‹ Saint JustinChapitre 14 sur 34 · VINGTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LEÇON

Coup d'oeil sur l<a littéraiure juive (5ans sa lutte avec l'éloquence chrétienne. — L'attitude de Tryphon dans le Dialogue fait présager celle des écrivains du Talinud. — Calculs du rabbinisme pour échapper à l'argument tiré de raccomplissement des prophéties messianiques. — Plusieurs de ses adeptes avouent que les temps du Messie sont passé? depuis des siècles. — Le rabbinisme défend à ses adhérents de supputer l'époque de la venue du Messie. — Il élude les prophéties messianiques en les détournant de leur véritable sens. — LeTalmud. — Le cantique de R. Lipmann. — Le Nizzachon ou chant de la victoire. — Efforts des docteurs juifs pour enlever aux chrétiens le bénéfice des arguments tirés de l'Ecriture. — Retour offensif du rabbinisme contre la religion chrétienne. — Du temps de saint Justin, les Juifs étaient les auteurs des calomnies répandues contre les chrétiens dans tout l'empire. — Les Toldos Jesu. — Vice radical du rabbinisme signalé par saint Justin. — Le rabbinisme ou le judaïsme moderne issu du Talmud s'est complètement écarté de la religion mosaïque.

Messieurs,

Deux voies bien différentes s'ouvraient à l'éloquence chrétienne au deuxième siècle, selon qu'elle s'adressait aux Juifs ou aux païens. Aux uns, il s'agissait de démontrer, tout d'abord, la vanité des idoles, l'unité d'un Dieu créateur, l'immortalité de l'âme et l'existence d'une vie future comme sanction de la loi morale ; aux autres, il fallait prouver, en premier lieu, l'accomplissement des prophéties messianiques dans la personne de Jésus-Christ. Tandis qu'il était facile de réfuter le paganisme à l'aide des seuls principes de la raison naturelle, on ne pouvait combattre le judaïsme avec un plein succès que sur le terrain des Écritures. Dociles aux principes qui oivent diriger toute controversé, les Pères de

404 DIAI.Or.lIK DK SAISIT JUSTIN AVKC TllYPHO?!.

rK{^^lise variaient leur iiiélliode ci leurs arf^uments suivant les adversaires qifils avaient devant eux. A la vérité, ce choix d'armes diverses n'était pas tellement exclusif, qu'ils ne se servaient pas de l'Écriture pour établir aux yeux des païens la divinité du christianisme, ni de la raison naturelle pour montrer aux Juifs qu'ils altéraient la notion de Dieu par leurs idées étroites et charnelles : toutes les erreurs se touchent par quelque endroit et sont frappées de chaque coup que la vérité porte à l'une d'elles. Il n'est pas moins vrai de dire que le caractère spécial d'une polémique détermine l'arme (ju'on doit adopter de préférence et le terrain particulier sur lequel il convient de se placer. Nous en avons vu la preuve dans le Dialogue avec Tryphon, le monument le plus complet de la controverse juive au deuxième siècle. S'appuyant sur l'Écriture sainte comme sur une autorité reconnue de part et d'autre, saint Justin prouve par elle que la loi mosaïque était de sa nature transitoire et passagère ; puis, venant de la question de droit à la question de fait, il établit que toutes les prophéties de l'Ancien Testament se sont accomplies à la lettre dans la personne de Jésus-Christ, partant, que le mosaïsme doit céder la place au christianisme dont il n'était que Tombre et la ligure. ^ En présence d'une démonstration si forte et si claire, il semblerait que les Juifs dussent renoncer à toute résistance et s'avouer vaincus. Mais Terreur, Messieurs, nest jamais à bout d'objections, du moment qu'elle s'obstine à vouloir combattre la vérité. Si le dogme de Texistence de Dieu a pu trouver des adversaires dans le monde, il n'est pas étonnant que les preuves de la religion chrétienne n'aient pas triomphé chez tous d'une opposition systématique ou d'une négation de parti pris. Rien n'est à l'abri de l'attaque parce qu il est au pouvoir de l'homme de tout contester, même sa propre existence ; et vous savez que le pyrrhonisme a étendu jusqu'aux faits de conscience cette liberté de nier qui ne recule pas devant l'absurde. Ne soyons donc pas surpris des efforts qu'a faits le judaïsme pour éluder les preuves

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les plus certaines : c'est la tactique habituelle de l'erreur quand elle se sent pressée de tous côtés par la vérité. Il est vrai qu'aucune autre controverse ne montre davantage à quels genres de procédés on est obligé de recourir afin d'échapper à l'autorité de l'évidence. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur la littérature juive dans sa lutte avec l'éloquence chrétienne.

A l'époque où saint Justin composa le Dialogue avec Tryphon, le Talmud n'existait pas encore. C'est à la fin du deuxième siècle seulement que, selon l'opinion commune, Rabbi Jada rédigea la Mischna qui forme le texte du Talmud. Quant à la Ghemara, qui en est le commentaire et le développement, celle de Jérusalem, due à Rabbi Jochanan, parut un siècle après ; et celle de Babylone, commencée par Rab-Asschi, ne fut terminée par ses disciples qu^au sixième siècle, date probable de la clôture définitive du Talmud. Mais, si la partie la plus ancienne de cette compilation est postérieure au dialogue de saint Justin, l'attitude du Juif Tryphon est déjà celle que prendront les rédacteurs du Talmud et les écrivains plus récents du judaïsme.

S'il est un fait certain, c'est que les Juifs attendaient le Messie à l'époque même où les chrétiens prétendent qu'il est effectivement venu, après les soixante-neuf semaines d'années fixées par Daniel, pendant la durée du second temple et avant que l'autorité sortît de Juda. Aussi, tout occupés qu'ils paraissent, dans l'Évangile, à créer des difficultés au Sauveur, ils ne lui objectent jamais que le temps n'est pas venu, que le terme marqué par les prophéties n'est pas écoulé. Au contraire, ils le somment de déclarer s'il est le Christ, ils le pressent de se mettre à leur tête, ils veulent le nommer roi, selon l'idée qu'ils s'étaient faite d'un Messie conquérant. Il y a plus : à peine Jean-Baptiste a-t-il paru, que les Juifs le prennent pour le Christ, bien qu'il s^en défende ; preuve évidente qu'ils attendaient le Messie pour ce moment-là. Ils s'en cachaient si peu que les païens euxmêmes n'ignoraient pas qu'ils se croyaient arrivés au terme

(le IfMii's nsp(^raiiccs. De lu cos paroles de Sur^lone : « 11 sNJtuit répandu dans tout l'Orient une antique cl constante tniditioii rpie, dana ce temps-là, des hommes sortis de la Jii(i(''o seraient inaîtres de toutes clioses '. » De là encore ce témoignage de Tacite : « Un grand nombre était persuadé qiCà celte époque même, suivant les anciens livres des prêtres, rOii<'nt prendrait le dessus et que des hommes partis de l;i Judc'e arriveraient à la domination '. » l^videinment, les écrivains païens n'auraient pas soupçonné que les Juifs croyaient toucher à raccomplissementdes propliéties, si ces derniers n'avaient manifesté leurs espérances. Que Josèphe ait appliqué à Vespasion le titre de Messie par ironie ou par flatterie, ce fait de l'historien juif n'en prouve pas moins que, pour lui comme pour sa nation, le temps était venu où le Messie devait paraître. Mais ce qui ne souffre pas de répli<jue, ce sont les propres aveux des docteurs d'Israël, soit avant, soit après la dispersion. Dans le siècle qui précéda la destruction du temple, Néhémie, un des anciens du peuple, avait dit en |plein sanhédrin que le Messie ne tarderait pas à venir au delà de cinquante ans \ Le célèbre disciple de Hillel, Jonathan-ben-Huziel, qui florissait un demi-siècle avant Jésus-Christ, avait dit, dans sa paraphrase chaldaïque : « Le Roi Messie arrivera avant la ruine de la nation ^ ; » et son autorité doit être d'autant plus grande aux yeux des Juifs que, d'après le Talmud, Jonathan se conformait, dans sa paraphrase, à la tradition des prophètes Aggée, Zacharie et Malachie ^ Enfui le Talmud lui-même atteste que les anciens Juifs attendaient le Messie pour l'époque à laquelle Jésus-Christ parut. Nonseulement il rapporte que l'autorité du sanhédrin de Jérusalem cessa quarante ans avant la ruine du second temple ^

* In Flav. Vespas., iv.

- HLH., 1. V, n" 3.

^ Sepp : Ge^chkhle Jesu, tome III, 82.

* Paraphrase des paroles d'Isaie, lxvi, 7. 5 Talmui : Traité Méghilla, fol. 3, recto. •5 Ibil., Traité Sanhédrin, fol. 41, reclo.

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mais de plus il indique la date de l'avènement du Messie d'après une tradition orale conservée parmi les Juifs. « Tradition de récole d'Élie. Le monde subsistera six mille ans. Deux mille ans, confusion ; deux mille ans, la loi ; deux mille ans les jours du Messie ^ » Quelle que soit la valeur de cette tradition prise en elle-même, elle montre que, dans l'opinion des Juifs, le Messie devait venir quatre mille ans après la création, c'est-à-dire selon l'ancienne chronologie juive, à l'époque où Jésus-Christ se présenta au monde. Si donc. Messieurs, il est un fait avéré par le témoignage des Juifs et des païens, c'est qu'Israël tout entier espérait que le fils de David paraîtrait dans le premier siècle de l'ère chrétienne.

Nous avons vu l'an dernier, à propos de l'épître de saint Barnabe, comment l'altération complète de l'idée messianique dans l'esprit du peuple juif l'empêcha de reconnaître en Jésus-Christ le Messie prédit par les prophètes. Égarée par les interprétations des rabbins, par l'idée chimérique d'un Messie conquérant, par son fol orgueil de peuple privilégié et par sa haine contre les Gentils, une partie de la nation rejeta Celui qui devait détruire le mur de séparation entre les Juifs et les nations pour les réunir dans un même royaume spirituel. Mais grand fut l'embarras des docteurs juifs quand la destruction du temple et la ruine de la nation eurent fait évanouir leurs plus chères espérances. D'une part, ils ne pouvaient nier que l'ère messianique ne fût arrivée ; de l'autre ils avaient laissé passer le terme marqué par les prophètes sans reconnaître le véritable Messie. Il en résulta pour eux une confusion d'idées qui n'a fait que s'accroître avec le temps. D'abord, il y en eut beaucoup qui se laissèrent tromper par de faux Messies. Déjà Theudas et Judas le Galiléen avaient trouvé bon nombre d'adhérents : ce qui prouve une fois de plus que, dans l'opinion des Juifs, le Messie devait arriver précisément à Tépoque où Jésus-Christ

* Talmud, Trailé Sanhédrin, fol. 97, recto et verso.

40H r)iAi.o(;iîi DK sAnT JUîrrm avkc trypho?!

a j>ani. Un pou [jIiis tard, Simon le Mafçc et Dosith(';e, son <lis(;iple, tirèrent parti do ce sentiment génf^ral ponr faire quelques dupes. Mais celui qui joua le personn.'j^^e de Miîssie avec le |)lus d'c^clat lut Coziba, ou Barcocliba, le FiU de l'fUoUe. Il séduisit ce mallinureux peuple en levant lYjtcndard de la révolte contre les Romains, sous Pempire d'Adrien. Son imposture eut un {^and succès, grâce à l'appui du fameux Rabbi Akiba qui n'hésita pas à le déclarer le Messie promis à Israël : ce qui n'a pas empêché le Talmud de recueillir comme autant de décisions judicieuses les sentences de ce docteur coupable d'une fraude si insigne. La mort sanglante de Coziba et d'Akiba, suivie de la destruction de Jérusalem, prouva aux restes d'Israël qu'on s'était cruellement joué de leur crédulité. Mais ils n'étaient pas au bout de leurs déceptions. Pour appliquer les propliéties messianiques à Barcocliba, il avait fallu prolonger jusqu'à Adrien la soixante-dixième semaine de Daniel, en la partageant entre le règne de ce prince et celui de Vespasien* : l'événement dérangea le calcul. Alors les habiles de la Synagogue imaginèrent un nouvel expédient pour gagner du temps. Les uns placèrent la naissance de Jésus-Christ sous Alexandre Jannée, un siècle avant l'ère chrétienne ; d'autres, comme Hillel le jeune et le sanhédrin de Tibériade, abrégèrent de trois siècles l'espace de temps écoulé depuis la création du monde: de cette manière on pouvait encore espérer que le Messie paraîtrait. En effet, vers l'année 434, Moïse de Crète s'annonça comme le désiré delà nation ; mais l'illusion fut de courte durée, et Israël retomba dans ses perplexités ^ L'année 470 après Jésus-Christ, assignée par Rabbi Chanina comme le dernier terme de l'avènement du Messie, passa également sans que cette nouvelle supputation se trouvât justifiée ^ Le rabbinisme ne se tint pas pour battu : appelant à son aide la cabale avec sa mystérieuse science

^ s. Jérôme : in Danielem, c. 9.

2 Socrate : Hist., 1. II, c. 38.

^ Traité Avoda sara, fol. 9, verso.

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des nombres, il imagina de nouvelles dates. En 531, un autre imposteur, Julien, invita ses coreligionnaires de la Palestine à secouer le joug des Romains sous l'empire de Justinien : le supplice de Julien et la prompte pacification du pays par les troupes de l'empereur firent ouvrir les yeux aux victimes de cette nouvelle fraude. Adoptant un autre calcul, Rabbi Chasdaï ne se fit pas scrupule de reculer d'un millénaire l'époque fixée par les anciens rabbins ; selon lui et le célèbre Abarbanel, le Messie devait arriver vers l'année 1530* ; et, par le fait, un aventurier espagnol, David Moïse, mystifia vers ce temps-là une bonne partie des Juifs en se donnant pour le Messie. L'ère de la réforme avait été également indiquée comme la grande époque fastique pour Israël par R. Gedalja, R. Abraham Sachut, R. Abraham Halévi, R. Vital ; mais ils se trompèrent tous, non moins que Maimonide, qui avait assigné l'année 1216^. Depuis lors, on a hasardé d'autres dates sans plus de succès : les années 1714, 1850, etc. ; et, selon toute apparence, le rabbinisme n'a pas épuisé toute la fécondité de son imagination. Un critique allemand, très versé dans ces calculs cabalistiques, n'a pas craint de marquer à l'avance les années qui pourront être, pour les restes dispersés d'Israël, le terme de nouvelles espérances et de nouvelles déceptions : 1940, 2403, 2531 ou 2534, 2574 ou 2840, 2928, etc., etc.' Je ne m'arrête à ces détails^ Messieurs, que pour vous montrer à quel point l'esprit de l'homme devient le jouet de toutes les illusions, du moment qu'il est sorti du droit chemin de la vérité pour s'engager dans les mille sentiers de l'erreur.

Assurément, ce n'est pas dans les calculs de cette nature, nés de l'arbitraire de la fantaisie, que le rabbinisme pouvait trouver une défense sérieuse. Vaincus par l'évidence, bon nombre de ses adeptes suivirent une autre voie, en avouant

^ Abarbanel: Majene Haschua, fol. 81, recto.

2 R Gedalja: Schalschelelli, Hakkabala, fol. 30. — R. Sachut : Traité Hattechuna. — R. Vital: Traité Ez. Chajim, etc.

3 Sepp : Geschichte Jesu, iv Band. — erster Abschnitt:cap. xvi, p. 287.

410 niAl.OClJi: DF. SAIÎ1T JÎJSTIÎI AVFC TBTPHOII.

tout simpif mont ({w Ir Messie est dr^jii venu. C'est ce que le TnlriMid (lëclare en propres termes : • Rav a dit: tous les temps (hUorminés sont passés'. » Aussi les talmudistes prononcont-ils les plus terribles anatli^tmes contre quiconque caloulora l'épofpie do Pavèncment du Messie. « Puissent-ils se rompro los os, s'écrie R. Joclianan, ceux qui supputent les jours du Messie, disant : Le temps est passé, et le M<;ssie n'est pas venu, peut-être ne viendra-t-il jamais ! — Il est défendu, dit R. l^phraïm, de rechercher quand le Rédempteur devra venir, comme l'ont dit nos maîtres, bénie soit leur mémoire! Périsse l'àme de ceux qui comptent les jours du Messie I — Que Tenfer les engloutisse, s'écrient Abarbanel et R.Matthathia! » Quant au motif de ces imprécations, Mainionide, le plus savant des docteurs juifs, nous le fait connaitre avec beaucoup de sincérité : « A la vérité, dit-il, Daniel nous a enseigné quand le Messie devait venir, mais, comme l'époque de son avènement n'en reste pas moins cachée pour nous, les sages, bénie soit leur mémoire! nous ont défendu de calculer la date de sa venue, parce que le peuple est scandalisé de voir que le Messie n'arrive pas, bien que les temps soient passés. C'est pourquoi les sages ont dit, bénie soit leur mémoire ! Périsse l'âme de ceux qui supputent les années, parce qu'ils scandalisent le peuple! Que leur cœur éclate et que leurs calculs s'évanouissent- ! i' Il est impossible d'avouer plus franchement qu'on défend de calculer le temps où le Messie devra venir, parce qu'il est déjà venu, et qu'il importe avant tout de ne pas éveiller de soupçon dans l'esprit du simple peuple, qui continue de répéter, sur la foi de ses maîtres, le douzième article de la profession de foi dressée par Maimonide au onzième siècle: 0- Le Messie doit venir, et, quoiqu'il tarde longtemps, je

* Traité Sanhédrin, fol. 97, verso.

- Talmud: Traité Sanhédrin, fol. 97, verso. — R. Ephraim: //' gibborim, fol. 28, 1, n» 54. — Abarbanel : Rosch amana, c. i, f. o. 1. — R. Matthathia: Nizzachon-num, 334. — Maimoniie : Iggereth hatternan, fol. 123, 4.

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fatiendrai toujours, jusqu'à ce qu'il arrive. » Le rabbinisme a si peu de confiance dans la bonté de sa cause, qu'il interdit à ses adhérents de rechercher par l'Écriture Tépoque de l'avènement du Messie, parce qu'un examen attentif de cette question les mènerait infailliblement à reconnaître que le Fils de David est venu depuis des siècles. Quand un système religieux est obligé d'avoir recours à de telles armes pour entretenir dans l'illusion les consciences "qu'il opprime, il trahit d'un seul trait son insuffisance et sa fausseté.

Aussi, Messieurs, il ne suffisait pas au rabbinisme de déclarer, comme fait le Talmud, que les temps du Messie sont passés, ou bien d'en interdire la supputation sous peine d'anathème. Car entin, si le Messie est venu, quel est-il ? Oii est-il? Que fait-il ? Toutes questions qui demandaient, à tout le moins, une apparence de solution. Ici, nous trouvons, dans la réponse de Tryphon à saint Justin, un échantillon du procédé suivi par les talmudistes. Ce n'est pas que je veuille voir dans l'interlocuteur du philosophe chrétien un docteur juif de ce temps-là : on Ta prétendu, il est vrai, en cherchant à l'identifier avec Rabbi Tarphon, le collègue d'Akiba^ ; mais cette opinion, fondée sur une parole d'Eusèbe, est démentie par toute la suite du dialogue où saint Justin reproche à son adversaire de suivre aveuglément le sentiment de ses maîtres : il ne se serait pas exprimé de la sorte en parlant de l'un des docteurs en Israël^ Mais si la physionomie que le dialogue prête à Tryphon ne permet pas de voir en lui un des plus célèbres rabbins de l'époque, celui-ci ne pouvait ignorer quelques-unes des opinions singulières qui devaient trouver place dans le Talmud. C'est ainsi qu'il parle de l'avènement du Messie dans le sens de cette compilation entreprise par Rabbi Juda peu d'années après : « Quant au Christ, si tant est qu'il soit né et qu'il se trouve quelque part, il est inconnu et il s'ignore lui-même,

y Grabe : Spicilegium Pairum, t. II, p. io7. — Lumper: de Vitâet Docirinâ Paivum, t. II, p. 58.

, 2 Dial. avec Tryphon, 9, 38, 62.

41i DIAÎ/HWJI M $MHJ Jl STIN AVEC THTTHOII.

jusfjij^à ce qu'ÈIio vienne pour l'oindre et le manifenUT à tous'. » Tryphon n'ose pas nier que le Messie soit venu, mais il le croit caché en quelque endroit jusqu'au moment où Klic viendra le révéler au monde. Tid est, en effet, le subterfuge h l'aide duquel les rabbins comptaierH échapper aux arguments des chrétiens. Le Messie est né, disaient-ils, à répo(jue de la destruction du temple; mais depuis lors il s'est retiré quelque part, pour une cause ou pour une autre. Selon les uns, il a été ravi au ciel ; selon les autres, il est enchaîné on ne sait où, ce qui l'empêche de paraître ; plusieurs enfin le placent aux portes de Rome, où il exerce des œuvres de bienfaisance. 11 n'y a pas de fable, si bizarre qu'elle pût sembler, que l'imagination des rabbins n'ait inventée pour se tirer d'un si mauvais pas. Nous trouvons dans le Talmud le modèle du genre: « R. Josua, fils de Lévi, rencontra Élie qui se tenait à l'entrée de la caverne de R. Siméon-ben-Jochai, il lui dit : Parviendrai-je au monde à venir (aux temps du Messie;? Élie lui répondit : S il plaît à ce Seigneur-ci. R. Josua-ben-Lévi lui dit : j'en vois deux, mais j'entends la voix de trois. Il lui demanda aussi ; Quand viendra le Messie? Élie lui répondit : Va et demande-le à lui-même. — Mais où se trouve-t-il ? — A la porte de la ville de Rome. — Et à quel signe peut-on le reconnaître ? — Il est assis au milieu des pauvres et des malades, qui tous ouvrent et referment leurs plaies en une seule fois ; pour lui, il se contente d'ouvrir et de refermer les siennes l'une après l'autre, disant : Peut-être demandera-t-on que j'arrive et alors rien ne m'empêchera de partir. R. Josua se rendit donc vers lui et dit : Que la paix soit sur toi, mon Seigneur et maître! Le Messie répondit : Que la paix soit sur toi, fils de Lévi ! R. Josua lui demanda : Quand viendra le Seigneur ? — Aujourd'hui, repartit le Messie. R. Josua s'en retourna chez Élie, qui lui demanda : Que t'a dit le Messie ? — Il m'a dit, répondit R. Josua : Que le paix soit sur toi, fils de Lé\i*

* Dial. avec Tryphon, 8.

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— Par là, repartit Élie, il t'a promis ainsi qu'à ton père que vous parviendrez au monde futur. R. Josua répondit: Il a menti en disant qu'il viendrait aujourd'hui, car il n'est pas arrivé. — Non, fit Élie; voici ce qu'il a voulu dire : Je viendrai aujourd'hui, si vous écoutez ma voix, etc/ » Tel est le conte imaginé par le Talmud pour expliquer le retard que mettait le Messie à paraître, bien qu'il fût déjà né. Vaines échappatoires! En faisant dépendre la venue du Libérateur de la pénitence d'Israël, le rabbinisme ne cherchait qu'à éluder un argument dont il sentait la force : moyennant cette condition, dont il n'y a pas de trace dans les Écritures, il lui devenait facile de se consoler à chaque nouvelle déception en disant: Le Messie ne s'est pas montré parce qu'Israël n'a pas fait pénitence. L'artifice était trop grossier pour que les rabbins eux-mêmes dussent s'en contenter. Plusieurs d'entre eux crurent se tirer d'embarras en admettant deux Messies, l'un, fils de Joseph par la tribu d'Éphraïm, Messie d'opprobre et de douleur qui, selon eux, aurait déjà paru; l'autre, fils de David, Messie de gloire dont l'avènement se fait attendre. Déjà le Talmud réfutait cette distinction en appelant le même personnage fils de David et fils de Joseph ^ Toutes ces tentatives trahissent évidemment une cause désespérée qui, pour se soutenir^ invente toute sorte d'expédients plutôt que de céder à l'empire de la vérité.

Enfin, Messieurs, il ne restait plus au rabbinisme qu'une dernière ressource, celle de nier que les prophéties invoquées par les chrétiens s'appliquassent au Messie. Par là il désertait, il est vrai, le propre terrain de la tradition juive, et donnait la main aux ennemis de la révélation; mais sa haine contre le christianisme ne lui permettait pas de reculer devant cette extrémité. Déjà Hillel, le rival de Schammaï, avait ouvert cette voie nouvelle du temps de Jésus-Christ en disant : « Israël n'a plus de Messie à attendre, car il a

* Talmud: Traité Sanhédrin, fol. 98, recto. 2 Talmud : Traité Succa, fol. 52, recto.

ilï ni AMJtiUK DK SAINT JLSTIM AVFX TRYPHO?!.

d(^j/i joui (I(i cet avanta{,'e aux jours (Vflzéchm^i \ » Maij» ie T.'ilrniid, en rapportant cctto sentence, b'étxiit hfiié de la contredire par cet autre principe?: « F.es prophètes, sans exception, ont parlé uniipjcment pour les jours du Me.vsieV » Toutefois, Topinion du vieux docteur servait trop bien le rabhinisme |)Our que celui-ci ne dût pas la mettre à profil afin d'enlever aux cln-étiensle bénélice d'une argurnenlalion tirée des prophètes. Nous voyons par le f)ialof,nje avec Tryphon cju'au milieu du deuxième siècle déjà ce procédé était fort en usage parmi les Juifs. Voyant que les chrétiens cherchaient à les confondre par les textes prophétiques, ils restreignirent à David, à Salomon, à Ézéchias, à Josias. à Zorobabel, les passages (|ue l'ancienne Synagogue tr.uf entière et les parai)hrases chaldaïques appliquaient au Messie. Mais les Pères de l'Église n'eurent pas de peine à déjouer cette nouvelle manœuvre. Saint Justin examine l'une après l'autre les prophéties messianiques, pour montrer que l'ignorance ou la mauvaise foi seule pourrait les détourner de leur véritable sens: il s'attache particulièrement à la prophétie de Jacob, aux psaumes xxi et cix, aux chapitres vu et lui d'Isaïe. Cette discussion remplit d'un bout à l'autre le Dialogue avec Tryphon, ce qui prouve que les Juifs de ce temps-là plaçaient une grande confiance dans cette tactique déloyale. Gomment, disait-il à Tryphon, osez-vous restreindre à divers personnages de votre histoire des textes qui, dans leur signification complète, ne sauraient convenir qu'au Messie? Ézéchias a-t-il été prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech, comme le porte le psaume cix ? Salomon a-t-il été adoré par tous les rois de la terre, a-t-il régné d'une extrémité du monde à l'autre, comme dit le psaume lxxi?Vous rapportez à Ézéchias la célèbre prophétie d'Isaïe: voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils qui aura nom Emmanuel; vous traduisez, contrairement aux

^ Talmud, Traité Sanhédrin, fol. 99, recto.

2 Ibid., Traité Sanhédrin, fol. 99, recto. — Traité Schabbat, fol. 63, verso. — Traité Berahhot, fol. 34, verso.

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Septante : voici qu'une jeune fille, etc. ; mais votre stratagème est en pure perte: s'il ne s'agissait pas de la conception merveilleuse par une vierge, Isaïe n'appellerait pas miracle un fait naturel et ordinaire ^ Il vous plaît de limiter à vos rares prosélytes ces magnifiques prédictions d'Isaïe qui étendent à toutes les nations le royaume futur du Messie; mais vos interprétations étroites font violence aux textes. Il est question dans ces passages d'une loi nouvelle, différente de la vôtre, sous laquelle viendront se ranger les peuples de la terrée C'est ainsi que saint Justin rappelait aux Juifs de son temps les explications que leurs pères avaient données des prophéties messianiques. A son exemple, les écrivains postérieurs du christianisme ont retourné contre eux les armes que leur fournissait la tradition juive. Mais le rabbinisme a tenu bon dans cette position qu'il s^est choisie: plutôt que de se rendre à l'évidence, il a préféré abandonner le sentiment de lancienne synagogue, en niant le sens messianique des psaumes et des prophéties..

Cette tactique, inspirée par la haine du christianisme, se retrouve chez les auteurs juifs qui ont écrit dans des temps plus rapprochés de nous. Éluder les prophéties messianiques par de vains subterfuges, ou bien dénaturer complètement le sens des prédictions, telle a été l'œuvre constante du rabbinisme. Ainsi, pour échapper aux conséquences de la prophétie de Jacob, le Talmud s'était prévalu d'une ombre d'autorité que les débris d'Israël conservaient à cette époque en Babylonie. « Le sceptre ne manquera pas en Juda : ce sont, dit-il, les echmalotarques, princes de la captivité à Babylone, qui tiennent le sceptre d'Israël ; et le législateur en sa postérité, ce sont les descendants d'Hillel qui enseignent la religion au peuple ^w Malheureusement pour le

* Voyez l'excellente dissertation qu'a faite sur cette prophétie le chevalier Drach dans son livre de l'Harmonie entre V Église et la Synagogue^ t. II, p. 109 et suiv.

2 Diai avec Tryphcn, 32, 33, 34, 43-o2, 67-72, 77-107, 117-123.

3 Traité Meghilla, fol. 3, recto.

iirt iHAi.ouLi; 1)1. s.viltT JUSTIM AVFf TnTPiini«.

TaIinu(J, (jiiatre siècles î)Ius lard disparai^isaicnl a jarnaib ies Acad(''inies de nal)yIonc cX leurs rect«;urs, balayés tous eiiseinhle par le roi de Perse. Des hoinrnes moins obstinés que les docteurs juifs se laisseraient instruire par les événements; mais le rabbinisme reste sourd aux leçons de l'histoire comme h. la voix des prophètes : f>ourva qu'il puisse se llatter d'avoir enlevé un argument aux chrétiens, il fera bon marché des prédictions de lÉcriture et du Messie luimême. Quoi de plus universellement admis dans fancienne Synagogue que le sens messianique de la prédiction des soixante et dix semaines de Daniel? Mais, pour se tirer d'embarras, Abarbanel et Salomon Yarchi, appelé communément Rasschi, ne craindront pas de soutenir qu'il s'agit uniquement, dans ce célèbre passage, de Cyrus et d'Agrippa II'. La paraphrase chaldaïque, le Sohar, les Médraschim, le Talmud lui-même, avaient appliqué au Messie ce texte'd'Isaïe : « Un enfant nous est né, un fils nous est donné : il porte sur son épaule le signe de la domination, et il sera nommé l'Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père de l'éternité, le prince de la paix. » Mais à la fin du quatorzième siècle, R. Lipmann, sentant la force de l'argument, trouva plus commode de prétendre qu'Isaie avait voulu désigner le roi Ézéchias. Nulle part cette tendance hostile du rabbinisme n'est plus manifeste que dans le libelle composé par cet auteur pour fournir à ses coreUgionnaires une sorte d'arsenal portatif où ils trouveraient des armes contre les chrétiens. Je n'en citerai qu'un trait : « Si l'hérétique (le chrétien) s'en vient vers toi avec ce dicton vulgaire : l'autorité est sortie de Juda, donc le Messie est arrivé, ferme-lui la bouche en disant : notre nation possède encore en Egypte un descendant de David ^ » Vous le voyez, le rabbinisme ne recule devant aucune invention : il forge une liste de descendants de David avec la même

* Basnage: Hist. des Juifs, t. IV, p. 336 et ss.

2 Carnien Memoriale R. Lipmanni,^p\il Wa!ieaseil,re/a ignea Satanœ,

LE RABBINISME. 4i7

facilité qu'il inflige un démenti à ses ancêtres : c'est toujours le cas d'appliquer à ces pauvres victimes d'une illusion éternelle le mot d'Horace : Credat Judœus Apella ! Le Nizzaclion, ou livre de la victoire, composé au douzième siècle par un rabbin inconnu, n'est pas moins violent ni plus sensé que le cantique de R. Lipmann destiné par son auteur à être gravé dans la mémoire de tous les Juifs. S'agit-il, par exemple, d'enlever aux chrétiens la preuve de la divinité du Messie, que leur fournit le psaume cix, le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds -toi à ma droite, etc., le pamphlétaire se retourne dans tous les sens pour placer dans le psaume Abraham, David, Satil, Abisaï, tout, excepté le Messie \ En vain la paraphrase chaldaïque, antérieure à l'ère chrétienne, le Sohar, les Médraschim, une foule d'anciens docteurs témoignent-ils que la Synagogue tout entière appliquait au Messie ce psaume célèbre : le rabbinisme s'inquiète peu de l'autorité des ancêtres quand elle ne sert pas sa haine. Ce n'est pas que ses principaux adeptes s'accordent le moins du monde entre eux : la confusion la plus 'complète n'a jamais cessé de régner dans le camp d'Israël. Il suffit de choisir une prophétie quelconque, telle que l'enfantement miraculeux du Messie prédit par Isaïe, pour voirSalomon Yarchi, Abenezra, David Kimki, Abarbanel, etc., se réfuter les uns les autres sans qu'on ait guère besoin d'y rien ajouter ^ Ce qui donne un semblant d'unité à ce système suranné, c'est l'opposition aveugle de ses partisans au christianisme : cette hostilité les porte à s'insurger contre la tradition juive elle-même, du moment qu'elle rapporte au Messie des textes prophétiques qui sont de nature à favoriser la cause des chrétiens.

Nous venons. Messieurs, de voir l'attitude du rabbinisme en face des prophéties messianiques. Tantôt, se berçant d'un fol espoir, il se livre à des calculs de fantaisie que

1 Nizzachon vêtus, apud Wagenseil, opère citato, p. 177 et ss.

2 Voyez la dissertation déjà citée de M. le chevalier Dracb, t. II, p. 206 et ss.

^8 i)iAi.()(.i:i; i)i; saimt JUSTI?j avkc trypiio?!.

révf'înement vient détruiro l'un apWîs Pautre. Tantôt il avoue que le Messie est arrivé, mais distinguant entre sa naissance et sa manifestation, il imaj^ine les contes les plus bizarres pour expliquer le retard que le Libérateur meta paraître. D'un c6t(î, il trahit son peu de foi dans ravinement futur du Messie en lançant des imprécations contre ceux ([ui en calculent l'époque ; de Pautre, il invente toutes sortes d'expédients pour concilier le texte des prophéties avec l'état présent des Juifs. Enfin il se jette, en désespoir de cause, dans la voie du rationalisme en niant le sens messianique des prédictions qu'on lui oppose. Certes, jamais système reli^neux n'a mieux laissé voir son embarras et sa faiblesse; et l'on peut dire qu'au point où elle est arrivée, la controverse juive est de toutes la moins sérieuse. Toutefois, nous n'en aurions pas une idée complète, si nous ne l'envisagions sous une deuxième face. Acculé sur son propre terrain, celui des prophéties messianiques, le rabbinisme a tenté dès l'origine un retour otTensif contre la religion chrétienne : c'est dans cette attaque surtout qu'il a montré son vrai caractère et l'esprit qui l'anime. Travestir le récit évangélique, répandre sur la naissance et la vie de Jésus- Christ les bruits les plus odieux, exciter la haine contre les chrétiens par ces contes ridicules et indécents dont il a le secret : telle est la tache qu'il n'a cessé de se donner avec une persévérance infatigable. Déjà du temps de s^nt Justin l'arme préférée des Juifs était la calomnie, et le Dialogue avec Tryphon les dépeint tels qu'ils se sont montrés par la suite. Ce Père de l'Église n'hésite pas à leur imputer une partie des accusations que le paganisme dirigeait contre les chrétiens, et son témoignage est confirmé par celui de TertuUien et d'Origène* :

« C'est à vous, Juifs, dit-il à Tryphon, que remontent les calomnies qui circulent parmi les Gentils contre le Christ et

* TertuU. : adv. Marcionem, m, 23; aiv. Judœos, i3; ad Xat., i, 14.— Origène : contre Celse, vi, 27.

LE RABBIMSME. 419

contre nous : vous en êtes les auteurs ; après avoir attaché à la croix le Juste, dont les blessures guérissent ceux qui par lui ont accès auprès du Père, vous ne vous êtes pas bornés à cet acte criminel. Vous n'ignoriez pas qu'il était ressuscité d'entre les morts et monté au ciel, comme les prophètes l'avaient prédit ; mais, loin de faire pénitence, vous avez envoyé de Jérusalem des hommes pour annoncer dans le monde qu'une secte impie venait de naître, celle des chrétiens, et pour répandre parmi ceux qui ne nous connaissent pas, les bruits qu'ils répètent sur notre compte \» Ailleurs il revient sur le même reproche qu'il formule à peu près dans des termes analogues : « Sachant bien que le Christ était ressuscité d'entre les morts, vous avez néanmoins persévéré dans votre opposition. Bien plus, vous avez envoyé en tous lieux des émissaires pour publier qu'un imposteur, Jésus le GaUléen, venait de former une secte impie. Vous n'avez pas craint d'ajouter qu'il nous a enseigné ces crimes détestables qu'on nous impute parmi les païens, grâce à vous qui accréditez ces rumeurs ^. »

En effet, la fureur des Juifs augmentait avec les progrès du christianisme dont ils étaient témoins. Déjà, comme saint Justin nous l'apprend, ils avaient introduit dans l'office de la synagogue l'infâme coutume d'ajouter à leurs prières une formule d'imprécation contre le Christ et ceux qui croient en lui ^ Mais ces malédictions stériles ne pouvaient satisfaire le rabbinisme. Pour détruire l'effet que pouvait produire sur l'esprit des Juifs la lecture des Évangiles, il leur défendit d'abord d'entrer en discussion avec les chrétiens * ; puis, pour atteindre plus sûrement son but, il résolut de faire la parodie du Nouveau Testament, en imaginant une vie de Jésus-Christ. Quand Mahomet voulut opposer le Coran à l'Évangile, il n'osa pas du moins souiller la divine figure

1 Dial. avec Tryphon, 17.

2 Dial. avec Tryphon, 108.

3 Ibid., 16 et 137.

* Ibid., 38.

410 IHALO(il K I)K SAINT JIJSTI.1 AVKC TllYl'HOll.

<lu Sauveur ni le Caract<;re de sa sainte mère dont la pureté virginale le forçait au respect et à la v(^*ïiération ' ; mais de pareils scrupules n'arnHèrent pas le rabbinisme. Tout ce que le cynisme le plus élionté peut concevoir de plus obscène devint la pàturo d'une multitude i[,'norante et imbécile. Disséminées dans le Talmud et dans bon nombre de traités xabbiniques, ces historiettes, dont l'absurdité le dispute à .l'indécence, ont été ramassées dans les Toldos Jesu, ou livres de la génération de Jésus, l'ouvrage le plus abominable qui soit sorti de la main des hommes. Des auteurs .chrétiens, tels que Basnage et Wagenseil, se sont donné la peine de relever tout ce qu'il y a de niaiseries et de platitudes dans ces livres écrits avec de la boue *. Pour vous en ,donner une idée, je laisserai de côté ce que l'imagination in^pure de quelques rabbins a su imaginer toucliant la naissance de Jésus-Christ ; je m'en tiendrai à ce qu'une plume honnête peut transcrire, en vous montrant de quelle manière le rabbinisme prétend expliquer les miracles du Sauveur qu'il n'ose pas révoquer en doute : t Jésus se retira dans la Galilée supérieure où il demeura de longues années. Or il y avait alors dans le temple une pierre sur laquelle était sculpté le nom ineffable de Dieu. Car, lorsque le roi David creusait les fondements de l'édifice, il y avait trouvé cette pierre qu'il déposa dans le Saint des saints. Pour empêcher les jeunes gens qui venaient étudier dans le temple, d'enlever le nom de Dieu, les sages avaient formé par un art .magique deux lions d'airain qu'ils placèrent l'un à la droite, l'autre à la gauche du Saint des saints. Ces deux bons ^rugissaient toutes les fois qu'on sortait, et leur rugissement était si terrible qu'il faisait perdre la mémoire à ceux qui ; l'entendaient. Mais Jésus évita le piège en se coupant la .peau sous laquelle il glissa le nom de Jéhovah qu'il avait enlevé. Après l'avoir retiré de dessous la peau, il se rendit

^ Coran: Surates, m, xix, xxi, lvii, lxvi, etc. ^ Basnage : Hist. des Juifs, t. IV, p. 449 et ss. — Wagenseil: Tela ignea Satanœ, p. 2oet ss.

LE RABBINISME. 4^

à Bethléem où il ressuscita un mort et guérit un lépreux : ce qui le fit adorer par le peuple comme étant le Fils de Dieu^ »

Voilà de quelle manière les Toldcrs Jesu expliquent les miracles du Sauveur, par le larcin du nom de Jéhovah : le reste est à l'avenant. Vous concevez, Messieurs, qu'on ne discute point de pareilles sottises : c'est en faire suffisamment justice que de les citer. Comment raisonner avec des gens qui font aboyer des lions d'airain et qui attribuent à quatre lettres que tout Israël connaissait une vertu magique dont un seul aurait profité ? Remarquez bien que la scène se passe sous Alexandre Jannée, un siècle avant la naissance de Jésus-Christ ; qu'on fait intervenir je ne sais d'où une reine appelée Hélène qui prend le Sauveur sous sa protection, etc.; mais le rabbinisme ne s'est jamais mis en peine de la chronologie : dates ou personnages, il arrange ou forge tout selon qu'il lui plaît. Quand les défenseurs d'un système religieux en viennent à une telle extrémité, ils se mettent eux-mêmes au ban de l'histoire et du sens commun.

Mais, Messieurs, si le Dialogue avec Tryphon laisse entrevoir les artifices employés par le rabbinisme pour travestir les faits évangéliques, il montre à découvert le vice radical du système, cet attachement exclusil à la lettre qui se perd dans les minuties et fait consister la religion dans un amas de pratiques extérieures, sans le moindre souci du culte intérieur, de la sainteté de l'âme. Vous savez par l'Évangile dans quels termes énergiques le Sauveur avait flétri ce sensualisme pharisaïque, cette hypocrisie du cœur qui se couvre du masque de la piété et ne se fait aucun scrupule de fouifâ* aux pieds la loi morale, pourvu qu'elle affecte les dehors d'une rigidité exemplaire. « Vous autres, disait saint Justin à Tryphon, vous prenez toutes choses dans un sens charnel; vous appelez piété la pratique de vos observances légales,

1 Toldos Jesu, dans Wagenseil, p. 7 et 8.

kii niALOJUr: DK. SAINT Jism avm; thyimio:i.

lors m(**in<; (|irelle est accoinpat^iiée de tous les vices. A quoi bon nu baptùnic extérieur (jui ne fait que laver votre corps? Puriticz votre ûmc de la colère, de l'avarice, de l'envie, de la haine : voilà lu véritable pureté ! En vous précbanl le baptr'ine de la j)(''nitonco, Isaïe ne vous a pas envoyés dans un bain matériel : tous les Ilots de la mer ne seraient pas capables de vous laver de vos |)écliés'. » Ailleurs, il caractérise parfaitement ces recherches minutieuses, ces calculs cabalisti(iuesdans lesquels les rabbins se sont égarés à perte de vue : « Au lieu de vous exposer le sens des prophéties, vos maîtres s'abaissent h des niaiseries : ils s'inquiètent beaucoup de savoir pourquoi il est question de chameaux mâles dans tel ou tel endroit, ce qu'il faut entendre par les femelles, pourquoi telle quantité de farine ou d'huile entre au juste dans vos oblations. Us recherchent avec un soin religieux pourquoi un alpha fut ajouté au nom primitif d'Abraham et un rau à celui de Sara. Voilà l'objet de leurs investigations. Quant aux choses importantes et vraiment dignes d'étude, ils n'osent pas en parler, ils n'entreprennent pas de les expliquer ; ils vous défendent de nous écouter quand nous les interprétons. Ils méritent en toute vérité ce que Jésus disait d'eux : sépulcres blanchis qui à l'extérieur paraissez beaux et qui au dedans êtes pleins d'ossements de morts ; vous payez la dîme de la menthe, mais vous avalez un chameau I Si vous ne méprisez l'enseignement de ces hommes qui veulent être appelés Rabbi, vous ne retirerez aucun fruit des oracles prophétiques ^ »

Ainsi, dans l'opinion de saint Justin, le rabbinisme a perverti la religion mosaïque en la surchargeant d'une foule de pratiques extérieures et de prétendues traditions que la loi écrite n'autorisait pas. Rien n'est plus vrai. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer le Talmud à l'Ancien Testament et le judaïsme moderne à la loi de Moïse. Tandis que

* Dial. avec Tryphon, 13 et 14.

^ Dial. avec Tryphon, 112, 113, 115.

LE RABBIlVISME. 423

l'Ancien Testament ne renferme aucune prescription qui ne soit digne de Dieu, le Talmud est un tissu de fables et d'absurdités auprès duquel le Coran lui-même paraît un chef-d'œavre de bon sens et de raison. Je ne veux point parler des décisions immorales qui s'y trouvent ^ des préceptes qui ordonnent de faire l'usure aux non-Juifs, d'exterminer sans pitié les idolâtres, c'est-à-dire les chrétiens ^ des commandements qui défendent de secourir un païen en danger de se noyer, de lui restituer ce qu'il a perdu, de lui donner un bon conseil ^ ; cette casuistique qui étouffe tous les sentiments d'humanité mérite plus de pitié que d'indignation. Je ne m'arrête pas davantage aux fables ineptes qui fourmillent dans le ïalmud : celle de Léviathan et de Béhémoth créés chacun mâle et femelle; celle de la rivière Sambation, qui s'arrête et se repose le jour du Sabbat ; celle des six cent mille anges qui donnèrent deux couronnes à chaque Israélite au pied du mont Sinaï ; celle d'Israël reculant de douze milles à chaque commandement qu'il recevait de Dieu ; celle des rabbins de tous les âges futurs assistant par miracle à la promulgation de la loi sur le Sinaï ; celle de la Mischna et de la Shemara données à Moïse sur la montagne en même temps que la loi des deux tables '' : toutes ces folles imaginations ne valent pas la peine qu'on les prenne au sérieux. Mais, Messieurs, ce que je vous prie de bien remarquer, c'est que le système religieux sorti du Talmud ou du talmudisme diffère essentiellement de la religion mosaïque. Pour justifier leurs inventions, les rabbins vou-

• Trailè Calla ou de la Mariée. — Traité Sanhédrin, fol. 58, verso.— Traité Nédarim, fol. 20, verso.

2 Ces deux préceptes sont les 185* et 198® parmi les 613 dont se compose la loi d'après le Talmud. Voyez l'ouvrage déjà cité de M. le chevalier Drach : t. I, p. 170.

3 Traité Hilcholh akkoum, c. x, 1, — Hilchoth Dotzeach, c. xx, 15. — Hilcholh Gezelah, c. xii.— Voyez Sentiers d'Israël, p. 28 et 46.

* Bara Bathra, fol. 74, verso. — Sanhédrin, loi. 65, ver»o. — Schabbath, fol. 88, recto et verso. — Medrasch-Rabha. — Berachoth, fol. 5, recto.

42i DIAI.Or.rR DK S^IWT JIJSTI?C AVRC TRYI'HOM.

flraiont.nous faire accroire (\\ui Moïse a reçu de Dieu, àc/jté do la loi écrite, une loi orale qui n'est autre chose (jue l'ensemble des préceptes talmudiquos. Il n'y a pas tracée dans rficriture sainte d'un pareil fait : ni Moïse ni les prophètes n'ont monlionné par une syllabe cette deuxième loi qui est devenue la substance du judaïsme moderne. Au contraire, Dieu a dit à Moïse : « Je te donnerai des tables de pierre, et la loi et le commandement que j'ai écrits, afin que tu instruises les enfants d'IsraëP. » Ces paroles excluent formellement toute autre loi que la loi écrite. Que l'ancienne Synagogue ait été chargée d'interpréter cette loi et de l'appliquer dans les cas particuliers suivant des usages et un enseigne^ ment traditionnels, c'est ce que nous accordons sans la moindre peine ; mais cette fonction ne suppose pas le moins du monde l'existence d'une deuxième loi telle que serait l'ensemble des prescriptions contenues dans les douze infolio du Talmud. Certes, la loi mosaïque était assez détaillée par elle-même et chargée d'observances pour qu'on n'eût pas besoin d'y ajouter un iota : ce que le législateur avait, du reste, expressément défendu. Donc la Mischna et son commentaire sont de pures superfétations condamnées par le texte et le caractère général delà loi mosaïque. Le judaïsme moderne qui en est sorti n'est plus, à beaucoup près, la .religion des anciens Juifs. Le rabbinat, sur lequel est fondé tout l'édifice du Talmud, n'a rien de commun avec le sacerdoce lévitique dont il n'est pas le prolongement ; car il ne suffit pas d'être appelé rabbin pour être de la tribu de Lévi ou de la famille d'Aaron. Ce fait seul suffit pour renverser l'établissement rabbinique comme dénué de tout fondement légitime : le rabbinat détruit la constitution de Moïse d'après laquelle le gouvernement spirituel du peuple juif et les fonctions du ministère sacré sont exclusivement réservés à la tribu de Lévi : or, depuis la dispersion d'Israël, la généalogie des Lévites ne présente qu'incertitude et contu-

1 Exode, XXIV, 12.

LE RABBINISME. 423

sion. J'ai déjà dit comment l'impossibilité de sacrifier à Jérusalem et dans son temple établit une différence essentielle entre le judaïsme moderne et la religion de Moïse. Enfin, le rituel rabbinique est rempli de prescriptions auxquelles le législateur des Hébreux ne songeait aucunement : tels sont, par exemple, les préceptes relatifs à l'ablution des mains et à l'abatage des animaux : « Quiconque se lave les mains doit prendre garde à quatre choses: à l'eau ellemême, qu'elle ne soit pas illicite pour l'ablution des mains ; et à la mesure, qu'il y ait un quart pour les deux mains ; et au vase, que l'eau avec laquelle on se lave soit dans un vase ; et à celui qui lave, que l'eau vienne avec force de celui qui verset» Ces réserves demandent de nouvelles explications. Ainsi, quatre choses rendent Teau illicite, comme, par exemple, quand elle a servi à quelque ouvrage. Ceci nécessite d'autres recherches pour déterminer le sens du mot ouvrage. Viennent ensuite les directions touchant l'étendue de l'ablution, la position des mains, si on doit les tenir hautes ou basses, et de quelle manière on doit les sécher, etc., etc. ^ Voilà les subtilités ridicules contre lesquelles Jésus- Christ s'élevait avec tant de force, lorsqu'il disait aux Pharisiens : « Vous détruisez les commandements de Dieu par des traditions humaines, que vous avez établies vousmêmes \ » C'est qu'en effet toutes ces observances sont étrangères à la loi de Moïse qu'elles détruisent en la surchargeant outre mesure. S'agit-il de l'abatage des animaux, la casuistique des rabbins est encore plus féconde en inventions de tout genre : « Cinq choses invalident l'abatage, et le point essentiel dans les constitutions relatives à cette coutume, c'est de porter une attention sérieuse à chacune d'elles. Or, les voici : 1° si pendant l'abatage le boucher fait une pause ; 2° si le larynx est tranché d'un seul coup, comme avec une épée ; 3° si le couteau y entre trop profondément, à

1 Hilchoth Berachoth, vi, 6.

2 Sentiers d'Israël, 83 et ss.

3 s. Marc : vu, 1-23.

4SG DIAMX.li; m. SAINT Ji;STI.> AVKC TIIYI'IIO?!,

tel point qu'il est caché ; 4*^ si le couteau glisse vers le haut ou vers le bas de Tcndroit convenable ; .V si la trachéeartèn; ou rœsoi)h<'ige se tourne et sort avant faccomplissern(Mit de Tacte ^ » Je vous laisse à juf^er si ce code de boucherie a rien de commun avec la loi de Moïse. Ces rapprochements, (|u*il me serait facile de multiplier, suffisent pour établir que le rabbinisme a complétemont altérf* la relij^ion mosaïque, dont il a méconnu l'esprit, dénaturé le caractère, détruit les éléments constitutifs. Sous cet amas de Tables et de superstitions il a étouffé la révélation du Sinaï ; il a tué la loi écrite par ce qu'il lui a plu d'imaginer sous le nom de loi orale.

Tel a été le point d'arrivée du rabbinisme. Nous l'avons trouvé dans le Dialogue avec Tryphon, sous les mômes traits qu'il n'a cessé de présenter depuis cette époque, éludant les prophéties messianiques, travestissant le récit des Évangiles, substituant à la religion de la Bible celle du Talmud. Quel que soit l'avenir réservé par la Providence aux restes disraël, il est impossible que les superstitions rabbiniques ne touchent pas à leur fin, du moins dans la partie éclairée de ce peuple. En se dégageant de l'enveloppe épaisse que les talmudisles ont su jeter sur la loi de Moïse, les Israélites intelligents se retrouveront dans la voie qui conduit au christianisme. Une fois rentrés dans la véritable religion de leurs pères, bien différente de celle que le rabbinisme s'est faite, ils comprendront que, par sa nature, par son caractère, par son objet, la loi mosaïque n'était applicable qu'à un peuple pour un temps déterminé et devait faire place à une loi universelle et permanente. Quant à ceux qui ne cherchent dans le judaïsme qu'une opposition systématique et haineuse à la religion chrétienne, un ennemi intérieur accélère de plus en plus la ruine de leurs croyances. Le. rationalisme, ce dissolvant actif des religions fausses et des cultes sans avenir, le rationalisme, dis-je, envahit les

* HUchoth Schecliitah, c. m.

LE RABBINISME. 427

intelligences que le talmudisme n^a pu retenir sous le joug. Pour lui, il ne s'agit plus de prophéties, d'inspiration des livres saints, de Messie personnel et visible ; le Messie des rationalistes juifs n'est pas le Fils de David prédit par les prophètes, mais une espèce de rêve humanitaire, le signal d'une ère d'émancipation pour la pensée, ou bien le dieu Mammon, le bien-être, le progrès matériel. Arrivé à ce point extrême, le rationalisme juif peut donner la main au rationalisme protestant : tous deux, en effet, se touchent par plus d'un endroit et préparent la dissolution des systèmes religieux qui leur ont donné naissance et dont ils épuisent lentement le dernier reste de vie.

VINGT ET U.MfiME LEfjON

Snint Justin, întorpr^te «le l'I^criturc -aiiito. — Il fiffirrue l'ioppiration do l'Ancien et du Nouveau Testairient. — Livres Hoinl« cil/;fi par l'apologiste. — Il reproduit d'ordinaire les passaffes de la Bible d'aprë? la version grecque des Septante. — Sch citations 80Dt-elle« textuelle», littr-rales, ou bien use-t-il d'une certaine liberté en cette matière? — P.irties du Nouveau Testament citées par Haint Justin. — Ses écrits sont une preuve irréfragable de l'authenticité des quatre Évangiles canoniques. — E.xamen de cette question. — Œuvre? perdues de saint Justin. — 11 résume le mouvement «loctrinal et littéraire de l'époque au sein du christianisme. — Saint Justin envisagé comme apologiste. — Comme témoin de la foi. — Comme philosophe chrétien. — Comme critique et comme érudit. — Comme écrivain. — Son rang dans l'histoire de l'éloquence sacrée. — Résumé et conclusion.

Messieurs,

C'est sur le terrain des Écritures que saint Justin avait engagé le débat ayec les Juifs de son temps. Cette position lui était indiquée par la nature de la controverse et le genre d'adversaires qu'il avait devant lui. Aussi Tryphon avait-il soin de lui dire : « Nous n'écouterions pas vos discours si vous ne rameniez toutes choses à l'Écriture \ » De son côté, le philosophe chrétien était si convaincu de l'efficacité de cette méthode qu'il disait à ses interlocuteurs : « Si je ne prouvais point par l'Écriture que le Christ devait subir les ignominies de sa passion, vous pourriez voir dans mes paroles de l'obscurité et de l'incertitude. Mais, comme je puise tous mes arguments dans des livres que vous-mêmes tenez pour saints et prophétiques, j'ai lieu d'espérer qu'il s'en trouve parmi vous que la grâce de Dieu conduh^a au

* Dial. avec Tnjplwn, 56.

salut éternel ^» Un peu plus loin, il exprime la même pensée avec plus de force : « Si je tirais mes preuves d'un enseignement humain pour démontrer l'incarnation, je comprendrais que vous eussiez peine à me supporter ; mais, loin de là, je ne fais qu'alléguer des passages de TÉcriture, en vous priant de vouloir bien en pénétrer le sens ; c'est donc à l'intelligence des pensées et des volontés divines que vous fermez vos cœurs ^ » Ce mode d'argumentation biblique caractérise le Dialogue avec Tryphon qui, par le grand nombre de textes enchâssés l'un dans l'autre, peut passer pour un véritable commentaire de l'Ancien Testament.

Car, vous le concevez sans peine, l'Ancien Testament devait être le champ principal de la discussion, parce qu'il renferme les prophéties messianiques. Or, c'est dans l'accomplissement des prophéties que saint Justin voyait la preuve la plus éclatante de la divinité du christianisme, celle qu'il opposait avec le plus de complaisance aux Juifs et aux païens. Cette préférence s'explique d'elle-même. L'étude des prophètes avait décidé de sa propre conversion: dès lors, il lui paraissait tout naturel de proposer aux autres ce qui l'avait frappé lui-même. De là, ces citations fréquentes de la Bible qui dénotent une science peu commune et prêtent à plusieurs de ses écrits l'aspect d'une mosaïque de textes. Ceci nous amène à examiner une dernière question : comment et dans quelle mesure l'apologiste chrétien cite ou interprète l'Écriture sainte. Ce point d'étude est d'une haute importance parce qu'il nous permet d'apprécier le mérite théologique de saint Justin,"en même temps qu'il nous fournit une preuve irrécusable de l'authenticité de nos livres saints.

. Et d'abord, l'inspiration divine de l'Ancien et du Nouveau Testament est pour saint Justin un dogme qu'il formule sans la moindre hésitation. « C'est le souffle de Dieu qui animait

1 Dial. avec Tryphon, 32.

' 2 ibid,, 68.

430 DIALOr.UK AVKC TliYPIlO?!.

les propliètos, dit-il, le Verbe divin (|ni les mettait en mouveFTient... Voilà poiinpioi leurs livres ne contiennent pas leurs [)roi>res pensives, mais celle de Dieu'.» Pour déterminer davantage le mode de Tinspiration divine, saint Justin se sert d'une com|)araison devenue célèbre : « Ces saints hommes se f^rètaicnl à rop<*ration du Saint-Esprit comme une harpe ou un(i lyre à rarchet qui en tire des sons, afin que Dieu nous révélût par leur orgaFie les choses célestes *. » Celte image est tellement forte que plusieurs critiques allemands en ont abusé pour imputer à saint Justin une erreur. A les entendre, l'apologiste réduirait le rôle des écrivains sacrés à celui d'instruments purements passifs. Mais, sans compter que tout rapprochement d'un fait physique avec un phénomène de l'ordre moral pèche nécessairement par quelque endroit, on peut restreindre les paroles de saint Justin à ce degré supérieur de l'influence divine où l'inspiration devient une révélation proprement dite: il ne s'agit, en etlet, dans le texte cité que de vérités révélées. C'est ainsi qu'en rapportant une vision du prophète Zacharie, il se sert du mot extase pour exprimer le ravissement d'esprit dans lequel se trouvait l'auteur sacré ^ Mais ce serait, à coup sûr, une conclusion tout à fait arbitraire de prétendre que, dans l'opinion de saint Justin, l'inspiration divine se confond avec l'extase : l'une est un état exceptionnel ; l'autre, une influence permanente qui détermine le choix des pensées dans l'écrivain sacré et l'empêche de tomber dans l'erreur. Cette confusion apparente entre l'inspiration et la révélation proprement dite provient de ce que saint Justin applique indiff'éremment le nom de prophètes à tous les auteurs de l'Ancien Testament. C'est dire assez qu'il étend l'inspiration divine à tout le canon des Écritures, aux livres sapientiaux et historiques non moins qu'aux livres prophétiques. Je n'en donnerai qu'une preuve. Parlant des livres de Moïse^

* 1" ApoL, 33, 3">, 36 ; Exhortât, aux Grecs, 8, etc.

2 Exhortât, aux Grecs, 8.

3 Dial. avec Tryphon, 115.

il s'exprime de la sorte : « Longtemps avant les olympiades existait l'histoire du prophète Moïse, qu'il avait écrite en langue hébraïque sous le souffle de Dieu \ » Puis, non content d'affirmer le dogme, il cherche à le justifier. L'Écriture est pour lui le livre de Dieu, parce qu'il règne un accord parfait entre toutes ses parties composées à des époques bien diverses, tandis que la contradiction est le cachet ineffaçable des œuvres humaines. De plus, l'accomplissement des prophéties de l'Ancien Testament prouve qu'il est l'ouvrage de Dieu, c'est-à-dire d'hommes inspirés d'en haut et revêtus d'une mission divine ^ Quant aux écrits du Nouveau Testament, le but de sa polémique avec les Juifs et les païens l'obligeait moins d'insister sur leur inspiration. Toutefois, en les plaçant sur le même rang que les écrits des prophètes, en attribuant à une vertu d'en haut la fidélité que mettaient les apôtres à rapporter les enseignements du Christ, il montre assez que l'assistance divine n'était pas moindre pour eux que pour les écrivains sacrés de l'ancienne alliance 3.

Ainsi, Messieurs, les écrits de saint Justin nous permettent de tirer cette première conclusion, que l'inspiration divine de l'Écriture sainte était admise sans difficulté par l'Église chrétienne dans la première moitié du deuxième siècle, c'est-à-dire quelques années après la mort des apôtres. Voyons à présent quels sont en particulier les livres saints cités par le philosophe chrétien. Ce qu'on remarque tout d'abord, c'est que saint Justin ne fait pas mention des livres deutéro-canoniques de l'Ancien Testament, tels que la Sagesse et TEcclésiastique. Cette omission n'a rien qui doive nous étonner. Comme ces livres, hormis la prophétie de Baruch, ne contenaient guère de prédictions, il n'avait aucune raison de s'en servir contre les païens : en face des Juifs qui ne les admettaient pas dans leur canon, une allé-

1 Exhortât, aux Grecs, 12.

2 Dial. avec Tryphon, 7 et passim.

. 3 1" Apol., 39, 50.

43Î I)iai,o«;i;k wkc ihypiioîs.

gutiuii de cette nature eût été une imprurlence. En effet, parmi ces livres appelés deuléro-caiioniques, il s'en trouvait dont roriginal hébreu s'était perdu, comme la prophétie de IJaruch, ou qui avaient échappe* h rattention des collecteurs, lorsque Esdras et Néhérnias réorganis«irent la bibliothèque du Temple, tels que les livres de Tobie et de Judith : d'autres, comme rEcclésiastique, la Sagesse, les livres des Machabées, avaient été composés, l'un en grec, l'autre hors de la Palestine, tous à une époque récente où la cessation du ministère prophétique dans Israël ne permettait plus de rien ajouter au canon. L'historien Josèphe dit positivement que l'absence d'une autorité sufilsante pour décider la question les avait fait exclure du catalogue officiel des Écritures divinement inspirées \ Saint Justin aurait donc manqué son but en faisant valoir contre les Juifs cette partie de l'Ancien Testament, bien qu'elle fût annexée à la version des Septante dont il se servait pour l'ordinaire. Une seule fois il juge à propos d'y faire allusion, en parlant d'Ananias, dAzarias et de Misaël *. Pour combattre les Juifs sur leur propre terrain et couper court à toute contestation, il fallait se borner aux livres contenus dans leur canon. Saint Justin en cite les deux tiers par fragments détachés. C'est le Pentateuque, les Psaumes et les Prophètes, isaïe surtout qu'il met le plus à profit. Il ne mentionne dans aucun de ses écrits aiTivés jusqu'à nous le deuxième livre des Paralipomènes, les livres des juges, de Ruth, d'Esdras, de Néhérnias, d'Esther, ni l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques, pas plus que les prophètes Aggée, Sophonie, Habacuc, Nahum et Abdias. Comme les sujets qu'il traitait ne Tobligeaient d'aucune façon à citer toutes les parties de l'Ancien Testament, nous n'avons pas à rechercher le motif du silence gardé sur plusieurs. Celles qu'il discute ou insère dans ses divers traités sont assez nombreuses pour nous autoriser à con-

* Josèphe : contre Appion, i, 8. — Voyez Scholtz; Einleitung in die heiligen Schriften, i, 209 et ss. Cologne, 184o.

2 jre i4iJO/.,46.

dure qu'il s'était livré à une étude approfondie de la Bible.

J'ai dit, Messieurs, que saint Justin a coutume de citer l'Ancien Testament d'après la version grecque des Septante. Il ne paraît pas, en effet, qu'il ait fait un usage fréquent du texte original pour cette partie de l'Écriture. Ce n'est pas qu'il ignorât complètement la langue hébraïque : Michaélis, juge fort compétent en pareille matière, n'hésite pas à lui attribuer cette connaissance \ D'abord, sa naissance en Palestine, son contact fréquent avec les Juifs, la polémique qu'il soutenait contre eux, rendent cette hypothèse vraisemblable. De plus, saint Justin explique l'étymologie de certains mots hébreux, comme ceux d'Israël et de Satan. Enfin, malgré son profond respect pour la version des Septante, il s'en écarte dans plus de dix endroits pour se rapprocher davantage du texte original. Si l'on ne peut inférer de là qu'il possédait l'hébreu à fond^ il est permis d'en conclure qu'il ne l'ignorait pas absolument. Quoi qu'il en soit, la conformité de ses citations avec la traduction grecque , des soixante-dix interprètes suffirait pour prouver qu'il employait de préférence cette dernière. La raison de ce fait est toute simple. C'est surtout avec les Juifs hellénistes répandus dans l'empire que saint Justin entrait en discussion. Or, la version des Septante tenait lieu, chez ceux-ci, du texte hébreu que la plupart d'entre eux ne comprenaient plus. On peut juger combien rare était devenue parmi les Juifs la connaissance de leur langue, lorsqu'on songe que Philon, qui a passé toute sa vie à commenter l'Écriture sainte, ne savait pas l'hébreu. Il résulta de cette prédominance du grec sur l'idiome national que la version des Septante finit par remplacer le texte primitif, du moins chez les Juifs hellénistes : on la lisait dans leurs synagogues^; Aristobule, Philon, Josèphe s'en servaient avec d'autant

1 Orientalische und exegeiische Bibliothek, ix, p. 217. ' 2 Talmud : Traité Sota, fol. 7. — Tertull. : ApoL, 18. — Josèphe: de Bellojud., VII, 10, I 4; Anliq. Jud., xx, 10, § 1.

4,H mAI.O«.l.l ^^'' MtVI'H.iN

plus (l(î confiiiucfi (prils la croy;iieiil liariaïuirnonl conlorme à l'uri^'inul li(;l)r(jii '. IJien plus : un {^r.iiirJ nombre de Juif» la tenaient pour inspirée, selon le témoif^nuKe de Philon et du Talmud lui-même '\ VUi^ tard «euiement, voyant quel parli les chrétiens en tiraient, la Syna^^of^ue s'éleva contre elle jus(pi'à décréter un jour déjeune pour expier la traduction en grec des livres saints ^ Mais jusqu'au troisième siècle elle resta pour les Juifs une version authentique de ITÎcrilure,de même que la langue grecfjue était devenue la langue populaire en Palestine et dans une partie de TOrient. Voilà pourquoi les apôtres citaient pour l'ordinaire l'Ancien Testament d'après la traduction des Septante. A leur exemple, les premiers Pères de l'Église s'en servaient dans leurs discours et dans leurs controverses. Gomme elle n'émanait pas des chrétiens, mais des Juifs, elle présentait à ces derniers toutes les garanties d'iFnpartialité qu'ils pouvaient désirer. Je ne veux pas discuter en ce moment le mérite relatif de cette version comparée à l'original hébreu : cet examen .trouvera mieux sa place quand nous traiterons des travaux exégétiques d'Origène. Il me suffit d'avoir établi qu'en adoptant la traduction des Septante comme authentique et faite avec l'assistance toute particulière de l'Esprit-Saint, saint Justin s'appuyait sur un texte dont les Juifs euxmêmes ne pouvaient nier la fidélité sans contredire le sentiment général qui régnait parmi eux.

Ceci nous conduit à une nouvelle recherche, pour déterminer le mérite de saint Justin envisagé comme interprète de l'Écriture sainte. De quelle manière a-t-il coutume de reproduire l'Ancien Testament? Ses citations sont-elles généralement textuelles, littérales ? ou bien, use-t-il d'une certaine liberté en cette matière ? Ici, Messieurs, il faut distinguer une double méthode également suivie par le phi-

* Philon: de Vitâ Mosis, n, p. 140. — Josèphe: Antiq. Jud., xii, 2, 5 2. 2 Talmud, Megilloth., fol. 62.

^ Baba kama, fol. 82, verso; Sota, fol. 49, recto, dans Ligktfott, Hor, hebr. — Talmui, Traités Thaanith et Sopherim.

SAINT JUSTIN DÉFENSEUR ET INTERPRÈTE DE L'ÉCRIT. SAINTE. 43d

losophe chrétien. Tantôt il reproduit les psaumes entiers otr des chapitres d'Isaïe et des autres prophètes avec une exactitude scrupuleuse. La même fidélité se trouve dans des passages moins étendus où le changement des mots pouvait altérer la pensée et diminuer la force de l'argument. C'est ainsi qu'il s'en tient moins sévèrement à la lettre de l'Écriture dans son exhortation aux Grecs et ses deux apologies que dans le dialogue avec Tryphon, où le genre d'adversaires qu'il a devant lui l'oblige à une reproduction plus rigoureuse. Dans ces moments-là, il avait sous les yeux un manuscrit de l'Ancien Testament, ou bien sa mémoire le servait plus heureusement. Mais si l'on ne peut contester l'identité parfaite d'un grand nombre de ses citations avec le texte des livres saints, il n'est pas moins vrai, d'autre part, que cette coïncidence verbale fait souvent défaut dans ses écrits. Sous ce rapport, il a moins frayé la voie à saint Irénée ou à saint Gyprien, dont les citations sont en général textuelles, qu'à Tertullien, à Clément d'Alexandrie, à saint Épiphane et à saint Éphrem, qui ont usé, sur ce point, d'une plus grande latitude. Comme eux, saint Justin cite de mémoire le plus souvent : ce qui n'a rien d'étonnant lorsqu'on réfléchit à la rareté des manuscrits et à la difficulté de s'en servir. Il ne faudrait pas s'imaginer qu'il y eût alors, comme depuis l'invention de l'imprimerie, un nombre infini de Bibles de tout format, divisées en chapitres et en versets : ce qui rend le recours au texte prompt et facile. Pénétrés qu'ils étaient de l'esprit et du sens des Écritures, les apologistes des premiers siècles ne consultaient pas le manuscrit dont ils étaient en possession, chaque fois que l'occasion se présentait de citer un passage de la Bible : peu soucieux, pour l'ordinaire, d'une reproduction servile, ils s'appliquaient davantage à faire passer dans l'esprit de leurs lecteurs le fond ou la substance des livres saints. En face des païens, il importait peu qu'on transcrivît le texte avec un soin minutieux, pourvu qu'on leur fît connaître la doctrine elle-même. Quant aux Juifs, ils connaissaient assez

4M DIAr.OGIJR AVKC TnYPIIO!<(.

TAnnion Tostnmont pour (prune lég^rfî déviation dans la forme ne les (!riip<^(',liAt |)as de distiii^^uer l'endroit auquel on les renvoyait. Sans nul doute, une rei)roduclion textuelle devenait plus nécessaire lorsqu'il s'agissait des prophéties. Aussi, dans ce cas, saint Justin a-t-il coutume de s'en tenir [)lus strictement au texte qu'il interprète. Mais, quand la nature du sujet n'exige pas cette exactitude littorale, il prend plus de liberté dans ses citations. Il abrège ou amplifie la pensée de l'écrivain sacré, l'étend ou la resserre ; il remplace tel mot dont il ne se souvient plus au juste par une expression équivalente ; il omet l'un ou l'autre membre de phrase pour se contenter de Tidée principale ; il réunit en un seul groupe plusieurs textes parallèles ou correspondants qui se rapportent à son sujet, lors même qu'ils se trouvent disséminés çà et là dans divers auteurs ; il fond enfin, dans le corps de son discours, les passages de l'Écriture qui se pressent en foule dans son esprit, de telle façon que son style s'identifie avec celui des livres saints. II lui arrive quelquefois de reproduire librement un texte qu'il transcrit ailleurs avec une fidélité scrupuleuse ^ : ce qui prouve qu'il n'avait pas toujours sous les yeux le manuscrit de la Bible pour suppléer à l'insuffisance de ses souvenirs. On ne saurait nier qu'en citant de mémoire le plus souvent, saint Justin ne soit tombé dans quelques méprises : il attribue en tel endroit à Sophonie et à Osée ce qui se trouve dans Zacharie, à Jérémie ce que disent Isaïe et Daniel, à Isaïe et à Zacharie ce qu'on lit dans Jérémie et dans Malachie'-. Mais de pareilles erreurs sont peu fréquentes. Ce qui surprend bien davantage, c'est l'aisance avec laquelle l'apologiste parcourt le vaste champ de la Bible avec le seul secours de sa mémoire. On n'arrive à ce degré de connais-

* C'est ainsi que le texte d'Isaïe, Lxv, 2, est littéralement reproluit dans le Dialogue avec Tryphon, c. 24, tanlis qu'il reparaît avec quelque chanaernent de forme dans cinq autres endroits: 1" Apologie^ 35,38, 49 ; Dial. avec Tryphon, 97, ii4.

2 1'* Apol., 33; Dial., i4 ; l'' Apol.,U; Dial, 12; 1^^ Apol... 33: DJa/., 49.

SAINT JUSTIN DÉFEiNSEUR ET INTERPRÈTE DE L'ÉCRIT. SAINTE. 437

sance qu'après s'être assimilé l'ÉcriLure sainte par de longues études.

Passons maintenant au Nouveau Testament. J'ai déjà fait observer que les controverses de saint Justin avec les Juifs et les païens ne l'amenaient pas à citer les écrits des apôtres aussi souvent que ceux des prophètes. 11 est probable que si nous possédions encore son grand ouvrage contre les hérésies, nous y trouverions plus de textes du Nouveau Testament ; car la nature du sujet exigeait un recours plus fréquent à l'autorité des apôtres. Le silence qu'il garde sur quelques épitres ne saurait donc autoriser à conclure qu'il n'en avait nulle connaissance, puisque rien ne l'obligeait à en faire mention dans ceux de ses écrits qui sont arrivés jusqu'à nous. En nous bornant à ces derniers, nous y rencontrons des emprunts formels ou des allusions manifestes à la moitié des livres du Nouveau Testament. D'abord, on ne saurait désirer de témoignage plus explicite pour l'authenticité de l'Apocalypse de saint Jean que ces paroles de saint Justin : « Parmi nous, un homme appelé Jean, l'un des apôtres du Christ, a dit dans son Apocalypse, etc. ^ » Cette phrase prouve évidemment que VApocalypse a été répandue parmi les chrétiens dans la première moitié du deuxième siècle, c'est-à-dire immédiatement après sa composition. Quelques écrivains modernes ont trouvé fort étrange que saint Justin n'ait pas fait une mention aussi explicite des Épîtres de saint Paul : ils n'ont pas craint de bâtir sur cette omission tout un système de conjectures. Leur surprise me semble provenir de ce qu'ils méconnaissent le caractère des œuvres de saint Justin et le but qu'il se proposait. Ce n'est pas auprès de Marc-Aurèle, d'Antonin et des païens en général que l'autorité de saint Paul eût été d'un grand poids ; on était plus sûr de frapper leur esprit en leur montrant des prédictions faites dix siècles avant l'événement et accomplies à la lettre. Cet argument tiré

* Dial. avec Tryphon, 81.

438 niALO(;iJK AVKC THYPIION.

des prophéties était également, de tous, h; plus propre à faire impression sur les Juifs: voilà pourquoi Tapolofçiste y revient à chaque pas. S'il s'était adressé aux fidèles ou aux hérétiques, il n'aurait pas manqué de faire valoir le témoignante de saint Paul pour instruire les uns et [)Our réfuter les autres ; mais sur des Juifs et des païens de pareilles citations n'auraient produit aucuneffet. Peut-être même un excès de précaution lui faisait-il éviter de prononcer devant Tryphon le nom de celui que la synagogue abhorrait comme un renégat et un transfuge. Est-ce à dire qu'on ne découvre aucune trace des épitres de saint Paul dans les œuvres de saint Justin ? Nullement. L'enseignement de l'apôtre lui est si familier qu'il coule sous sa plume dans la forme particulière à saint Paul. Des critiques fort distingués ont relevé, avec un soin digne d'éloges, ces analogies frappantes avec plusieurs passages des épitres aux Romains, aux Colossiens, aux Corinthiens, aux Thessaloniciens et aux Hébreux \ Ce qui ne souffre pas de réplique, c'eit que Justin cite parfois l'Ancien Testament, non suivant le texte hébreu ou la version des Septante, mais d'après saint Paul. Ainsi Tapôtre réunit quelque part en une seule cinq citations tirées de divers endroits de la Bible, des psaumes XIV, V, cxL, X, et du lxlv chapitre d'Isaïe : saint Justin reproduit le même groupe de textes dans le même ordre : preuve évidente qu'il connaissait l'épître aux Romains et qu'il s'en servait ^ Du reste. Messieurs, ces emprunts faits à saint Paul sont de moindre importance que la mention des quatre Évangiles. Cette question est trop grave pour que je ne doive pas m'y arrêter quelques instants.

i Lardner: Credibility ofthe Gospel, u, 1. — Mûnscher: Handbuchder Christ — Dogmengeschichte, ii, p. 21i. — Mimter: fTandftwc/i der œltesten Christ. — Dogmengeschichte, ii, p. 317. — Bahr: Die Lehre der Kirche in âen ersten drei Jahrhunderien, p. 52, Saltzbourg, 1832. — Semisch: Justin der Martyrer, ii, 6 et ss., Breslau, 1842. — Aux Hebr.. ix, 13. — Dial. avec Tryphon, 13. — Aux Rom. y ii, 4. — Dial. 47. — 1'* «"^ Corinth., v, 7. — Dial. 111. — 2« aux Thessal., il, 3. — Dial. 110. — i" aux Corinth., xii, 7. — Dial. 39.

2 Ép. aux Rom., m, 11-18. — Dial. avec Tryphon, 27.

A l'époque où la critique protestante entreprit pour la première fois d'enlever aux quatre Évangiles canoniques leur caractère d'authenticité, elle rencontrait sur son chemin le premier apologiste de la religion chrétienne. Né du vivant de saint Jean ou peu de temps après sa mort, écrivant dans la première moitié du deuxième siècle, saint Justin devenait un témoin trop incommode pour qu'on ne dût pas songer à s'en défaire, Jusqu^alors on avait cru, sans la moindre hésitation, qu'en nommant ou en citant les Mémoires des apôtres, saint Justin avait voulu désigner nos quatre Évangiles. Mais le rationalisme ne trouvait pas son compte dans ce sentiment universel. Il avait besoin de mettre en place quelque production apocryphe qui lui permît d'éluder l'argument. Prenant l'imagination pour guide, ses adeptes ne manquèrent pas d'aller à la recherche de toute espèce de paradoxes. Selon les uns, les documents évangéliques cités 'par saint Justin ne sont autres que l'Évangile apocryphe des Hébreux * ; selon d'autres, le débris d'une composition imaginaire appelée l'Évangile primitif^. Quelques-uns y virent une harmonie de quelques Évangiles ^ ; plusieurs, l'Évangile apocryphe de saint Pierre *. On imaginerait difficilement des conclusions plus prétentieuses tirées de prémisses plus modestes. Aussi ces diverses hypothèses ont-elles croulé l'une après l'autre sous les coups que leur a portés la critique positive, celle qui pèse les raisons sans s'arrêter aux jeux

1 Slroth. : Endeckte Fragmente des Evang. nach den Hebrœrn in Justin dem Martyre)\ Leipzig, 1775, i, p. 1 et ss. — Seiiiler: Programmata academico.. Halle, 1779, p. 427. — Weber: Beitràge zur Geschichte des Canons, Tubingen, 1791, p. 110 et ss. —RosenmuUer : Historia interpret. lib. sacr. in Ecclesiâ christ, Hildburfr, 1795, i, p. 55 et ss., etc.

2 Eicbhorn : Einleitung in das Neue Test., i, p. 84 etss., 114 et ss., ^5 et ss.

■i Paulus : Das Ev. Justin's, i, p. 70-92. — Emmerich: Dissertatio de Evangeliis JusUniySiTashouTç^, 1807, p. 10-40.

* Crelner : Beitràge zur Einleitung in die bibl. Schriften^ EaWe, 1832, ï, 92, 104, 209. — Schwegler: Nachapostolisches Zeitalter, i, 216 et ss.-— Ritschl: Das Ev. Marcions und das Ev. des Lucas, Tubingue, 1846, p. 130 et ss.

440 ÎHMOr.lJK AVKC THYPIION.

do I'imnf,qnalioii. Lo iénun{;mç^(i do saint Justin est resUt aprùs ces tentatives réilc^iYios ce (ju'il était anparavant, une preuve irréfra^^able do l'authenticité des (piatre Kvarif^iles canoiii(jiies'.

J'avoue, Messieurs, qu'en citant les P^an^iles saint Ju.nin ne nomme pas leurs auteurs ; mais je demanderai à tout liomme de bonne foi quel avanta^^e il y aurait eu h faire connaître aux païens les noms de Matthieu et de Luc, de Marc et de Jean : l'autorité de ces inconnus n'était guère mieux faite pour émouvoir les Juifs. Il suHIsaità l'apologiste d'indiquer que le récit évangélique émane de ceux qui avaient vécu dans la compagnie du Christ, pour montrer qu'il était digne de foi : une désignation d'auteurs plus expresse était indifférente au but qu'il se proposait ; or la critique n'est jamais en droit d'exiger d'un écrivain plus que son sujet ne demande. Si l'on oppose que saint Justin a coutume de citer le nom des auteurs de l'Ancien Testament, on peut répondre, en premier lieu, qu'il se dispense de cette règle près de cent vingt fois : il s'en faut bien, par conséquent, qu'elle soit rigoureuse. Mais, de plus, il n'y a nulle parité entre les deux cas. Tandis que le nom des évangélistes ne faisait rien à la question qu'il traitait avec les Juifs et les païens, celui des prophètes était souvent d'une haute importance. L'antiquité de Moïse et des écrivains hébreux est un fait qu'il ne pouvait mettre en relief aux yeux des Gentils, sans les désigner par leur nom propre. Certes, les noms d'Isaïe et de Jérémie avaient pour les Juifs

* Mynster; Ueher den Gebrauch unserer Ev. in den Schriften Justins, Copenhague, 1825. — Schûtz : De Ev. quœ in usu Eccl fuisse dicuniur, Kœnigsberg, 1812, ii, p. 1 et ss. — Winer: Justinum ev. canonicis usum fuisse, Leipzig, 1819. — Olshausen: Die ^chteit der vier canon. Ev., Kœnigsberg, 1823, p. 286 et ss. — Zastram : de Justini bibUcis studii^, 1832, p. 3 et ss. — Norton: The Evidences of the Genuineness of the Gospels, Boston, 1837, i, p. 181 et ss. — Bindemann : Theologische Studien und Kriticken, u, 35o et ss., 1842. — Semisch : Die apost. Dencktcurdigkeiten des Martyr ei's Justinus, Hambourg, 1848. L'ouvrage de ce [savant est de beaucoup le plus complet qui ait paru sur cette matière.

une tout autre autorité que ceux de Matthieu et de Luc ; et pourtant, comme je viens de le dire, saint Justin les omet fort souvent en citant l'Écriture. Il use du même procédé pour les écrivains profanes : il reproduit des passages de Platon et d'Euripide avec cette simple formule : « Un ancien l'a dit *. » Du reste, cette omission du nom des évangélistes lui est commune avec des auteurs ecclésiastiques qui, de l'aveu de tout le monde, ont connu nos quatre Évangiles. C'est ainsi que saint Gyprien ne nomme pas une seule fois les évangélistes qu'il cite, excepté dans son recueil des sentences de l'Écriture. Le nom de saint Luc seul apparaît dans un endroit des Constitutions apostoliques, bien qu'on y trouve des textes de tous les Évangiles. Clément d'Alexandrie, dont les écrits sont émaillés de citations évangéliques, n'ajoute qu'une fois le nom de saint Marc, trois fois celui de saint Jean, et deux fois ceux de saint Matthieu et de saint Luc. Rien n'est plus facile à expliquer que ce fait. Aux yeux des Pères, les quatre Évangiles formaient moins des œuvres distinctes qu'un seul corps d'ouvrage pénétré d'un même esprit et tendant au même J)ut : dès lors il leur paraissait indifférent de marquer au juste lequel des évangélistes avait rapporté telle parole ou tel fait. De là ces locutions qui leur étaient famihères : Le Seigneur a dit dans TÉvangile. — Il est écrit dans l'Évangile. — Nous lisons dans rÉvangile,etc. Donc, en résumé, on ne saurait tirer une objection sérieuse de ce que saint Justin n'a pas désigné chaque évangéliste par son nom, s'il est prouvé d'ailleurs qu'il a connu et ci té les quatre Évangiles canoniques.

Or, Messieurs, cela est de toute évidence. Pour nous en convaincre, voyons d'abord comment saint Justin désigne les Évangiles. A cet effet, il se sert d'un mot qui lui est propre et qui exprime fort bien le caractère des récits évangéliques, celui de Mémoires. Il est de fait que les apôtres et leurs disciples avaient enregistré dans leurs

» i^' ApoL, 43, 39.

'*ii niAI.O(;i'F AVKr TriYFMIf».

éci'its VA', (juc l(;iirs prr)|)rf'S souvenirs (d l;i tradition chiV*ticnne avaieiit retonu toncharil les actions on l'onsni^^emenl du Sauveur. C'est dans ce sens que Xénophon avait intitulé a Mémoires de Socrate » l'ouvrage dans lequel il se proposait de retracer les entretiens du philosophe. Il est probatileque saint Justin, très versé dans la littérature grecque, lui a em|)ninté cette dénomination particulière qu'il emploie plus de vin^^t fois ^ Ce n'est pas qu'il exclue le mot Évangile ; au contraire, il a soin de dire que les deux expressions désignent les mêmes écrits : « Les Apôtres nous ont transmis cette doctrine dans leurs Mémoires qu'on appelle Kvangiles *. » Ailleurs, il indique, sans les nommer, les auteurs de ces Mémoires appelés Évangiles : « Dans les Mémoires composés par les apôtres et par leurs disciples, il est écrit que des gouttes de sang tombaient sur la face du Christ au mont des Olives ^ » Ces paroles suffiraient à elles seules pour prou\ er que saint Justin n'avait pas d'autre Évangile sous les yeux que les nôtres. Il est clair, en effet, que l'apologiste veut en désigner plusieurs, puisqu'il se sert du nombre pluriel: cela ruine d'un seul coup toates les hypothèses qui restreignent les Mémoires à un document unique, tel que serait l'Évangile apocryphe des Hébreux, ou celui de saint Pierre. De plus, en indiquant les auteurs des Mémoires, il ne pouvait avoir en vue que les Évangiles canoniques, composés par deux apôtres, saint Matthieu et saint Jean, et par deux disciples des apôtres, saint Marc et saint Luc. Nous ne connaissons pas d'Évangile apocryphe qui ait été attribué à un disciple des apôtres ; donc la phrase de saint Justin ne peut s'appliquer qu'aux Évangiles reçus dans toute l'Église, parmi lesquels il s'en trouve deux qui doivent leur origine aux disciples de saint Pierre et de saint Paul. Mais, ce qui coupe court à toute discussion, c'est la place

» !'■• ApoL, 33, p. 66-67.— Dial. avec Tryphon, 88, 100, iOl, 102.. 103, 104, 105, 106, 107, etc.

2 1>* Apol., 66.

3 Dial. avec Tryphon, 103.

SAINT JUSTIN DÉFENSEUR ET INTERPRÈTE DE l/ÉCRIT. SAINTE. 443

que saint Justin assigne aux Mémoires des apôtres dans l'office liturgique de l'Église ^ . D'après lui, on les lisait tous les dimanches dans l'assemblée des fidèles avec les écrits des prophètes. Et remai^quez bien, Messieurs, qu'il ne s'agit pas ici d'une coutume particulière, locale ; s'adressant aux empereurs païens au nom de l'Église persécutée, il décrit le culte catholique tel qu'on le célébrait en tous lieux. Conséquemment, TÉglise entière vénérait les Évangiles à l'égal des livres prophétiques dont personne ne méconnaissait le caractère divin. Dira-t-on qu'il faut entendre par là des Évangiles apocryphes qui auraient fini par faire place à ceux que nous avons aujourd'hui ? Mais de grâce, qu'on nous signale le moindre vestige de ce changement radical dans la vie de l'Église f Que le rationalisme veuille bien nous expliquer comment on aurait pu retirer des mains des fidèles, subitement ou peu à peu, les Évangiles jusqu'alors en usage pour y substituer et faire lire à la place, dans les assemblées du culte, des Évangiles tout nouveaux dont personne n'avait eu connaissance, et cela sans soulever la moindre réclamation, tandis qu'il suffisait d'une erreur de calendrier relative à la fête de Pâques pour exciter des tempêtes dans l'Église t Est-ce croyable ? Et ne faut-il pas un parti pris de nier l'évidence pour avancer; de pareilles hypothèses ? Gomment 1 saint ïrénée qui touche à saint Justin cite nos quatre Évangiles avec le nom de leurs auteurs, comme étant seuls reçus dans TÉglise entière; Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène, qui viennent immédiatement après, n'en connaissent pas d'autres; et l'on voudra nous faire accroire que peu d'années auparavant toute l'Église lisait publiquement, à Toffice des dimanches, des Évangiles tout diff'érents, des productions apocryphes dont on connaît à peine le nom ! En vérité, cela n'est pas sérieux. Toutes ces prétendues découvertes, dont on a fait grand bruit de nos jours, ne résistent pas plus au sens

1 l"^» ApoL, 67.

441 r)iALO(;rK avkc iuypiioi.

commun (ju'ù la scionco. Il faut qu'une doclrino soit bien établie pour qu'on srùt r<Vbiit h l'attaquer avec de pareilles armes.

Cola posé, nous pourrions nous dispenser d'entrer dans les détails pour i)rouver que l'apolo^^iste a connu et cité nos quatre Évangiles. Toutefois, pour ne laisser subsister aucun doute sur ce point, nous allons déterminer dans quelle mesure saint Justin s'est rapproché du texte de chaque évangéliste dans ses citations. C'est au récit de saint Matthieu qu'il emprunte le plus de faits et de sentences. Le motif de cette prédilection est manifeste. Prouver l'accomplissement des prophéties dans la personne de Jésus-Christ, relever l'excellence de la morale évangélique, tel est le but que se proposait saint Justin. Or, c'est dans saint Matthieu qu'il trouvait le plus de détails sur la vie du Sauveur et le plus grand nombre de préceptes moraux : le .sermon de la montagne en particulier, cet abrégé de la loi évangélique, y est reproduit d'une manière plus complète que dans les autres évangélistes. Plusieurs critiques se sont donné la peine de dresser la liste des passages de saint Matthieu que le philosophe chrétien a insérés dans ses écrits \ Parmi ces

1 s. Matth.: V, 16; 1" Apol, 16. —S. Matth.: v, 20; Dial avec Tryphon, lOo. — S. Matth.: v, 22 ; 1'^ Apol., 16. — S. Matth., v, 22, 28, 291 1" Apol, 15. — S. Matth. : v, 34, 37, 41 ; 1" Apol., 16. — S. Matth. : v, 46 ; 1" Apol., 15. — Dial., 96, 133. — S. Matth. : vi, 1, 19, 21, 32; 1" Apol., 15. —S. Matth. : vu, 1; Dial, llo. — S. Matth.: vu, 15-19, 21, 23; l'« Apol., 16; Dial. 35, 76. — S. Matth. : vm, H; Dial. ,76, 120, 140.

— S. Matth.: ix, 13; 1" Apol., 15. — S. Matth, x, 22; Dial., 82.

— s. Matth. : xi, 12, 15; Dial., 51. — S. Matth. : xi, 5 ; Dial., 12. — s. Matth.: XI, 27; 1'^ Apol, 63; Dial, 100. — S. Matth.: xni, 42; 1'^ Apol, 16. — S. Matth. : xvi, 1, 4; Dial, 107. — S. Matth., xvi, 15» 21; Dial, 76, 100.— S. Matth. : xvi, 26 ; i"> Apol, 15. — S. Matth. : xvii, k-i3; Dial, 49. — S. Matth.: xix, 12; 1^« Apol, 15. — S. Matth.: xix, 16; 1" Apol, 16. — S. Matth. : xxii, 37-40; 1" Apol, 16. - S. Matth.; XXIII, 6, 15, 23, 27 ; Dial, 17, 112.— S. Matth.: xxiv, 11, 24; Dial, 35, 82.

— S. Matth.: XXV, 41 ; Dial , 76, etc., etc.— Voyez Semisch: opère citato, p. 100 à 104; de Wette : EinleUmg ins Neue Testam., i, 76-83; Lariner: CredibiUly of the Gospel, u, p. 130-131; Norton: the Evidences of the Genuineness of the Gospel, Cambridge, 1846, p. 211.

nombreuses citations, il en est qui reproduisent le texte derévangéliste avec une fidélité si littérale qu'il est impossible de ne pas conclure à un emprunt formel. Telles sont ces célèbres paroles : « Si votre justice n'est pas meilleure que celles des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. — Ce n'est pas celui qui dira : Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le royaume des cieux, mais quiconque fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux. — Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et s'assiéront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures \ » Pour atténuer la force de cette preuve, il ne suffit pas de faire observer que la tradition orale aurait pu transmettre à saint Justin ces sentences évangéliques ; car, en les rapportant, il emploie souvent cette formule : Il est écrit dans les mémoires des Apôtres, ou simplement, il est écrit '^ : ce qui suppose évidemment un livre auquel il renvoie ses lecteurs. On peut ajouter qu'il fait un usage fréquent des locutions particulières à saint Matthieu, comme « le royaume des cieux, le Père céleste, » qui ne se trouvent dans aucun autre écrivain sacré ^ Mais ce qui fait disparaître jusqu'à une ombre de doute, c'est que, citant l'Ancien Testament, saint Justin s'écarte sept fois du texte des Septante et de l'original hébreu, pour suivre au pied de la lettre saint Matthieu reproduisant les mêmes

1 s. Matth.: v, 20; DiaL avec Tryphon, 105. — S. Matth. : vu, 21; 1" Apol , 16. — S. Matth. : viii, 11; Dial. avec Tryphon, 76.

- DiaL avec Tryphon, 17; S. Matth.: xxi, 13. — Dial, 49; S. Matth.: xvil, 11-13. —Dial., 107; S. Matth.: xvi, 1, 4. —Dial., 105 ; S. Matth.: \, 20. — DiaL, 100; S. Matth.: xi, 27. —DiaL, 103 ; S. Matth.: iv, 9, etc.

3 BaatXsta xài'.v o-jpavàW — ô jcaTrjp ojpàv:o;. — S. Justin emploie la première expression onze fois, la seconde trois fois. Gomment ue pas admettre chez lui la connaissance de l'Évangile de S. Matthieu, lorsqu'on y trouve cette réminiscence manifeste ? « Le Christ guérissait toute mala lie et toute langueur. » ©îpaTrsuctv Tiàaav ^^oisov xal Tiàaav txaXax^av. (S. Matth.: IV, 23; ix, 35; x, 1. — V'ApoL, 31.) — Jamais deux auteurs ne se rencontrent tout à fait dans ces réunions de mots synonymes» dont rien n'exige l'emploi.

DlALOGUi:: AVKC iltYlMION.

passades *. Nous avons déjà trouvé un(3 coïncidence pareille avec lÉpilre dosui-a Paul aux Hornains ; or, les preuves de ce genre sont décisives. Il est clair qu'en ahandoiinani la traduction des Septante dont il a coutume de faire usage pour s'attacher à la version de saint Matthieu, saint Justin prouve qu'il avait sous les yeux le texte de i'évangéliste.

Après saint iMatthieu, c'est saint Luc qui fournit à l'apologiste le plus de détails sur la vie et sur l'enseignement du Sauveur. Saint Justin se sert de l'un pour compléter l'autre. Il réunit leurs textes, quand ils se rapportent au même sujet, ou bien les combine de telle manière qu'il n'est pas toujours facile de les distinguer. Cette fusion de saint Luc avec saint Matthieu est un trait caractéristique de sa métliode : elle apparaît surtout dans les groupes de textes que renferment les chapitres xv et xvi de la première apologie, où il s'agissait de tracer aux yeux des païens le tableau de la morale évangélique. Moins nombreuses que celles de saint Matthieu, les sentences empruntées à saint Luc ne s'élèvent pas moins à un chiffre assez élevé ". Parfois, la coïncidence verbale est telle qu'on ne peut s'y méprendre, comme dans les endroits suivants : « Marie répondit : qu'il me soit fait selon votre parole. — Si quelqu'un vous frappe sur une joue, présentez-lui l'autre, et si quelqu'un vous ôte votre manteau ou votre tunique, ne l'en empêchez pas. — Je vous donne puissance de marcher sur les serpents, sur les scorpions, sur les scolopendres et sur toute la force de l'ennemi. — Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu.

* s. Matth. : i, 23; DiaL. 60. — S. Matth.: ii. 5; 1'* Apoi, 34. — S. Matth. : ii, 18 ; DiaL, 78. —S. Matth. : xii, 18 ; DiaL, 123.— S. Matth.: XXI, 4; l'-e ApoL, 3d.-S. Matth. : xxi, 13; DiaL, 17.

2 S.Luc: VI, 36; 1» ApoL, 15; DiaL, 96. —S. Luc: vi, 29. 32, 34; 1^* ApoL, 15. — S. Luc : ix, 22 ; DiaL, 76, 100. — S. Luc: x, 16 ; xii, 48 ; 1" ApoL, 16, 63.- s. Luc: X, 19; DiaL, 76. — S. Luc: xr, 42, o2; DiaL, 17. — S. Luc: XII, 4, 22, 24: xïii, 26; i^' ApoL, 19, 15, 16 ; DiaL, 76.— S. Lnc : xviii, 18; i'^ApoL, 16 ; DiaL, 101.— S. Luc : xix, 46; DiaL, 17 — s. Luc : XVI, 16 ; DiaL, 51.— S. Luc : xviii, 27 ; 1" ApoL, 19. — S. Luc : XX, 34-35; DiaL, 81, etc. — Voyez Semisch, opère cit., p. 137 et 138.

— Ils ne se marieront plus et ne seront plus mariés, mais ils seront semblables aux anges et aux enfants de Dieu, puisqu'ils sont les enfants de la résurrection. — Mon Père, entre vos mains, je remets mon esprit. * » Les formules particulières à saint Luc ne se retrouvent pas moins chez saint Justin que les locutions propres à saint Matthieu : « Le Très-Haut, le Fils du Très-Haut, la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ^. » Enfin, il est un texte qui suffirait à lui seul pour prouver que saint Justin connaissait et citait l'Évangile de saint Luc. « H est écrit dans les commentaires, composés par les apôtres et par leurs disciples, que la sueur tombait du front du Christ comme de grosses gouttes de sang, pendant qu'il priait, disant : « que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible ^ » Or, le fait de la sueur de sang n'est rapporté dans aucun document apostolique, si ce n'est dans l'Évangile de saint Luc. Il serait ridicule d'opposer que saint Justin aurait pu connaître cette particularité par la tradition ; car il a soin de nous dire qu'elle était consignée par écrit dans l'Évangile. La remarque que nous faisions toat à l'heure pour les citations de saint Matthieu s'applique également aux textes de saint Luc : l'apologiste ne les tenait pas seulement de la tradition orale, mais il les avait lus dans son manuscrit; sinon il n'ajouterait pas en les rapportant : « Gomme l'ont enseigné ceux qui ont mis par écrit tout ce qui concerne ie Sauveur, — ■ comme je l'ai appris par les Mémoires des apôtres *. »

Vous ne serez pas étonnés. Messieurs, d'apprendre que saint Justin a cité moins souvent saint Marc que saint Matthieu et saint Luc. La raison de ce fait n'est pas difficile à deviner. Tout le monde sait que l'Évangile de saint Marc

1 s. Luc : I, 38 ; Diai, 100. — S. Luc : vi, 29; 1" ApoL, 16.— S. Luc: X, 19 ; DiaL, 76.— S. Luc: xviii, 27; l""-^ ApoL, 19. - S. Luc : xx, 34-36; DiaL, 81.— S. Luc: xxiii, 46 ; DiaL, 105.

- 1^« Apol., 33; Dial. avec Tryphon, 100.

3 s. Luc : xir, 42-44 ; DiaL avec Tryphon, 103.

* 1" Apol.. 33 ; DiaL avec TryDhon, 105.

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lie fait, pour ainsi dire, que rcproduiie (;n abrégé celui de saint Maltliieu. A peine s'il est possible de signaler une trentaine de versets qui soient particuliers au disciple de saint Pierre, c'est-à-dire qui ne se retrouvent d'un»' manière é(piivalentedans saint iMatthieu ou dans saint Luc. VA cependant il sufliLd'un passage de saint Justin pour démontrer un rapport d'origine ou d'emprunt avec le plus court de nos Évangiles. Le voici : « Il est écrit dans les Mémoires du Christ : il changea le nom de l'un de ses apôtres qu'il appela Pierre, et de plus il appela les deux fils de Zébédée, Boanergés, ou fils du tonnerre \ » Évidemment, saint Justin déclare que l'un des Évangiles mentionne le changement de nom des deux iils de Zébédée ; or, l'Évangile de saint Marc est le seul qui renferme cette particularité ; et, ce qui n'est pas moins concluant, il la rapporte immédiatement après avoir rappelé le changement du nom de saint Pierre, dans l'ordre que suit saint Justin. Vous me permettrez de m'en tenir à ce seul fait pour établir que l'apologiste se servait de l'Évangile de saint Marc, là où le disciple de saint Pierre suppléait au silence de ses devanciers.

Reste l'Évangile de saint Jean. Déjà nous avons vu, dans l'une de nos leçons, que l'identité absolue de la doctrine du Yerbe exposée par saint Justin avec l'enseignement du disciple bien-aimé suppose la connaissance des écrits de ce dernier. Est-il croyable, d'ailleurs, que le philosophe chrétien ait pu ignorer l'Évangile de saint Jean, lui qui cite l'Apocalypse comme une œuvre de l'apôtre ? Ici, les preuves abondent. Je ne veux point faire valoir ces locutions caractéristiques de saint Jean qui fourmillent dans les écrits de saint Justin: « Le Christ est la lumière de Dieu envoyée aux hommes. — Nous sommes les véritables enfants de Dieu, nous qui gardons les commandements du Christ. — Le sang du Christ n'est pas de la semence de l'homme, mais de la volonté de Dieu. -- Le Christ est le Fils unique de Dieu. —

* Dial. avec Tryphon, 106 ; S. Marc,, m, 16.

Il est la source d'eau vive désaltérant ceux qui veulent en . boire. .— Nous adorons Dieu en esprit et en vérité. — Le démon a été le père du mensonge dès l'origine, etc^ » Il faudrait être complètement étranger à l'Évangile de saint Jean pour ne pas reconnaître que ces expressions sont particulières à l'apôtre : l'emploi qu'en fait saint Justin, dans le cours de ses écrits, prouve que le style de l'évangéliste avait passé dans le sien propre. Mais voici des citations textuelles qui dissipent toute obscurité: « Le Christ a dit :,^ si vous ne naissez de nouveau, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux ; or, il est évident pour tous qu'une fois nés nous ne saurions rentrer dans le sein de nos mères ^. » Ces paroles sont tirées de l'entretien du Christ avec Nico- , dème ; or l'Évangile de saint Jean est le seul document apostolique qui nous l'ait transmis. Enfin, une conformité étonnante entre saint Jean et saint Justin dans la reproduction d'une prophétie messianique achève de prouver que l'apologiste citait d'après l'apôtre. En rapportant un texte de Zacharie, saint Jean s'éloigne également de l'ori- ^ ginal hébreu et de la traduction des Septante pour adopter cette version : « Ils regarderont vers moi qu'ils ont percé \ »

1 s. Jean: i, 4; Dial,i7.- S.Jean : i, i^;Dial.,i^Z. — S.Jean: i, 13; Dial., 63. — S. Jean : i, 14, 18; m, 16, 18 ; DiaL, lOo. — S. Jean : iv, 17; \-ii, 37 ; DiaL, 14, 69, 114. —S. Jean : iv, 24; l^"* ApoL, 6.— S. Jean, viii, 44; Exhort. aux Grecs, 21.

2 1'^ Apo/., 61 ; S. Jean, m, 3 et 4.

3 S. Jean: xix, 37; Zacharie, xii, 10-12; l'« ApoL,^2. — On a opposé à ces diverses preuves que saint Justin cite une parole de J.-G. qui ne se trouve dans aucun Évangile : « Les choses où je vous surprendrai seront celles où je vous jugerai. » {DiaL, 47.) Mais d'abord il s'en faut bien que toutes les paroles du Sauveur soient consignées dans les quatre Évangiles : la tradition orale a pu en conserver plusieurs. De plus, saint Justin, citant de mémoire, a pu donner une autre forme à une pensée mainte fois exprimée dans l'Écriture. On a fait valoir, en outre, une particularité mentionnée par saint Justin et qui, d'après saint^Épiphaue, se lisait dans l'Évangile des Ébionites. Selon l'apologiste, un feu s'alluma dans le Jourdain au moment où Jésus descendit dans l'eau. {DiaL, 88.) Rien n'empêche, à coup sûr, d'admettre qu'une tradition peu autorisée avait lait parvenir jusqu'àjui la nouvelle de ce fait dont il est resté des

460 niAi.o(;uK avkc TRYPno?f.

S'iiiii Justin, voulant ïnsérar la môrnc pr(^diotion dans sa première apoloj^'ie, suit h la lettre la leçon de l'évan^f^liste : cette identité ne peut s'expli(juer (pie par un emprunt formel ; car nul document, d'origine chrétienne ou juive, ne présentait le texte de Zacharie sous cette forme particulière, si ce n'est Tl^vangile de saint Jean.

Nous pouvons donc conclure en toute assurance que saint Justin a connu et cité les quatre Évangiles canoniques, partant, qu'ils étaient dans le domaine public pendant la première moitié du deuxième siècle, c'est-à-dire peu de temps après leur composition. Sans nul doute, cette preuve serait encore plus complète si nous possédions tous les écrits du philosophe chrétien, ceux-là surtout dont le caracère particulier l'obligeait à chercher ses armes dans le Nouveau Testament. Parmi ces œuvres dont l'éloquence chrétienne doit regretter la perte, aucune n'aurait pu nous offrir plus d'intérêt que son grand traité contre toutes les hérésies et son livre contre Marcion^ Il eût été beau de voir avec quelle ardeur saint Justin repoussait les tentatives d'un dogmatisme prétentieux qui aspirait à faire plier renseignement traditionnel à ses fantaisies. Mais cette partie de son activité théologique nous échappe entièrement. Tout ce que nous pouvons supposer par divers endroits de ses ouvrages, c'est qu'il portait dans la réfutation des hérésies autant de vigueur et d'énergie qae dans ses autres controverses -. Suivant Eusèbe, saint Justin aurait composé divers autres écrits qui se trouvaient dans les mains des chrétiens, par exemple, un traité sur les opinions des philosophes touchant l'àme humaine. Anastase le Sinaïte lui attribue un Hexaméron, ou explication des six jours de

traces lans la liturgie syriaque. (Haco Groim-^ ad MaltU.,xu, l^.) Il faut beaucoup d'imiiiiaalioii et peu de savoir pour en conclure que saint Justin se servait l'un Évangile apocryphe.

* P- rlpo/., 26. — lrén3e: Ado. Hères., iv, 14. — Photius: Biblioth. Cod., 1:5, 1. 1, p. 85.

2 1'^ Apol, 26, 57, 53. — Dial. avec Tryphon, 35, 83, 82.

SAINT JUSTIN DÉFENSEUR ET INTERPRÈTE DE L'ÉCRIT. SAINTE. 45i

la création ; saint Maxime, un opuscule sur la Providence et la foi; saint Jérôme paraît y joindre un commentaire de l'Apocalypse. Entin, nous possédons de saint Justin, sur la résurrection de la chair, un fragment dont l'authenticité est révoquée en doute.

Ces travaux, si nombreux et si variés, assignent à saint Justin le premier rang parmi les apologistes du deuxième siècle. Nul autre, Messieurs, ne résume d'une manière plus complète le mouvement doctrinal et littéraire de l'époque au sein du christianisme. Contemporain des Pores apostoliques, il inaugure une nouvelle période dans l'histoire de l'éloquence sacrée, celle des luttes de la parole chrétienne avec le monde païen. Sa voix franchit le cercle des fidèles pour s'élever au milieu du paganisme et retentir jusqu'au trône des Césars. S'il n'a pas créé ce genre de discours qui a jeté tant d'éclat sur la littérature chrétienne, il lui a donné, par ses deux apologies, la forme qu'on a conservée dans la suite. Ses discours aux Grecs sont également le premier modèle de ces traités sur l'idolâtrie et le polythéisme que nous rencontrons plus tard. Dans cette partie la plus importante de sa tâche, saint Justin a su frayer une voie large et sûre, soit qu'il attaque les religions de l'antiquité, soit qu'il défende le christianisme. Sa réfutation de l'idolâtrie est une critique vive et animée qui n'emorasse pas le polythéisme antique sous tous ses aspects, bien qu'elle en dévoile les principales erreurs. Sorti des rangs de la philosophie grecque, Justin l'apprécio avec équité et largeur: il sait rendre justice à Socrate et à Platon sans dissimuler le vide ou les défauts de leurs systèmes. En prouvant la divinité du christianisme, il fait valoir les arguments qui sont restés la base de la démonstration évangélique : l'accomplissement des prophéties de TAiicien Testament, les miracles du Sauveur qui se prolongent dans l'Église, la rapide propagation de la fui malgré les nombreux obstacles qui semblaient devoir Teatraver, le changement de vie op^^ré dans les fidèles par la doctrine chrétienne, l'héroïaue constance des

i«i DIAI.'Xil i; WKC TRYPFIOU.

martyrs au milieu des su|)j)lices, l'excellence et la supériorité du dogme, de la morale et du culte catholiques. L'apolo- ^'étique chrétienne n'a fait que développer depuis lors ces moyens de défense indiqués par saint Justin. Il en est de même des droits de la conscience et de la vérité, que ce grand homme rcvendi(iue et formule en face d'une légalité arbitraire ou d'une procédure inique : Tertullien et Origène se borneront à éclaircir ce point juridique défini par le premier des apologistes chrétiens. Enfin, sa controverse avec les Juifs détermine le terrain et les armes qu'il convient de choisir pour triompher dans cette lutte qui s'est prolongée jusqu'à nos jours. Il est à regretter que la perte d'une partie de ses écrits nous empêche d'apprécier sa polémique avec les hérésies : ces précieux documents achèveraient de prouver que saint Justin est, avec saint Irénée, l'expression la plus complète de l'éloquence chrétienne au deuxième siècle.

Si maintenant nous considérons en lui l'organe et l'interprète de la tradition, ses écrits prennent une importance qui n'a pas dû vous échapper dans le cours de nos études. Où trouver ailleurs un témoignage plus exact sur l'état des croyances dans l'Église primitive, que chez un homme dont la naissance touche au temps des apôtres et dont la mort ne dépasse guère la première moitié du deuxième siècle ? Saint Justin est un des premiers anneaux de cette chaîne traditionnelle qui s'étend des apôtres aux Pères du troisième siècle par une suite non interrompue de pontifes et de docteurs : c'est entre le règne d'Adrien et celui de Marc- Aurèle que ses œuvres s'échelonnent de distance eu distance dans un espace de trente années. Dès lors, quelle n'est pas l'autorité d'un témoin dont les écrits attestent que les dogmes de la Trinité, de la divinité de Jésus-Christ, de la présence réelle, de la transsubstantiation, du sacrifice de la Messe, de l'inspiration de l'Ancien et du Nouveau Testament, étaient admis comme la foi universelle de l'Église à l'époque la plus recalée ? Le témoignage du premier apologiste de la

religion chrétienne n'écrase pas moins le protestantisme soi-disant orthodoxe que le rationalisme, en prouvant que les croyances, la liturgie, les livres saints reçus dans l'Église au deuxième siècle répondent, trait pour trait, aux usages et à l'enseignement de l'Église catholique. Mais saint Justin n'est pas seulement un interprète autorisé de la tradition; il applique l'esprit philosophique au dogme révélé. C'est dans ses ouvrages qu'on surprend les premières tentatives de la raison chrétienne essayant d'éclaircir les données de la révélation à l'aide des connaissances naturelles, de les coordonner entre elles, de construire, en un mot, la philosophie du dogme ou la science de la foi. Nous avons suivi cette tendance spéculative dans la doctrine du Verbe exposée par l'apologiste: effort hardi mais heureux pour ouvrir au génie chrétien ces voies larges et spacieuses, où la foi, cherchant l'intelligence, trouve le progrès dans la lumière.

Certes, Messieurs, en face de ces travaux presque sans précédents, on ne saurait refusera saint Justin une grande pénétration et un vaste savoir. Ses études philosophiques, commencées dès le jeune âge. Pavaient préparé et mûri pour les combats de la foi. En passant par les écoles de la Grèce, il y avait pris des habitudes littéraires et puisé un fonds d'érudition profane vraiment remarquable. Tout le champ de la littérature grecque lui est ouvert ; il le parcourt d'un bout à l'autre avec l'aisance d'un homme qui n'en ignore aucune partie. Poètes, philosophes, historiens de l'antiquité, rien ne lui est inconnu : il cite, discute, commente leurs ouvrages. Le grand nombre d'extraits qu'il en tire n'est dépassé que par l'abondance de ses citations bibliques. Sans doute, le choix discret des matières n'égale pas, dans saint Justin, la profusion des textes, et sa critique ne marche pas toujours de pair avec son érudition. Il accepte parfois avec trop de confiance des documents dont l'authenticité, admise de son temps, ne résiste pas à un examen sévère. Sous ce rapport, l'école juive d'Alexandrie a exercé sur lui, comme

464 DIALO(;i K AVKC TIlYPIION.

sur Clément et sur Origènn, une influence fielleuse. C'est sur lu foi (J'Anstobulc et de IMiilon qu'il admet la théorie des emprunts directs faits aux livres saints par les philosophes grecs, et qu'il s'efforce de retrouver quelques dogmes chrétiens dans des passages évidemment apocryphes. Le môme défaut de sévérité en matière de critique se remaïque dans la facilité avec laquelle il ajoute foi c'i certaines traditions qui avaient cours, comme l'inspiration des Septante et l'histoire merveilleuse de la Sibylle de Curn^s. Enfin l'opinion des Millénaires qu'il adopte, sans dissimuler qu'elle était rejetée par un grand nombre, des recherches trop subtiles dans l'interprétation des Écritures, l'abus de l'allégorie et du sens figuré, ces traits divers prouvent que sa méthode n'était pas à l'abri de tout reproche. Mais ce sont là des taches bien légères dans un auteur qui a rr*mué tant de questions, à une époque où ces points d'histoire et de critique n'avaient pas subi l'épreuve d'une longue discussion. En tous cas, elles n'effacent pas le mérite de l'apologiste, qu'elles font plutôt ressortir par leur peu d'importance et leur rareté.

Envisagé comme écrivain, saint Justin marque également une nouvelle période dans l'histoire de l'éloquence sacrée, celle où l'influence grecque commence à se faire sentir dans les lettres chrétiennes. Si l'homélie ou la lettre pastorale, destinée aux fidèles, pouvait n'être qu'une exhortation simple et pathétique, sans le moindre souci de la forme littéraire, l'apologie adressée à l'Empereur et au Sénat romains devait s'approprier à l'esprit des lecteurs. C'était un plaidoyer d'un autre genre, il est vrai, que les harangues de la Grèce ou de Rome, mais qui ne pouvait manquer de s'en rapprocher pour le ton et la couleur, sous peine d'être écarté par les juges comme l'œuvre d'un barbare. Indiquée par le but de l'apologétique, cette forme nouvelle de l'éloquence chrétienne empruntait à ceux qui remployaient son origine et sa raison d'être. Les premiers défenseurs du christianisme étaient^ des rhéteurs ou des philosophes con-

yertis qui, sortant des écoles du paganisme, avaient emporté avec eux le goût et le souvenir des modèles sur lesquels ils s'étaient formés, C'est ainsi qu'en commençant son Exhortation aux Grecs saint Justin imite l'exorde du plaidoyer de Démoslliène en faveur de Ctésiphon. Assurément un pareil soin n'aurait jamais préoccupé saint Ignace ou saint Polycarpe. On s'explique donc sans peine que la première influence de l'éloquence grecque sur les Pères de l'Église coïncide avec l'origine des apologies. Toutefois, ce serait une erreur de s'imaginer que les apologistes du deuxième siècle se soient élevés, comme écrivains, à la hauteur de Démosthène et de Platon, ou même qu'ils aient visé à égaler ces maîtres de la parole. Malgré le soin qu'ils prenaient, en s'adressant aux païens, de ne pas les rebuter par un langage trop éloigné des formes classiques, ils auraient cru rabaisser la vérité en cherchant leur triomphe dans les artifices de la rhétorique. Ils regardaient cette recherche de l'élégance comme frivMe et peu digne de la sévérité de l'Évangile \ Le sublime défi jeté par saint Paul à l'éloquence humaine retentissait encore avec trop de force pour qu'on pût songer aux apprêts de la diction. D'ailleurs la littérature grecque était en pleine voie de décadence ; et les travaux des grammairiens ou des rhéteurs n'étaient pas de nature à la relever : ce soin était réservé aux Pères des siècles suivants. Gardons-nous donc d'exagérer le mérite de saint Justin envisagé comme écrivain. A la vérité, son style a deux grandes qualités, la simplicité et la clarté; mais on y chercherait en vain l'élégance et la distinction. Il exprime sa pensée sans la moindre emphase, toujours avec netteté, souvent avec chaleur. Quand le sentiment réchauffe, son ton s'élève par intervalle et sa diction se colore : hors de là, son langage est calme et contenu, son

^ Théophile d'Antioche: Ad Autolicum, i, 1 ; ii, 12. — Voyez également saint Irénée : Adv. Hœres., liv. I, 4; Arnob. : Adv. Génies, i, 59; Clément d'Alexantlrie : Slromates, i, 10, 48 ; Lactance : Inslit. div.,\. 1.

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