‹ Saint Justin et les apologistes du second siècleChapitre 74 sur 257 · LE CHRISTIANISME ET LA PHILOSOPHIK · texte numérisé non relu

LE CHRISTIANISME ET LA PHILOSOPHIK

nom. Renoncez donc à cet orgueil, et no nous opposez pas Je faste de votre éloquence... II faut aussi S'accorder dans l'expression du discours. Or, vous êtes les seuls à qui il soit arrivé de n'avoir pas. pour commercer entre vous, un seul langage...

» Vous avez inventé la rhétorique pour l'injustice et la calomnie, vendant à prix d'argent la liberté de votre parole, et souvent transformant le lendemain en mal ce que vous présentiez comme juste la veille. Vous avez inventé la poésie pour chanter les batailles, les amours des dieux, tout ce qui corrompt les âmes. »

sJcf^t TJ^ ^^f^"^t' ^^^^"^ P"^^^^« ^ ^^e critique aan. cette polémique, c'est que Tatien accorde plus de cinL'r.l^""".' *"". '^"^ ^'P'^^'^ « ^'^ misérables

r.r"itén^f m, T ^^^^^"^^; Et par là ce morceau est caractei staque de la mamère à la fois violente et superficielle de Tatien. vioienie et

«En effet, qu'a donc produit de si éminent votre philosophie^ Qui donc, parmi les plus sérieux de vos philosophes, s'est tenu hors de toute superbe? Diogène, qui affichait son indépendance par la forfanterie de son tonneau, mangea mi poulpe tout cru, et, saisi par une colique mourut de son intempérance. Aristippe, qui paradait avec son manteau de pourpre, se livrait à a débauche sous un masque de gravité. Le philosophe Platon fut vendu par Denys à cause de sa gourmandise, et Aristote qui, dans son igno-

rance, a posé des limites à la Providence et fait consister le bonheur dans ce qui lui plaisait, a commis l'extrême sottise de flatter Alexandre, ce jeune fou furieux, qui, tout à fait selon les principes aristotéliciens, fit encager comme un ours ou une panthère son ami qui n'avait pas voulu l'adorer, et le traînait ainsi à sa suite.

» ... Je n'approuverai pas non plus Heraclite qui a dit : « Je me suis instruit moi-même », parce qu'il était autodidacte et orgueilleux, et je ne le louerai pas d'avoir caché son poème dans le temple d'Artémis, pour que la publication en fût faite plus tard avec mystère. Car ceux qui s'intéressent à ces choses disent que le poète tragique Euripide, ayant abordé à Ephèse et l'ayant lu, peu de temps après, réussit, de mémoire, à faire connaître au public les ténèbres d'Heraclite. Mais la mort de ce philosophe révéla quelle était son ignorance; atteint d'hydropisie, comme il pratiquait la médecine aussi bien que la philosophie, s 'étant fait enduire de bouse de vache, il mourut déchiré par cette fiente solidifiée qui fit se contracter tout son corps. Quant à Zenon, qui prétend qu'à la suite du renouvellement du monde par le feu, les mêmes hommes renaîtront pour mener la même existence, par exemple Anytos et Mélétos pour exercer leur métier d'accusateur, Busiris pour assassiner ses hôtes, et Héraclès pour accomplir encore ses exploits, n'en parlons pas : par cette doctrine de l'incendie cosmique, il fait les méchants plus nombreux que les justes, puisqu'il n'y a eu qu'un •Socrate, qu'un Héraclès, et quelques autres du

LE CHRISTIANISME ET LA PHILOSOl'llIK !t7

même genre, rares et pou nombreux : les incchants se trouveront donc en bien plus grand nombre que les bons... Pour Empédocle, les éruptions volcimitpies de la Sicile ont montré sa forfanterie : il n'était pas dieu, il mentait en prétendiuit l'être. Je me ris aussi du radotage de Phérécyde et de PyUiagore qui a reçu sa doctrine en héritage, et de Platon qui a imité ce dernier, quoiqu'il y en ait qui le nient. Car qui donc voudrait rendre témoignage au mariage cynique de Cratès ? Qui ne préférerait répudier le verbiage insolent (lue parlent ses pareils, pour se tourner vers la rechercho de ce qui est vraiment digne qu'on le poursuive ?

» Ne nous laissons donc pas entraîner par les solennelles assemblées de tous ces gens-là, amis du bruit plutôt que de la sagesse, qui' prêchent des doctrines contradictoires et paxlent chacun suivant l'inspiration du moment (1). »

Plus loin, Tatieii revient à la charge.

« Que font donc de grand et d'extraordinaire vos philosophes ? Ils laissent une de leurs épaules découvertes, portent une longue chevelure, laissent croître leur barbe, ont des ongles comme des bêtes féroces, et, alors qu'ils prétendent n'avoir aucun besoin, cà l'exemple de Protée, il leur faut le corroyeur pour leur besace, le tisseur pour leur manteau et le bûcheron pour leur bâton,

1. Tatien, Oratio, 1-3; traduction Puech (Paris, Alcan) p. 107-112. Quelques-unes de ces étranges ai.ecdoles sont recueillies par Tertullien, Avologet. 46.

sans parler des riches et des cuisiniers pour leur gourmandise. Homme qui rivalises avec le chien, tu ignores Dieu et tu descends à l'imitation d'animaux sans raison... Tu suis les doctrines de Platon : le disciple d'Epicure se dresse en protestant contre toi ; tu veux au contraire te rattacher à Aristote, et un disciple de Démocrite t'injurie. Pythagore prétend avoir été jadis Euphorbe et est l'héritier de la philosophie de Phérécyde ; Aristote combat l'immortalité de l'âme. Vos écoles se transmettent des enseignements contradictoires ; en désaccord avec vous-mêmes, vous entrez en lutte contre ceux qui savent s'accorder entre eux (1). »

Avec de tels sentiments, la pensée de Tatien ne saurait être douteuse à l'égard de ce que les philosophes peuvent avoir de bon: c'est un plagiat des livres bibliques.

« De ce qui vient d'être dit, il résulte que Moïse est plus ancien que les héros, que les cités, que les divinités. Il faut donc avoir foi à celui qui l'emporte par l'âge, plutôt qu'aux Grecs qui ont puisé à cette source ses doctrines sans les comprendre. Leurs sophistes, en effet, avec beaucoup d'activité inutile, se sont appliqués à démarquer tout ce qu'ils ont emprunté à Moïse et aux disciples de sa philosophie, d'abord pour paraître dire quelque chose de personnel, en second lieu, pour que, voilant de je ne sais quelle

1. Ibid., 25; trad. Puech (Paris, Alcan) p. 140-141. Cf. 19 et 26.

LE CmUSTIANlSME ET LA PHILOSOPHIE !»1»

fausse rhétorique ce qu'ils n'avaient pas entendu, ils fissent de la vérité un tissu de fables (1). »

Telle est l'attitude de Tatieii à l'égard du monde grec, toute faite do passion violente et de dénigrement systématique. Malgré cette intraîisigeance, on a fait remarquer avec raison comment cet adversaire de l'hellénisme enq)runte à la sophistique ses artifices les plus raffinés (2) et comment, ponr le fond môme de son argumentation, il est souvent tributaire de sources païennes (3). C'est dire cju'il entre dans sa polémique beaucoup de convenu et de déclamations d'école. Et ceci atténue, sans la supprimer, la fondamentale sincérité de son opposition à la philosophie païenne qui caractérise son esprit et le place ainsi sans conteste aux antipodes de saint Justin.

Les Apologistes postérieurs se répartissent très inégalement entre ces deux tendances opposées. Athéna- ;;ure rappelle Justin par la largeur et la modération de ses vues. Dès le début de son Apologie et plusieurs fois dans la suite, il donne aux empereurs Marc-Aurèle et Commode, comme un titre de gloire, le nom de « philosophes ». En faveur de l'unité divine, il cite les témoignages favorables des auteurs profanes et il se plaît à rendre hommage à leurs efforts, tout en en constatant l'insuffisance.

« Que la divinité est une, la plupart du temps

1. Ibid., 40; trad. Puech, (Paris, Alcan) p. 157. Nous avons déjà fait allusion à la diatribe contre les théâtres (ch. 22) et contre les statues (eh. 33-34).

Page 1