sunt de Domino Jesu Christo cum omui fiducia, sine prohibilione. » (Acl., XXVI, 50, 51.)

(2) « Venerunt ad eum in hospitium plurimi, quibus exponebat testificans regnum Dei, suadensque eis de Jesu et lege Moysi et prophetis à mane usque ad vesperam.

« Et quidam credebaut his quæ dicebantur, quidam vero non credebant. » (Acl., xxviII1, 35, 24.)

(5) « Scire autem volo fratres, quia quæ circa me sunt magis ad profectum venerunt Evaugelii, ita ut vincwia mea manifesta fuerint in

hristo, in omui prætorio et in cæteris omnibus... » (Ep. aux Philip., 1, 15, 14.)

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que la nation repoussait avec mépris. Rebuté par les Juifs, saint Paul s’adressa aux païens (1) et sut gagner à la foi nouvelle quelques esclaves et quelques atfranchis de la maison impériale. Ce sont là apparemment ces personnages de la maison de César dont l’apôtre fait mention dans son épiître aux Philippiens (2).

L'histoire est muette sur linstruction du procès de saint Paul au tribunal de l’empereur. Après avoir langui deux ans dans une prison que le caprice de ses gardiens et les intrigues de ses ennemis rendirent parfois plus étroite, après avoir eu l’amertume de se voir abandonné de ses compagnons, il paraît avoir été renvoyé absous. Les juges impériaux décidèrent sans doute, comme Félix et Festus, que les griefs des Juifs contre saint Paul ne pouvaient tomber sous le coup de la loi (3).

La première persécution eut lieu très-peu de temps après l’acquittement de saint Paul, l’an 64. Il est difficile de soutenir que la même autorité qui renvoyait de prison le chef le plus ardent des chrétiens, quand un peuple entier

(1) « Notum ergo sit vobis (Judæis) quoniam gentibus missum est boc salutare Dei, et ipsi audient. » (Ac£., Χχνπ!, 28.)

(2) Saint Paul cite parmi les nouveaux convertis un certain nombre de personnages dont les noms soat grecs. Il est très-probable qne ces noms désignent des affranchis ou des esclaves. Voir les inscriptions où figurent en si grand nombre des noms grecs, quand il s’agit d’esclaves ou d'affranchis. C’est s'abuser, à notre avis, que de prendre ces personnages pour des étrangers de Grèce ou d'Orient.

(5) « Qui cum interrogationem de me habuissent, voluerunt me dimittere, eo quod nulla esset mortis causa in ine. » (Act, XXVIN, 18.)

CH. Ier. — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XXXIIL réclamait depuis quatre ans son supplice, eut, quelques mois plus tard, sévi légalement contre ses disciples. Aussi n’hésitons-nous pas à déclarer que la persécution de Néron n’a pas à nos yeux un caractère religieux ou politique.

Sous le règne d’Auguste, la colonie juive établie à Rome dépassait à peine le chiffre de huit mille âmes (1). Les chrétiens, dont l’existence n’était pas légalement reconnue, étaient sans aucun doute beaucoup moins nombreux. Quand Tacite parle d’une immense multitude (ingens mulhtudo, Ann., XV, 44), il songe évidemment à la barbarie de ces exécutions générales qui frappaient quelques milliers d'individus à la fois. Néron, en sévissant contre les chrétiens, ne fit pas œuvre de défenseur des dieux et de la Constitution de l'empire. Qui pouvait penser alors à faire aux chrétiens l'honneur de les considérer comme des ennemis publics, comme des conspirateurs à redouter ? Qui songeait à voir dans leur doctrine une attaque sérieuse ‘contre les lois, les coutumes et la civilisation paiennes ? Parmi les chrétiens mêmes, y en avait-il qui vissent les choses de si loin, et eussent de semblables pressentiments ? La persécution de Néron fut une extermination brutale et sauvage, sans caractère légal et sans forme de procès, d’une troupe d'hommes sortis des couches inférieures de la société, déserteurs de la religion de

(1) JosÈPHE, Antiq. judaïq., XVI, 12.

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leurs aïeux, et fourvoyés, comme on le croyait, dans les plus abominables susperstitions. Quel ménagement à garder avec des hommes sur qui pesait la réprobation universelle ? Sur le sol de l’Orient, centre de leur religion, les Juifs, nombreux, riches, industrieux, mêlés par Aristobule et Philon aux spéculations helléniques, vivaient avec les Grecs sur un pied d'égalité. En Occident et à Rome surtout, relégués et parqués au-delà du Tibre, haïs et calomniés à cause de l'isolement volontaire où ils vivaient, et qu’on taxait d’insociabilité et de haine pour le genre humain, ils étaient méprisés comme le rebut et la lie de la plus vile populace. Les chrétiens furent associés au mépris où l’on tenait les Juifs, et ce mépris s’accrut peutêtre encore par suite des plaintes et des calomnies des Juifs, dont ils s'étaient séparés.

On sait l’occasion, ou si l’on veut, le prétexte, de cette persécution. « Les largesses du prince, dit Tacite, « et les expiations solennelles, ne pouvaient conjurer « la rumeur flétrissante qui attribuait à Néron l’incen- « die de Rome. Pour étouffer ces bruits et détourner « ces accusations, l’empereur supposa des coupables, « et livra aux tortures les plus raffinées des hommes « détestés pour leurs forfaits, que le peuple appelait « chrétiens (1). »

Ainsi, aux yeux des paiens, aux yeux de Tacite même, qui écrit ce récit au commencement du 115 siècle, les chré-

(1) TACITE, Annales, XV, 44.

CH. Ier, — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XXXV

tiens ne sont autre chose qu’une troupe de malfaiteurs vulgaires, de sectaires fanatiques, au-dessous de la calomnie, dignes des derniers supplices et bien capables d’avoir mis le feu aux quatre coins de Rome (1). Faut-il chercher ici des finesses et expliquer cette accusation d’incendiaires en disant que, comme les chrétiens parlaient fréquemment du dernier jugement et de l’universelle conflagration qui devait le précéder, le vulgaire ignorant, si porté à mal comprendre et à envenimer les expressions les plus innocentes, put les taxer d’avoir voulu avancer ce jour qu'ils désiraient, et préluder aux flammes célestes en brûü:ant Rome de leürs propres mains ? Quoi qu’il en soit, si nous en croyons Tacite, ce fut pour donner un aliment aux ressentiments du peuple que Néron, accusé lui-même, frappa les chrétiens que la voix publique désignait à la vengeance des lois. L’impératrice Poppée, qui protégeait les Juifs, porta peut-être aussi jusqu'aux oreilles de Néron les calomnies dont ils poursuivaient les chrétiens, et les fit accueillir.

Les chrétiens ne furent pas traités en accusés ordinaires. Les formes légales observées dans les procès criminels ne furent pas suivies. On agit avec eux comme avec des hommes placés hors la loi et l'humanité. Des supplices

(1) Suétone, contemporain de Tacite, ne dit rien de cette accusation singu:ièrc d’avoir incendié Rome. Il mentionne seulement la proscrip-

tion des chiétiens parmi les mesures administratives dont il loue Néron. » (SUÉTONE, Néron, XVI.)

XXXVI INTRODUCTION

inouis, épargnés aux esclaves mêmes, furent infligés à ces hommes, convaincus, dit Tacite, sinon d’avoir incendié Rome, au moins de haïr le genre humain (1).

Cette persécution fut-elle un accident du règne de Néron? Fut-elle particulière et Jocale, et n’eut-elle d’autre théâtre que Rome ? Il est permis de le croire, malgré le témoignage de Sulpice Sevère (2) et d’Orose (3), qui racontent qu’elle fut générale, et que des édits l’étendirent aux autres provinces de l’empire. Néron ne mettait pas une telle suite dans ses desseins. Le christianisme était trop ignoré, trop chéuf et trop peu redouté pour provoquer la rigueur des édits impériaux. L'intérêt public, la raison d'État ne pouvaient alors autoriser cette proscription. La première persécution ne fut rien autre chose qu’un accès de cruauté de Néron. L’incendie de Rome et les calomnies de la foule, naturellement portée à attribuer les désastres publics à ceux qui n’ont qu’à gagner au désordre et au bouleversement, furent l’occasion et le prétexte de ces violences. Tacite n’entend pas autre chose, sans doute, par le mot d’utilitas publica, qu’il prononce

(1) « Haud perinde in crimine incendii quam odio humani generis convicti sunt. » (Ann., XV, 44.)

(2) « Hoc initio in christianos sævire cœptum. Post etiam dalis legibus religio vetabatur, palamque ediclis proposilis christianum esse non licebat. » (Sulp. SÉv., Sac. his. 1.)

(5) « Primus (Nero) Romæ christianos supyliciis ac mortibus affecit, ac per omnes provincias pari perseculione excruciari imperavil, ipsumque nomen exslirpare conalus. » (Paul OROSE, Adv. Pag. hisl., VII, 1.)

CH. Ier, — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XXXVII

dans cette circonstance (1). L'intérêt de l’ordre public, dans ces temps où la vie humaine passait pour chose vile, pouvait expliquer qu’on nettoyàt Rome d’une troupe de gens déclassés et sans aveu, comme on pensait. À Antioche, à Athènes, pouvait-on frapper les chrétiens comme incendiaires ? Pourquoi les eût-on condamnés comme chrétiens, quand à Rome même, moins d’une année auparavant, le tribunal impérial n’admettait pas.une semblable accusation contre saint Paul; quand Lysias, Felix et Festus, représentants de la puissance romaine à Jérusalem et à Césarée, au centre même de lagitation produite par le développement de la secte nouvelle, avaient refusé de condamner ce même apôtre et de s’associer aux ressentiments des Juifs? Si la profession de foi chrétienne n’était pas un crime en 65, pouvait-elle l’être en 64? Rien n’était changé, à moins qu’on ne soutienne, contre toute vraisemblance, que dans l’espace de quelques mois, le nombre des chrétiens se fût accru au point d’inquiéter l'État.

On peut donc affirmer sans témérité que la première persécution fut temporaire et locale. Bien plus, à notre avis, les violences exercées contre les chrétiens à Rome furent plutôt un de ces caprices de tyrannie et de folie sanguinaires dont ce règne est rempli, qu'un acte réfléchi d’intolérance religieuse.

(4) « Unde quanquam adversus sontes et novissima exempla meri-

tos, miseratio oriebatur, {anquam non ulililale publica sed in sævitiam unius absumerentur, » (Annal., XV, 44.)

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