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sorties du corps, elles se rendent dans un lieu merveilleux, où se voient dans la terre deux ouvertures voisines l’une de l’autre, et deux autres au ciel qui répondent à celles-là. Entre ces deux régions sont assis les juges : Minos, Eaque et Rhadamante, fils de Jupiter. Rhadamante juge les hommes de l'Asie, Eaque ceux de l’Europe ; Minos, auquel Jupiter lui-même a appris les secrets de la justice, a l’autorité suprême pour décider en dernier ressort, dans les cas où ils seraient embarrassés, et préside le tribunal des enfers. Lors donc que les hommes arrivent devant leur juge, par exemple ceux d'Asie devant Rhadamante, Rhadamante les faisant approcher, examine l’âme de chacun, sans savoir de qui elle est; et souvent ayant entre les mains le grand roi ou quelque autre roi ou potentat, il ne découvre rien de sain en son Ame; il la voit toute cicatrisée de parjures et d’injustices par les empreintes que chaque action y a gravées : ici les détours du mensonge et de la vanité, et rien de droit, parce qu’elle a été nourrie loin de la vérité; là les monstruosités et toute la laideur du pouvoir absolu, de la mollesse, de la licence et du désordre. Adrastée, fille de Jupiter et de la Nécessité, est préposée à la punition de tous les crimes, et aucun coupable, ni grand, n1 petit, ne peut, par force ou par ruse, échapper à sa vengeance. Dès que les juges ont prononcé leur sentence, les bons et les méchants sont séparés. Les premiers prennent leur route à droite par une des ouvertures du ciel, portant sur la poitrine un écriteau contenant le jugement rendu en leur faveur. Les seconds prennent leur route à
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gauche, par une des ouvertures de la terre, ayant derrière le dos un semblable écrit où sont marquées toutes leurs actions. Toutes les âmes coupables ne sont pas punies également. Les peines, comme les récompenses, sont proportionnées à la valeur des actions. La vertu et le crime sont payés au décuple. Mais ce n’est que par les douleurs et les souffrances que l’expiation s’accomplit.
a Il y a de plus grandes peines pour l’impie, le fils dénaturé, l’homicide, et de plus grandes récompenses pour l’homme religieux et le bon fils. Pour ceux qui ont commis les derniers des crimes, et qui pour cette raison sont incurables, ils endurent à jamais d’effroyables tourments. Incapables de guérison, ils sont en quelque sorte suspendus dans la prison des enfers, servant tout à la fois de spectacle et de leçon à ceux qui y arrivent sans cesse. Les autres se purifient de leurs crimes et se réhabilitent par une juste expiation. Adrastée, qui préside au châtiment des coupables, a sous ses ordres trois Furies chargées d'appliquer à chaque âme la peine à laquelle elle a été condamnée. Des spectres hideux servent d’auxiliaires aux Furies. Dans ce royaume des ténèbres, il y a plusieurs lacs : dans l’un bouillonne l’or en fusion ; un autre est rempli d’un plomb plus froid que la glace, un autre de fer. La garde en est confiée à des génies qui, armés de tenailles, plongent dans ces lacs les âmes criminelles. Tour à tour fondues par le feu, durcies par la glace, ou noircies par le fer, elles souffrent dans ces divers états des douleurs inexprimables (1). »
(1) Tous les traits de cette description sont empruntés aux Épilogues
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L’enfer païen est riche en scènes propres à épouvanter les méchants. Il semble quil ait été inventé pour arrêter par la crainte ceux que la seule laideur du vice ne suffirait pas à retenir. « Il est utile, en cffet, dit Plutarque, de a faire boire les méchants dans la coupe de la superstition, « d’armer contre eux toutes les terreurs du ciel et de la « terre, de les environner de frayeurs et de soupçons, « d'ouvrir des abimes sous leurs pas, s’il est vrai que, « Contenus par ces pensées effrayantes, ils doivent se con- « duire avec plus de modération et d’honnêteté (1). » Pour agir vivement sur les imaginations grossières, on à ramassé comme à l’envi tout ce qui est le plus propre à faire frissonner d'horreur. L’enfer et ses supplices ont été décrits avec les plus sombres couleurs. Un gouffre souterrain, séjour du silence et des ténèbres éternelles : des marais de fange, des fleuves de métaux en fusion. Des bourreaux, figures hideuses, au corps enflammé, torturant les morts de mille manières : la roue, le fouet, les tenailles, le feu dévorant et inextinguible, le froid qui glace et dessèche, rien ne manque au tableau.
Nous n'avons pas eu besoin de forcer les textes, de torturer les allégories et les mythes, pour trouver dans la philosophie et dans la religion païennes des anialogies avec certains dogmes du christianisme que saint Justin a le premier signalées. Nous craignons bien plutôt qu’on ne nous accuse de nous être complu trop longtemps à développer un lieu commun. Il ne saurait non plus y avoir
de la République, du Gorgias, et de deux traités de Plutarque, dont l'un a pour titre: De sera numinis vindicla, l'autre De Consolatione ad Apollonium. Les traits allégoriques qui se trouvent dans ces deux ouvrages rappellent la fin du Xe livre de la République.
(t) PLuT. — Non posse suav. viv. secund. Epic., p. 642.
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témérité ni blasphême à suivre ces rapprochements, que saint Justin et plusieurs pères et docteurs considérables des premiers siècles de l’Église ont eux-mêmes marqués.
Nous n’avons fait autre chose qu'expliquer, éclaircir, fortifier par de nouveaux textes ou de plus riches développements les indications qu'ils ont laissées :
Que Dieu existe, qu’il est par sa nature incompréhensible et ineffable, et cependant accessible à la raison et au cœur de l’homme; qu'il est non pas l’ensemble des choses, ni la masse vivante et organisée du monde, ni je pe sais quel vague esprit répandu et circulant dans la matière, ni un être abstrait sans rapport avec l'humanité et avec la conscience, que les politiques ont fait sensible aux prières de l’homme, propice aux gens de bien, terrible aux méchants, pour qu’il servit de soutien aux lois et de gardien suprême à l’ordre social; mais un être. réel et vivant, c’est-à-dire une personne, intelligent et juste, la substance même du beau, du vrai et du bien; qu'il veille sur le monde, non d’un regard distrait, comme ces souverains orgueilleux s’enfermant loin du tracas des affaires dans leur majesté silencieuse, et insouciants du bonheur de leurs sujets, mais avec la sollicitude et la bienveillance d’un père attentif à tous les mouvements de ses enfants ; qu'il a donné à l’homme la liberté, c’est-à-dire le pouvoir de se conduire, et une loi qui doit régler sa conduite ; qu’il est le juge en même temps que le père de l’humanité; que l’âme humaine, formée en quelque sorte d’éléments divins, doit échapper à la mort et persister dans la vie après la dissolution des organes ; qu’alors et dans un autre monde elle doit répondre de ses pensées et de ses actions, bonnes ou mauvaises, et recevoir le prix des unes et des
autres : voilà des vérités que saint Justin regarde comme fai-
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sant le fond de la philosophie nouvelle qu'il a embrassée. Or, ces mêmes vérités, saint Justin l'avoue, la philosophie païenne les a trouvées, connues et enseignées. Non pas toute philosophie. La vérité est une, sans doute, et par suite la science, si l’on considère l’une et l’autre à un point de vue abstrait et en quelque sorte idéal. Mais la raison humaine est un mélange d'ombre et de jour. Les philosophes cheminent librement, éclairés par cette raison, chacun dans sa voie. Tous les esprits n’ont pas la même profondeur, la même portée, la même manière d'envisager les choses. De là les divergences, les oppositions d’idées, la diversité des écoles et des systèmes, que les apologistes chrétiens reprochent si aigrement à la philosophie, et qui sont le fait de la liberté et de l’imperfection originelle de-la raison humaine. Non pas toute philosophie, disons-nous, mais certaines écoles philosophiques, ou, pour mieux dire, certains philosophes, auxquels saint Justin rend hommage, et qui représentent, plusieurs siècles avant l’avènement du christianisme, ou à l’époque même où il se développe, mais assurément en dehors de son action et de ses enseignements, le libre effort de la raison humaine.
Nous pouvons donc, sans témérité, répéter sur ces diverses queslions la conclusion que nous avons déjà émise à propos des problèmes de l’origine du monde, de la nature de Dieu et de sa Providence.
Le christianisme et l’hellénisme étaient d'accord au fond, et ce n’était pas par politique que, dans son zèle d’apologiste et de docteur, saint Justin disait si souvent : « Nous enseignons la même chose que les Grecs (4). Nous
(4) Apolog. I, 8 24, p. 62, pass. cité.
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« professons la même doctrine que vos poètes et vos « philosophes (4). »
Il est vrai que la philosophie et la religion paiennes n’eurent jamais l’universalité qui dès le commencement fut le caractère de la doctrine nouvelle. La philosophie ne s’adressait qu’à un petit nombre, et, sur ces hautes questions, ses enseignements n'étaient pas uniformes. La diversité des points de vue, des méthodes, et par suite des solutions, les incertitudes, les doutes, c’est à la fois le défaut et l’honneur de la philosophie, c’est-à-dire de la liberté de l'esprit appliqué à ces sujets qui confondent la pensée. D'autre part, les mythes religieux étaient plutôt affaire d'imagination que de foi. Mais nous n’avons pas cherché ici à décrire l’état des âmes : nous nous sommes borné à creuser un peu plus profondément le sillon que saint Justin avait tracé, et à chercher dans les traditions de la philosophie paienne des antécédents aux dogmes chrétiens. Or, si l’on n’est pas aveuglé par l’esprit de secte, on doit reconnaître que la doctrine chrétienne, au moins entre les mains de saint Justin, loin de détruire la sagesse des savants et toutes les anciennes croyances, les résumait, les étendait, les popularisait, les purifiait et les accommodait à toutes les âmes en leur donnant un caractère plus familier.
Le dogme de la fin du monde par une conflagration universelle, le dogme de la résurrection des morts, celui du dernier jugement, la séparation des bons et des méchants, les peines matérielles des uns dans les enfers, les joies et la félicité des autres auprès de Dieu; tous ces dogmes enseignés dans la doctrine chrétienne avaient été pressentis et enseignés avant la venue da Christ, par les philosophes et les théologiens du paganisme.
(4) Apolog. I, $ 20, p. 54.
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