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CH. Ier. — PREMIÈRES PERSÉCUTIONS. XLV
aux calomnies de la foule, les chrétiens se réunissaient loin des regards des profanes. Là, ils priaient, prenaient leur repas en commun, ramassaient des aumônes, s’encourageaient el se fortifiaient dans la foi. Ces réunions clandestines donnaient à la secte le caractère d’une société secrète et semblaient justifier les accusations de la foule, toujours portée à croire qu'on ne peut se cacher que pour mal faire. Trajan défendit les associations et les réunions secrètes (1). De plus, il ordonna que tout chrétien accusé et convaincu fût conduit au supplice. En même temps, par crainte peut-être du zèle souvent immodéré des agents de son autorité, il défendit de rechercher les coupables, c’est-à-dire de faire des enquêtes sur la vie et les croyances des citoyens, et par un sentiment d’équité très-louable, de recevoir des dépositions anonymes. Il ouvrait ainsi une porte de salut à l’accusé : quelque charge qui pèse sur lui, s’il se repent, s’il veut faire amende honorable, revenir aux dieux et donner, en les invoquant, une marque extérieure de fidélité à la religion de l'empire, il obtiendra son pardon (2). Nous avons là tous les éléments d’une persécution légale :
(1) « Post edictum meum quo secundum mandata tua hetærias esse vetueram. » (PLINE LE JEUNE, X, 97.)
« Quodcumque nomen ex quacumque causa dederimus iis qui in idem contracti fuerint, heteriæ, quamvis breves, fient » {1d., 43.)
« Amisenos.,. concessum est Eranos habere... si ali collatione, non ad turbas et illicitos cœtus sed ad tenuiorum inopiam sustinendam utuntur. In cætcris civitatibus, quæ nostro jure obstrictæ sunt, res
hujusmodi prohibenda est. » (Id., 94.) (2) « Conquirendi non sunt: si deferantur et arguantur, puniendi
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19 Défense des sociétés et réunions secrètes ;
20 Ordre de conduire au supplice le chrétien accusé et convaincu par des témoignages sérieux et par sa propre déclaration, d’être chrétien.
Agir ainsi, n’était-ce pas organiser la persécution et en régler la procédure? Une grande latitude était encore laissée à l'arbitraire des juges. « Il n’est pas possible, dit « Trajan à Pline, d'établir dans ces sortes d’affaires une « forme certaine et générale (4). »
Dès l’époque de Trajan, le fait de professer le christianisme est donc considéré comme un crime d’État et légalement puni. Les magistrats sont armés contre le christianisme. Jusqu'à quel point et dans quelle mesure se servirent-ils de leurs armes? S’abstinrent-ils en effet de recherches et de perquisitions, comme l’empereur le conseillait? C’est une question qu’on ne saurait résoudre faute de documents certains et authentiques. La critique a fait depuis longtemps justice des exagérations évidentes des martyrologes dressés après coup. L'histoire des onze mille soldats exilés par Trajan à Mélitène, en Arménie, pour avoir refusé de sacrifier, est une fable. La critique douce et modérée de Tillemont laisse bien des doutes sur
sunt ; ita tamen εὖ qui negaverit se christianum esse, idque reipsa manifestum fecerit, id est supplicando diis nostris... veniam ex peuitentia impetret. Sine auctore vero propositi libelli, nullo crimine locum habere dubent. Nam ct pessimi exempli, nec nostri seculi est. » (Traj. à Pline, x, 98.)
(1) « Neque enim in universum aliquil quod quasi certam formam habeat, constitui potest, » (PLINE LE JEUNE, x, 98.)
es pa
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l'authenticité des actes de plusieurs autres martyrs admis peut-être un peu légèrement par les Bollandistes, et rapportés à cette époque. Il n’est pas douteux cependant que le sang des chrétiens ait coulé en Orient et en Occident pendant le règne de Trajan. Eusèbe rapporte que dans un grand nombre de villes la populace se souleva contre les chrétiens, et que ces émeutes suscitèrent des violences et des condamnations. Il ajoute que le nombre de ceux qu'il fallait frapper émut Pline le Jeune, et provoqua l'appel qu’il adressa à l’empereur. Dans cette pièce, Pline lui-même déclare qu’il a fait conduire au supplice ceux qui, interpellés deux et trois fois, ont persisté à déclarer qu’ils étaient chrétiens (1). Là où le sentiment populaire ne se déchainait pas contre les chrétiens, il est vraisemblable qu’ils étaient tolérés ou traités avec plus de douceur. Au reste, nous n’avons pas à compter ni à nommer les martyrs ; nous voulons seulement caractériser la politique de Trajan en face de la religion nouvelle. Elle ne fut pas gratuitement cruelle, ni violemment agressive; elle fut légalement hostile.
On en peut dire autant de la politique d’Adrien. Ni Méliton de Sardes, ni Tertullien, ni Eusèbe, ne rangent cet empereur au nombre des persécuteurs de l'Église. Cela
veut dire qu'Adrien suivit en général à leur égard les
(4) « Interrogavi ipsos an essent christiani: confitentes iterum ac
tertio interrogavi, supplicium minatus : perseverantes duci jussi. » (PLINE LE JEUNE, X, 97.)
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maximes de modération et d'humanité que son prédécesseur avait pratiquées et recommandées. Mais sous Adrien, comme sous Trajan, la profession de christianisme fut un crime d’État, et les chrétiens purent être et furent souvent légalement condamnés et punis de mort. Cependant, bien que durant un règne de plus de vingt ans, qui ne fut qu’un long voyage à travers toutes les provinces de l'empire, Adrien prit soin de réparer partout sur son passage les temples des dieux et d’en élever de nouveaux, la largeur naturelle de son esprit, et si je puis dire, sa curiosité en matière de doctrines religieuses, purent le disposer personnellement à considérer le christianisme avec un certain intérêt. En édifiant et en consacrant des temples, Adrien faisait plutôt œuvre d'artiste qu’acte de piété. En outre, l’auteur de l'Édit perpétuel n’était nulle-
ment l’ennemi des nouveautés, ni servilement attaché à
toutes les lois et à toutes les traditions anciennes. Il était passionné pour tous les mystères, curieux de magie et d’astrologie. Dans un voyage à Athènes, il se fit, dit-on, initier aux mystères d’Eleusis. Quelques années plus tard, à Alexandrie, où toutes les sciences et toutes les pratiques religieuses vivaient pêle-mêle, il vit des chrétiens, et dans la lettre où il peint si vivement le caractère des Alexandrins, il nomme à la fois, et, à ce qu’il semble, avec une indifférence égale, les sectateurs de Sérapis et ceux du Christ. Α ses yeux sans doute, le christianisme était une de ces formes passagères et innocentes de la superstition,
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qui tombent d’elles-mêmes quand elles ont fait leur temps, et que le prestige de la nouveauté s’est évanoui. Néanmoins, quels que fussent les sentiments particuliers du prince touchant le christianisme, l’inflexible inimitié des Juifs continuait à poursuivre partout les chrétiens; la populace païenne, abusée par d’aveugles préjugés, rugissait contre eux dans les cirques, et les magistrats, usant des prescriptions de la loi, se complaisaient à chercher, en les livrant au supplice, une facile popularité.
Ce qui permet de supposer que les chrétiens furent persécutés sous Adrien, ce sont les deux Apologies qui furent présentées à ce prince, la première par Quadratus, vers 125 ; la seconde par Aristide, philosophe chrétien d'Athènes, peu de temps après. Ces deux ouvrages, qui subsistaient encore du temps d’Eusèbe (1), sont perdus aujourd’hui. Les philosophes païens n’avaient pas encore pris la plume. Le Discours véritable de Celse, le premier écrit polémique contre le christianisme, ne parut guère qu’au commencement du règne de Commode. Tertullien et Eusèbe accordent les plus grands éloges aux écrits apologétiques de Quadratus et d’Aristide. S’il est téméraire d'affirmer que l’empereur fit complètement droit aux vérités contenues dans ces suppliques, on peut croire cependant que la persécution fut adoucie. L'empereur recevait en même temps des lettres consultatives au sujet des chrétiens. Sérenus Granianus, proconsul d’Asie, repré-
(1) EusÈBr, Hist. ecclés., 1V, ὅ.
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sentait, dit Eusèbe, qu’il lui semblait fort inique d’accorder aux clameurs du peuple la vie d'hommes innocents. Il renouvelait aussi la question de Pline : la simple profession de foi et l’adhésion à la secte chrétienne est-elle un crime (1)?
Le rescrit d’Adrien à Minucius Fundanus, successeur de Granianus, nous ἃ été conservé. L'empereur accordait satisfaction sur le premier point. C’était un bienfait réel de soustraire les chrétiens aux emportements de cruauté de la foule pour les remettre entre les mains de la loi. Pour ce qui est du second point, la réponse du prince était fort équivoque : « Si quelqu'un, disait-il, accuse les chrétiens, « et prouve qu'ils font quelque chose contre les lois, jugez- « les selon la faute qu’ils auront commise ; s’ils sont ealom- « niés, punissez le calomniateur (2): » Les accusateurs sont, il est vrai, tenus de prouver que les chrétiens violent la loi; mais la pratique même du christianisme est une violation expresse de la loi. Il suffit done, après tout, de prouver simplement qu’ils sont cn effet chrétiens pour les condamner légalement. Adrien ne pouvait entendre la chose autrement. Ne déférer les chrétiens aux tribunaux que s'ils se sont rendus coupables de quelque crime, e’était admettre implicitement et autoriser le christianisme ; c'était révoquer le rescrit de Trajan, c'était accorder d'avance ce que les chrétiens demanderont par la bouche
(1) EusÈèrE, Hist. ecclés., 1V, 8; Chroniq.
(2) EUSÈBE, Hist. ecclés., 1v, 9.
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de tous leurs apologistes. Si le rescrit d’Adrien eût eu un sens aussi favorable au christianisme, saint Justin, Tatien, Méliton de Sardes, Athénagore, Tertullien, Minucius Felix, tous ceux qui, au Ile siècle et au commencement du II, réclamèrent si vivement la liberté de conscience, n’eussent pas manqué de le rappeler et de invoquer hautement. Saint Justin l’a fait, dira-t-on, et a joint à sa première Apologie le texte même de ce rescrit, et Tertullien ne compte pas Adrien au nombre des persécuteurs du christianisme. Il est vrai, pour saint Justin, c'était d’une habile politique, et il était bien permis à l'avocat du christianisme d’employer ce dernier moyen de défense après avoir épuisé tous les autres. Mais saint Justin ne se méprend pas au point de faire grand fonds sur cet argument. Pouvait-il, en vérité, espérer faire lever par une équivoque l’interdit qui pesait sur la religion chrétienne ? Si le reserit d’Adrien eût été à ses yeux un acte officiel de protection, n’en eüt-il pas tiré un plus grand parti ? L’eût-il ainsi relégué à la dernière page de son Apologie ? Quant à Tertullien, il ne nomme que Néron et Domitien parmi les persécuteurs du christianisme; et encore fait-il honneur à ce dernier d’être bientôt revenu à des sentiments d'humanité et d’avoir rappelé ceux qu'il avait exilés (1). C’est qu’en effet ni Trajan, ni Adrien, ni les Antonius ne se montrèrent violents et gratuitement cruels à l'égard des chrétiens, et, sans désarmer les lois qui
(1) TERTULLIEN, Apologél., v.
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les proscrivaient, ils essayèrent d’en adoucir la rigueur. C’est aussi que Tertullien ne veut trouver que des mauvais princes parmi les persécuteurs, et ne peut accorder que des empereurs qui ont connu et respecté le droit divin et humain aient pu condamner le christianisme. Cependant, il est incontestable, la lettre de Pline en fait foi, qu'il y eut des martyrs sous Trajan.
Le rescrit d’Adrien n’est pas plus un édit de tolérance que celui de Trajan. Ce qui le prouve encore, c'est que l’Apologie d’Aristide, philosophe et chrétien, est postérieure à celle de Quadratus et à la lettre de l’empereur à Minucius Fundanus. On n’a pas à se défendre quand on n’est pas attaqué.
li est facile à présent de répondre à cette question: Quelle fut, jusqu’à l’avènement d’Antonin le Pieux, la situation des chrétiens dans l’empire ? Quelle fut, à l’égard de la secte nouvelle, la politique impériale ?
La société chrétienne naquit en Palestine, y trouva ses premiers ennemis et ses premiers partisans. N'ayant pu s'assimiler la nation juive, et obéissant aux instructions de son fondateur et à la loi naturelle de son développement, elle ouvrit son sein aux païens et rompit avec les traditions étroites du mosaïsme. Les Juifs essayèrent de l’étouffer, tantôt en provoquant le fanatisme aveugle dés populations, tantôt en éveillant les défiances et en excitant les soupçons de l’autorité. Les gouverneurs romains, surpris d’abord par cette tactique perfide, virent bientôt que
Den DOTE CR UT SRE
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ces accusations ne cachaient qu’un dissentiment dans des questions religieuses et fermèrent les veux. Gallion, Lysias, Félix, Festus, Néron lui-même, refusèrent dé s’associer aux colères des Juifs. Saint Paul, après une procédure interminable, sortit de prison.
Si Claude chassa les chrétiens de Rome, c’est qu'ils troublaient l’ordre et la paix publique par leurs tumultueux débats avec les Juifs. Si Néron, après l'incendie de Rome, les livra à des supplices imouïs, ce fut, soit pour se décharger sur des hommes universellement méprisés d’une accusation flétrissante qui pesait sur lui et donner une pâture à la rage de la populace, soit par un caprice de folie sanguinaire où la politique n’avait point de part, soit pour purger de l’écume de sa population [ἃ ville de Rome, qu’il prétendait rebâtir sur un nouveau plan.
Sous Domitien seulement, la persécution religieuse commence. L’athéisme, la participation aux rites judaïques paraissent avoir été les seuls griefs allégués contre Flavius Clémens, Domitilla et plusieurs autres condamnés à mort ou à l'exil. Alors, quoique Domitien semble avoir frappé des chrétiens plutôt que le christianisme pris en lui-même, on peut dire que la persécution commença, surtout dans les provinces, à prendre le caractère d’une interdiction légale du eulte et des réunions des chrétiens.
Trajan organise et réglemente cette interdiction. Il rappelle et remet en vigueur les anciennes lois contre les
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associations illicites. Il ordonne de punir de mort les chrétiens convaincus et obstinés. Désormais, la profession de christianisme est un crime d'État, et les chrétiens des ennemis publics. Il ne sont soustraits au déchainement de la vile multitude et aux condamnations sommaires que pour être traduits régulièrement devant les magistrats et répondre devant la loi de ce qui est, aux yeux des juges, une révolte contre la société, un outrage à la majesté de l’empereur et un attentat contre la constitution de l’État.
Le rescrit d’Adrien à Minucius Fandanus ne change rien à la situation politique des chrétiens. L'empereur ne veut pas qu’on les recherche ; il ne souffrira pas qu’on accuse et qu’on frappe à la légère des citoyens paisibles et innocents. Les délations ne seront pas reçues : les calomniateurs seront punis sévèrement ; les magistrats devront se garder d’un zèle intempérant et mépriser les vaines clameurs de la foule assemblée dans les cirques. Cependant, s’il n’est pas poursuivi avec acharnement, il ne faut pas croire que le christianisme soit toléré; et si ses adhérents échappent au glaive, il reste suspendu sur leur tête. Sous Adrien comme sous Trajan, le christianisme demeure hors la loi. Toute paix lui est une trève qu’il doit au caractère propre du prince, et non à la législation.