‹ Saint Justin, philosophe et martyrChapitre 64 sur 96 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Question de la nature et de la destinée de l’âme.— smmortalté. — Wie fature. — peines et récompenses. — Dogmes de la fin da monde, de !a résurrection et da dernier jagement.

Considérée en elle-même et dans son essence, l'âme, selon saint Justin, est mortelle comme tontes les autres choses qui ont commencé à exister. — Conclusion stoicienne d'un principe platonicien. — L'immortalité est de la part de Dieu nn don ou un châtiment ; elle n'a d'autre fondement que la nécessité d'une sanction après la vie, c'est-à-dire la justice, dont la volonté de Dieu est l'expression souveraine. — Question des peines et des récompenses futures. — Rapport de cette question avec les plus hautes questions de l'ordre moral. — Le vie heureuse dans le sein de Dieu proposee comme récompense à ceux qui ont bien vécu, c'est-à-dire conformément à la volonté divine. — L'immortalité dans les souffrances physiques punira les hommes pervers et criminels. — Dogme de la fin du monde par le feu. — Différence de l'éxrupuwass stoicienne et de l'éxrupwots chrélicnne. — Dogme de la résurrection des morts. — Preuves, analogies et inductions présentées à l'appui de ce dogme pour ce qui regarde les corps. — Nécessité de l'existence du corps pour l'expiation suprême. — Caractère de ce dogme dans saint Justin. — Dogme du dernier jugement. — Le Christ viendra bientôt séparer les bons des méchants, pour donner à chacun selon ce qu'il a mérite.

Il y a un lien étroit entre la question de la Providence divine et les questions de l’immortalité de l’âme et de la vie future. |

Selon saint Justin, l’âme est mortelle de sa nature. Elle possède, en effet, la vie, non par essence, mais par communication ; elle participe de la vie. Elle est, parce que Dieu a voulu qu’elle fût. Engendrée comme le monde, elle est comme lui sujette à la mort (1). L’être incréé seul est immortel de sa nature (2). Si donc l'âme dure

(2) Movos ap yévyntos xai Gpbapros Ô Üedç, nai OX roûro Beoç dore,

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après Ja mort, c’est par un effet de la volonté divine, par un don de sa bonté et par un décret de sa justice. Si, en effet, après la mort, l’âme rentrait dans le néant, si tout sentiment s’éleignait avec la vie et que la destinée humaine füt consommée, quel avantage pour les méchants (1) qui échapperaient de la sorte aux châtiments que leurs crimes ont mérités ! Quel désordre dans la vie, quand chacun serait assuré de l'impunité et ne redouterait pas la juste sévérité du juge infaillible et inévitable ! Et d’autre part, les hommes justes, qui doivent faire le bien sans doute, non par crainte des châtiments, ni pour recueillir l’éternelle félicité, comme le salaire de leur vertu, mais pour la seule beauté de la vertu (2), ne pourraient recevoir les récompenses qui leur sont dues.

Les âmes vivront donc après la mort, parce que cela est juste et partant nécessaire : celles des bons pour jocir d’un bonheur sans mélange et sans fin ; celles des méchants pour souffrir tout le temps que Dieu voudra, et qu’elles subsistent, et qu’elles soient punies (3).

Telle est, sur la nature et la destinée de l’âme, l’opinion de saint Justin.

L’immortalité de l’âme, dans sa pensée, a pour fondement unique la nécessité de lexpiation pour les méchants et de la récompense pour les bons, c’est-à-dire la notion

ra Jè Aoura TavTa ETa TOUTOY YEvvnTa xai pÜapra. (Dial avec Tryph., 8 5, p. 26.)

(1) AN prv oÙdE àrobviorev pnut racac ràç Vuyas éyh Éppuauov yap &s &An0@ç rois xxoïiç. (Dial. avec Tryph., $ 5, p. 24.)

(2) Apol., 11,8 9, p. 190.

(3) Oùtes a‘ unv Vduyxt aEuar tou Oeoù paveïoar, où» &robvyroxouci £re" ai dé xoAkËNvTOL ÉGT dv aÙdTas ral etvar xat xoGbeoOœe © Oedc 0x.

DE L’AME, etc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 169

métaphysique de l'ordre moral. Elle est un effet dela volonté de Dieu, et un acte de sa puissance et de sa justice. Elle repose sur le dogme d'un Dieu rémunérateur et vengeur. Dieu ne peut vouloir que ce qui est juste. Voilà dans quel sens ce qui est juste est en même temps nécessaire et identique à la volonté de Dieu.

Les stoïciens, comme on sait, n’admettaient pas l’immortalité de l'âme. Cette opinion de saint Justin, que de sa nature l’âme est mortelle, est-elle une réminiscence de la doctrine stoicienne? Nous ne le pensons pas. Il y a peu de rapport, selon nous, entre la théologie de saint Justin et la métaphysique stoïicienne, qu’il accuse lui-même de n’avoir nul souci des choses divines. Dans la doctrine stoicienne, tout ce qui existe est matériel, et par suite, sujet à la mort, qui n’est autre chose qu’une decomposition de parties. L’âme humaine n’est pas exceptée de cette condition générale de l'existence, et par conséquent, elle est mortelle de sa nature. Or, on ne trouve nulle part que saint Justin ait accepté ce principe stoïcien et qu’il ait regardé l’âme comme matérielle. La mortalité de l'âme, dans son opinion, ne suit pas de ce que l’âme est matérielle (il ne l’a dit et ne l’a laissé entendre nulle part), mais de ce qu’elle est engendrée, de ce qu’elle n’existe pas par elle-même, de ce qu’elle est née et a eu un commencement (1) comme le monde.

S'il fallait chercher quelque part une origine à l’opinion de saint Justin sur la nature de l’âme humaine, nous la verrions plus volontiers dans Platon, qui, parlant du

(1) Eë 0’ 0 xopuos yevvntos, avayan rai tas duyas ysyovévar xai oÙX clyai nor Tayz" Ôux Jap Toùs avbporous éyévovro xxi 1à &ha Güa.

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monde, déclare que l’être engendré est, par sa nature, sujet au changement ct périssable, à moins que la volonté de Dieu n’intervienne pour soutenir la fragilité de son existence. Saint Justin allègue formellement cette opinion de Platon (1) et fait allusion à un passage du Timée, dans lequel l’auteur de l’univers, s'adressant aux autres dieux, leur dit : « Dieux issus d’un Dieu, vous, dont je suis « l’auteur et le père, mes ouvrages sont indissolubles, « parce que je le veux... Ainsi, puisque vous êtes nés, « vous n'êtes pas immortels, ni absolument indissolubles: « mais vous ne serez point dissous, et vous ne connaîtrez « point la mort, parce que ma volonté est pour vous un « lien plus fort et plus puissant que ceux dont vous fûtes unis au moment de votre naissance (2). »

Or, l’âme, selon saint Justin, a reçu la naissance comme le monde, car celle est imparfaite comme lui; elle est donc périssable comme lui. Si elle demeure après la mort, si elle dure, ce n’est pas par une vertu qui lui est propre, c'est parce que Dieu le veut ainsi. La génération de l’âme implique sa mortalité, Saint Justin craindrait d'identifier âme afec Dieu en la déclarant immortelle de sa nature (3). Cela seul, à ses yeux, ne peut avoir de fin qui n’a pas eu de commencement. Qui dit non engendré, dit éternel et parfait; qui dit engendré, dit imparfait et mortel. « Si l’âme n’était pas engendrée, elle ne tomberait

LS

(1) Dial. avec Tryph., $ 5, p. 26.

(2) PLATON, Timée, trad. Cousin, t. XII, p. 137.

(3) To yap àyévynrov T@ œyevvite Gpouy Éate x Trov xt Taurè, xal oÙte Ouvausc oÙte Teuñ mpoxpuôein y Oarépou To Erspov, GÛes ovôt nodk& éoTe Ta &yévynta® si yap Juapopt Tu Av Év rois, oùx av sÜpois avaënTév To œitiov Thç Ouxpopaç. (Dial. avec Tryph., 8 5, p. 28.)

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« dans aucune faute et serait incapable de mal (4). » Or, en fait, l’âme est imparfaite; elle n’a donc pas en ellemême le principe de son être, et par conséquent, elle n’est pas immortelle par essence.

Il peut paraître étrange, cependant, de supposer que saint Justin s'appuie sur une. opinion platonicienne pour enseigner un dogme aosolument opposé aux idées de Platon. JL est incontestable, cn effet, que tandis que Platon déclare que l’âme a en elle-même le principe de son mouvement et de sa vie, et par conséquent subsiste par ellemême et ne saurait mourir (2), saint Justin professe qu'elle a reçu de Dieu le mouvement et la vie aussi bien que toutes les autres choses, et qu’elle ne peut les conserver que s'il plait à Dieu. Mais Platon et saint Justin sont logiques tous deux. Platon affirme que ce qui est engendré, c’est-à-dire ce qui n’existe pas par soi-même, est de sa nature mortel et périssable ; mais il regarde l’âme comme une portion de la substance divine en quelque sorte, comme ne devant son mouvement qu'à elle-même : Saint Justin accepte le principe de Platon, mais admet que l’âme a commencé d’exister, et, en appliquant le principe de Platon, qu’elle n’est pas, par conséquent, impérissable par essence. |

Quoi qu’il en soit, il est hors de doute que saint Justin enseigne que les âmes ne mourront pas. Sur ce point, il atteste la raison et la justice qui veulent que tout sentiment ne s'éleigne pas avec la vie, pour que les bons puissent être récompensés et les méchants punis; et

(1) Ei œyévyntoc nouv ai huyai, ot’ äy éÉautpravov. (Dial. avec Tryph., $ 5, p. 26.)

(2) Taca Yuyn «Üavaros. . . . (Phèdre, éd. Didot, p. 711.) — Voir aussi le Phédon, éd. Didot, p. 83.

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l’Écriture sainte, où il est dit que l’âme de Samuel fut évoquée comme Saül l’avait demandé (1); et ce mot da Christ à ses disciples : « Si votre justice n’est pas plus « pleine que celle des scribes et des pharisiens, vous n’en- « trerez pas dans le royaume des cicux (2); » et encore certaines pratiques paiennes, les évoeations d’âmes, les possessions, les oracles rendus par ceux qu’ont visités les âmes des morts ; et aussi les témoignages des écrivains profanes, Empédocle, Pythagore, Socrate et Platon (3).

Il n’y a pas, dans la doctrine de saint Justin, de point sur lequel il insiste autant que sur le dogme des peines ct des récompenses. Sans ce dogme, dit-il, Dieu est une vaine abstraction ; la Providence divine un mot vide de sens ; le vice et la vertu, des distinctions arbitraires ; les châliments décernés par les législateurs, une odieuse comédie (4). Sans ce dogme, l’immortalité de l’âme et la vie future n’ont pas de raison d’être, Pourquoi les âmes garderont-elles le souvenir, si ce n’est pour être jugées et répondre de leur vie terrestre? Pourquoi le sentiment, si ce n’est pour sentir les effets de la justice divine?

Quel dogme était mieux fait pour les chrétiens? En effet, déclarer que la vraie patrie de l’homme est le ciel, que Dieu est le dernier refuge de la vertu persécutée, le vengeur inévitable du vice et du crime, le réparateur équitable de toute injustice et de tout désordre, c'était répondre aux instincts les plus légitimes du cœur et de la raison humaine, et en cela faire œuvre de philosophe ; c'était, en même temps, donner satisfaction à ceux qui

(1) Dial. avec Tryph., $ 105, p. 358$.

(2) Evang. selon S. MaTTH., v, 20.

(3) Apol. 1, $ 18, p. 48.

(4) Apol. II, $ 9, p. 190.

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se plaignent, consoler ceux qui souffrent, faire luire un rayon d'espérance aux yeux de ceux auxquels tout échappe ici-bas, abattre l’orgueil des tyrans, et peut-être arrêter la persécution en effrayant les persécuteurs (1), et en cela faire œuvre de propagande et de défense.

Saint Justin l’a bien vu, toutes les vérités de l’ordre moral se soutiennent les unes les autres, et se prêtent un mutuel appui. En ébranler une, c’est renverser l’édifice entier.

Nier que Dieu s'occupe du monde, autrement dit, nier la Providence divine, c’est par un détour nier Dieu, en paraissant l’admettre ; ou c’est dire qu'il se plait au mal, ou qu'il a l’impassibilité de la pierre; c’est dire que le bien et le mal et, par suite, que le vice et la vertu ne sont rien par eux-mêmes, et dépendent de l’opinion seule que . les hommes y attachent (2), ce qui est. une impiété. De même, nier le libre arbitre, c’est nier la responsabilité humaine, car sans lui les hommes ne sauraient être capables de verlu ou de vice; c’est également nier la distinction essentielle du bien et du mal (3); c’est réduire les lois humaines à de vaines et arbitraires formules. Ces lois sont en effet des prescriptions et des défenses; or, nulle action n'est digne d’éloges si l’homme n’a pas la liberté du choix, et toute prescription, comme toute défense, suppose, chez celui à qui elle s'adresse, la faculté d’obéir ou de désobéir. C'est enfin altérer la nature divine : car si les actions humaines sont l’œuvre du déstin, il s’en suit que Dicu est mélé au monde, c’est-à-dire qu’il n’est pas distinct de la masse des choses mobiles su-

(1) Apol. 1, 8 17, p. 46.

(2) Apol. 1, 898, p. 74: 8 43, p. 102.

(3) 4pol. 1, 8 43, p. 103; 11, 8 7, p. 188; $ 9, p. 190.

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jettes au changement et au mal, c’est-à-dire qu’il n'existe rien autre chose que la matière corruptible (1). Cette dernière critique est dirigée contre l’école stoïcienne. Saint Justin, tout en reconnaissant, d’ailleurs, la pureté de la morale stoicienne, montre ici l’insuffisance de leur métaphysique, les accuse de faire fausse route daus la considération des principes, et de n’avoir aucune idée de l'incorporel (2). C'est, pour le dire en passant, une raison de plus de douter qu’il leur ait emprunté sa théorie de la nature de l’âme.

L'homme donc est libre. Il possède de plus la lumière de la raisou pour se diriger (3). Par cette lumière naturelle, Dieu lui fait connaître le bien, c’est-à-dire ce qui est conforme à sa volonté, et en même temps l'invite à le faire et le conduit à la foi (4). Car le christianisme est la

- doctrine qui exprime Île plus complètement le bien.— Saint Grégoire de Nysse dira de même : « Qu'est-ce que le chris- « tianisme? C’est l’imitation de Dicu dans les limites de « la nature humaine (5). » — Dans ces premiers temps, où

(1) Etre yap xa0° cipuapuévny gfcouoty (oi Srwixoi) ra yrvoueve po avéporey yiveabar, À pndëv etvar Oedv Tapà rperôusva xx &Xdocoüpsve xat &valuiueva Elg Ta aUTA GEL xat PÜGPTEOY UIVOY PaVÉTOYTE xZTA Affiv éoynrévar xx adrov Tov Bedv du Te Tov papéiv xxi Jua où oùov Év maon xxxia YtvIUEVOY, N UnÔEev Elvar raxiay n0' Gpétnv” OnEp xx rapa TaTAv Copporx Évyorav xxi Àdyoy xx voüy Éore. (Apol. Il, $ 7, p. 186, 188.) — Voir encorc Apol. 1, $ 9, p. 24. |

(2) Kat où Ztwëixot qu\igopor év T@ map ROGv Àiyo Tà aœÙTa Tube xanTepoc, os Onhobafar Év TO mepl Qpyuv xx &GmuaTuY Àbyw où edcGoüv aÜroûs. (Apol. 11, $ 7, p. 186.) — Voir eucore au commencement du Dial. avec Trypk.

(3) Apol. 1, $ 28, p. 74; $ 9, p. 24.

(4) Apol. I, 8 10, p. 26.

(5) Tééore Xpeoteaviapaoc ; Osoù Omoimou nATA T0 ÉVOEYAUEVOY evhpd-

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les dogmes s’élaborent, la doctrine nouvelle est surtout présentée comine une doctrine morale. C’est la morale même.

Ainsi armé de la liberté et de la raison, l’homme est responsable de ses actes. S’il fait le mal, seul il est coupable; Dieu est innocent (1). Cette responsabilité n’est pas détruite par la mort, car la personnalité humaine persiste au-delà du tombeau; et si l’on peut, en se cachant, se soustraire aux prises de la justice humaine (2), la mort n’est pas un asile contre la justice divine. Saint Justin le répète à plusieurs reprises : quel avantage pour les coupables, si tout sentiment s’éteignait à la mort, s’il y avait prescription, et que la justice divine perdit ses droits! Mais il n’en-est pas ainsi. Que les âmes soient immortelles de leur nature, ou que Dieu les fasse telles, par un acte de sa volonté, peu importe. Le fait est que la mort n'achève pas la destinée humaine, et que l’œuvre de la Providence se continue sur chacun de nous par-delà les bornes du tombeau.

Ceux donc qui, par leur vertu, par la sainteté de leur vie, se seront approchés de Dieu, ceux qui, par leurs actions, auront témoigné qu’ils obéissent à Dieu et aiment à vivre avec lui, ceux-là, devenus incorruptibles, libres des passions du corps, seront reçus dans le sein de Dieu, entreront dans ce séjour bienheureux où le mal n’a pas ac-

mou qÜase. (GRÉGOIRE de Nysse, sur ces paroles : « Faisons l’homme à notre image, » t. 1, orat. 1, p. 150.)

(1) Aëtiæ édopévou, 0e0ç 9’ &yæireoç. (Apol. 1, $ 44, p. 104.) C’est une expression de Platon, tirée du x° lv. de la Républ.

(2) Apol. I, $ 12, p. 28, 30,

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cès (1), y vivront et y régneront avec Dieu (2). « Au com- «a mencement, Dieu nôus a appelés du néant à l’exis- « tence, et, de même, après la mort, il nous accordera a l’immortalté et l’accès dans son sein, si nous avons, « pendant notre vie, obéi à ses commandements (3). » L’immortalité, l’impassibilité, l'exemption de toute douleur, et la vie avec Dieu : voilà les récompenses qui attendent les imitateurs du Christ, les hommes de bien, les fidèles observateurs des commandements de Dieu. Le don de l’AGavasix et de la ouvousix rä ss est une grâce de

Dieu; c’est, dans la pensée de saint Justin, comme une nouvelle création de l'âme détruite naturellement par la mort. Les expressions par lesquelles saint Justin exprime la félicité des justes pourraient peut-être donner prise à l'accusation de panthéisme (4). Ce sont les mêmes termes dont il se sert pour marquer l’existence du Verbe dans le sein du Père.

Quant aux méchants et aux criminels, ils recevront lPimmortalité, non comme une faveur, mais comme un châtiment. Ils seront envoyés dans la géhenne, le lieu de l’éternelle expiation, et punis à jamais, au milieu d’un feu

(1) Evôa xxria où» avrerume. (Apol. I, $ 8, p. 20.)

(2) OÙ êav dEious T& éxsivou Bouasduzre éxurods Où Ep yuv dsiEwor râç pat” aœÙToù &vagrpopis ratabuubivar npoceuipaues ouuéaadetoytas, apOäprovs xai amabeis ysvousvouc. (Apol. I, 8 10, p. 26.)

(3) Ov rpinov yap Try Goyry où» Gvraç émoince, Tèv adrov vryoûusbe Toïmoy Qua To éMéabar roûç a‘poupévous T& aÙ=É GpeoTa xui xpÜapaias xa cuvouaiog xataErwbäva. (Apol. 1, $ 10, p. 26.)

(4) Ev urañsia ovyyevroes@a rw 0ew. (Apol. 11, $ 1, p. 168 )

Ey «rabria rai &yBapoix »xai &vria xal &favasix ouveivar Gen.

(Dial. avec Tryph., 8 45, p. 146.)

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qui ne s’éteindra pas (1). Le plus souvent, saint Justin n’hésite pas sur la durée des châtirents qui attendent les méchants après la vie, et admet le dogme de l'éternité des peines. Dans un seul passage, il y a lieu de douter, et le philosophe chrétien est indécis : « Les âmes injustes, dit- « il, subsisteront et seront punies après la mort, tout le « temps que Dieu voudra, et qu’elles subsistent, et « qu’elles soient punies (2). »

Ainsi, la vie en Dieu pour les bons, le supplice du feu éternel pour les méchants, tel est le sort qui attend les âmes au sortir de la vie. On peut remarquer que la récompense proposée aux bons est toute spirituelle, tandis que le châtiment qui doit frapper les méchants est une peine matérielle et physique.

Si les mots de récompeuses ct de peines éternelles reviennent si souvent sous la plume de saint Justin, cela tient à plusieurs circonstances.

Les douleurs qu’on conçoit le mieux, celles qui frappent le plus vivement l'imagination, et sont les mieux faites pour effrayer la foule, sont les douleurs et les souffrances physiques. Or, la crainte et l'espérance sont deux puissantes excitations à la vertu. Et quelle vertu que celle

(1) Ex’ œivvixy x0)acey mopedsaôau. (Apol. I, $ 12, p. 28.)

En" aimviay xata rupôç xeradienv. (Id. tbid. )

KolaGeoôae év &uwv'w nupi. (Apol. I, $ 21, p.58.)

Ev auvio rupi r0}x60%a600œ. 1 Apol. I, $ 1, p. 168.)

Teuwpiav y dtovt rupi xoutaovrau. (Apol. Il, $ 7, p. 186.)

Ey auviw rupi x.}xcews. (Apol. Il, $ 9, p. 190.)

Tro rabarou rupos duxGtépooxsaôas. (Dial. avec Tryph., $ 130, p. 146.)

(2) Ai 6 (&dixcv xai movnpüv Yuyat) rokétoyra: Eat &v adras xl ctvar rai x0}GGea0ae à Osoç Gén. (Dial. avec Tryph., $ 5, p. 24, 26.)

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que le docteur chrétien imposait à ses disciples ! Faire profession de christianisme, c'était, en effet, non seutement renoncer à la fortune, répudier les honneurs, les plaisirs et les richesses, mais encore braver lopinion publique, s’exposer volontairement au mépris, à la haine et à l’exéeration de tous, fouler aux pieds les ordres et les menaces des magistrats, déchainer le fanatisme aveugle de la populace, et attirer sur sa tête les rigueurs des lois. Et à qui demandait-il un pareil héroïsme? Etait-ce à des hommes chez lesquels la culture de lesprit avait développé le sentiment de la dignité personnelle? Nullement, mais à des bommes pour la plupart simples, grossiers et ignorants. Et, de pins, c'était au milieu de l’abaissement général et des mauvais exemples, qui rendent la vertu d’un plus difficile exercice. Certes, ce n'était pas avilir KR vertu que de la représenter suivie du bonheur, comme le veut la justice; et rien n’était plus utile et plus légitime en même temps, que de dire et de répéter à ces infortunés, hais, ” méprisés, calomniés, égorgés de toute part, qu’un Père eur ouvrirait les bras après leur vie terrestre, qu'il Les recueillerait avec amour, les glorifierait dans le ciel et leur paierait avec usure le prix de leurs efforts et de leurs passagères souffrances.

À cet enseignement des peines et des récompenses futures, se rattachent étroitement le dogme de k fin du monde, celui de la résurrection des corps, et celui du dernier jugement.

Ces trois dogmes font corps avec le précédent, le complètent et l’éclaircissent. Ils ne sont pas exposés par saint Justin d’une manière suivie, méthodique et régulière : ils ne sont pas présentés sous la forme d’une doctrine fortement liée dans toutes ses parties. Ils sont d’un ca-

DE L'AME, erc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 179

ractère moins philosophique que religieux. Cependant, ils appartiennent à notre sujet, pour deux raisons : d'abord, parce que saint Justin, loujours curieux de rattacher l’enseignement chrétien aux traditions sacrées ou profanes du paganisme, sans songer à établir un parallèle formel entre la croyance chrétienne et les doctrines philosophiques ou religieuses des païens sur ces divers sujets, ne craint pas d’invoquer ces dernières (1). En second lieu, c’est que, sans chercher à établir démonstrativement et par des arguments en forme la vérité de ces dogmes, saint Justin ne se contente pas de les appuyer sur la seule autorité de la parole divine, mais accorde encore à la raison le droit d’en faire l’épreuve, au moins en fait, car les discute dans une certaine mesure, et les tient pour essentiellement raisonnables. Il ne faut pas l’oublier, la fameuse maxime : Credo quia absurdum, n’est pas de cette époque. Elle eût chosué saint Justin tout autant que Platon et Aristote. Chez saint Justin, la ligne de démarcation n’ést jamais nettement tracée entre le domaine religieux et le domaine philosophique.

Exposons brièvement ces trois dogmes tels qu’ils se trouvent enseignés daus notre apologiste.

Le monde n’est pas éternel, car il a commencé. « Les a stoiciens enseignent qu’il périra par le feu pour renaître « de ses cendres et se renouveler ensuite, et que Dieu « sera enveioppé dans l’universelle conflagration; mais « nous, nous pensons que Dieu le père et l’auteur du « monde est fort au-dessus des choses mobiles et péris- « sables (2). » Mais de même qu'il y a eu autrefvis un

(4) Apol. I, 8 18, p. 46, 48; $ 20, p. 52; Apol. II, $ 7, p. 186. (2) Où Asyousvoc dé Ztwirot puhogopor ral adTov Toy Bséy sic rÜp &va-

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déluge d’eau qui a englouti tous les hommes, excepté un homme et sa famille, que nous nommons Noé, et que les paiens nomment Deucalion, qui a é‘é le germe d’où uue humanité nouvelle est sortie, ainsi nous disons qu'il y aura un déluge de feu ou embrasement général (éxrüpuars|, non pas pour le renouvellement du monde, mais pour la juste punition des crimes des méchants (1). Un feu vivant, selon la parole de Moïse, descendra et brûlera jusqu'au fond de l’abime (2).

Cette pluie de feu, qui descendra du ciel, et qu’arrête encore la clémence de Dieu, qui veut laisser à la vérité le temps de se propager et permettre qu’un plus grand nombre d'hommes soient convertis et sauvés (3), consumera-t-elle tous les hommes, les bons comme les mauvais ?

Il semble, d’après saint Justin, que les bons doivent échapper à cette suprême catastrophe et être épargnés, comme Noé et les siens échappèrent aux eaux du déluge universel. « Cette conflagration universelle, dit-il, est des- « tinée à nunir les impies (4). » — « Si Dieu ne retenait « sa vengeance, dit-il encore, le monde entier serait bou-

Abeca Joyparibouar xat «0 male xatà puraËoAnv Toy x3auoy yevécbet Aépouar musig dé xpeitrov Te Tüv patabaX}ouésoy vooUuEY Tv Tyran rouwty 0s5v. (Apol. I, $ 20, p. 52.)

(1) Apol. 11, $ 7, p. 188.

(2) Apol. I. $ Gu, p. 442. — Cette citation, tirée dun Deutéronome, ch. xxxnt, v. 22, est faite incomplèt:-ment. Voili le verset entier : « Un feu s'est allamé de ma fureur ; il brûlera jusqu’au ford des enfers; il dévorera la terie avec ses praductions, ct cmbrasera les moutagnes jusque dans leurs fondements. »

(3) Apol. 1, $ 28, p. 74 : Apol. NI, $7, p. 184.

(4) Eri xok@ose rüv duc6&v. (Apol. I, $ 57, p. 134.)

DE L'AME, etc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 181

«a leversé et détruit, et il n’y aurait plus ni mauvais « anges, ni démons, ni hommes pervers (1). »

Telle est aussi l’opinion de Méliton de Sardes, contemporain de saint Justin : « Il y eut autrefois, dit-il dans son discours apologétique à Marc-Aurèle, « un déluge de « vent, et les hommes désignés furent tués par un grand « vent du nord, et les justes seuls furent préservés comme. un témoignage vivant de la vérité. Ensuite eut lieu le déluge d’eau, et la masse des eaux fit périr tous %es hommes et toutes les créatures vivantes, et les justes . seuls furent sauvés dans l’arche de bois par l’ordre du Seigneur. Ainsi dans les derniers temps aura lieu le déluge de feu: la terre sera consumée avec ses montagnes, et les hommes seront consumés avec les idoles, ouvrages de leurs mains, et les images gravées, objet de leur culte, et la mer sera consumée avec ses îles ; et les justes seuls seront préservés de la fureur du feu, comme leurs semblables ont été sauvés des eaux du déluge dans l'arche; et alors ceux qui n’ont pas connu Dieu et se sont fait des idoles se lamenteront, quand ils verront ces mêmes idoles brüler avec eux, et qu'ils ne trouveront rien qui puisse les sauver (2). »

Avant les stoiciens, Héraclite avait enseigné que l’univers devait périr par le feu, d’où ‘toutes choses étaient sorties. L’embrasement universel (éxrépuaus), tel doit être le dernier acte de la vie du monde qui, sorti du feu par la loi du destin, doit y rentrer par la même loi. Saint Justin

ARLLALELLARARRERS

(4) Iva xat of paÿdor Gyyekor rat Ouipoves ai GDOpuror puxëte dot. (4pol. 11, 87, p. 184.)

(2) Fragment de l'Apologie de Méliton de Sardes, dans le Spicilegium syriacum de M. Cureton, et dans le Spictlegium Solesmense, traduit du syriaque en latio par M. Ernest Renan.

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a-t-il connu la doctrine physique d’Héraclite ? Assurément, il a connu celle des stoïciens, qui sur ce point en dérivait, et a marqué avec une certaine netteté la différence de la doctrine stoïcienne et de la doctrine chrétienne sur cette question.

. L’éxrûpuar des stoïciens est une suite de la nature des choses, une loi nécessaire du destin, une scène fatale de la vie universelle. L’éxrépusx chrétienne ne résulte pas de- la nature des choses, mais d’un décret de la puissance divine qui a déjà déchainé les eaux sur la face de Ja terre. C’est la suprême catastrophe : elle est destinée à la purification et à l’expiation. Le feu qui doit descendre sur le monde et le détruire se confond,’ dans la pensée de saint Justin, avec celui qui doit être l’instrument de la vengeance divine, et consumer les méchants.

Saint Justin n’a nulle part entrepris, comme Athénagore, d'exposer philosophiquement le dogme de la résarrection des morts ; cependant il ne laisse pas de professer ce dogme, et cherche à montrer qu'il est fondé en raison. |

« Nous espérons, dit-il, que nous retrouverons après « la mort nos corps jetés dans la terre, assurés que nous « sommes que rien n’est impossible à Dieu (1). » Est-il en effet plus étrange et plus incroyable de prétendre que nous ressusciterons avec nos corps que de dire que les os, les nerfs, les chairs et toute la machine corporelle naît et se forme d’une petite goutte de semence? Supposez que vous ne naissiez pas de la sorte, et qu’on vous représentil l’image de cette petite goutte, et qu’on assurât qu’elle suflit à vous engendrer et à vous former, le croiriez-vous

(1) Apol. 1, 818, p. 48.

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avant de l’avoir vu? Non, sans doute. Ainsi, parce que vous n’avez jamais vu un mort revenu à la vie, vous ne croyez pas à la résurrection des corps. Mais de même que vous n’auriez jamais pu croire que vous pussiez naître d’une semblable goutte, quand cela est cependant; de même, croyez qu'il peut se faire que les corps humains, dissous et décomposés dans la terre comme les semences, renaissent par l’ordre de Dieu dans un temps déterminé et revêtent l’incorruptbilité. Comment assigner des limites à la puissance divine? Est-il en effet plus difficile à Dieu de rendre un cadavre à la vie que de tirer l’univers du chaos et de former le monde ? Faut-il prendre pour mesure de la nature et de la force divine la nature et la force humaine? Le Christ a dit : « Ce qui est impos- «a sible aux hommes est possible à Dieu. » Avant de naître, le corps humain existait répandu et comme enveloppé dans la substance de la matière ; de même, après la mort et la dissolution de ses éléments, il demeure dans les trésors de la substance, et il ne faut pas un plus grand effort à Dieu pour le produire la seconde fois que la première. La naissance et la production du corps est inexplicable et incompréhensible, et cependant elle est possible puisqu'elle est réelle. De même aussi la résurrection du corps, quoiqu’incompréhensible, est croyable (1). De plus, comment les âmes des méchants et des injustes pourraient-elles être punies et souffrir, si elles ne devenaient pas, après la mort, capables de sensation? et comment la sensibilité et la personnalité humaines pourraient-elles persister après la mort sans le même corps et la même âme? Les morts renaîtront donc avec leurs mêmes corps et leurs mêmes

(1) Apol. I, $ 19, p. 50, 52.

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âmes. Dieu, au dernier jour, par un acte incompréhensible de sa puissance, ressuscitera les deux substances, qui par leur seule vertu ne sauraient durer après leur séparation naturelle. Il rétablira les cendres dispersées du corps et rallumera le flambeau de la vie. Sans le corps, nulle sensation, nulke douleur physique n’est possible. Par cela seul donc que l’expiation future est une peine matérielle, il faut que le corps humain, réceptacle et condition nécessaire de toute impression sensible, soit ressuscité.

Telle est l’argumentation de saint Justin. Telles sont les preuves et les inductions sur lesquellesil fonde la doctrine de la résurrection des corps. À vrai dire, elle est exposée par

saint Justin avec une certaine réserve, et présentée comme

une espérance (1) plutôt que comme un dogme. Il semble que le disciple des philosophes ait entendu sur ce point les murmures de la raison, et reconnu que les arguments par lesquels il essaie de justifier sa croyance sont tout négatifs et laissent quelque place à la critique. Plusieurs questions restent dans l’ombre. Que deviendront les âmes en attendant le grand jour de la résurrection, qui aura lieu à la consommation des siècles? La matérialité des peines

futures réservées aux méchants implique, il est vrai, la re-

naissance des corps des méchants; mais la béatitude toute spirituelle qui attend ies justes semble répugner à leur résurrection corporelle. Saint Justin, il est vrai, ne s’est pas expliqué fort clairement sur la destinée réservée aux justes. A l’exeeption du mot ouvevaix, qui veut dire l’intime union avec Dieu, toutes les autres expressions dont il se sert pour caractériser la vie future sont négatives, et

(4) Ta vexpotpeva mai eiç yüv Balioueva mal aroldbeofar éxvror goœpara rpos0onœues. (Apol. I, $ 18, p. 48.)

DE L’AME, Erc. (ENSEIGNEMENT CHRÉTIEN). 185

toutes impliquent nécessairement la non existence du corps. Affirmer, en effet, qu'après la mort les bons seront immortels, incorruptibles, impassibles, exempts de douleur et de souffrance (4), n’est-ce pas affirmer précisément qu’ils seront alors délivrés de la servitude corporelle? L'immortalité, l’incorruptibilité, l’impassibilité, l’insensibilité, excluent certainemement la notion de corps, si bien qu’aux yeux de la raison, un corps incorruptible est une contradiction dans les termes. Et comment pourrait avoir lieu cette ouvousix, cette union intime avec Dieu, si les âmes pe devaient renaître qu'avec et dans leur enveloppe corporelle? En accordant même que cette union intime avec Dieu ne soit pas une absorption et un anéantissement de la personnalité humaine, mais que saint Justin entende seulement par là que les justes seront alors capables de connaître et de pénétrer la vérité dans sa plénitude, et jouiront ainsi de Dieu, n'est-il pas vrai que le corps, loin d’être un auxiliaire aux aspirations de l'intelligence, lui est bien plutôt un obstacle, un embarras et une entrave ? Icibas, les images, les impressions sensibles, tout le bruit que le monde fait dans le corps, troublent la pensée, génent l'exercice de l'intelligence, enchainent ses plus nobles élans et nous dérobent la vue claire de la vérité. Saint Justin est trop platonicien pour regarder le corps comme le caractère, et si je puis dire le gardien de la personnalité humaine. Platon, son premier maitre, s’est bien gardé d’attacher des corps aux âmes, quand il nous les a représentées à l’origine suivant le char des dieux. En tombant sur la terre, en revêtant l’enveloppe corporelle, elles ont,

(1) Ev arafeix nai ahanaia ri &lumia xxi &avasia auvüatv. (Dial. avec Tryph., $ 45, p. 146.)

486 Ille PART. — CH. IV. — NATURE ET DESTINÉE

selon lui, perdu la jouissance des choses divines; et sur celte terre, c'est en se séparant du corps, c’est en s’éloignant de tout ce qui a rapport à lui qu’elles peuvent retrouver quelque ombre de ces biens dont elles ont conservé l’amour et le désir après leur chute. De même donc qu’il y avait lieu de se demander, à propos du dogme de la fin du monde, si les justes seront compris dans l’universelle destruction, de même on peut se demander si les corps des justes seront aussi ressuscités, et si après la résurrection les bienheureux vivront corporellement. Saint Justin parle d’une manière générale sans doute, quand il expose la doctrine de la résurrection des corps; mais ailleurs, quand 1l dit que le Fils de Dieu ressuscitera les corps de tous les hommes qui ont vécu, et revêtira d’incorruptibilité ceux des justes, tandis que ceux des méchants seront capables de sensation et de souffrance (1), il semble faire une distinction entre l’état des uns et l’état des autres après la résurrection. Ces corps impassibles, incorruptibles, qu’il attribue aux bienheureux, rappellent ces dieux d’Épicure, dont le stoïcien Balbus se moque agréablement dans un dialogue de Cicéron, ombres plutôt que réalités, qui ont, non pas un corps, mais une apparence de corps, non pas du sang, mais comme du sang (2).

- Nous pouvons donc conclure qu’une certaine indécision

(1) Orte rai Ta cüpara dveyeupei Tévruy Toy yevouévuy &vOparuy, at T@v UEv GÉlwy EvdUdEL &pÜapaiav, Tv 0 &dixwy év «icône aime pet Toy patwy Oamuvoy ebs To œiwveov rÜp méuÿer. (Apol. I, $ 52, p. 120.)

(2) « Hominis esse specie deos confitendum est : Nec tamen ea species corpus est, sed quasi corpus, nec habet sanguinem sed quasi sanguinem. » (CICÉRON, De natura deorum, 1, 18.) :

« In Deo quid sit quasi corpus aut quasi sanguis intelligere non possum. » (JId., ibid., 1, 26.)

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plane sur l’enseignement de saint Justin touchant la résurrection des morts.

Nous avons peu de choses à dire du dogme du dernier jugement. Il est si clair que ce dogme résulte de la néces- sité des peines et des récompenses futures, que saint Justin s’est abstenu de le montrer.

Dieu doit après la mort donner à chacun selon ses œuvres. Donc, à la fin du monde, après la résurrection, il assemblera: tous les hommes et les jugera. Saint Justin allègue ici le témoignage des Écritures, et atteste les prophètes. C’est en ce sens qu'ils ont dit que Dieu est l’attente des nations (1). Ils ont prédit clairement deux venues du Christ, l’une dans l’humilité et dans la bassesse de la condition humaine, l’autre dans la gloire et au milieu de l’appareil majestueux du roi et du juge suprême. Alors il fera la séparation des hommes, donnera aux justes et à ceux qui l’ont aimé l’immortalité, et les établira dans le royaume de Dieu, asile de la paix et du repos; frappera d’une sentence de condamnation les méchants, ceux qui l'ont haï, ceux qui l’ont abandonné, et les enverra dans le feu éternel (2).

Platon aussi a dit que Minos et Rhadamante jugeraient les âmes (3). Nous, nous disons que c’est le Christ. Et le temps où le Christ vengeur doit apparaitre sur les nuées n’est pas éloigné : « Ne différez pas, dit saint Justin, n’hé- « sitez pas à croire: si le Christ arrive avant votre « conversion, vainement vous pleurerez, vainement vous « ferez pénitence ; 1l ne vous écoutera pas (4). »

(1) Apol. I, $ 32, p. 82.

(2) Apol. I, 8 51, p. 130. — Dial. avec Tryph., $ 53, p. 194; $ 35, p. 118; $ 120, p. 408; 410; $ 50, p. 98.

(3) Apol. 1, 8 8, p. 20, 22.

(4) Dial. avec Tryph., $ 28, p. 92.

188 Ille PART. — CI. V. — DESTINÉE DE L’AME,

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