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je suis le Socrate qui s’entretient avec vous et qui ordonne toutes les parties de son discours; il s’imagine toujours que je suis celui qu’il va voir mort tout à l’heure, et il me demande comment il m’ensevelira; et tout ce long discours que je viens de faire pour vous prouver que dès que j'aurai avalé le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que je vous quitterai et irai jouir de félicités ineffables, il me paraît que j’ai dit tout cela en pure perte, comme si je n’eusse voulu que vous consoler et me consoler moi-même. Soyez donc mes castions auprès de Criton, mais d’une manière toute contraire à celle dont il a voulu être la mienne auprès des
« juges, car il a répondu que je ne m’en irais point ; vous, « au contraire, répondez pour moi que je ne serai pas plutôt « mort que je m'en irai, afin que le pauvre Criton prenne
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la chose plus doucement, et que, voyant brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne s’afflige pas sur moi, comme si je souffrais de grands maux (1). »
Quel avantage pour les méchants, si tout finit avec la
vie et s’ils perdent le sentiment avec l’existence, dit plusieurs fois saint Justin. Et Platon : « Si la mort était la
cessation absolue de toute existence, ce serait un grand gain pour les méchants après leur mort d’être délivrés à la fois de leur corps, de leur âme et de leurs vices ; mais puisque l’âme est immortelle, elle n’a d'autre moyen de prévenir les maux qui lattendent, et il n’y a d’autre salut pour elle que de devenir éclairée et vertueuse. En effet, l’âme se rend dans l’autre monde, n’emportant avec elle que des habitudes contractées pendant la vie, et qui, à ce qu’on dit, lui rapportent de
(1) Phédon, trad. Cousin, t. [, p. 316.
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« grands biens ou de grands maux dès le premier instant a de son arrivée (4). » |
Nous pourrions multiplier à loisir ces citations. Elles suffisent pour établir, ce que personne, au reste, ne saurait révoquer en doute, à savoir que le dogme de la vie future, et le dogme d’une destinée meilleure pour les bons que pour les méchants, sont très-clairement enseignés par Platon.
Que si nous voulons pousser au-delà, ct nous demander ce qu’il entend exactement par cette vie future, et en quoi consiste précisément la destinée des âmes au sortir du corps, les réponses ne nous feront pas défaut, tantôt sous une forme sévère et revêtue cependant de la plus magnifique poésie, tantôt sous la forme allégorique. Ne suffit-il pas, cependant, au philosophe d’avoir affirmé que les âmes sont immortelles, et qu'après la mort, qui est, selon les platoniciens, la fin d’un exil, la délivrance, et le retour à la vraie patrie, elles tombent entre les mains d’un Dieu bon, mais juste, qui leur assigne le prix qu'elles ont mérité pendant l’épreuve de la vie, à la vertu une destinée heureuse, au vice et au crime des châtiments proportionnés. La raison peut-elle pénétrer au-delà? La philosophie peut-elle décrire le bonheur des bons et le malheur des méchants? Ces terres fortunées et ces lieux de douleur sur quoi l’imagination des poètes s'exerce, ne paraissent pas compris dans l’horizon que la philosophie embrasse. Affirmer la vie future, les récompenses et l’expiation dans une autre vie; n’est pas plus téméraire que d’affirmer la Providence divine et l’im-
(1) Phédon, trad. Cousin, t. 1, p. 300. — Apolog. de Socrate, p. 40, éd. Steph.
496 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
mortalité de l’âme; mais au-delà commencent l’obscurité et l'incertitude. Il semble donc que demander à la philosophie une solution positive à cette question : En quoi consiste, au juste, la destinée des âmes dans l’autre vie? Qu'est-ce que la récompense qui est préparée aux unes, le châtiment qui attend les autres ? c’est lui demander plus qu’elle ne peut donner, c’est lui imposer de mêler les récits poétiques et les inventions de la fantaisie aux démonstrations certaines. Cependant, notre ambition de savoir ne s'arrête pas sur le seuil des questions imsolubles. La puissance de notre esprit ne mesure pas notre curiosité.
La pensée de Platon, dans la question que nous venons de poser, a été aussi loin que possible, et là où la raison ne pouvait lui servir de guide, il s’est borné à exposer des mythes et des traditions religieuses, sans prétendre les donner pour des vérités certaines, mais en paraissant reconnaître, cependant, que sous ces mythes populaires, et sous ces traditions religieuses, se cache un certain fond de vérité.
Dans le Phédon, Platon semble avoir représenté l’image de la vie bienheureuse que la philosophie a pour fin d’enseigner à l’homme. La vraie philosophie devance en quelque sorte la mort, c’est-à-dire que dans ‘la mesure de ses forces, elle anticipe sur ce moment où l’âme, libre, dégagée des chaînes du corps, affranchie des passions et des désirs qui l’attachent à la terre, pourra contempler Ia vérité pure et sans voile, la beauté immuable et sans mélange, le bien en soi. C’est là, en effet, l’œuvre de l'esprit rendu à lui-même; c'est là l'objet propre de l'intelligence, et le plus grand bien où aspire le cœur humain. Ici-bas, c'est une mort que notre vie. Et cependant, quoiqu’attachée au corps, et obligée de eonsidérer la vérité, non en
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elle-même, mais par l'intermédiaire des organes du corps, comme à travers les murs d’un cachot, enchainée à ce cachot par les passions, vivant au milieu des illusions des sens, dans un monde d’ombres et de faux biens, l’âme se sent faite pour ce qui est éternel et divin. La philosophie a pour but de l’acheminer à la vie véritable, en la purifiant du contact du corps, et de lui donner un avant-goût des biens véritables, en la détachant, autant que possible, de la terre et des sens. Mais cette vie véritable, qui consiste dans la contemplation parfaite de ce qui est vrai et divin, est un idéal que nous ne pouvons atteindre tant que nous - habitons le corps. C’est après que la mort nous aura délivrés de la prison du corps que notre âme, alors pure, pourra connaitre ce qui est pur, et se réunira à ce qui lui est semblable (1). Voilà une image de la vie future. C’est, selon Platon, la communion avec Dieu.
Les mêmes pensées se retrouvent encore dans le fameux passage du Banquet, où Diotime décrit à Socrate le dernier effort et l’objet suprême de l’amour, Le cœur humain, altéré de beauté, ne trouve son parfait contentement que quand il peut saisir et embrasser la beauté parfaite et impérissable : « Ce qui peut donner du prix à la vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle. Quelle ne serait pas la destinée d’un mortel à qui il serait donné de contempler le beau sans mélange, dans sa pureté et simplicité, non plus revêtu de chairs et de couleurs humaines, et de tous ces vains agréments condamnés à périr, à qui il serait donné de voir face à face, sous sa forme unique, la beauté divine (2)! »
{1) PLATON, Phédon, trad. Cousin, t. I, p. 199 et suiv. — PLUTARQUE, Consolatio ad Apollonium, ed. Reiske, t. VI, p. 411, et passim. (2) PLATON, Banquet, trad. Cousin, t. VE, p. 317, 318.
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La contemplation de la beauté éternelle et de la vérité absolue est, dans les conditions de la vie terrestre, troublée et imparfaite. Elle est le besoin des âmes pures; elle sera leur occupation et leur récompense dans l’autre vie. Ces derniers mots ne sont pas expressément dans Platon ; mais on peut les lui attribuer, ce semble, sans dépasser sa pensée. Platon, en effet, décrit iei la vie idéale de l’âme humaine. La contemplation des essences, la vision face à face du vrai, du bien et du beau en soi, c’est-à-dire de Dieu ; voilà en quoi elle consiste. Impossible tant que l’âme est enfermée dans le tombeau du corps, elle est propre et naturelle à l’âme libre, émancipée des liens de la matière, et rendue à elle-même, quand le poids des péchés ne l’entraîne pas vers les régions inférieures (1). Les mêmes pensées se retrouvent encore dans la première partie du Phèdre, mais enveloppées sous le voile des
(1) « Comment un homme qui aime véritablement la sagesse, et qui a la ferme espérance de la trouver dans les enfers, serait-il fâché de mourir, et n’irait-il pas avec joie dans les lieux où il jonira de ce qu'il aime ? Ah! mon cher Simmias; il faut croire qu'il ira avec une trèsgrande volupté, s’il est véritablement philosophe ; car il est fortement persuadé que nulle part que dans l’autre monde il ne rencontrera cette pure sagesse qu'il cherche. » (Phédon, t. 1, p. 208.)
Le platonicien Plutarque s'exprime avec une égale précision sur la beatitude des âmes vertueuses : « Les âmes humaines, tant qu'elles sont unies aux corps et soumises aux passions, ne peuvent avoir de participation avec Dieu que par les faibles images que la philosophie en retrace à':leur intelligence, et qui ressemblent à des songes obscurs. Mais lorsque, dégagées de leur lien terrestre, elles ont passé dans ce séjour pur, saint et invisible, qui n'est exposé à aucune révolution, alors ce Dieu (Osiris), devient leur chef et leur roi; elles sont fixées en lui et contemplent cette beauté ineffable dont elles ne peuvent se rassasier, et qui excite sans cesse en elles de nouveaux désirs. » (PLUTARQUE, De Isid. el Osir, éd, Reiske, t. VIE, p. 504, 505.)
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mythes, et mélées aux dogmes de la vie antérieure, de la chute et de la transmigration des âmes.
Cicéron nous est un sûr garant que nous n’avons pas altéré la pensée de Platon, lui qui résume ainsi son enseignement au sujet de la destinée des àmes dans l’autre vie : « Deux chemins s'offrent aux âmes au sortir du corps : « celles qui, dominées et aveuglées par les passions hunaines, se sont livrées tout entières à la débauche, se sont souillées de crimes et de vices domestiques, ou de forfaits inexpiables envers l’État, prennent une route détournée, opposée à celle qui mène au séjour des dieux. Celles, au contraire, qui ont conservé leur innocence et leur pureté (1), qui se sont, autant que possible, gardées de tout commerce avec les organes, s’en sont, pour ainsi dire, séparées, et qui, dans des corps humains, ont « imité la vie des dieux, prennent leur vol et retournent « librement à Dieu, d’où elles sont sorties (2). » Voilà, sur ce point, où la philosophie païenne s’est arrêtée, et saint Justin, j'allais dire le christianisme, ne s’est pas élevé plus haut, n’a rien dit de plus précis et de plus sublime !
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(1) « A celui qui n’est pas pur, dit Platon, il n’est pas permis de contempler la pureté. » (Phédon, p. 206.)
(2) « Ita enim censcbat (Socrates) itaque disseruit, duas esse vias, doplicesqne cursus animorum a corpore excedentium. Nam qui se hu- - manis vitiis contaminavissent, et se totos libidinibus dedissent, quibus cœcati, vel domestiris vitiis atque flagitiis se inquinavissent, vel republica violanda fraudes inexpiabiles concepissent, iis devium quoddam iter esse seclusum a concilio deorum. Qui autem se integros, castosque servavissent, quibusque fuisset minima cum corporibus contagio, seseque ab his semper sevocassent, essentque in corporibus hbumanis vitam imitati deorum : his ad illos, à quibus essent profecti, reditum facilem patere. » Tusb 1, 30. — Ce passage est une traduction abrégée d’un passage du Phédéon, p. 239, 240.
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La personnalité de l’âme après la mort n’est pas trèsneltement enseignée par Platon, il est vrai. Ces âmes vertueuses qui, après la fin de la vie terrestre, retournent à Dieu, semblent être absorbées dans la substance divine, comme l’eau renfermée dans des vases fragiles flottant sur J’Océan se mêle aux flots de la mer, après que ces vases ont été brisés.
Le corps humain est-il donc la forme nécessaire de la personnalité humaine, et faut-il dire que l’âme humaine garde mieux sa personnalité en reprenant son vêtement corporel? Platon est plus vrai, plus spiritualiste et plus métaphysicien quand il enseigne que le corps est pour l’âme une prison ; que se débarrasser du corps, c’est conquérir la vie libre et parfaite. De plus, la vision face à face de la vérité et de la beauté éternelles, qui est, selon lui, l’état des âmes avant leur chute et après leur délivrance de la vie terrestre, n’est pas nécessairement une absorption en Dieu (1). Les âmes, avant de tomber sur la terre, dit-il poétiquement, suivaient le char des dieux. Après la mort et après l’expiation, elles reviennent à cette heureuse condition. N'est-ce pas, au reste, de la même mas nière et à peu près dans les mêmes termes que saint Justin parle de la destinée des âmes justes? Si la doctrine de Platon, sur ce point, sent le panthéisme, celle de saint Justin, nous l’avons dit, pourrait prêter le flanc à la même accusation. |
Que deviennent les âmes des méchants après la mort? Quelle est leur destinée? La raison humaine n’a rien de plus à répondre à cette question, si ce n’est qu’elles
(1) « S'il y a quelque chose d'immortel et d'impérissable, l’âme, 0 Cébès, doit l’être, et nos âmes existeront réellement dans l’autre monde. » (Phédon, p. 299.)
VIE FUTURE, ETc. (ENSEIGNEMENT PAÏIEN). 201
doivent expier leurs fautes. La description des lieux d’expiation, et des souffrances qu’elles subissent, est la matière de la poésie et des mythes, et la littérature païenne est remplie de peintures de cette espèce. Homère, Hésiode, Pindare, Virgile, Horace, Ovide, nous parlent des Enfers et des Champs-Élysées. Les poètes, dans ces récits, sont les interprètes plus ou moins libres des traditions religieuses de leur pays. Platon aussi, dans un grand nombre de Dialogues, dans l’épilogue de la République, à la fin du Gorgias, dans plusieurs passages du Phèdre et du Phédon, et, beaucoup plus tard, le platonicien Plutarque, ont recueilli et exposé, sans y croire qu’à demi, ces traditions religieuses (1).
De toutes ces descriptions, où il est assez difficile de faire la part de la fantaisie individuelle et d’un enseignement positif distribué peut-être aux initiés des mystères sacrés, on pourrait tirer les traits d’une doctrine assez conforme à la doctrine chrétienne, et compléter la pensée de saint Justin, qui indique, en quelques mots, ces analogies, comme s’il voulait se défendre de professer aucune nouveauté (2). « Quand nous enseignons, dit-il, « la conflagration du monde, nous répétons un dogme « stoicien ; quand nous enseignons que les âmes des mé- « chants doivent, après la mort, conserver le sentiment, « et être punies; celles des bons, libres de toute peine, « jouir de la béatitude, nous disons la même chose que
(1) « Peu de temps après la mort, dit Plutarque, il ne reste plus rien du corps qui puisse servir de matière à un châtiment physique. Le seul supplice de ceux qui ont mal vécu, c’es: l’oubli et le néant. » Ev x0)xot1peoy © &AnOaç Toy xarüv Blucavrwv, &doËix xxi œyvoux x2t Tavrekdg apavtsuoc. (PLUTARQUE, De occulle vivendo, éd. Reiske, t, X, p. 647.)
(2) Apolog. 1, $ 18, p. 48.
202 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’'AME,
« vos poètes et vos philosophes. » C’est donc entrer dans lesprit du philosophe chrétien que d’aborder ces rapprochements.
Saint Justin enseigne la fin du monde par le feu. Le feu, selon les stoïiciens, est l’agent de destruction et de rénovation du monde. Une ancienne tradition, constatée par Ovide, prouve que cette idée de la conflagration universelle et de la ruine du monde n’était pas nouvelle en effet : « Il était écrit dans les fastes du destin, dit le « poète, qu’un temps viendrait où la mer, la terre et la « voûte du ciel devaient s’embraser, et la laborieuse ma- « chine du monde se dissoudre (4). » Cette tradition venait peut-être de l'Orient. En effet, c'était un dogme de la religion des mages, qu'après la victoire d’Ormuzd et la défaite du principe du mal, le feu devait descendre sur le monde et purifier la création : mais, dans la doctrine de Zoroastre, cette conflagration du monde n’a pas pour but sa restauration: c’est, au sens chrétien, la fin du monde.
Le dogme chrétien de la résurrection des morts est fort différent du dogme de la métempsycose qu’ensei- -gnaient les pythagoriciens, et qu’on rencontre çà et là dans Platon. L'un et l’autre dépassent et déconcertent la raison, et semblent être une concession à l'imagination po-
(1) Esse quoque in fatis reminiscitur, affore tempus Quo mare, quo Tellus, correptaque regia cϾli Ardeat et mundi moles operosa laboret.
(Ovine, Melamorph., I, v. 256.) Pline, dans sa lettre à Tacite sur l’éruption du Vésuve, témoigne aussi des croyances populaires sur la destruction du monde : « Plures æternam illam ct novissinam noctem mundo interpretsbantar. » (vi, 20.)
VIE FÜTURE, erc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 203
pulaire qui se représente mal l’existence d’un esprit pur, et qui voit dans le corps le signe de la personnalité individuelle. L
Ces deux dogmes répondent au besoin de croire à l’expiation après la mort, et paraissent inventés l’un et l’autre à cause de la difficulté de concevoir la souffrance dans une substance spirituelle. Les coupables doivent, après la mort, être punis. Or, selon les partisans de la métempsycose, le corps est une prison, un lieu d’exil et de souffrance pour l’âme qui y est enfermée. Le retour dans le corps après la mort est un châtiment, et d'autant plus rigoureux, que le corps est plus vil. D’autre part, comment comprendre une peine qui ne serait pas analogue à celles que nous souffrons ici-bas ? Quelle prise la douleur a-t-elle sur un pur esprit? Les seules condamnations qui touchent la foule et qu’elle redoute, sont celles qui frappent le corps. Les coupables doivent souffrir; donc, après la mort, au jour de la distribution des châtiments, les âmes reprendront les corps qu’elles ont animés pendant la vie, et subiront, dans des flammes matérielles, d'intolérables souffrances.
Tels sont, en deux mots, les dogmes de la métempsycose et de la résurrection chrétienne. D’un .côté, les âmes vont habiter d’autres corps; de l’autre, elles sont rétablies dans les conditions de leur existence passée. Nous l’avons dit : la différence est grande. |
Mais la doctrine de la transmigration des âmes n’est pas, dans l’antiquité païenne, l’unique réponse au problème de la vie future.
Le mythe populaire du Tartare et des Champs-Élysées semble impliquer, sinon une résurrection spéciale des corps, tout au moins celte croyance que l’âme et le corps
204 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME, des bons et des méchants sont ensemble punis et récompensés.
Les bons se rendent dans les iles fortunées, dans de délicieuses prairies baignées d’une douce lumière. Ils y respirent l’air le plus pur : les concerts, les danses, les entretiens les plus vertueux et les plus saints concourent à leur bonheur. C’est à que l’homme, devenu parfait par sa nouvelle initiation, rendu à la liberté et vraiment maitre de lui-même, célèbre, couronné de fleurs, les plos augustes mystères, converse avec les âmes justes ‘et pures, et voit avec mépris la troupe profane de ceux qui, plongés dans la boue, se pressent et s’entassent sur la terre (1).
«a Éclairés la nuit et le jour par un soleil toujours a éclatant, les justes coulent une existence paisible : « leurs bras ne fatiguent pas la terre et les flots hu- « mides, pour leur arracher une chétive nourriture; « mais, près d’augustes dieux, ils jouissent d’une exis- « tence exempte de larmes... Ils tressent des guirlandes pour leurs bras et des couronnes pour leurs « fronts (2). » Quant aux méchants, ils sont précipités dans des lieux obscurs, souterrains, où coulent des torrents de feu et des fleuves de fange, et y endurent d’affreux tourments. La nature de ces tourments indique assez que leurs corps habitent les enfers. Est-ce un pur esprit que ce Sisyphe de la fable, condamné à rouler son rocher ? ce Tantale dévoré de soif auprès de sources fraîches, et cet Ixion attaché à la roue? Sont-ce de purs esprits que ce tyran Ardiée et ses compagnons de douleur, s’efforçant
(1) PLUTARQUE, De immortalilale animi. — De facie in orb. lunæ éd. Reiske, t. IX, p. 718.
(2) PinoaRE, IT, Olymp., od. Il.
VIE FUTURE, grc. (ENSEIGNEMENT PAIEN). 205
de s’élancer hors du gouffre, et ramenés en arrière par ces personnages hideux, au corps enflammé, espèce de démons, ministres de la justice divine, qui leur lient les pieds, les mains, la tête, et les ayant jetés à terre et écorchés à force de coups, les traînent à travers des ronces sanglantes (1)? Sont-ce des âmes sans corps que tous ces criminels déchirés par le fouet des Furies, souffrant l’ardeur des flammes liquides ou la rigueur d’un froid glacial, gémissant, hurlant et remplissant le Tartare des plus horribles eris? Sans doute, Virgile peut bien servir de guide à Dante au travers des cercles redoutables des enfers (2), car le Tartare paien n’est pas différent de l'enfer chrétien : c’est la même noire prison, théâtre
(4) PLATON, Républ., 1. X, épilogue, p. 283, trad. Cousin.
(2) Virgile, dans son VIe livre de l’Énétde, fait mention d’une sorte d'expiation corporelle et sensible : « Les âmes, au sortir du corps, traînent après elles un reste de souillure, dont il faut qu’elles soient purifiées. » |
Non tamen omne malum miseris, nec funditus omnes Corporeæ excedunt pestes. . . . .
Ergo exercentur pœnis veterumque malorum, Supplicia expendunt. , ,. . . . .
À propos de ces deux vers, le scholiaste Servius fait cette remarque : « Pœnas autem minime perferunt animæ; sed illius conjunctionis relliquiæ quæ fuit inter auimam et corpus: nam licet ista duo per se pœnas perferre non possint, homo tamen perfert qui de his duobus est factus. »
+ + + . Aliæ panduntur inanes Suspensæ ad ventos, aliis sub gurgite vasto, Infectum eluitur scelus aut exuritur igni.
Ce sont les trois modes de purification des âmes enseignés dans les mystères de Bacchus, dit le même Servius : « Aut tæda purgantur et sulphure ; aut aqua abluuntur, aut aere ventilantur. »
206 Ille PART. — CH. V. — DESTINÉE DE L’AME,
des mêmes supplices : c’est, de part et d’autre, un lieu de tortures, le séjour des pleurs et des gémissements (1).
Quoi qu'il en soit, il n’y a pas trace, dans les mythes grecs ou romains, du dogme de la résurrection générale des morts. En Perse, ce dogme était enseigné très-explicitement. Théopompe, cité par Diogène Laerce, rapporte que les mages enseignent que les hommes doivent ressusciter, et jouir alors de l’immortalité (2). Après la défaite d’Ahriman, le corps, qui est l’œuvre d’Ormuzd, sera purifié du germe de mort que l’autre y a déposé. Les hommes, revêtus de corps purs comme l’éther, jouiront, dès lors, d’une existence immortelle et bienheureuse sur la terre affranchie désormais du mauvais principe. Sosiosch, prophète et rédempteur, triomphera de la mort et jugera le monde. Armé de la force d'Ormuzd, il rappellera les morts à la vie. Comment, demande Zoroastre à Ormuzd, comment pourra se reformer un corps dont les vents et les flots ont emporté les débris? Ormuzd lui rappelle la toute-puissance de la force créatrice : celui qui a formé le grain du froment, et lui fait lancer, du sein de la corruption, une tige verdoyante, rappellera, mais seulement une fois, les morts à la vie (3).
Quant au dogme du dernier jugement, la philosophie et la religion païenne le proclament hautement, chacune à sa manière : « C’est sans doute, dit Plutarque, calomnier « la Providence que de l’assimiler à ces furies venge- « resses dont on fait peur aux enfants, et de la représen- « ter toujours armée pour châtier les mortels et punir ri-
(4) « Ibi erunt fletus et stridor dentium. » (S. MATTHIEU.)
(2) DIOGÈNE LAERCE, préface.
(3) Paganisme el judaïsme, par DOLLINGER, traduit par J. de P., t. Il, p. 218, 219.
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« goureusement leurs fautes (4). » Mais il est utile de croire que Dieu est propice aux bons, et sévère pour les méchants. Il convient d’attendre de lui de grands biens et d’en redouter de grands maux; de se représenter qu’il est père, et en même temps qu’il est juge. Il ne faut pas dire que la justice est assise à côté de Jupiter. Ce dieu est lui-même la justice et l’équité, la plus ancienne et la plus parfaite des lois. Dans la vie, il frappe le coupable à son heure, et use souvent de clémence pour laisser place au repentir (2).
Mais c’est un principe essentiel que Dieu traite chacun selon son mérite, qu'il a l’œil ouvert sur toutes les actions et donne à chacun ce qui lui est dû. Il frappe sans colère, sans esprit de vengeance, mais personne n’échappe a sa justice infaillible. La punition qui paraît évitée n’est qu’ajournée. La justice divine s’applique déjà ici-bas, mais elle n’est pas bornée par les limites de la vie : elle s’exerce surtout au-delà du tombeau. Comme l’âme existe après la mort, c’est alors qu'elle reçoit les récompenses ou les peines qui lui sont dues. La vie a été pour elle un temps de combat, et ses travaux étant terminés, on lui décerne ce qu’elle a mérité (3).
Il ne s’agit pas là, comme on le voit, du dogme précis d’un jugement général. Tout l’enseignement de la philosophie ancienne (et peut-on dire que la philosophie mo- ‘derne l’ait en effet dépassé?) se réduit à affirmer que Dieu est le souverain juge des âmes et l’infaillible dispensateur des récompenses et des peines, et qu’il donne à chacun le juste prix de ses actions.
(1) PLUTARQUE. — Non posse suaviter vivi secundum Epicurum, éd. Reiske, t. X, p. 550.
(2) PLuT. — Non posse suav. viv. secund. Epic. p. 530, 551.
(3) PLUT., De sera numinis vindicla, éd. Reiske, t. VIII, p. 224.
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Écoutons maintenant la mythologie, ou pour mieux
dire, la religion païenne : « Aussitôt que les âmes sont
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