ETAT DE L OPINION PAÏENNE
L'apologétique, surtout par son côté défensif, fut en tout temps chose variable, puisqu'elle doit évidemment modifier sa tactique suivant la position des adversaires. Plus que toute autre, l'apologétique des Pères du II*" siècle est dépendante des circonstances. Et cela, entre autres raisons, parce qu'elle ne fut à aucun degré une conception théologique abstraite, mais une œuvre toute pratique de défense, de vivante et ardente polémique. 11 est donc indispensable, pour la comprendre, de la replacer dans le milieu spécial qui la vit naître.
Au II« siècle, le Christianisme sort définitivement de l'ombre qui avait abrité ses débuts; il entre dans la vie publique de l'empire; et c'est pour y être aussitôt attaqué de toutes parts. De ces attaques, nous avons un tableau d'ensemble dans les premiers chapitres de l'Octavius, où Minucius Félix met dans la bouche du païen Cécilius un violent réquisitoire contre la nouvelle religion (1).
1. Minucius Félix, Octavius, 514. II est vrai que l'Octavius est de la. fin du Ile siècle, si même il ne faut pas je reporter au coniinencement du 111*?. Mais cette
C'chît un discours en forme dans une belle langue éloquente et avec toutes les formes de la rhétorique du temps. Après donc avoir sollicité l'impartialité du juge, Cécilius commence à plaider contre la doctrine chrétienne la cause de la philosophie.
« Qui veut juger sans parti pris n'aura pas de peine à s'apercevoir que tout dans les choses humaines est douteux, incertain, flottant, et qu'en toutes choses il y a plus de vraisemblance que de vérité. Il n'est dès lors pas étonnant que plusieurs, désespérant d'atteindre jamais la vérité, préfèrent se rendre à l'aveugle à une opinion quelconque plutôt que de s'obstiner dans une tenace et laborieuse recherche. Aussi faut-il s'indigner et s'attrister lorsqu'on voit certaines gens, et des hommes sans études, sans lettres, sans culture même élémentaire, qui ont l'audace de se prononcer avec certitude sur le principe suprême des choses et la majesté divine : autant d'objets sur lesquels, depuis tant de siècles, la philosophie elle-même avec toutes ses sectes est encore dans l'hésitation. Et c'est avec juste raison, certes; car l'humaine faiblesse est si loin de pénétrer le monde divin que les choses même qui sont au-dessus de nous suspendues dans le ciel et celles qui sont enfouies dans les profondeurs de
peinture répond certainement à une situation plus ancienne, surtout si l'auteur s'y inspire, comme on la conjecturé, de l'écrit (jue lo rhéteur l'^ronton avait composé contre les chrétiens.
ÉTAT DK l/ul'INlON PAÏENNK 3
la terre, il nous est impossible de les savoir, interdit de les scruter, criminel de les soupçonner. Bienheureux serions-nous et suffisamment éclairés, si seulement, suivant l'aphorisnir; du vieux sage, nous nous connaissions bien nous-mêmes! » Mais enfin, puisque nous abordons cette tâche absurde et disproportionnée, puisque nous voulons sortir des limites de notre bassesse et que, aplatis contre terre, dans l'audace de notre curiosité, nous dépassons le ciel môme et les astres, n'allons pas du moins compliquer cette première erreur par de vaincs et effrayantes opinions. Si au commencement les éléments de toutes choses ont été produits par le rapprochement naturel des atomes, qu'avons-nous besoin d'un Dieu créateur? Si des rencontres fortuites ont groupé, disposé et formé les membres de cet univers, qu'avons-nous besoin d'un Dieu organisateur? Si c'est le feu qui alluma les astres, une matière spéciale qui suspendit la voûte céleste et une autre plus lourde qui jeta les assises de la terre, si c'est l'élément liquide qui a formé la mer, à quoi bon la religion avec ses terreurs superstitieuses ? L'homme, et tout animal qui naît, respire ot grandit, est comme une combinaison artificielle d'atomes : c'est en eux que l'homme comme l'animal se divise, se dissipe et se résout. Ainsi toutes choses refluent vers leur source et retournent sur elles-mêmes, sans que personne en soit l'artisan, le juge ou l'auteur. C'est ainsi que le rapprochement des matières ignées fait toujours briller de nouveaux soleils; c'est ainsi que les vapeurs qui s'exhalent de la terre produisent toujours des
4 L'APOLOGETIQUE DES APOLOGISTES
brouillards; et ceux-ci, condensés et contractés, forment les nuages qui planent dans les hauteurs. Lorsque les nuages s'écoulent, c'est la pluie qui tombe, le vent qui souffle, la grêle qui crépite; lorsqu'ils s'entrc-choquent, c'est le tonnerre qui mugit, l'éclair qui brille, la foudre qui éclate. Et elle tombe à l'aventure; elle frappe les montagnes, les arbres, les lieux profanes et sacrés sans distinction; elle atteint les criminels et souvent aussi les gens de bien.
» Que dirai-je des accidents variés et incer- (ains qui, sans ordre ni règle, marquent le cours désordonné des choses? Dans un naufrage, les bons et les méchants voient leur destinée mêlée, leurs mérites confondus; dans un incendie, les innocents et les coupables sont frappés d'une mort pareille; lorsque l'atmosphère est infectée de quelque maladie pestilentielle, tous périssent également; et lorsque sévissent les fureurs de la guerre, ce sont les meilleurs qui succombent. Pendant la paix même, non seuleinent les méchants sont les égaux des bons, mais ils reçoivent leurs hommages; de telle sorte qu'on se demande plus d'une fois s'il faut plutôt détester leur malice ou envier leur bonheur. Si le monde était gouverné par une Providence ou par une divinité quelconque, jamais Phalaris et Denys n'auraient mérité le trône, ni Rutilius ou Camille l'exil, ni Socrate le poison. Voici les arbres couverts de fruits, la moisson déjà blanche, les raisins gonflés : la pluie les corrompt, la grêle les brise. Tant il est vrai que la vérité reste pour nous incertaine et cachée, ou plus probablement, que nous
KTAT DK I, OPINION PAÏKNNI': 5
soinm<»s dominés, à travers dos accidents mobiles et fâcheux, ixir imc fortune sans lois! »
Après «avoir ainsi défendu tour à four le sce{)ticisme et le matérialisme, Cécilius va maintenant se faire l'avocat de la religion nationale.
. « Puis donc que la fortune est aveugle et la nature désordonnée, combien n'est-il pas plus respectueux et plus sage de chercher la vérité dans la doctrine des anciens; de pratiquer la religion traditionnelle; d'adorer de préférence les dieux que nos parents nous apprirent à craindre avant même de les connaître; et de n'avoir pas sur la divinité de jugement personnel, mais d'en croire nos pères, qui, à l'origine du monde, méritèrent d'avoir les dieux pour bienfaiteurs ou pour rois 1 Aussi voit-on partout, dans les empires, les provinces et les cités, chacun avoir ses rîtes nationaux et honorer les dieux de la localité : comme les habitants d'Eleusis, Cérès; les Phrygiens, la mère des dieux; les habitants d'Epidaure, Esculape; les Chaldéens, Bélus; les Syriens, Astarté; les habitants de la Tauride, Diane; les Gaulois, -Mercure; et les Romains, tous les dieux. Car si leur puissance et leur domination enveloppe le monde entier, si leur empire s'est étendu au delà des routes du soleil et des limites mêmes de l'Océan, c'est parce que sous les armes ils pratiquent la vertu de religion ; parce qu'ils fortifient leur
6 L'APOLOGETIQUE DES . APOLOGISTES
ville de cérémonies saintes, de vierges chastes, de prêtres nombreux et honorés; parce que, assiégés et réduits à ne posséder que le seul Capitole, ils honorent quand même des dieux que d'autres eussent dès lors rejetés comme hostiles, et que, à travers les rangs des Gaulois étonnés, ils accomplissent hardiment les cérémonies de leur culte, les mains sans armes, mais protégés par leur foi ; parce que, lorsqu'ils prennent une ville ennemie, dans l'ivresse même de la victoire ils vénèrent les divinités vaincues ; parce qu'ils cherchent partout des dieux à hospitaliser, dont ils font leurs protecteurs ; parce que souvent même ils élèvent des autels aux divinités inconnues. De cette façon, en recueillant les cultes de tous les peuples, ils en ont aussi mérité l'empire. De là nous sont venues ces habitudes religieuses, que les siècles fortifient loin de les diminuer ; car le temps confère d'ordinaire autant de sainteté aux cérémonies et aux temples qu'il leur ajoute d'ancienneté.
» Et ce n'est pas en vain — j'irais cependant jusqu'à dire que, même dans ce cas, l'erreur serait préférable — que nos pères mirent tant de soin à observer les augures ou à consulter les entrailles des victimes, à instituer des sacrifices ou à consacrer des sanctuaires. Parcourez notre histoire : vous verrez qu'ils ont fondé tous nos rites, ou pour reconnaître la faveur des dieux, ou pour détourner leur colère menaçante, ou pour apaiser leur courroux déjà déchaîné. Témoin la déesse du mont Ida, dont l'arrivée parmi nous prouva la chasteté d'une matrone et délivra la