ETAT DE L OPINION PAÏENNE
ville. Témoin la statue équestre des deux frères Castor et Pollux, dressée sur le lieu même et dans la forme où ils avaient apparu, quand, essoufflés, les chevaux couverts d'écume et fumants de sueur, ils annoncèrent la victoire sur le roi Persée, le jour même où ils venaient de la donner à nos troupes. Témoin la reprise des jeux, lorsqu'un homme du peuple eut vu en songe Jupiter irrité; témoin le dévouement accepté des Décius; témoin Curtius. qui se couvrit d'honneur en se jetant avec son cheval dans un gouffre profond pour le combler de sa masse.
» Mais aussi, plus souvient que nous ne l'aurions voulu, les dieux attestèrent leur présence lorsqu'on méprisa leurs auspices. C'est ainsi que l'Allia est devenu un nom de malheur; c'est ainsi que l'affaire de Claudius et de Junius contre les Carthaginois fut moins une bataille qu'un naufrage désastreux. Et si le lac Trasimène fut à la fois grossi et souillé par le sang des Romains, c'est que Flaminius avait méprisé les augures ; et s'il nous a fallu réclamer nos étendards aux Parthes, c'est que Crassus mérita la malédiction des Furies et s'en moqua.
» Je passe les faits plus anciens, qui sont en nombre considérable, et ce qui regarde la naissance des dieux, leurs dons et leurs bienfaits; je laisse de côté les chants des poètes; j'abandonne même les prédictions des oracles, de peur que leur antiquité ne vous paraisse par trop fabuleuse. Mais regardez seulement ces temples et sanctuaires, qui sont pour la cité romaine à la fois une protection et une parure : ils tirent plus
de gloire des divinités nationales ou protectrices qui les habitent, gue des présents et des richesses qui les ornent. C'est là que des prêtres inspirés et remplis de la divinité prédisent l'avenir, indiquent des précautions contre les dangers, donnent des remèdes dans les maladies, de l'espoir dans les épreuves, du secours dans les misères, des consolations dans le malheur, du soulagement dans les peines. Bien plus, pendant le repos de la nuit, il nous arrive de voir, d'entendre et de reconnaître ces dieux que, pendant le jour, nous nous plaisons à nier, à rejeter, à blasphémer. »
Nouy avons entendu jusqu'ici le philosophe sceptique et le patriote dévot. Il nous faut maintenant descendre d'un degré pour écouter le païen sectaire qui ne craint pas de se faire l'écho des plus absurdes calomnies.
« Ainsi donc, alors que sur le culte des dieux immortels, si incertaine soit leur nature ou leur origine, toutes les nations manifestent im accord unanùne, je ne trouve personne qui soit animé d'mie assez grande audace et de je ne sais quelle sagesse impie pour tenter de détruire ou d'affaiblir une religion si ancienne, si utile et si salutaire. Je veux bien qu'il y ait eu un Théodore de Cyrène ou, avant lui, ce Diagoras de Mélos que les anciens avaient surnommé l'athée, pour nier l'existence des dieux et par là ruiner à fond cette crainte respectueuse qui gouverne l'huma-
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nité; jamais cependant cette doctrine impie ne leur vaudra le nom et l'autorité de philosophes. Quand enfin nous voyons, pour Protagoras d'Abdère qui s'était exprimé sur la divinité plutôt en critique qu'en véritable négateur, que les Athéniens l'ont banni de leur territoire et ont brûlé publiquement ses écrits, quoi donc? si des hommes (permettez-moi, pour la cause que j'ai entreprise, de laisser un libre cours à mon indignation) les hommes, dis-je, d'une faction misérable, criminelle et maudite s'élèvent contre les dieux, n'y a-t-il pas de quoi gémir?
» Ils vont dans la lie du peuple ramasser des ignorants et des femmes crédules, que la faiblesse de leur sexe rend faciles à séduire, et ils forment une association infâme dont les membres sont unis par des assemblées nocturnes, des jeûnes réguliers et des repas inhiunains, beaucoup moins, en mi mot, par un sacrifice que par un sacrilège. Race ténébreuse et qui fuit la lumière, muette en public et bavarde dans les coins : ils s'écartent des temples connue des tombeaux ; ils se moquent des dieux; ils rient des choses saintes, pitoyables indi\idus qui se permettent de prendre en pitié nos prêtres. Ils dédaignent les honneurs et la pourpre, et ils sont eux-mêmes à demi -nus : ô prodigieuse sottise et incroyable audace! Ils méprisent les tourments présents, parce qu'ils en redoutent de futurs, d'ailleurs incertains; et tandis qu'ils ont peur de mourir après la mort, en attendant ils n'ont pas peur de mourir : tellement leur terreur est compensée par un chimérique espoir de résurrection!
» Mais déjà, étant donné gue le mal se propage avec une triste fécondité et que les mœurs deviennent de jour en jour plus mauvaises, on voit s'élever dans le monde entier les sanctuaires ignobles de cette secte impie : il faudrait plutôt les abattre et dévouer aux malédictions cette société. Ils se reconnaissent à des marques secrètes et caractéristiques, ils s'aiment les uns les autres presque avant que de se connaître. Chez eux même, la passion se mêle pour ainsi dire à la religion; ils s'appellent indistinctement frères et sœurs, pour que sans doute, grâce à ce nom sacré, le viol qui n'est pas rare parmi eux devienne un inceste : tellement cette vaine et folle superstition cherche sa gloire dans les crimes. Et certainement, s'il n'y avait pas un fond de vérité, l'opinion publique, toujours si informée, ne ferait pas courir sur leur compte tant de choses- infâmes et honteuses.
» J'entends dire que, par suite de je ne sais quelle inepte persuasion, ils adorent une tête d'âne : en effet, ce culte est tout à fait convenable et bien fait pour de telles mœurs. D'autres disent qu'ils rendent un hommage immoral au corps de leurs chefs et de leurs prêtres, comme s'ils voulaient adorer le principe paternel. Je ne sais si le soupçon est justifié ; mais il s'applique bien à leurs cérémonies secrètes et nocturnes. Et quand on rapporte qu'ils honorent un homme puni pour ses crimes du dernier supplice et qus le bois funèbre de la croix est chose sainte à leurs yeux, on ne fait qu'accorder à ces scélérats les autels qui leur conviennent : ils adorent ce qu'ils
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méritent. D'autre pari, le récit qu'on fait de leurs initiations est aussi abominable que certain. On apporte à celui qui va être initié, pour endormir sa défiance, un enfant couvert de farine. Trompé par l'apparence, le novice le frappe de coui)s qu'il croit inoffensifs et l'enfant succombe sous ces blessures portées à l'aveugle. Aussitôt les autres, ô infamie, lèchent son sang avec avidité et se partagent à l'envi ses membres. Voilà la victime qui scelle leur alliance; voilà le crime dont la complicité les engage à un mutuel silence. Ces sacrifices ne sont-ils pas plus abominables que tous les sacrilèges ?
» On sait aussi ce qui se passe dans leurs festins : tout le monde en parle un peu partout, et notre Fronton de Cirta l'atteste dans son discours. A jour fixe, ils se rendent au banquet avec tous leurs enfants, leurs mères et leurs sœurs, de sorte qu'il y a là des personnes de tout sexe et de tout âge. Après un long repas, quand les esprits sont échauffés et que l'ivresse allume en eux les feux de la débauche, on jette un morceau de viande devant le chien qui est attaché au candélabre, mais de manière à le faire sauter au delà de la longueur de sa chaîne. Le flambeau se renverse et par là s'éteint la lumière qui les aurait gênés comme mi témoin. x\lors, au milieu des ténèbres qui étouffent la pudeur, ils se livrent au hasard à d'abominables débauches. Si donc ils ne sont pas tous incestueux de fait, ils le sont au moins de désir; parce que tous appellent de leurs vœux ce qui peut arriver à chacun.
» J'en passe beaucoup et à dessein. J'aurais
trop de choses à dire, qui, toutes ou la plupart, sont rendues vraisemblables par l'obscurité de cette religion néfaste. Pourquoi donc s'efforcent-ils de cacher et de dissimuler ce qui fait l'objet de leur culte? Les honnêtes gens, on l'a toujours vri, aiment la lumière; et les criminels, le secret. Pourquoi n'ont-ils pas d'autels pas de temples, pas de statues apparentes? pourquoi ne jamais parler en public ni se réunir au grand jour, si ce n'est que cette religion tant cachée est de celles qu'on pmiit ou dont on a honte? »
Le souvenir de ces infamies fournit ensuite à Cécihus 1 occasion d'attaquer la doctrine des chrétiens.
« Mais d'où vient, quel est, où réside ce Dieu unique, solitaire, abandonné, que pas une race libre, pas un royaume n'a connu, pas même la superstition des Romains? Seul le misérable peuple juif adore un Dieu unique; mais du moins il le fait en public, avec des temples et des autels des victimes et des cérémonies. Encore si nulle est la force et la puissance de ce Dieu qu'il est captif avec son peuple des divinités romaines Mais les chrétiens, que de choses étonnantes et prodigieuses ils imaginent! Ce Dieu qu'ils ne peuvent m montrer ni voir, ils prétendent qu'il surveille attentivement la conduite de tous les paroles même et jusqu'aux plus secrètes pensées n court çà et là et se trouve présent partout
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vez? OU pourquoi ne le pouvez-vous pas, si d'autres le peuvent? Nous sommes sans doute d'une autre nature, des ogres ou des monstres inhumains? Nous avons d'autres rangées de dents, d'autres sens pour la débauche? Toi qui crois cela d'un homme, tu peux aussi le faire; car tu es homme tout comme le chrétien. Et si tu ne peux pas le faire, c'est donc que tu ne dois pas le croire. Car le chrétien est homme, tout comme toi.^
» Mais, dira-t-on, on surprend la bonne foi de novices ignorants. Ils ne savaient pas évidemment qu'on impute ces horreurs aux chrétiens et qu'ils devraient les pratiquer à leur tour. En tout cas, ceux qui veulent être initiés ont l'habitude, il me semble, d'aller trouver d'abord le chef des mystères pour se faire décrire ce qu'il leur faut préparer. Alors celui-ci lui dira : « Il te faut un enfant Cendre encore, qui ignore la mort, qui puisse rire sous le couteau ; et puis du pain pour recueillir son sang jaillissant. Il te faut encore des candélabres et des lumières, quelques chiens et des morceaux de viande pour les exciter. Avant tout, tu devras venir avec ta mère 'et ta sœur. » Et si elles ne veulent pas ou s'ils n'en ont pas? Que faire des chrétiens qui sont tout seuls ? Il n'y aura sans doute de chrétien légitime que celui qui a une sœur ou une mère (1). »
Invrcoiseniblables a priori, ces accusations le paraissent beaucoup plus, si on les rapproche de la morale bien connue des chrétiens. Il apparaît alors que ce