‹ Saint Justin et les apologistes du second siècleChapitre 38 sur 257 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Même en supposant écartées les accusations infamantes qui chargeaient la conduite des chrétiens, un grief fondamental subsistait toujours contre eux : celui d'avoir abandonné la religion nationale et de se poser contre elle en adversaires — ce que le vulgaire traduisait par les reproches d'athéisme et de sacrilège. C'était donc la nature essentielle du Christianisme, sa position religieuse et comme sa raison d'être, que les Apologistes devaient maintenant justifier. Ils le firent d'abord en exposant la notion chrétienne de Dieu et du culte à lui rendre. Mais surtout, usant de cette méthode offensive qui leur est chère et qui, dans l'espèce, était si facile à appliquer, ils se livrèrent à une vive critique du paganisme, de ses mythes et de son culte (1).

Sous son aspect le plus extérieur et le plus commim, le paganisme se présentait tout d'abord comme le culte des idoles. Et l'on sait. que, malgré de louables essais de spiritualisation, les masses païennes restaient persuadées que l'idole était, d'une manière aussi certaine que mal définie, non seulement la représentation, mais le prolongement et comme une espèce

1. Chez deux Apologistes seulement, Justin et Tatien, cette polémique occupe une place assez restreinte. Mais déjà Aristide en avait fait la partie principale, pour ne pas dire unic[ue, de son Apologie.

d'incarnalioii de la divinité. Contre ces dieux de pierre ou de bois, les Apologistes renouvelèrent les diatribes mordantes des Prophètes (1). Voici comme s'exprime railleur de ÏEpîtrc à Diognète.

« Lorsque tu auras dégagé ton âme de tous les préjugés et de la routine qui te trompent ; lorsque tu seras devenu, comme au commencement, un homme nouveau, puisqu'il s'agit d'entendre une doctrine nouvelle, allons, regarde, non seulement avec les yeux, mais avec l'esprit, de quelle nature et de quelle forme sont ceux que vous appelez et que vous croyez des dieux,

» Celui-ci n'est-il pas une pierre, en tout semblable à celle que nous foulons aux pieds ? celui-là de l'airain qui n'a plus de valeur que celui qui sert à fabriquer vos ustensiles? L'un est du bois, et déjà pourri; l'autre est de l'argent, etillui faut un gardien de peur qu'on ne le vole ; l'autre est du fer dévoré par la rouille ; cet autre est une terre cuite, aussi peu remarquable que celle qui est destinée aux usages les plus vils. Toutes ces idoles ne sont-elles pas faites d'une matière sujette à la corruption? N'ont-elles pas été fabriquées à l'aide du fer et du feu? N'est-ce pas le sculpteur, le forgeron, l'orfèvre ou le potier qui les ont faites? Avant que l'art de l'ouvrier leur eût donné cette forme, n'est-il pas vrai que chacune pouvait être transformée de diverses manières, et

1. Cf. Is.\ïE, XLiv, G-21; JÉRÉMiE, X, 3-17. On sait aussi que la critique de l'idolâtrie fut un des thèmes des apologistes judéo-alexandrins. Cf. Schuerer, Gesehkhte des jûdlschpii Volkes (3e édit. Leipzig, 1898) III. p. 414-416.

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qu'elle peut l'être encore maintenant? N'est-il pas vrai que les objets de même matière pourraient devenir comme elles, s'ils trouvaient les mêmes ouvriers ? N'est-il pas vrai que de ces statues que vous adorez, les hommes pourraient faire de nouveau des objets en tout semblables aux autres? N'est-il pas vrai qu'elles sont toutes sourdes et aveugles? N'est-il pas vrai qu'elles manquent de vie, de sensibilité et de mouvement? N'est-il pas vrai qu'elles pourrissent et se corrompent?

» Voilà ce que vous appelez des dieux, ce que vous serA'ez et adorez... Et vous haïssez les chrétiens parce qu'ils estiment que ce ne sont pas là des dieux. Mais vous qui les regardez et considérez comme tels, n'est-il pas vrai que vous les méprisez bien davantage ? N'est-ce pas se moquer d'eux et leur faire injure que d'honorer, comme vous le faites, les dieux qui sont en pierre ou en terre cuite sans gardien d'aucune sorte, alors qu'il faut enfenner les dieux d'argent et d'or pendant la nuit et leur mettre des gardes pendant le jour, de peur qu'un voleur ne les emporte? De plus, par tes honneurs que vous pensez leur rendre, vous leur infligez plutôt un supplice, s'ils sont doués de sensibilité; mais ils ne le sont pas, et vous en faites la preuve par le sang et les graisses que vous leur offrez. Qui d'entre vous souffrirait cela? qui permettrait qu'on le lui fasse? Non, jamais un homme ne souffrira ce supplice que malgré lui; car il a des sens et une intelligence. Or cette pierre le supporte : c'est qu'elle est insensible. Voilà comment vous faites la

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preuve qu'ils sont dépourvus de sensibilité (1). »

Dans Miiiucius Félix, nous trouvons le même dévelojtpcineiit av(M' plus dv verve ironique.

« Oui ne sait que le vulgaire prie et adore publiquement les statues consacrées à vos dieux, parce que l'esprit des ignorants se laisse tromper par l'habileté de l'art, éblouir par l'éclat de l'or, aveugler par la blancheur de l'argent et de l'ivoire? Mais si quelqu'un voulait se rappeler quels tourments et quelles machines il faut pour faire une statue, il rougirait de craindre une matière que l'artiste, pour en faire un dieu, a si étrangement injuriée. Le dieu de bois, morceau peut-être échappé au feu ou pris d'un tronc mfortuné, est suspendu, coupé, équarri, raboté. Le dieu d'or ou d'argent est fondu avec la matière d'un vase immonde, comme il arriva souvent pour le roi d'Egypte; on le frappe à coups de marteaux et on le met sur l'enclmne pour lui donner une forme. Le dieu de pierre est coupé, sculpté, puis poli par un homme impur. Et il ne sent pas l'injure inhérente à sa naissance — pas plus d'ailleurs qu'il ne sent ensuite vos hommages empressés — à moins de dire que la pierre, le DOIS yju. l'argent n'est pas encore dieu. Quand donc celui-ci va-"t-il naître? Voilà qu'il est fondu, travaillé, sculpté : il n'est pas encore dieu. Voici qu'il est plombé, construit, dressé : non, il n'est pas dieu encore. Mais voici qu'il est orné, oonsa-

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