‹ Saint Justin et les apologistes du second siècleChapitre 2 sur 257 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Un des caractères de la littérature chrétienne primitive; ce qui en fait le prix à nos yeux d'historiens, ce qui en fait la pauvreté aux yeux des lettrés, c'est qu'elle n'a' été, à aucun titre, un pur exercice de l'esprit (1). Le temps de la rhétorique et de la poésie devait venir : mais à l'origine l'effort des intelligences est absorbé, ou du moins conditionné, par les nécessités pratiques de l'apostolat et de l'organisation. Ici donc plus que jamais il convient de se tenir en garde contre la tentation d'isoler ces écrits tout pragmatiques du milieu où ils sont nés, et qui seul permet véritablement de les comprendre à fond.

Cette observation générale est particulièrement à rappeler lorsqu'on parle des Apologistes du second siècle. Sans doute, si on les rapproche des rares écrits qui nous restent de. la période immé-

1. A. et M. Croiset, Histoire de la litt. grecque', t. V (Paris 1899), p. 728 : « Une bonne pajtie de cette littérature est en réalité étningère à Ihellénsme ; elle nen a ni 1 esprit, ni la tradition, ni les caractères propres ; pendant assez longtemps même elle l'ignore, ou peu s'en faut, et elle est sans influence sur ceux qui se meuvent dans sa sphère. »

diatement antérieure, celle de saint ïgnace, de saint Polycarpe et des presbytres qu'a connus saint Irénée en sa prime jeunesse, les œuvres des Apologistes tranchent étonnamment par leur allure philosophique et presque littéraire. Et par là, sans doute, ils sont à part : ils marquent, on l'a dit, le premier contact entre la littérature chrétienne et l'hellénisme. Mais que l'on veuille bien observer leur impersonnalité. Plusieurs de ces apologies sont anonymes ; pour d'autres, nous connaissons tout juste le nom de leurs auteurs; et notre ignorance importe peu, parce que la personnalité de l'auteur disparaît presque derrière le genre. Autant s'efface l'individualité de ces apologies, autant s'accuse la physionomie du groupe : l'œuvre des Apologistes est une : ils se sont donné pour tâche de rendre le Christianisme accessible aux intelligences païennes d'une époque encore très cultivée. Pour saisir toute leur signification, il faut se souvenir qu'ils sont les collaborateurs de l'action de l'Eglise dans des circonstances transitoires. Et peut-être, pour s^expliquer leurs lacunes, est-il bon de ne pas oublier qu'ils n'expriment qu'un moment et qu'une part de cette action, comme feraient des éclaireurs dans une armée.

La scission entre le judaïsme et le christianisme avait été un fait accompli dès la persécution de Néron : dès ce moment aussi le christianisme s'était trouvé en butte à une impopularité

Page 1