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blesse humaine et l'excellence divine; ils sont comme les interprètes qui nous permettent de nous faire comprendre de Dieu. Ce sont eux qui s'offrent et apparaissent aux mortels, eux qui adressent la parole aux mortels, qui vivent au milieu d’eux et se plaisent à donner aux hommes tout ce que ceux-ci demandent à Dieu. Leur nombre est considérable, leurs fonctions diverses... Les uns soignent les maladies, les autres donnent des conseils dans les affaires douteuses, d’autres annoncent ce qui est caché, d’autres sont des auxiliaires dans les arts. Les uns sont dans les villes, d’autres dans les campagnes ; cenx-ci affectés à la mer, ceux-là à la terre ; les uns ont reçu en partage un corps comme foyer domestique, les autres un autre (2). »
Le même Maxime de Tyr témoigne que cette opinion
constitue le fond commun des croyances philosophiques et religieuses, au milieu du conflit, de la variété et de la discordance des mœurs, des lois, des institutions et des doctrines : « Toutes les opinions sont d'accord en cela
(1) Etoi 8 aœûré (0%) pÜasu àfaværoe Gebrepru, Oeoï xaxdoûpevor
Seurspor, àv pebopia yüs #21 oùpavod rerayuévor” Deo piv &obevéTTepos,
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Oedy pév mnauaitator, &vôporwys dE émue)éotator. (MAXIME DE TYR, Dissert., x1v, ch, 8, p. 55.)
(2) MAxIME DE Tyr, Dissert., x1v, fbid.
« que Dieu est un, souverain et père de tontes choses, « et qu'il y a plusieurs dieux, fils de Dieu, qui admi- « nistrent le monde avec lui. Voilà ce que dit le Grec, ce «a que dit le barbare, l'habitant du continent et l’insulaire, « le savant et l'ignorant (1). »
Selon saint Justin, si Dieu ne s’occupe que des espèces et non des individus, s’il veille sur le monde en général et non sur chacun de nous en particulier, il en résulte qu'il est inutile de prier (2).
En effet, Dieu n’est pas comme un maître vénal dont on puisse acheter les grâces et les bienfaits. D’autre part, changer, modifier ses actes, se repentir, bien loin de convenir à la nature de Dieu, ne convient pas même à l’homme de bien. L’essence de l'être parfait répugne aux doutes, aux incertitudes et aux tâtonnements de la faiblesse humaine. Dieu, de toute éternité pense, veut et fait le meilleur, non pas successivement et en se reprenant à plusieurs fois, mais par un seul et même acte. Il est absolument contradictoire à sa nature qu'il puisse modifier et corriger ses desseins, revenir sur ce qu’il a voulu, et changer l’ordre des choses qu'il a une fois établi. La prière n’a pas d’action sur lui; elle est par rapport à lui sans efficace. Voilà ce que démontre la philosophie. Mais la doctrine chrétienne, comme toute doctrine religieuse, prescrit la prière. Est-ce donc que le Dieu de la religion, disons mieux, le Dieu de la conscience et de l’humanité, ce Dieu qui est le recours, la consolation et l’espérance de toutes les âmes blessées ou mal à l'aise dans ce monde imparfait, n’est pas le même que le Dieu
(4) MAXIME DE Tvr, Dissert., xvu, ch. 5, éd. Didot, p. 66. (2) Dial. avec Tryph., $ 1, p. #4, loc. cit.
CH. II. — DE LA PROVIDENCE DIVINE. 161 de la philosophie ? Celui-ci n'est-il qu’un être abstrait, enfermé dans son impassibilité, sans rapport avec le cœur de l’homme? Celui-là est-il fait à l'image de l’homme? A-t-il, comme les puissances terrestres, des courtisans et des favoris? Ressemble-t-il au Deus ex machinà des poètes tragiques? Est-il sujet à toutes les vicissitudes de lirréflexion humaine ?
Saint Justin proteste contre la doctrine qui sépare Dieu du monde et qui retire à la Providence les petits détails du gouvernement de l’humanité. En cela il a raison, et nous l’avons vu, il est d'accord avec les plus nobles représentants de la philosophie païenne. Mais alors même que Dieu étendrait sa sollicitude sur les petites choses comme sur les grandes, sur les individus comme sur les espèces, il n’en est pas moins vrai que là, comme partout, 1l agit comme il convient à sa nature d'agir, et que c’est le rabaisser à la mesure humaine, que de supposer que la prière puisse changer sa volouté et modifier ses actes. Il n’en résulte en : aucune manière qu’un Dieu immuable soit un être abstrait. On sait avec quelle vivacité Platon s'élève contre la théologie de l’école d’Élée (1). Dieu est pour Platon un Dieu bon, l'idéal de la bonté, le bien en soi, un Dieu adorable, l’objet suprême de l’amour comme de la pensée, un bienfaiteur, et pour tout dire, en un mot, le plus touchant et le plus sacré du langage humain, un Père. Il n’en résulte pas non plus que la prière soit inutile, et que ce soit en vain, selon l’expression de saint Justin, que nous prions jour et nuit. La prière, en effet, n’est pas seulement la sollicitation de l’indigent qui demande ce dont il a besoin; c’est avant tout un mouvement, un élan du cœur
(1) PLATON, Sophisle.
vers Dieu, un hommage à sa bonté, un acte d’amour et de reconnaissance pour ses bienfaits. L'homme, surtout quand il souffre, averti de sa faiblesse et cherchant où s'appuyer, tourne ses regards vers celui que toutes les langues nomment le Tout-Puissant, et implore sa protection par la prière. Il puise dans ce muet entretien avec Dieu la résignation et la force. Selon une belle parole de Pythagore, « nous devenons meilleurs en nous approchant de Dieu (1). » La prière a, en effet, une vertu sanctifiante ; elle est véritablement saine au cœur de l’homme : elle est un principe de force et de vertu morales, une excitation à bien faire ou à persévérer. Les païens ne l’ont pas plus méconnue que les chrétiens.
Maxime de Tyr, après avoir établi dans une de ses dissertations que, soit qu’on admette la Providence générale ou spéciale, les prières des hommes ne changent pas les desseins de Dieu et l’ordre du monde, s'exprime ainsi : « Mais, direz-vous, Socrate allait au Pirée offrir « ses prières à la déesse et exhortait ses concitoyens à « l’imiter, et la vie de Socrate n’est autre chose qu’une « prière perpétuelle. Pythagore aussi pria, et Platon, et « tous .ceux qui furent amis des dieux. Mais qu’on « prenne garde de prendre la prière du philosophe pour « la demande de ce qu’il n’a pas. Elle n’est autre chose « à mes yeux qu’un entretien, qu’une conversation avec « les dieux sur les biens présents, et un témoignage « de la vertu. À moins que vous ne vous imaginiez « que Socrate demandait aux dieux des richesses ou le « premier rang parmi les Athéniens. Il s’en faut de beau- « coup : non, il leur demandait la force de l’âme, une « vie tranquille, des mœurs irréprochables, une mort
(1) Pensée citée par Plutarque dans son traité de la superstition.
CH. If]. — DE LA PROVIDENCE DIVINE. 163
« sereine, et tous ces biens, 1l les puisait en lui-même « avec leur permission (1). » N'est-ce pas Sénèque qui proteste contre la doctrine d’un Dieu insensible, indifférent au sort des hommes et à la marche du monde? « Ceux qui raisonnent ainsi, dit-il, n’entendent donc pas « les voix suppliantes des mortels, ni cette multitude de « vœux publics et particuliers qu’on adresse aux dieux de toutes parts, les mains étendues vers le ciel? Comment les hommes se seraient-ils accordés dans ce délire universel d’invoquer des divinités sourdes, des dieux impuissants, s’ils n’avaient reçu d’eux des bienfaits tantôt offerts spontanément, tantôt accordés à nos prières ?.… Où est l’être si malheureux, si abandonné, si maltraité par le destin, et tellement né pour l’infortune, qui ne se soit ressenti de cette munificence des dieux (2)? » La philosophie ne proscrit donc pas la prière, et Sénèque parle ici comme saint Justin.
Les religions les moins épurées et les moins philosophiques, celles où la divinité, pour ainsi dire brisée, morcelée et dispersée dans le monde (3), est attachée au
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(1) Hv © Bios Zuxpares peotbc sh xat yap IIvOæyopas nUEaTo, ral Ndruv xat ooruw &hhoç Oeoic mpoonyopie. Al& av LEY DyEi Tv ToÙ guÜosdpou ebynv Gernotv elvai Toy où mapovruv yo 6 Oueixv rai Sukhexrov roc roùs Üeoûg nepi Tv TapoyToy xai Émideey The &pérn. (Maxime DE Tyr, Dissert, x1, ch. 8, éd. Didot, p. 43.
(2) « Hoc qui dicit non exaudit precantium voces et undique sublatis fo cœlum manibus vota facientium privata ac publica. Quod profecto non fieret, nec in hunc furorem omnes mortales consensissent, alloquendi surda numina et inefficaces Deos, nisi nossent illorum beneñcia nucc ultro oblata, nunc orantibus data, magna, tempestiva, interventu suo ingentes minas solventia. » (SÉNÈQUE, De benef., IV, 4.)
(3) Les platonicieus, comme les stoïciens, apercevaient l’unité de Dieu à travers le polythéisme populaire.
« Les hommes qui admettent plusieurs dieux, dit Maxime de Tyr,
moindre mouvement de la nature, préside à tous les actes de la vie, à tous les sentiments du cœur de l’homme et intervient dans les plus chétifs accidents du monde, les religions polythéistes sont celles où le culte est le plus superstitieux, les prières les plus fréquentes et les plus puériles, les moins dignes de celui qui les fait et de celui à qui on les adresse. Il semble que l’homme y- dispose de la divinité, qu’il puisse à son gré la faire descendre sur la terre, l’introduire dans les événements les plus misérables, la mêler à toutes ses passions, à toutes ses craintes et à loutes ses espérances. La prière chrétienne est plus philosophique : elle est sans doute une demande adressée à Dieu, mais elle est plus encore un élan d'amour et une action de grâces. Quoi de plus sublime et de plus philosophique que ce mot qui la résume : » Que « ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel! » Dans ces termes, la philosophie l’accepte, le stoïcisme même le plus rigiée l’avoue. « Conduis-moi, Jupiter, et toi « Destin, là où vous m’avez destiné (4). » Voilà la vraie
ignorent que tous ces dieux n’ont qu’une même loi, les mêmes mœurs, uue même manière d'être, sans nulle division, sans nul conflit. . . .. ls ne forment qu’une même nature sous des noms divers. Dans l’ignorance où nous sommes à leur égard, nous attribuons à chacun d'eux les bienfaits de ieur Providence commune. Les dénominations se multiplient et se diversifient comme celles des plages de la mer. Tantôt, en effet, c’est la mer Égée, tantôt la ner Jonienne ; ici c’est la mer de Myrtos; là c’est la mer de Crète, quoique la mer soit une, bomogèue. .... Il en est ainsi de Dieu. H est un, semblable à lui-même. et idestique sous tous les rapports. Nous ne le divisons que parce que notre faiblesse et notre ignorance nous empêchent d'arriver à sa véritable essence. » (Disserl., xxxIX, $ 6, éd. Didot, p. 156.)
La même pensée est exprimée par Plutarque, et presque dans les mêmes termes dans le Tr'ailé d’Isis et d’Osiris.
(1) SÉNÈQUE, Épit. cvs ; — EPicr., Manuel, à la fin.
prière de l’homme libre et du philosophe. Et n'est-ce pas par les termes mêmes du fiat voluntas tua que Socrate répond à Criton, qui lui annonce que le lendemain il lui faudra quitter la vie : « A la bonne heure, Criton; « si telle est la volonté des dieux, qu’elle s’accomplisse, » ei Tadrn Toës Osoëç pÜov Tabrn Eat (Â).
Saint Justin a de Dieu une idée trop haute ct trop vraiment philosophique pour entendre la Providence autrement que Platon, son premier maître. Comme lui, il professe que Dieu veille sur le monde, qu’il le gouverne avec sagesse et avec bonté, qu'il prend soin des individus aussi bien que des espèces; mais comme lui aussi, il enseigne qu’il est immuable, c’est-à-dire qu’il est placé en dehors de l’espace et du temps. Il déclare que ce n’est pas en vain que jour el nuit les hommes lui offrent leurs prières. Maxime de Tyr est du même avis; Sénèque également ; mais ni les uns, ni les autres n’ont voulu dire que Dieu, toujours présent à son œuvre, en modifie à chaque instant les mouvements pour s’accommoder à nos vains désirs et à nos caprices frivoles. Assurément, la prière élève
(1) On peut remarquer que c'est par le même mot que saint Justin, après avoir plaidé la cause des chrétiens et protesté cnntre les condamnations qui les frappent, termine sa première Apologie: « Si vous persistez dans vos rigueurs injustes, rous nous écrierons : Que la volonté de Dieu s'accomplisse! » Ô piov T& 0e TouTo yevéaôw. (Apol. I, $ 68, p. 165.)
La formule chrétienne : Kyrie elcison était aussi employée par les palens. Épictète l'atteste ct la blâme comme une parole d’esclave : Nüv Ô6 Tpéuovtes Tov Gpbdprov xparobuev, xat tov Grdy émexx}cüuevoe Seduuôa aûros Küpu Elinaov, érirpebiv por éEs}Gkiv. Avôpérodo, &))o yap te OËeu, D TO auaivov; @XA9 CU Te Gusivov 9 To To BG doxoûy; té, To odov Emi act, Oexpdeipers Tôv xpitiv, napæyeu Tbv aou6ovho ; (ÉPicT., Disseré. 11, 7, 12, 13, 14.)
166 Ille PART. — CH. III. — DE LA PROVIDENCE DIVINE.
l’âme, purifie et sanctifie le cœur, soutient notre faiblesse, et met un baume sur nos douleurs. Nous aimons, . de plus, à croire que Dieu l'entend et y peut faire droit s’il lui plaît. Les âmes religieuses du paganisme pensaient sur ce point comme les plus fervents chrétiens. Le Dieu de Platon et d’Épictète n’était pas plus sourd et plus insensible que celui de saint Justin.
CH. IV. — NATURE ET DESTINÉE DE L’AME, Etc. 167