DIX-NEUVIÈME LEÇON
Dialogue avec Tryphon.—Ètai de la controverse juive au deuxième siècle. — L'Ecriture saintr-, terrain principal de la lutte entre les chrétiens et les Juifs. — Analyse du Dialogue. — Question de droit: la loi mosaïque devait-elle être abrogée dans sa partie cérémonielle et civile? — Question de fait : l'a-t-elle été réellement? — Saint Justin établit que la loi mosaïque n'avait, dans sa partie purement rituelle, qu'un caractère local, temporaire, figuratif. — Accomplissement des prophéties messianiques dans la personne de Jésus de Nazareth. — Appréciation doctrinale et littéraire du Dialogue.
Messieurs,
La deuxième apologie de saint Justin nous avait amenés à examiner de près la doctrine du Verbe exposée par le philosophe chrétien ; et l'importance de cette étude justifie le temps que nous y avons consacré. Toutefois, pour avoir une idée complète de cette partie de son enseignement, nous ne pouvions pas nous borner aux détails fournis par sa deuxième requête à l'empereur Marc-Aurèle; il nous a fallu anticiper sur l'analyse d'un autre écrit dont j'ai dessein de vous entretenir aujourd'hui, le Dialogue avec Tryphon.
Pour nous rendre compte de l'origine de cette composition, il faut nous rappeler qu'une triple controverse remplit la carrière théologique et littéraire de saint Justin, selon qu'il tourna ses efforts contre le paganisme, contre le judaïsme et contre les hérésies. Jusqu'ici nous l'avons vu en lutte avec le polythéisme grec et romain, soit pour l'attaquer sur son propre terrain, soit pour défendre contre lui la religion chrétienne. C'est à ce genre de travaux que se rattachent, d'une part, les deux discours aux Grecs et le Traité
384 niALOGIJK DK SAnT JUST1.1 AVFX TJlYPIIO?!.
(lo In Monarchie ou de l'uniU; divine, et de Tautre, les deux .ipolo^^ies. Mais \h ne se bornèrent pas ses elTorts ni son zèle pour la vérité. Endaiiimé du désir de propager la foi cfitholiquc, il n'oublia rien pour la faire pénétrer dans le cœur de tous, juifs ou païens, de vive voix et par écrit. Multiple dans son objet, l'activité de saint Justin ne se produisit pas sur un théâtre unicjue : de Korae, où il passa une grande partie do sa vie, il étendait aux provinces sa mission d'apôtre et de défenseur du christianisme. C'est ainsi que nous le trouvons tour à tour, réfutant les doctrines païennes dans des discours écrits, engageant à Rome des discussions publiques avec les philosophes, tenant dans sa maison une école de catéchumènes d'où sortit Tatien, le plus célèbre de ses disciples, adressant aux empereurs des apologies de la religion, interprétant les Écritures en face des Juifs, défendant l'orthodoxie contre les hérétiques. Cette variété de travaux qui s'enchaînent dans une vie couronnée par le martyre nous permet de voir dans saint Justin le type le plus complet de réloquence chrétienne au deuxième siècle.
C'est dans Fun de ces voyages, entrepris pour la défense et la propagation de la foi, que saint Justin eut occasion de soutenir la controverse qui forme l'objet du dialogue avec Tryphon. Car nous n'avons aucune raison de nier, avec quelques écrivains, la réaUté historique de cette discussion '. L'auteur déclare lui-même qu'il a consigné par écrit les paroles prononcées de part et d'autre -. De plus, le témoignage d'Eusèbe confirme cette assertion ^ : et nous avons entendu saint Justin proposer à Marc-Aurèle d'ouvrir en sa présence une conférence publique avec Crescens: ce qui prouve que le philosophe chrétien ne reculait nullement
^ Leclerc : Hist eccl. duorum prior. sœcuL, p. 632. — Mânscher: an Dialog. cum Tnjph. recte Justino adscribatur, t. I, p. 2, p. 194. — Tzschirner : Geschichte der Apologetik, i, p. 236. — Bretschneider : Pro babilla de Evang. Joan., p. 116.
- Dialog. avec Tryphon, 80.
3 H. Ecdes., IV, 18.
LA CONTROVERSE JUIVE AU il-^ SIÈCLE. 385
devant les discussions orales quand l'occasion s'en présentait. Du reste, de pareilles rencontres étaient inévitables à une époque où plusieurs doctrines venaient se heurter dans le monde et mettre aux prises les uns avec les autres ceux qui les soutenaient. C'est donc une hypothèse toute gratuite de supposer que la conversation avec Tryphon est purement fictive, et que saint .fustin a imaginé cet incident pour réfuter le judaïsme sous la forme d'un dialogue, à l'imitation de ceux de Platon. Par là, je n'entends pas soutenir qu'il s'est borné à reproduire servilement la conférence verbale sans famplifier ni la développer. Deux raisons suffiraient pour prouver le contraire : la première, c'est qu'une mémoire d'homme est impuissante à retenir dans ses propres termes une si longue conversation ; la seconde, c'est que les extraits des psaumes et des prophètes sont trop étendus pour que plusieurs hommes, se rencontrant par hasard dans le xyste d'Éphèse, aient pu les citer littéralement. Ce qui achève la démonstration, c'est que l'entretien a duré deux jours, sans que Ton puisse remarquer où finit la discussion du premier et où commence celle du second. Donc, tout en admettant que le dialogue avec Tryphon reproduit dans le fond une controverse qui a eu lieu réellement, nous sommes obligés d'y voir, pour la forme, un travail de retouche et de remaniement. Quant au lieu où la scène se passa, les critiques se sont partagés entre Gorinthe et Éphèse ; mais le témoignage d'Eusèbe fait pencher la balance vers cette dernière ville. Enfin, on ne peut guère s'écarter de la vérité en plaçant le voyage de saint Justin à travers la Grèce et l'Asie Mineure dans fintervalle de temps qui sépare les deux apologies, car le dialogue mentionne le premier de ces discours '. Quelque opinion qu'on puisse se former sur ces détails divers, l'écrit lui-même mérite toute notre attention, parce qu'il nous place au vif de la polémique avec les Juifs au deuxième siècle et qu'il nous permet d'étudier pour
* Dial. avec Tryphon, 120.
380 niALO(;i;K dk saimt Justin avkc trtphopu
la proiniôrc fois rélOf|iiCM(:e chrétienne sou» la forme du dialogue.
En gf^nérnl, Messieurs, cette forme n'est pas des plus favoral>lcs pour la clarté de l'exposition et rarran^^'craent des matières. Fin elVct, du mom«;nt que plusieurs interlocuteurs se mettent do la partie, il est impossible que Tordre du discours n'en soull're qiHîlque peu. On s'interrompt, on laisse tomber le til de la discussion, on relire des concessions faites h la lé^^èrc, on entraine l'adversaire dans des répétitions in(3vitablos, on se perd dans des digressions: bref, l'auteur a besoin lui-môme de dominer son sujet de très haut pour ramener à l'unité d'un môme tout ces parties divergentes. Dans un thème léger, peu abstrait, ces inconvénients sont moins graves : pourvu qu'on plaise et qu'oQ brille, le but est atteint; mais les questions métaphysiques et morales se prêtent difficilement à cette forme du discours. Sans doute, l'exposition y est plus vive, plus animée, l'attention moins sujette à languir parce qu'elle est coupée à chaque instant par les interruptions qui se succèdent ; mais ces qualités ne rachètent pas, dans les matières sérieuses, le défaut d'ordre et de clarté presque inséparable de la forme dialogique. Prenez, par exemple, les dialogues de Platon qui passent généralement pour les modèles du genre. Je suis bien convaincu que cette forme particulière adoptée par le philosophe n'a pas peu*contribué à l'obscurité de son système et aux mille interprétations dont il a été l'objet. Quel moyen de saisir la véritable pensée de Fauteur à travers ces longs circuits où il promène le lecteur, delà démêler au milieu de toutes ces opinions qui se heurtent et se croisent ? J'accorde sans peine qu'en préféi^nt une autre méthode, Platon nous aurait privés de grandes beautés littéraires ; mais, à coup sûr, une exposition nette et ferme de quelques pages nous apprendrait plus sur le véritable sens de sa doctrine que cette recherche pénible de la vérité à travers un dialogue où les interruptions, les digressions, les répétitions engendrent une obscurité inéutable. Vous
comprenez, d'après cela, que le dialogue avec Tryphon ne pouvait échapper entièrement à cette difficulté. Certainement, le manque d'ordre n'y est pas aussi complet qu'Ellies Dupin le prétendait au dix-huitième siècle ; et Bossuet avait raison de trouver trop sévère la critique de cet écrivain d'ailleurs peu respectueux envers les Pères de l'Église k Comparée aux dialogues de Platon pour l'ordre et la clarté, rœuvre de saint Justin soutiendrait le parallèle avec un avantage marqué ; et la scène du xyste d'Éphèse vaut bien celle du promontoire de Sunium pour l'importance des questions agitées de part et d'autre. Il n'est pas moins vrai de dire que pour trouver, dans le dialogue avec Tryphon, un arrangement qui puisse satisfaire l'esprit, il faut avoir égard au lien logique des matières plutôt qu'à leur liaison littérale. Avant de nous placer au cœur de l'écrit pour en saisir la pensée principale, voyons d'abord de quelle manière la discussion s'engage entre les interlocuteurs.
Un jour que saint Justin se promenait sous les galeries publiques de la ville où il séjournait, il vit arriver à lui plusieurs hommes dont l'un le salua profondément par respect pour le manteau de philosophe que l'apologiste chrétien n'avait cessé de porter après sa conversion. Cet étranger qui professait une si grande vénération pour les philosophes s'appelait Tryphon : Israélite de naissance, il s'était enfui de la Palestine à la suite du soulèvement excité par Bar- Cochba, sous Adrien. Justin, étonné de trouver une si haute estime de la philosophie dans un homme élevé à l'école de Moïse et des prophètes, lui en témoigna sa surprise. « Mais, lui répondit Tryphon, la philosophie ne s'occupe-t-elle pas également de Dieu ? Ne prouve-t-elle pas son unité, sa providence ? — Sans doute, reprit Justin, la philosophie est une grande et belle chose ; mais il s'agit de savoir où l'on peut la trouver. Moi aussi, je l'ai cherchée, sans le moindre succès, auprès de ceux qu'on appelle philosophes, » Là-
^ Bossuet : Mémoire sur la Bibliothèque ecclésiastique de Dupin.
niAI.OGUK DK SAI.1T Ji:STI.1 AVKC TltYI'HO?!.
dessus, il se mit h rnconU^r commonl, après avoir erré inutileinont du Portique au F^ycée, de Pyllia^çore à Platon, il avait enfin rencontrt; la vr^ritable i)liiloso[)liie(lans la religion chr(^tienne. Nous avons étudié, au commencernenl de l'année, cette longue odyssée philosophique au bout de laquelle Justin avait trouvé le repos dans la foi : c'est pourquoi je ne m'arrête pas à cette partie du di:ilof,nie. L'histoire de celte conversion merveilleuse ne lit que provoquer des éclats de rire de la part des compagnons de Tryphon ; et lui-môme ne put s'empôciier de dire, en souriant au philosophe converti :
« Je vous approuve pour tout le reste et j*admire le zèle que vous avez mis à vous instruire dans les choses divines. Mais il valait mieux persévérer dans la discipline de Platon ou de quelque autre philosophe, en pratiquant la force d'àme, la sobriété et la tempérance, que de vous laisser tromper par de fausses paroles et d'adhérer à des hommes (le rien. En restant attaché aux institutions philosophiques, vous pouviez espérer une meilleure destinée après une vie irréprochable. Maintenant que vous avez abandonné Dieu pour placer votre confiance dans un homme, quel espoir de salut peut-il vous rester? C'est pourquoi, si vous voulez m'en croire, car déjà je vous regarde comme un ami, laites-vous circoncire tout d'abord ; observez le sabbat, les jours de fête et les nouvelles lunes, pratiquez en un mot tout ce que la loi commande de faire : et alors vous pourrez trouver miséricorde auprès de Dieu. Quant au Christ, si tant est qu'il soit né et qu'il se trouve quelque part, personne ne le connaît et il s'ignore lui-même : il n'est (ioué d'aucune puissance jusqu'à l'avènement d'Élie qui devra l'oindre et le manifester à tous. Pour vous, vous avez prêté l'oreille à de vaines paroles ; vous vous êtes lait un Christ imaginaire et vous vous exposez étourdiraent à la mort pour lui \ »
» DiaLaiec Tryphon, 8.
Par un revirement d'idées aussi rapide qu'inattendu, l'admirateur enthousiaste de la philosophie grecque était redevenu l'Israélite opiniâtrement attaché à la foi de ses pères et ne voyant pas de salut en dehors de la circoncision et de l'observation des nouvelles lunes. Voyant qu'il avait affaire à un chrétien et non à un philosoplie de la gentilité, Tryphon n'avait pu se contenir : sa haine et son mépris pour la religion nouvelle avaient éclaté dans cette tirade à laquelle Justin répondit tranquillement :
« Je vous pardonne les paroles que vous venez de prononcer, Tryphon, car vous ignorez ce que vous dites; vous répétez de confiance ce que vous ont appris vos maîtres qui n'ont pas l'intelligence des Écritures, et vous proférez tout ce qui vous vient à l'esprit, comme si vous parliez du haut d'un trépied. Si vous voulez me permettre de vous prouver par de bonnes raisons que nous ne sommes dupes d'aucune erreur et que nous ne renoncerons pas au Christ malgré les injures des hommes et les suppUces des tyrans, je vous démontrerai, séance tenante, que nous n'avons pas ajouté foi à de vaines fables, mais à des discours pleins de l'Esprit saint, féconds en force, en vertu et en grâce ^ »
Cette proposition du philosophe chrétien fut accueillie par de nouveaux éclats de rire accompagnés de cris indécents. Alors Justin se leva pour quitter; mais Tryphon le retint par le manteau en le pressant de tenir parole. Les compagnons de l'IsraéUte promirent de faire bonne contenance à Texceplion de deux qui s'en allèrent en se moquant des autres. Ceux qui étaient restés s'assirent sur des bancs de pierre en face de Justin et de Tryphon, et la discussion s'engagea.
Vous devinez sans peine sur quels points elle devait porter : l'abrogation de la loi mosaïque et la divinité de la loi évangélique prouvées par l'accomplissement des prophéties
1 Dial. avec Tryphon.
890 niAI.OClJK DK SAIIT JHSTIIH AVKC TRYPHO!^.
do rAncien ïcslamont dans lu personne de Jésus-Christ. Ces deux parties d'une môme thèse résumèrent la controverse juive dès rori{<ine comme, aujourd'Inii encore, elles en forment l'objet principal, (^'est en ces termes que saint IJaruabé, marchant sur les traces de saint Paul, avait posé la question dans son é[)itre que nous avons étudiée Tan dernier ; les Pères de TÉglisc ont suivi la même voie : « Les Juifs, dira Tertullicn, s'accordent avec nous pour dire (jue le iMessie doit venir, mais ils ne croient pas que le Messie soit dt'jà venu : voilà le grand point de divergence entre eux et nous. » — « Tout le différend entre les Juif> et les chrétiens, écrira saint Jérôme , résulte de ce que les uns regardent comme accomplies les promesses dont les autres attendent encore la réalisation \ » Mais le dialogue avec Tryphon est le plus ancien document de l'éloquence chrétienne où cette lutte doctrinale se trouve exposée dans toute son étendue.
En comparant la controverse juive avec la controverse païenne, nous pouvons dire que l'éloquence chrétienne trouvait à la fois, dans la première, plus d'avantages, et plus de difficultés. Il est plus facile de convaincre un païen de la fausseté de sa religion que de persuader à un Juif qu'il est dans l'erreur. On démontre sans peine au premier, par les seules lumières de la raison, que le culte des idoles est insensé ; on lui prouve clairement Tunilé de Dieu ; on le détrompe d'une manière sensible de superstitions qui n'ont aucun fondement ; on lui fait sentir les défauts de sa morale, et on l'a bientôt réduit, s'il est raisonnable, à reconnaître la fausseté de sa religion. Mais le mosaïsme est, pour les chrétiens comme pour les Juifs, d'institution divine : la morale qu'il enseigne est très pure ; ses lois, ses cérémonies n'ont rien qui ne soit digne de Dieu : on ne peut combattre l'Israélite obstiné par ces endroits, et toute attaque contre sa religion prise en elle-même serait une atteinte portée au christia-
ï Tertull. : Apolog., c. 21. — S. Jérôme : Prologue d JérémU, c. 30.
nisme. De là une différence essentielle entre la controverse juive et la controverse païenne : l'une porte sur la fausseté du polythéisme ; l'autre, sur l'abrogation d'une loi d'institution divine. Cette différence explique en partie l'opiniâtreté avec laquelle les Juifs se retranchaient dans la divinité de leur religion pour éluder les arguments de leurs adversaires. Du moment que l'altération de l'idée messianique les empêchait de reconnaître dans le Christ le Messie prédit par les prophètes, la difficulté de les réduire s'augmentait de la persuasion même où ils étaient que leur loi avait Dieu pour auteur: c'est ce sentiment invincible qui les a soutenus jusqu'à nos jours dans leur opposition au christianisme : et rien ne fait mieux ressortir la divinité de la religion mosaïque que cette obstination des Juifs à s'en faire une arme contre les preuves les plus palpables et les plus convaincantes.
Car si, par suite d'une contradiction assez ordinaire dans les choses humaines, le sentiment de la divinité du mosaïsme fortifiait les Juifs dans leur incrédulité, l'éloquence chrétienne avait, pour en triompher, un moyen sûr et facile. En face des païens, elle ne pouvait invoquer, en bonne logique, que les principes de la raison naturelle pour les amener insensiblement à l'intelligence de plus hautes vérités ; en présence des Juifs, elle avait un autre témoin dont l'autorité était reconnue de part et d'autre, l'Écriture sainte. Le livre inspiré était le champ de bataille naturel entre les Juifs et les chrétiens ; et, ce qui facilitait la victoire de ceux-ci, c'est que ceux-là appliquaient eux-mêmes au Messie lous les textes dont on se servait contre eux. Le Sauveur avait tracé cette voie à la démonstration évangélique en disant aux Juifs: « Sondez les Écritures, elles rendent témoignage de moi. » Fidèles à cette parole, les apôtres, et les Pères de rÉghse après eux, s'efforcèrent constamment de montrer, dans la personne de Jésus-Christ, l'accomplissement de toutes les prophéties de l'Ancien Testament. Ici, deux questions se présentaient, une question de droit et une
:IM DIM.OtilK OK SAnT JI'STIN AVEC THYI»IIO?l.
(juestion d(; fait : la loi mosaïque dovait-fîHe (Hre abrogée dans sa partie céréiiionielle et civile ? L'a-t-elle M eftectivement? Or, la solution de ces deux probl^-mes s'offrait et s'oflre encore à nous avec une clarté irrésistible ; el il a fallu, pour robscurcir, la souplesse sans exemple du rabhinisnie, toute ri^moraiice des basses classes de ce peuple et rindinérence de la classe élevée, distraite par d'autres intérêts.
Saint Justin commence par la «piestion de droit : la loi mosaïque, qui ne concernait que le peuple juif, devait-elle faire place à une loi applicable à toutes les nations ? • J'ai lu, Tryphon, qu'il y aurait à la fin une loi nouvelle et un testament plus durable que les autres, qui doit être observé par quiconque veut participer à l'héritage de Dieu. Car la loi promulguée sur le mont Iloreb est ancienne et ne regarde que vous, tandis que celle-là est donnée pour tous; or, une loi nouvelle abroge l'ancienne, de même qu'un testament postérieur annule le premier. Vavez-vous pas lu ce que dit Isaïe : « Écoutez, mon peuple, et vous, rois, prêtez l'oreille à ma parole : une loi sortira de moi pour éclairer les nations. Voici que le temps de ma justice est proche, le Sauveur s'avance et les nations espéreront en mon bras ? » Dieu parle du même testament par la bouche de Jérémie : « Voici que les jours approchent, dit le Seigneur, et je donnerai un testament nouveau à la maison d'Israël et à la maison de Juda ; je conclurai avec elles une alliance toute différente de celle que j'ai conctractée le jour oîi je les ai prises par la main pour les faire sortir de la terre d'Egypte. Donc Dieu a promis un nouveau testament pour porter la lumière aux Gentils \ »
Le philosophe chrétien ne se contente pas de citer quelques-uns des nombreux passages de l'Ancien Testament qui annoncent la promulgation d'une loi différente de la loi mosaïque parce qu'elle devait s'étendre à tous les
îiî.ï Dial. avec Tri/phon, Il
peuples, il s'efforce de mettre dans tout son jour le caractère essentiellement local et temporaire de l'établissement mosaïque, sa forme transitoire et passagère. Ici, l'état dans lequel les Juifs se trouvaient réduits au deuxième siècle déjà lui fournissait un argument sans réplique. Adrien venait de consommer la ruine de Jérusalem commencée par Titus : il avait interdit aux Juifs, sous les peines les plus sévères, l'entrée de la ville sainte et même de la Palestine tout entière, s'il faut en croire Tertullien et saint Jérôme. Dès lors il leur devenait impossible de pratiquer leur culte ; car, c'est à Jérusalem seulement qu'aux termes de la loi ils pouvaient se réunir dans le lemple et offrir leur sacrifice. Un tel événement n'était-ii pas de nature à leur faire ouvrir les yeux, à leur démontrer que Dieu avait abrogé leur religion dans sa partie cérémonielle ? Sans doute, à cette époque-là, l'impossibilité où se trouvaient les Juifs d'observer cette partie essentielle de leur culte n'était pas encore aussi frappante qu'elle l'est devenue depuis : un siècle à peine les séparait de la destruction du temple, et l'édit d'Adrien était de date récente. Mais aujourd'hui. Messieurs, cette preuve de l'abrogation du mosaïsme est tellement sensible qu'il faut un aveuglement inexplicable pour ne pas en être touché. Comment 1 la loi mosaïque fait du sacrifice le point capital du culte des Juifs, elle leur interdit de le célébrer ailleurs qu'à Jérusalem et dans son temple ; et voilà près de deux mille ans que le temple est détruit, sans que les Juifs aient pu rentrer dans Jérusalem pour y remplir les prescriptions essentielles de leur loi ! L'interruption est plus longue que la durée elle-même du mosaïsme observé dans sa teneur stricte et rigoureuse I De deux choses l'une, ou Dieu demande l'impossible aux Juifs ou leur loi est abrogée. Jamais les événements ne sont venus prêter à une démonstration une clarté plus complète. Aussi l'entêtement d'Israël inspire-t-il à saint Justin un mouvement d'une véritable éloquence : « Jérémie élève la voix, et vous ne l'écoutez pas; le législateur est devant vous, et vous ne le
3tf4 OIAI.or.rK DK SAINT Jl'STI?! AVM*. TItYPIlO?!.
voyez pas ; les pauvres reçoivent rFlvariKile, les a\ recouvrent la vue, et vous ne comprenez pas. Une nouvelle circoncision est devenu^' nécessaire, et vous continuez k vous ^l(jrillcr de votre c-liair. La loi nouvelle vous ordonne de célùbror un sabbat sans tin ; pour vous, vous n'entendez rien au motif des préceptes : rester un jour h ne rien faire, voilà ce que vous appelez la piété ? Pourvu que vous manf^^iez des i)ains azymes, le reste vous touche peu : vous croyez avoir accompli la volonté divine. Ce n'est point lace qui est agréable au Seigneur votre Dieu I Y a-t-il parmi vous un voleur ou un parjuie ? qu'il renonce à ses vices. Y a-t-il un impudique ? qu'il fasse pénitence. Voilà le véritable saLbat, celui qui plaît à Dieu '. »
En même temps qu'il fait ressortir par les textes et par les faits le caractère local et temporaire de la loi mosaïque, Justin s'efforce d'établir qu'elle n'avait, dans sa partie cérémonielle , qu'une valeur relative au Rédempteur futur dont elle tirait toute son efficacité. C'est par la foi au Christ à venir et par le fruit de son sacrifice que les Juifs ont pu être sauvés, et non par la circoncision, rit insignifiant en lui-môme s'il n'est accompagné des œuvres de la justice. Avant Moïse comme après lui les hommes ont pu arriver au salut sans la circoncision ; donc elle n'est pas d'une nécessité absolue, comme le prétendent les Juifs qui se glorifient outre mesure de leur descendance d'Abraham. Du reste, qu'ils ne se méprennent pas sur l'origine de leur loi et sur les motifs qui en ont déterminé les nombreuses prescriptions. C'est à cause de la dureté de leurs cœurs que Moïse leur a imposé, sur l'ordre de Dieu, cette foule d'observances. C'était un frein destiné à les retenir dans le droit chemin, aies empêcher de glisser sur la pente de l'idolâtrie. En les enchaînant au culte de Dieu par mille pratiques extérieures, la loi leur rappelait à chaque instant ce qu'ils n'étaient que trop tentés d'oublier. Voilà le but du rituel
• » Dial. avec Tryphon, 12.
mosaïque, sa valeur, comme moyen de préservation pour un peuple esclave des sens. On ne saurait nier qu'il ne se glisse quelque amertume dans les paroles de saint Justin, lorsqu'il afïïrme que la circoncision a été donnée aux Juifs pour qu'on pût distinguer à jamais le peuple déicide du reste des nations ; mais son sentiment sur la valeur purement relative de la loi mosaïque et sur la correspondance de ces institutions aux besoins, aux instincts grossiers du peuple juif, est exact de tout point; surtout lorsqu'on insiste, comme il fait, sur le caractère figuratif ou typique du mosaïsme \
Ici, saint Justin pouvait s'appuyer sur le consentement des Juifs qui reconnaissaient eux-mêmes que l'Ancien Testament préfigurait le règne messianique. Leurs anciens docteurs admettaient à la lettre le principe posé par saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens : « Toutes les choses qui arrivaient aux Hébreux étaient autant de figures de l'avenir. » Or, ce nouveau côté de la loi de Moïse fournissait une preuve évidente de son abrogation ; car les figures s'évanouissent avec l'avènement de celui qui les réalise dans sa personne. Partant de ce principe, l'apologiste établit sans difficulté qu'en prescrivant les cérémonies de la loi Dieu n'avait fait que dessiner à l'avance et ébaucher, pour ainsi parler, les choses de l'avenir: donc, rien n^'est plus absurde que la prétention des Juifs de vouloir attribuer une durée sans fin à des ombres passagères qui devaient faire place à la réalité. Parmi tous ces types, Justin choisit de préférence l'agneau pascal, ilgure de l'agneau sans tache immolé sur la croix ; le bouc émissaire, symbole de celui qui devait se charger du poids de nos iniquités ; les offrandes de froment, image du pain eucharistique, etc. Déjà nous avons trouvé ces diverses interprétations dans l'épître de saint Barnabe ; et ce n'est pas sans raison qu'on a conclu de nos jours que ce précieux document de l'éloquence
. 1 Dial. avec Tryphon, 18, 19, 20, 22, 30, 67, 92.
396 niMor.i'i: nr saim ji^m wic tiiypho^j.
clirélienru' n'ctait pas inconnu h saint Justin'. Toujours csl-il qu'en s'appuyant sur un principe admis par son advcrsain', il dcMuiait h son arguinrnlalion un fondement in('l)iaiilal)l('. Le cai'actère typifpie de l'Ancien Tc>tament siillisait, ù lui seul, pour prouver aux Juifs que leur loi dovail être reni|)lacée par une autre |)lus parfaite où le> si^^ucs précurseurs disparaitiaient dans ce qu'ils si^nillaieur-.
Restait toujours le point cardinal de la controvcr>e juive : le Messie est-il réellement arrivé? Les prophéties se sontelles accomplies dans la personne de celui que les chrétiens reconnaissent comme tel ? Si, en effet, le caractère local et temporaire, relatif et typique de l'ancienne loi doit être mis hors de conteste, le moment précis du passage à une loi nouvelle ne peut être déterminé que par la réalisation complète de ce que les livres saints ont préliguré et annoncé touchant le Messie. Avant d'appliquer à Jésus-Christ les prophéties de l'Ancien Testament, saint Justin cherche à rétablir dans toute sa pureté originelle l'idée messianique altérée par le sens charnel et grossier des Juifs. Il distingue deux avènements du Messie également prédits dans l'Écriture : l'un, sous des dehors pleins d'humilité tels qu'il convient à la grande victime immolée pour le salut du monde ; l'autre, environné d'éclat comme il sied à celui qui doit juger tous les hommes à la fin des siècles. Par là, il coupe court aux difficultés que les Juifs liraient des passages où les prophètes célébraient en lei'mes pompeux la majesté du règne messianique; il explique dans le sens d'une rédemption spirituelle ce qui nourrissait en eux l'espoir préconçu d'un affranchissement national. Enfin, poui' rendre à l'idée messianique toute sa grandeur méconnue par Israël, il s'attache à démontrer par les Écritures la divinité du
* Dial. avec Tnjphon, 90, 111. — S. Barnabe : 12. — DiaL, 91, 94. — Barn.: 12.— Dm/., 43. — Barn.: 12.— Voyez SemUch: Justin der Martyrer. II, 45, Breslaw, 1842.
2 Dial. avec Tryphon, 40, 41, 42.
Rédempteur futur. Depuis la Genèse jusqu'au livre des Proverbes, il discute les passages qui supposent, à côté du Père de toutes choses, une deuxième personne également divine engendrée par le Père, laquelle, après avoir préludé à son incarnation par des apparitions momentanées, devait paraître au milieu des hommes sous forme humaine pour établir son règne parmi eux. On peut, sans nul doute, contester la valeur absolue de quelques-unes des preuves de la Trinité que saint Justin tire de l'Ancien Testament ; mais, à part quelques inductions trop subtiles, sa thèse n'offre prise à aucune attaque sérieuse: la divinité du Messie est clairement proclamée par les prophètes ; et le dogme de la Trinité est insinué dans tous les passages de la Bible quisupposent l'existence de plusieurs personnes divines dans l'unité d'une même nature ^
Cette démonstration préalable de la divinité du Rédempteur ouvrait à saint Justin le vaste champ des prophéties messianiques : sur ce terrain, la victoire n'était pas douteuse. L'ensemble de ces prédictions forme en quelque sorte riiistoire anticipée du Messie. Son caractère de Rédempteur est marqué à la première page de la Genèse où il est dit qu'il renversera dans le monde la puissance du mal. A partir de cette première annonce, chaque communication de Dieu aux hommes ajoute à cette vérité capitale un nouveau trait de lumière. C'est dans le rejeton d'Abraham, (i'Isaac, de Jacob, que seront bénies toutes les nations de la terre. Jacob indique spécialement la tribu d'oii naîtra Celui ({ui est l'attente des peuples et qui doit être envoyé après ({ue l'autorité sera sortie de Juda. Moïse exprime la mission prophétique du Messie en ordonnant à Israël d'écouter le nouveau législateur que Dieu lui enverra. David salue dans sa personne le roi de gloire qui régnera éternellement sur les nations par sa vérité et par sa justice ; pour montrer en même temps que cette royauté sera toute spirituelle, il pré-
^ Dial. avec Tryphon, oo.Qb.
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dit, avec une (^^alo clarté, les Inimiliations et les souffranofs du Messie. Isaïo reprend le mémo thème qu'il dévelopjx' avec une précision de détails qui Ta fait surnommer le cinquième Kvanf^<;listo. Jérémie annonce l'établissement d'une nouvelle alliance toute dilïérente de celle que Dieu avait conclue jadis avec Israël. A mesure que les temps approchent, les prédictions deviennent plus lumineuses et plus abondantes. Daniel marque le nombre de semaines d'années qui s'écouleront jusqu'à la venue du Messie ; Aggée annonce au peuple juif que le Rédempteur viendra pendant que le second temple de Jérusalem sera encore debout; Michée indique son lieu de naissance ; Zacharie, son genre de mort. Certes, on ne peut rien désirer de plus littéral ni de plus précis. Après avoir énuméré 1 1 plupart de ces prédictions, saint Justin en fait l'application à Jcsus-Glirist, en qui toutes se sont réalisées à la lettre; puis il conclut de cet accomplissement des prophéties dans leurs moindres détails que Jésus-Christ est le Messie, le Rédempteur promis au genre humain \
Dirigée contre les Juifs, cette argumentation est accablante : pour en éluder la force ils sont obligés d'avoir recours aux interprétations les plus bizarres, de nier le sens prophétique des passages que l'ancienne Synagogue tout entière, les paraphrases chaldaiques plus vieilles que le Talmud appliquaient au Messie. Mais, Messieurs, la preuve de la divinité du christianisme par les prophéties n'a pas seulement une valeur relative au peuple juif; elle n'est pas moins décisive contre le rationalisme. Il ne s'agit pas en effet d'épiloguer sur l'une ou l'autre prédiction qu'il est toujours facile de détourner de son véritable sens ; c'est l'ensemble des prophéties qu'il faut envisager, ce faisceau de témoignages anticipés que le sophisme ne parvient pas à rompre. Là est la force irrésistible de l'argument tiré des prophéties. Il n'y a que le pyrrhonisme absolu en matière
» Dial, avec Tryphon, 50, 55, 66, 108.
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historique qui puisse nier qu'Israël attendait un personnage mystérieux, roi, pontife, prophète; que ses livres marquaient à l'avance tous les traits de ce libérateur futur, le caractère, le but, l'époque, les détails de sa mission. D'un autre côté, on ne saurait contester que Jésus de Nazareth seul ait réalisé dans sa perfection le type messianique qui se détache de toutes les pages de l'Ancien Testament. Or, cela suffit pour démontrer la divinité du christianisme. Vouloir expliquer ce fait par une coïncidence toute fortuite, c'est imiter ceux qui attribuent au hasard la formation du monde. Dira-t-on que Jésus-Christ s'est appliqué avec beaucoup d'adresse les prédictions de l'Écriture ? Mais il n'est pas au pouvoir d'un homme de choisir son lieu de naissance, de naître à Bethléem plutôt qu'à Rome ou ailleurs, de naître de la race d'Abraham, de la tribu de Juda, de la maison de David, de paraître au temps marqué par Jacob, par Daniel et par Aggée, de faire des miracles, d'obtenir la foi d'une grande partie du genre humain, de se faire adorer dans le monde, de ressusciter après sa mort, d'être glorifié comme le Dieu tout-puissant et éternel; et cela, parce que c'était prédit 1 Dieu seul a pu arranger le cours des choses pour amener ce grand résultat. Si le rationalisme déiste voulait considérer sérieusement d'une part les prophéties, de l'autre leur accomplissement, c'en serait fait de son obstination. Vit-on jamais pareille chose dans l'histoire de l'humanité ? Un an avant leur naissance, qui pensait à Socrate ou à Platon ? Avant que Moïse vînt au monde, qui avait foi en lui, qui espérait en lui? Bref, jamais homme s'est-il préexisté en quelque sorte, jamais homme a-t-il pu vivre par anticipation dans les espérances, dans les annales d'une nation ? Jésus- Christ naît, et sa vie est écrite à l'avance depuis de longs siècles dans des livres d'une authenticité irrécusable : sa généalogie, son lieu de naissance, l'époque de son avènement, les circonstances de sa passion, sa résurrection, la fondation de son Église, l'universalité et la perpétuité de son règne : tout cela est prédit, trait pour trait, dans des
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pr<)|)li(Hios (|iie l'évèinîment a rendues claires comme l'histoire. Kn vérilé, si l'on no savait que Dieu a laisse; à la raison (lo riiomine la lilxirté (Je fermer les yeux k r<'îvi<Jence, raveugleiJicnt (Jos rationalistes serait un prodige inexplicable.
Mais, laissons là lu rationalisme |)Our revenir au peuple juif, le seul adversaire que saint Justin combatte dans le Dialogue avec Tryplion. En présence des prophéties et de leur parlait accomplissement dans la personne de Jésus- Christ, la cause d'Israël est désespérée. Au deuxième siècle de rère chrétienne il y avait encore quelque possibilité de se faire illusion ; aujourd'hui la controverse n'est plus môme sérieuse. Ou le Messie n'a jamais dû arriver ou il est arrivé. Les Juifs ont beau raisonner sur le sens de la prophétie de Jacob, pour déterminer quel genre d'autorité devait sortir de la tribu de Juda avant la venue du Me-sie : ils ne savent plus même de nos jours où est la tribu de Juda ni ce qu'elle est devenue dans la dispersion générale. Qu'ils tourmentent ;i leur gré la prophétie de Daniel, il est évident que les soixante et dix semaines d'années sont écoulées depuis des siècles. S'ils attribuent à leurs péchés le retard que met Dieu à envoyer le Messie, il n'y a pas trace dans l'Écriture sainte d'une pareille condition mise à Tavènement du Kédempteur: les prophéties marquent une époque fixe, précise, indépendante du bon vouloir des hommes. Du reste, comme disait Bossuet, Dieu a tranché la difficulté, s'il y en avait, par une décision qui ne souffre aucune réplique : la ruine totale des Juifs qui a suivi de si près la mort de Notre- Seigneur et qui dure depuis près de deux mille ans. Cette catastrophe, dont rien ne fait pressentir la fin, est d'autant plus instructive qu'elle forme un contraste frappant avec les destinées du peuple juif avant l'avènement du Christ. Aussi longtemps qu'il conserve le dépôt des espérances du genre humain, sa nationalité résiste à toutes les tentatives de l'étranger; les grands empires de l'Asie passent sur elle sans la détruire ; et Rome elle-même, maîtresse du monde.
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respecte sur bien des points l'autonomie du sanhédrin. A peine le Christ mort, tout change de face : depuis près de deux mille ans, la Providence met à empêcher le retour de la nationalité juive le même soin qu'elle prenait de la sauvegarder pendant quinze siècles. Évidemment, Messieurs, il a dû se passer entre ces deux situations si différentes un de ces actes qui décident à jamais de la vie d'un peuple dans la balance de la justice divine ; le Calvaire seul peut expliquer cette énigme historique.
Voilà ce que saint Justin disait à Tryphon : « Votre ville a été saccagée, votre terre désolée, et, au lieu d'ouvrir les yeux et de faire pénitence, vous poursuivez de votre haine les disciples du Christ. Dans votre fol orgueil de peuple privilégié, vous n'avez pas compris que le règne messianique ne devait pas se borner à vous seuls, mais s'étendre à toute l'humanité. Et cependant vos prophètes n'avaient cessé de prédire qu'un jour toutes les nations de la terre se convertiraient au vrai Dieu. » Ici, saint Justin passe en revue tous ces magnifiques passages de l'Écriture sainte qui annonçaient la conversion des Gentils par le Messie et la formation de la grande société chrétienne, véritable race d'Abraham selon l'esprit et dans le sens complet du mot. C'est par là qu'il termine, en faisant des vœux pour que Tryphon et ses compagnons arrivent à reconnaître que Jésus est le Christ, fils du Dieu vivante
Tel est, Messieurs, ce célèbre Dialogue, le monument le plus complet de la controverse juive au deuxième siècle. Je l'ai analysé avec quelque étendue, parce que l'éloquence chrétienne s'y montre pour la première fois sous cette forme particulière, et que nous y retrouvons, à peu d'exceptions près, l'état de la controverse actuelle avec les Juifs sur le terrain de l'Écriture sainte ou des prophéties. Toutefois, nous n'aurions pas une idée suffisante de cette lutte opiniâtre qui s'est prolongée jusqu'à nos jours, si, après avoir
* Dial. avec Tryphon, 109-142.
4M DIAI.OGIIR DR SAiriT JOSTIII AVRC TRTPHOfl.
reri(Ju compte des arguments de saint Justin, nous ne cherchions ('également à examiner les objections de son adversaire. En observant l'attitude de Tryphon en face des preuves tirées de nos livres saints, nous surprendrons dans sa manière d'expliquer les textes et de tourner les difïicult('\s un premier modèle du procédé suivi dans le Talmud et par les écrivains postérieurs du judaïsme. C'est à ce coup d'œil général sur la littérature juive dans sa lutte avec l'éloquence chrétienne que je vais consacrer ma prochaine leçon.