S. MATTH., V
CH. Ier, — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XIX prit et étouffer la foi. La eirconcision est un signe sans valeur et une stérile mutilation. L’Évangile, la nouvelle alliance, régénère l’homme et fait de lui une créature nouvelle, nova creatura (1).
Ces nouveautés, qui scandalisaient plus d’un fidèle, que saint Étienne n’eût peut-être pas acceptées, qui alarmaient la conscience timorée de saint Jacques (2) et des chrétiens de Jérusalem, ne passèrent pas sans lutte et sans déchirements intérieurs. Saint Paul eut à combattre toute sa vie, et contre les empiètements de l'esprit judaïque au sein du christianisme, et contre l’inimitié implacable des Juifs restés fidèles à la loi. Cette inimitié éclata du jour où le christianisme s’écarta du Temple, rompit avec le formalisme légal et appela à lui les païens.
À Philippes, en Macédoine, les Juifs essayèrent d’armer contre les chrétiens les défiances de l'autorité publique, en invoquant l’ordre et les lois; à Thessalonique, les mêmes accusations relentissent et se précisent. Les chrétiens sont présentés comme des rebelles et des séditieux. À Corinthe, saint Paul est conduit par les Juifs au tribunal du proconsul, qui renvoie accusateurs et accusés, en leur conseillant de vider leurs querelles et de résoudre eux-mêmes leurs différends; à Ephèse, la haine infatigable des Juifs sait exploiter adroitement les passions inté-
(1) Voir, pour cette polémique, l’Épitre aux Galates.
(2, « C'est après l’arrivée des délégués de saint Jacques que saint
Pierre et ensuite saint Barnabé s’éloiguent des puiens d’Antioche. » (Ép. aux Gal., τι, 11, 12,
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ressées de quelques marchands de statuettes et d’objets sacrés, el provoquer une émeute populaire contre l’apôtre. Enfin, à Jérusalem, les Juifs se saisissent de lui, pendant qu’il fait profession extérieure de judaïsme, le maltraitent de mille manières, demandent sa mort au tribun qui la tiré de leurs mains, l’accusent pendant deux ans au tribunal du proconsul et viennent jusqu’à Rome déposer contre lui.
Pendant toute la période qui s’étend depuis les premières prédications des apôtres jusqu’à la persécution de Néron, l’autorité impériale opposa constamment l'indifférence et le dédain aux insinuations des Juifs. Vainement ils firent entendre les mots de conspirateurs et de factieux; vainement ils accusèrent saint Paul et ses compagnons de troubler l’ordre et d'introduire dans la société romaine des lois et des coutumes nouvelles : les magistrats ne tirèrent pas le glaive du fourreau. Le proconsul Gallien, à Corinthe, s’est récusé et n’a vu dans les deux partis que la jalouse rivalité de deux sectes religieuses. A Ephèse, si la ville entière s’est insurgée, s’il y ἃ eu comme une explosion de paganisme contre saint Paul, l’autorité publique n’y ἃ eu nulle part.
Il est incontestable cependant que la politique impériale ne voyait pas avec indifférence l'Orient déborder sur l'Occident, et les religions étrangères s'établir à Rome. De vieilles lois protégeaient la religion nationale et interdi-
saient l'introduction des divinités et des cérémonies étran-
CH. Ier, — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XXI
gères. Plusieurs fois, sous la République, elles avaient été remises en vigueur et sévèrement appliquées; plusieurs fois les adorateurs de Bacchus, de Jupiter Sabazius, d’Isis et de Sérapis, eurent lieu de crier à la persécution (1). Mais l’antiquité de ces cultes, leur existence légale dans certains pays, les garantissait d’une éternelle proscription, et peu de temps après avoir été expulsés de Rome, leurs partisans revenaient s’y installer. Comment la même auto-
rité eût-elle défendu à Rome ce qu’elle autorisait légalement en Thrace, en Asie ou en Égypte? Les étrangers n’avaient-ils pas besoin de trouver à Rome les autels de leurs dieux, et ces dieux n’étaient-ils pas, sous d’autres noms, ceux mêmes qu'on adorait à Rome ? Cependant les cultes étrangers n'étaient tolérés qu’à la condition de ne
as prendre vis-à-vis du culte national un caractère d’oppas p
(1) Proscription du culte de Bacchus. (Tir.-Liv., xxxIX, 8-17; Valère MAXIME, 1, 5.
Proscription des cultes de Jupiler Sabazius, d’Isis et de Sérapis. (Valère MAXIME, 1, 3.)
« Separatim nemo habessit deos ; neve novos, sive advenas, nisi publicè adscitos, privatim colunto. » (CICÉRON, De Legibus, n, 8.)
TACITE, Ann., 11, 85 ; SUÉTONE, Tibère, 36.
On lit dans le discours de Posthumius, à propos de la proscription des Bacchanales :
« Quoties hoc, patrum avorumque ætate, negotium est magistratibus datum, ut sacra externa fieri vetarent, sacrificulos vatesque foro, circo, urbe prohiberent, vaticinos libros conquirerent comburerentque ; omnem disciplinam sacrificandi, præterquam more Romano, abolerent ? Judicabant enim prudentissimi viri omnis divini bumanique juris, nihil æquè dissolvendæ religionis esse quam ubi non patrio sed externo ritu sacrificaretur. » (TITE-LIVE, XxxxIX, 16.)
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position et de ne pas chercher à s’insinuer dans les familles par une propagande clandestine (1). Dans le cas contraire, l’État intervenait, et le père de famille, dépositaire et représentant de la puissance publique dans l’intérieur de la maison, avait le droit et le devoir de sévir et de venger les dieux méprisés (2).
Déjà, avant l’arrivée de saint Paul à Rome, le christianisme avait pénétré dans la capitale de Fempire. Rien de moins authentique assurément que ce que raconte Ter-
(1) L’historien Josèphe donne pour cause au décret de Tibère, qui expulsait de Rome les Juifs, une friponnerie commise par quatre Juifs de Rome, qui faisaient profession d'interpréter la loi de Moïse, envers une dame de condition libre et de noble naissance qui avait embrassé leur religion. (Antiq. judaïq., XVI, ὃ.)
« Alienigenarum sacra movebantur, » dit simplement Sénèque en parlant du règne de Tibère. » (Ep. ad Luc, 108.)
(2) Tacite raconte que dans les premières années du règne de Néron, Pomponia Græcins, femme d’un haut rang, fut accusée de superstitions étrangères. L'affaire fut instruite suivant l’usage ancien. La vie et l'honneur de l’accusée dépendaieut de Pissue du procès. Le mari, que la loi faisait son juge, la déclara innocente. (Annal., xu1, 32.)
Baronius (Annal. eccles. ad ann. lertium Neronis) peuse que cette Pompouia Græcina était chrétienne. De Sanctis (dans sa dissertation sur le sépulcre de Plaulius, Ravenne, 1784, p. 6) est du même avis. Après avoir rapporté les paroles de Tacite: « Longa bhuic Pomponiæ ætas et tristitia fuit, nam post Juliam Drusi filiam dolo Messalinæ interfectain, per quadraginta annos, non cultu nisi lugubri, non animo nisi mæsto egit » (Ann., XII, 52), il ajoute : « La dévotion et la mortification ont toujours passé aux yeux des profanes pour mauvaise humeur et tristesse. Qui pourra croire que Pomponia ait conservé si longtemps la tristesse que lui avait inspirée la perte d’une amie? La coïncidence qui se trouva entre l’époque du meurtre ἐδ Julia et la conversion de Pomponia, opérée, comme je le crois, par saint Pierre, aura donné lieu à l'opinion qu’on s’était formée dans l’antiquité sur la cause
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tullien (1), que l’empereur Tibère ayant reçu du procurateur Ponce-Pilate le procès-verbal de la mort du Christ, fut si frappé des circonstances qui l'avaient accompagnée, qu’il proposa spontanément au sénat de l’admettre au nombre des dieux. Ce qui est certain, c’est que sous le successeur d’Auguste, les Juifs étaient nombreux à Rome, que leur culte y était légalement toléré, et qu'ils avaient de fréquentes relations avec leurs compatriotes de la Palestine. Or, quoi de plus naturel que de supposer qu'avant même les prédications de saint Pierre et de saint Paul, la croyance chrétienne ait été apportée à Rome par quelque disciple inconnu ? Chaque fidèle, au commencement, était un missionnaire qui portait partout avec lui l’enseignement qu’il avait reçu. Le ministère de la parole appartenait à tous. Il ne s'agissait pas de longs écrits à expliquer et à commenter, mais de traditions orales. Chacun pouvait rapporter ce qu'il avait vu ou entendu dire, et ainsi la doctrine nouvelle se transmettait comme un flambeau qui
de la tristesse de Pomponia et de sa vie retirée. À mon avis, les paroles de Tacite nous font clairement comprendre que Pomponia Græcina, animée de cette ferveur des premiers chrétiens, répudiant toute idée mondaine, ayant renoncé aux plaisirs, vécut en habits de deuil pendant les quarante années qui s’écoulèrent depuis sa conversion jusqu'à sa mort, ayant trouvé moyen de se créer au milieu de la Rome païenne un asile de pénitence. »
(1) Apolog. v. — Eusèbe, Sulpice Sévère, Nicéphore et Cedrénus enchérissent encore à l’envi sur le récit de Tertullien; mais cette fable est au-dessous de la discussion. Voir sur ce sujet VAN-DALE, De oraculorum ethnicorum duralione atque interilu, p. 455 et suiv., et une courte dissertation du même, De Actis Pilali, p. 608.
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se passe de main en main. Les disciples du Christ et des apôtres n’avaient, à l’origine, rien de ce qui constitue une secte religiense ou philosophique, ni un nom particulier, ni un corps de dogines bien définis et formant un système. Ils vivaient dans les synagogues et observaient toutes les pratiques de la loi de Moïse. Comment done à Rome eussent-ils été au premier jour distingués des Juifs? Quelles divinités nouvelles pouvait-on les accuser d'introduire, et quelles nouvelles cérémonies? À Jérusalem même, pendant que saint Paul visitait l'Asie, la Grèce et la Macédoine, se séparant de plus en plus des Juifs, saint Jacques et ses disciples, plus pacifiques dans leur zèle, moins hostiles aussi aux vieilles tendances juives, demeuraient en bonne intelligence avec le Sanhédrin.
Un peu plus tard, des dissensions éclatèrent au sein de la colonie juive de Rome. Suétone rapporte que Claude, par un édit, expulsa de Rome les Juifs sans cesse en révolte à l’instigation de Chrestus (1).
Qu'est-ce que ce Chrestus dont parle Suétone Ὁ Était-ce un affranchi converti au judaïsme ? Plusieurs imseriptions, rapportées par Gruter et recueillies par Van Dale (De stat. Simoni mago erecta, p. 60%), nous apprennent que ce nom de Chrestus n’était pas très-rare à Rome. S'agit-il du Christ, dont le nom, longtemps encore après cette époque, fut nial connu et défiguré? Cela est possible, quoi qu’en
(1) « Judæos impuisore Chresto assiduè tumultuantes Roma expulit. » (SuÉT., Claud., xx.)
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dise Neander (1). Depuis la mort de saint Étienne, les disciples de Jésus s'étaient répandus de tous côtés hors de la Palestine. Il y aurait lieu de s’étonner qu’il n’en fût venu aucun jusqu’à Rome. On peut donc conjecturer que la doctrine nouvelle commençait alors à agiter et à diviser les Juifs résidant à Rome.
D'où venaient ces dissentiments tumultueux ? Quelques Juifs convertis avaient-ils commencé à se rapprocher des étrangers? cherchaient-ils à faire des prosélytes parmi eux? Quelques auditeurs de saint Paul ou de saint Barnabé, venus à Rome, avaient-ils apporté parmi les Juifs ces germes de discorde que l’apôtre des Gentils semait partout sur sa route ? Il est permis de le conjecturer. Car, évidemment, il ne peut être question d’un de ces soulèvements contre la puissance romaine, si fréquents en Judée, où vivaient, avec les souvenirs d’une liberté passée, l’espérance d’une délivrance prochaine. Une pareille insurrection à Rome eût été sans objet et sans but.
Tacite fait probablement allusion à l’édit de Claude, quand, à propos des rigueurs de Néron à l'égard des chrétiens, il rapporte que « cette exécrable superstition avait été déjà réprimée (2). » Cet édit de Claude fut une mesure de police municipale, si je puis dire, et rien de plus. Le gouvernement ne se faisait nul scrupule de frapper des esclaves, des affranchis, des artisans, des hommes
(1) NEANDER, ouvrag. cité, p. 167.
(2) « Repressa in præsens exitiabilis superstitio rursus erumpebat. » (TaCIT., Annal., XV, 44.)
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de tout métier et de tout pays, vivant au jour le jour dans les bas-fonds de la société, qui troublaient l’ordre par leurs tumultueux débats et abusaient le peuple, disaiton, par les prestiges d’un grossier charlatanisme. Les termes dont se servent Tacite et Suétone pour parler des chrétiens (1) prouvent clairement, en effet, que les premiers affiliés à la doctrine nouvelle étaient confondus par l’opinion avec les charlatans, les faiseurs de miracles, les magiciens venus de Chaldée, de Syrie ou d'Égypte, que consultaient souvent les grands de Rome, incrédules et superstitieux tout à la fois, et qui séduisaient par leur industrie la foule, de tout temps plus accessible au merveilleux qu’aux opinions raisonnées. Ce qui est incontestable, c’est qu’à Rome, comme à Corinthe, l'Église primitive se recruta parmi les ignorants, les pauvres, les esclaves, les vieillards, les femmes et tous les déshérités de la société païenne. Cela n’était-il pas naturel? Qui donc plus que ceux-là avaient besoin de consolations et d’espérances? À qui convenait-il mieux de regarder le ciel et d’y attacher leurs vœux, qu’à ceux à qui tout manquait des biens de la terre?
Nous n’avons rien à dire du premier voyage de saint
Pierre à Rome et de sa prédication dans cette ville. C’est
(1) « Genus hominum superstitionis novæ et maleficæ. » (SuÉT., Vie de Néron, 16.)
« Quos per flagitia invisos vulgus christiancs appellabat, » (TACITE, XV, 44.)
CH. Ier. — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XXVI une tradition qui n’est peut-être respectable que par son antiquité, que celle qui fait venir saint Pierre dans la capitale de l'empire au commencement du règne de Claude, vers l’année 42. On peut affirmer, en tout cas, qu’elle ne repose sur aucun témoignage tiré des écrits apostoliques ; et il y a vraiment lieu de s'étonner que saint Paul, qui admet si complaisamment les détails les plus familiers, n’ait fait, dans son épitre aux Romains, aucune ahusion à la visite de saint Pierre à Rome. La chronologie de la primitive Église est trop incertaine pour qu’on en puisse rien conclure ni pour, ni contre. Nous ne pouvons fixer avec certitude la date de la conversion de saint Paul, ni, par conséquent, déterminer précisément l’époque où, trois ans après (1), il vit à Jérusalem les apôtres saint Pierre et saint Jacques. Ce qui est certain, c’est que saint Pierre était à Jérusalem au commencement de l’année 44. Hérode Agrippa, qui mourant cette année même, le fit mettre en prison vers Pâques de cette année.
Quoi qu’il en soit, et à accepter même cette tradition du voyage de saint Pierre à Rome au commencement du règne de Claude, l'esprit plus ferme que large de l’apôtre et son attachement au formalisme judaïque (2) permettent de
supposer qu’à cette époque son enseignement ne fut guère
(1) Ép. aux Gal., τ, 18.
(2) N’avait-il pas fallu 16 secours d’une vision pour décider saint Picrre à aller trouver Corneille ? À Antioche, ne se sépara-t-il pas des païens ? Saint Paul, dans le second chapitre de son Épitre aux Galates, ne représente-t-il pas saint Pierre comme l’apôtre des Juifs, et n’oppose-