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y e * e - Û , , . AN
(4) Ezov Ov O0 OEoç Tûv ÉGUTOÙ À57y0v évOuaOeTov Ev voie idtotc omdy4vous éyévvnos adTov pera Tiç éœuroU cogixs ébspeuËduevoc mp0
= , * ’ y € 4 … e , L , Tüv Ghwv. Toûroy Toy Àdyoy Écyev Üroupyov Tüv UT’ aÜTOÙ eye vnuévE, xai 00 aœûtoù Ta mavra neroinxs. (Ad Aulolyc., 11, $ 10.)
(2) Onore xat n6EAnoev 0 Dedç mouiaur dou ébouhetgaTo, robtay rov Àoyov éyévynae TPOPOPLAOV, RPUTOTOXNY TATNÇ ATITEUG OÙ rEVODELe aÙTÔdg rod oo &Xd& Adyor yevvioaç rai Tu 117 adtu Garavros quGv. (Ad Autolyc., 11, $ 22.)
296 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
du prologue du IVe évangile : « Au commencement était le « Verbe, et le Verbe était avec Dieu... » « L’apôtre nous montre par ces paroles, dit-il, que Dieu existait seul au commencement, et que son Verbe était avec lui (1). »
À prendre la doctrine de la Trinité dans ses termes généraux, elle est sans doute dans saint Théophile avec une suffisante précision, et surtout d’une manière infiniment plus complète et plus claire que chez les apologistes qui l'ont précédé. Mais si l’on veut approfondir cette théorie, considérer de près les éléments qui la constituent, il s’en faut que sur cet important problème la discussion soit close et que le concile de Nicée n’ait plus rien à définir et à fixer.
Impossible de nier la personnalité distincte du Logos dans la théologie de saint Théophile. En effet, il est la forme de Dieu (ro rpécwmov Toù matpos xai xupiou Tüv Dow, Ad Autolyc., n, 22), la manifestation de son essence impénétrable et sans nom. C’est en tant que Logos que Dieu a commencé à exister pour le monde. Saint Théophile le dit précisément : « Si j'appelle Dieu Verbe, je marque par là son commencement (ei 2éyov (6eov) etre dpyhv adroë Jéye, I, 3). » Et ailleurs : « La voix qu’Adam entendit dans le paradis, c’est le Verbe de Dieu (povn dë ré 5 dore &X 3% © Xèyos 6 vou 6605, Il, 22). » Ailleurs encore, saint Théophile compare le Verbe de Dieu à une lampe qui brille dans une chambre fermée : »% Oraraëre oùv Toûù Beod Touro éotev 0 1y0s aœdro oaivoy onep AVXvos Ev oùmuare ouveyouéve. (If, 13.) Ainsi, le Verbe est la lumière, le resplendissement du Père, qui sans lui demeure invisible et voilé. Mais il n’en est pas de même du Saint-Esprit ou de la Sagesse.
(1) Ad Autolyc., 1, $ 22.
Saint Théophile paraît souvent confondre le Verbe et la Sagesse, et quant à leur essence et quant à leurs fonctions, à tel point qu’on pourrait croire que le mot Sagesse n’est chez lui qu’une variante du mot Verbe, et qu'il n’y a là dans sa pensee qu'une seule personne divine sous deux noms difiérents. Voici plusieurs textes fort précis en ce sens : Dieu eut le Verbe pour artisan de ses œuvres, et il fit tout par lui... Ce Verbe élant donc Esprit de Dieu, Commencement, Sagesse et Puissance du Très-Haut, descendit sur les prophètes (1).
Le Verbe de Dieu par lequel 1l a tout fait, et qui est sa puissance et sa Sagesse (2).
Si j'appelle Dieu Sagesse, je nomme ce qu'il a engendré (3).
C’est par son Verbe et par sa Sagesse que Dieu a fait toutes choses (4). C’est par sa Sagesse qu'il a affermi la terre (D).
On ne peut nier que dans ces divers passages le Verbe et la Sagesse semblent ne faire qu’une seule et même chose, et n'avoir pas d’attributions distinctes. Le Verbe est l’essentielle manifestation du Dieu invisible. C’est lui qui inspire ceux qui, suivant l’expression de saint Théophile, portent l’esprit de Dieu (rveupærégopa), Il est
(4) Oùros (lo yos) oùv dv mvedua eo xxt œpyn xat dopia rai dUvau's dbéarou xurnpyero ei toÙs mpopiras rat 01 œvrov Eee Ta mept Tüç Touigews TOÙ xJouou xxt Toy AormGy axavrwv. (Ad Aulolyc., H, 10.)
(2) O Ôt À9y0ç œùToÙ (roù RATPÔS TOY GAwy) dÙ où Ta TavTa merroinxs SÜvauug &v xat copie adTob, avahau6avwy To rpocwrov. (Ad Aulolyc., 11, 22.) |
(3) Zopiav éày etre (dev) yévnuz «ûrod }éyw. (Ad Aulolyc., 1, 3.)
(4) Ad Aultolyc., 1, 5.
(5) Ad Aulolyc., 1, 5.
298 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
V'Esprit, la Sagesse et la Puissance du Très-Haut. La Sagesse a concouru avec lui dans l’œuvre de la formation du monde, sans qu’on puisse lui assigner un rôle spécial.
L'un et l’autre (le Verbe et la Sagesse) fondent, vivifient et conservent.
Si l’on prend maintenant les deux termes extrêmes de la chaine que nous venons de parcourir, on ne pourra s'empêcher de reconnaître, à notre avis, que l’enseignement dogmatique de saint Théophile n’est pas absolument identique à celui de saint Justin, et qu’en particulier, de l’un à l’autre, la théorie de la nature divine a traversé plus d’une modification, a acquis plus de précision et de rigueur, et est enfin vers la fin du Ile siècle plus voisine du point fixe où le concile de Nicée devait l’arrêter, qu’à l’époque où le premier apologiste l’exposait au tribunal d’Antonin et de Marc-Aurèle.
Ces différences sont plus sensibles encore dans la manière dont les docteurs chrétiens du Ile siècle envisagent la philosophie et la religion païennes. Les uns sont en face d’elles des alliés sympathiques, les autres d’irréconciliables ennemis. Les uns montrent pour les doctrines et les mythes du paganisme une sorte d’induigence, les autres une haine décidée et un acharnement aveugle. Les uns, sans tout approuver des théories et des traditions profanes, y reconnaissent encore les rayons d’une lumière divine qui n’a jamais manqué complètement au monde ; les autres réprouvent et condamnent loutes les inventions de la raison humaine comme l’inspiration de l'esprit mauvais. Les sciences, les arts, la religion ct la philosophie païennes sont pour les premiers un mélange d’erreur et de vérité, de clarté et de ténèbres;
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 299
pour les autres un abime de superstitions, d’égarements ct de corruption, l’édifice de l’orgueil et de la perversité. Chose digne de remarque, c’est le maître et le disciple, saint Justin et Tatien, tous deux nourris dans les écoles païennes, qui sont les chefs de ces deux partis et les re: présentants les plus énergiques de ces deux tendances opposées. Autour d'eux viennent se grouper les autres apologistes, Athénagore du côté de saint Justin, Hermias du côté de Tatien, saint Théophile entre les deux, moins indulgent que saint Justin pour la raison humaine, mais d'autre part, plus mesuré que Tatien dans son hostilité.
Saint Justin a passé des écoles profanes au christianisme progressivement et sans secousse. La philosophie a été pour lui ce que Clément d'Alexandrie l’appellera plus tard, l’échelle de la foi (4). De là cette espèce de complaisance pour la sagesse humaine et ses meilleurs interprètes parmi les païens ; de là cette sympathie avouée pour Socrate, Platon, Musonius, et tous ceux des Grecs ou des Barbares qui ont dévoué leur vie à la recherche de la vérité, et laissé aux hommes de salutaires enseignements. Sa théorie du Logos le portait en outre à considérer favorablement la science profane. En effet, puisque la raison humaine participe naturellement de la raison divine, il s’en suit que les œuvres de la raison humaine sont bonnes en partie, et que les doctrines philosophiques ou religieuses qui sont les produits les plus élevés de cette raison contiennent quelques parcelles de vérité.
Avec cette théorie s'expliquent fort naturellement certaines propositions assez étranges au premier abord, telles
(1) Yrd60pas rüç rare Xpurroy pelogopias. (CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Strom., VI.)
300 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
que celles-ci : « Tout ce qui a été dit de bien avant nous chez les Grecs ou chez les Barbares nous appartient à nous chrétiens. »..….. « Tous ceux qui, en quelque temps et en quelque pays que ce soit, ont aimé et cultivé la raison étaient chrétiens. » Ce ne sont pas là des métaphores où des audaces de langage, mais, nous l’avons dit déjà, des conséquences logiques de la théorie du Logos professée par saint Justin.
Peut-on dire cependant que cette théorie soit le principe de critique de saint Justin, et que c’est de ce point de vue qu’il juge les doctrines païennes ?
Bien que le langage de saint Justin soit toujours ferme et parfois altier, cependant il garde le ton de la défense plutôt que celui de l'attaque; ou si par occasion l’apologiste s’échauffe et s’emporte, comme dans la seconde Apologie, et se retourne contre ses adversaires, ses récriminations ne sont rien de plus que les éclats d’une conscience indignée qui se révolte contre l'injustice et proteste contre la violence. Nulle part, dans les Apologies (les seuls ouvrages adressés aux païens dont l’authenticité soit hors de doute), il n’institue de controverse sérieuse et un peu approfondie avec les systèmes philosophiques ou religieux du paganisme.
Au commencement de son entretien avec le juif Tryphon , quand il raconte les diverses évolutions de sa pensée, comment il a vainement cherché la vérité dans les écoles des philosophes, et pourquoi il les a successivement abandonnées, les raisons qu’il donne de son passage de l’une à l’autre ne peuvent être prises pour une critique sérieuse du stoïcisme, du péripatétisme, du pythagorisme et du platonisme. C’est sans doute juger un peu légèrement la doctrine d'Épietète et de Marc Aurèle que
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 301
de prétendre que c’est une philosophie athée. De même saint Justin peut avoir raison en blâmant l’avidité mercenaire de tel philosophe qui faisait trafic de la sagesse ou l’interminable noviciat dont tel autre voulait faire précéder son initiation à la science; mais en vérité ce sont là des boutades et non des critiques contre les systèmes d’Aristote et de Pythagore. Quant à la discussion instituée à propos de la philosophie de Platon, elle est plus spécieuse que solide , plus subtile que profonde. L’ironie et le dédain y tiennent souvent lieu de raisons. Saint Justin , qui dans cette pelite scène est l'avocat de Platon, met à le défendre une singulière mollesse. Cette lutte rappelle un peu ces simulacres de combat où tout est réglé et arrangé, où les vainqueurs et les vaincus sont désignés par avance.
Dans les deux Apologies , saint Justin, tout en condamnant l’extravagance de la religion paienne qui, en honorant de viles idoles , outrage manifestement la majesté divine, ne laisse pas de reconnaître entre plusieurs traditions et plusieurs cérémonies religieuses des païens, et certains enseignements et certains rites des chrétiens, une frappante analogie.
Tout en remarquant que la vérité est une et que les conceptions philosophiques qui prétendent en être l’expression fidèle sont diverses et opposées, que non seulement les différentes écoles se contredisent et se combattent, mais que chaque philosophe se contredit lui-même dans Îles questions les plus graves, saint Justin avoue néanmoins que sur plus d’un point la sagesse profane a tenu le même langage que la parole sacrée. Il reconnaît que les stoïciens ont donné aux hommes de bons préceptes de conduite, et d’une manière générale que les
302 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
philosophes et les législateurs du paganisme ont souvent rencontré et enseigné la vérité.
D'où cela vient-il? Que signifient ces analogies? Comment expliquer, chez les païens, cette possession, si incomplète et si troublée qu’elle soit, d’une partie de la vérité ?
À ces questions, saint Justin a trois réponses diverses :
1° Les poètes et les philosophes du paganisme ont connu les livres des Hébreux. C’est de Moïse et des prophètes qu'ils ont tiré ce qu’ils ont dit de sain et de vrai, en altérant le plus souvent la pensée des auteurs sacrés, faute de la comprendre ;
20 Les mauvais démons, dont le seul souci est de séduire et de tromper les hommes , qui , à force de prestiges, ont surpris leurs hommages et sont parvenus à obtenir des temples et un culte et à se faire adorer à la place de Dieu , sont les ennemis déclarés du christianisme dont le règne doit consommer leur ruine. C’est pourquoi ils usent de tous les moyens pour le combattre et en détourner les hommes. Dans ce but, ils ont imaginé et inspiré aux poèles paiens les histoires de Bacchus, d’'Hercule, de Bellérophon , de Persée, de Minerve, et les autres mythes qui ont quelque rapport avec ce que les Évangiles racontent de Jésus-Christ, pour faire croire à l’accomplissement des prophéties messianiques, et afin qu'on traitât les récits évangéliques de fictions et de redites. De même pour les lustrations, les purifications et les mystères mithriaques. Toutes ces cérémonies païennes sont les œuvres des mauvais démons et les imitations des rites chrétiens.
3° La théorie du Logos orepuzrès selon laquelle la lumière divine éclaire naturellement l'intelligence humaine. Si les stoïciens ont souvent parlé avec sagesse, et aussi les poètes, c’est, dit saint Justin, à cause de cette se-
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 303
mence de raison répandue dans le genre humain: ô rù Eupuroy ravri yéve &vbporuwy orépux toù }you. Et encore : « Tout « ce que les philosophes et les législateurs ont trouvé « et enseigné de bien, ils le doivent à la contemplation « d’une partie du Verbe. »
De ces trois réponses, la première est une pure hypothèse empruntée par saint Justin à l’école juive d’Alexandrie, et qui n’a aucun fondement sérieux. La critique la plus complaisante ne saurait asseoir sur l’histoire (bien vague et bien peu connue) des voyages de Pythagore et de Platon en Orient, sur leurs prétendus rapports avec des prêtres de l'Égypte, et sur quatre ou cinq passages où Platon, en racontant quelque mythe, invoque sans s’expliquer on ne sait quelle antique tradition, cette grave proposition que les poètes et les philosophes de la Grèce ont connu et copié les livres de Moïse.
La seconde explication ne tombe pas sous l’examen, et dépasse les limites de ce que la raison humaine peut connaître. Qu'il y ait du mal dans le monde et de plus d’une espèce, on ne peut le contester ; maïs que le mal en général et tous les maux particuliers qui accablent l’humanité soient des êtres réels, possèdent une existence personnelle ct distincte sous le nom d’anges déchus ou de mauvais démons; que ces anges déchus aient pour chef l’archange Satan, et pour unique occupation de tromper les hommes et de les entraîner au mal, c’est ce que nous ne savons et ne pouvons savoir par les seules lumières naturelles, à moins qu’on n'accepte comme une raison démonstralive de l’existence réelle de ces êtres surnaturels la place qu’ils occupent et qu’ils ont occupée dans l’imagination et les croyances des hommes (1).
(t) Selon un critique contemporain, ne pas admettre la réalité indivi-
304 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
Les esprits les plus déliés auront beau faire, la raison humaine manque de données pour établir la réalité de cette doctrine. Elle relève de la révélation seule, et par là échappe à la discussion.
Remarquons seulement qu’au point de vue même de saint Justin, elle est insuffisante pour expliquer les analogies des enseignements chrétiens et de certains enseignements paiens. Socrate, saint Justin le reconnait, entreprit de ruiner la croyance aux faux dieux, c’est-à-dire, à proprement parler, l’œuvre et l’empire de Satan. Assurément ce n’a pas été par son inspiration. Ce ne fut pas non plus apparemment à l’instigation des esprits mauvais que les stoïciens propagèrent des maximes et enseignèrent des vertus dont ces esprits mauvais étaient les ennemis naturels.
Reste que l'esprit humain, par un bienfait départi à toute créature raisonnable, soit capable, même en dehors des révélations mosaïque et chrétienne, de s’éle-
duelle de Satan et des anges déchus, c’est incliner au panthéisme ou au matérialisme.
« Tous les systèmes modernes qui inclinent vers ces deux erreurs, dit M. Freppel, ont cherché à éliminer Satan de la scène historique. Selon eux, c'est l’humauité elle-même qui aurait créé Satan pour personnifier dans cet être fantastique le mal physique et le mal moral. Il va sans dire que nul parmi ces esprits forts n’a encore expliqué pourquoi le genre humain a été unanime, depuis six mille aus, à reconnaitre l'existence d’une classe d'êtres que rien ne l'obligeait d'admettre vi d'imaginer. Qu’un homme ou un peuple puisse sans motif se passer une fantaisie de cette nature, je suis loin de vouloir le nier; ce qu'il serait impossible de comprendre, c’est que tous les hommes, sauf quelques faiseurs de systèmes, eussent pu se rencontrer dans une frayeur chimérique, dans une croyance sans fondement ‘ni objet. »
(M. l’abbé FREPPEL, Les apologisles chrétiens au Ile siècle ; S. Juslin, Paris, 1860, p. 284.)
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 305
ver à une certaime intelligence des plus hautes vérités. Voilà une grande et large solution. Il convient de faire honneur à saint Justin de l’avoir donnée. Elle est tout entière dans la théorie du Logos orepuxruxd que nous avons exposée déjà. Dépouillée de tout appareil théologique, cette théorie a un sens profond: elle affirme que l’homme, en tant que nature raisonnable, tient à Dieu par un lien paturel et indestructible; car Dieu, c’est la raison même, et la raison humaine, bien qu’humaine, c’est-à-dire bornée, imparfaite, troublée par les fantômes de l’imagination et les misères de la sensibilité, participe de lessence d’où elle émane. Elle affirme que l’homme non encore régénéré par la grâce possède dans le fond de son âme un instrument de connaissance et un moyen de salut. Socrate, dit saint Justin, connut le Christ en partie, lui et tous ceux qui ont vécu comme lui, aimant le vrai et pratiquant le bien.
Ainsi le christianisme a ses racines dans la raison naturelle. L'état de nature et l’état de grâce ne sont pas opposés l’un à l’autre, comme l'esprit de secte l’a trop souvent voulu. Le christianisme achève ce que les lumières naturelles ont ébauché. Il ne faut pas détruire l’homme pour en faire un chrétien. L'édifice de la foi nouvelle ne s'élève pas sur les ruines de la raison, et n’exige pas qu’on fasse table rase dans l’âme humaine. L'arbre de la science, comme le dit saint Théophile, n’est pas l’arbre de mort, mais l’arbre de vie (1). La science est bonne, elle est
(1) To pe Ebdov to Tic Yvbaews, «dTo pev 2œ)0v, xat © xaproç œdTOÙ ra" où Jap wç otovræi Tiveç, Oavuroy eiye ro Ebloy.. .. où yae Tu Étepoy Dv év TO Ya pré à povoy yvoauw. à Ôë pro xx, ÉTav adrÿ oùxelwg Tuç ypriontas. (S. THÉOPH., Ad Aufolyc., 11, 25.)
306 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
divine en un sens. Autre n’est pas la vérité philosophique, autre la vérité chrétienne. Seulement la philosophie est une science incomplète, en ce que la raison d’où elle sort n’est pas toute la raison, autrement dit tout le Verbe, mais une partie seulement du Verbe. C’est donc un égal excès d’adorer la philosophie et de la charger d’invectives, de se fier pleinement à elle et de l’accuser d’une incurable incapacité. Elle n’est ni souverainement efficace ni absolument impuissante. Elle peut suffire pour conduire au seuil du sanctuaire où le christianisme seul introduit les âmes pacifiées.
Voilà le sens et la portée de la doctrine de saint Justin, doctrine vraiment libérale qui, sans donner à la philosophie toute la place qu’elle ambitionne, lui en fait une à côté du christianisme, la considère comme son alliée n2turelle, lui accorde d’initier les âmes au vrai et de les incliner au bien, et par là de les préparer à la science et à la vertu parfaites.
Par cette doctrine, saint Justin, au Ile siècle de notre ère, fonde dans l’Église une tradition de large tolérance qui se continue à travers les âges, et donne la main à saint Thomas d'Aquin, qui écrit au XIILe siècle : « Il est des « questions où la raison naturelle peut atteindre, comme « la question de l'existence et de l’unité de Dieu et «a d’autres semblables, que les philosophes aussi ont « prouvé démonstrativement par les seules lumières n2- « turelles (1). »
Rien ne s’explique mieux avec la doctrine du Logos de
(4) « Sunt ad quæ etiam ratio naturalis pertingere potest : sicut est, Deum esse, Deum esse unum, et alia hujusmodi : quæ etiam philosophi demonstrative de Deo probaverunt, ducti uaturalis lumine rationis. » (S. THOMAS D’AQUIN, Conf. Genl., 1, 3.)
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 307
saint Justin que les analogies qu’il signale entre le paganisme et le christianisme. En effet, qu’y a-t-il d'étonnant que le pagänisme, par ses meilleurs interprètes, ait parfois rencontré le christianisme, ou, pour rester plus fidèle à la chronologie, que le christianisme ait paru répéter certains dogmes, certaines maximes et certaines cérémonies païennes, puisque c’est la même voix divine qui a parlé, le même Logos qui s’est fait entendre aux Grecs et aux Barbares? Il n’y a ni d’un côté ni de l’autre plagiat ou imitation. Les philosophes et les poètes, apôtres et interprètes de la raison, qui est une partie du Verbe, ont souvent tenu les mêmes discours, prescrit les mêmes vertus, condamné les mêmes vices que le Christ, qui est le Verbe tout entier. Quoi de plus simple et de plus naturel? Avec cette théorie, l’hypothèse des emprunts faits par les Grecs à Moise et aux prophètes est tout à fait inutile, aussi bien que l’artificieuse perfidie des mauvais démons.
Athénagore parait mieux connaître la philosophie profane que saint Justin. Il la juge avec la même bienveillance, mais avec une critique plus approfondie. Ses attaques contre la religion païenne sont aussi plus sérieuses et plus profondes.
A l'exemple de saint Justin, il invoque la littérature profane pour défendre la doctrine chrétienne (1). On accuse les chrétiens de ne pas reconnaître les dieux de l’État. Les poètes et les philosophes grecs n’ont-ils pas, eux aussi, douté de l’existence des dieux populaires, qui ne
(1) AA énedn &düsærov Osexvberv aveu ranadéseus ovoudTuy GTe un poôvor eiç povadu Toy Oedy ratarheiouey, ni Tac Ooëas érparounv. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., S 5.)
308 CONCLUSION. — CH. ler. —— LES APOLOGISTES
tiennent leurs titres que de l’ignorance et des préjugés de la foule (4)? N’ont-ils pas, eux aussi, reconnu l'être mvisible. le vrai Dieu, auteur et Providence du monde qui se révèle dans l’ordre et la beauté de la nature? Sophocle, Euripide, Philolaüs, Platon et Aristote, ne s’accordent-ils pas avec les chrétiens pour démontrer et proclamer l'unité et l’immatérialité de Dieu (2)? Les stoïciens eux-mêmes, bien qu'ils semblent multiplier la divinité par les différents noms qu'ils lui donnent, à raison des changements que subit la matière dans laquelle, selon eux, l'esprit de Dieu se répand et circule, n’admettent réellement qu’un seul Dieu (3). L'Esprit divin qui les poussait tous, poètes et philosophes, à rechercher la vérité, la leur fit rencontrer en cette question et en plusieurs autres ; mais comme c'était d’eux-mêmes qu'ils prétendaient l’apprendre, ils se sont partagés et contredits sur toutes les grandes questions (4). Athénagore marque ici fort bien le péril, nous ajouterons et l'honneur de la philosophie.
Il ÿ a loin sans doute de cette complaisance à tirer de la sagesse profane des arguments de circonstance pour justifier une doctrine calomniée ; il y a loin de cette sympathie d’Athénagore pour Platon, Aristote et le stoïcisme, à la grande et profonde théorie de saint Justin sur la raison considérée comme un organe universel de révélation ; cependant Athénagore exprime une pensée commune à
(1) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., v.
(2) ATHÉNAG., Supplic. pro Chrisl., vi.
(3) Où dé nd ris Eros, nv Tais Tpoonyopiaus «TX Taç Tapaliz- Eeu Tûs UAns OÙ ns paor To nvebua ywpeiy Toù Oeoù, mANBUvwoL +0 Beïor Toi OVOUAGL To YOUY Epym Eva vouibouar Toy Oeov. (ATHÉNAG., Supp. pro Christ. 6.)
(4) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., vi.
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 309
saint Justin, quand il dit que la sagesse divine diffère autant de la sagesse du monde que la vérité de la probabilité (1), et un ami de la philosophie seul pouvait, à défaut de la vérité absolue que sa foi revendiquait pour le christianisme, accorder encore à la raison humaine l’honneur d'enseigner des vérités probables.
Athénagore est infiniment moins superficiel que saint. Justin dans sa critique du polythéisme. Il coupe d’une main ferme le réseau embarrassé que couvrait l’expression solennelle de religion de l’État.
On accuse les chrétiens de ne pas adorer les dieux de l’empire. Mais quels sont les dieux de l’empire ? Sont-ce ceux de l'Égypte, ceux d’Athènes, ceux de Troie, ceux de la Macédoine ou de la Thrace, ceux de l’ile de Scio ou de l'ile de Samos ? Les religions diffèrent encore plus que les mœurs dans cette vaste agglomération qu’on appelle l’empire romain. Chaque peuple, chaque cité a ses dieux, son culte et ses cérémonies religieuses. L'accord et l’unité ne sont nulle part (2). La plupart des peuples s’entendent cependant en cela qu’ils adressent leurs prières à de vaines idoles de pierre, de bois, d’or ou d'argent (3).
Dira-t-on que ces idoles sont des images et des représentations d’êtres réels ? Mais en admettant même que les poètes théologiens et les faiseurs de généalogies divines, Orphée, Homère et Hésiode, n’aient pas tiré de leurs cerveaux ces personnages dont leurs vers racontent les aventures, ces dieux prétendus sont, à parler vrai, des hommes
(4) Tüs xoopuxñe aopias xai Oohouxñç 0cov &hn0eux riavod Ocapépes dtalhxtTrtouo@y. (ATHÉNAG., Supplic. pro Chrisl., 24, p. 130.)
(2) OÙ où nuiv érexalobvres aDenTnta, mel un Toûs aÜrobs oùs lauau vopibouev, opiory adtois auppuwvobar mept GeGv.... (ATHÉNAG., {bid., 14.)
(3\ ATHÉNAG., Supplic. pro Chrisl., xY.
210 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
qui ont vécu autrefois, qui sont nés comme nous naïssons nous-mêmes, et qui sont morts. Or, qu'est-ce que des dieux qui ont commencé à exister? L’incréé seul est éternel et dieu (1). |
Que si l’on prend à la lettre les aventures de ces dieux, quelles sacriléges puérilités ! quelles ridicules histoires! Toute la théologie païenne est une école d’immoralité. Nous y voyons Saturne mutiler son père, le renverser de son trône, puis le tuer; Jupiter adultère, incestueux, souillé de tous les crimes et de toutes les infamies ; Minerve, Mars, Vénus, tous les dieux et toutes les déesses agités de toutes les passions violentes et grossières comme les plus vils des mortels, en proie à la douleur, à la colère, à l'amour, armés les uns contre les autres et se mélant aux luttes des mortels qui les poursuivent, les blessent et . font couler leur sang (2)!
Dira-t-on que toutes ces histoires sont de pures fictions poétiques qui recèlent un sens profond, des mythes, des allégories qu'il faut savoir interpréter (3)?
Il s’en faut d’abord que les explications qu’on propose de ces symboles soient identiques et uniformes. Mais qu’importent ces différences ? Si Saturne est le temps, si Jupiter est le feu, Junon la terre, Pluton l'air, Nestis l’eau, les autres d’autres combinaisons d’éléments, comment les prendre pour des dieux? Quel homme de sens pourra jamais égaler à l’être incréé, éternel, toujours identique à lui-même et immuable, une matière essentiellement sujette au changement et à la corruption (4)?
(1) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 18, 19.
(2) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 20, 21.
(3) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 22.
(4) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ, 22.
ES
CHRÉTIENS AU Ile SIÉCLE. 341
« On peut, dit Athénagore, argumenter de la sorte avec les stoïciens: si vous regardez comme seul Dieu l'être incréé et éternel ; si vous dites qu’il existe autant de corps différents que la matière peut subir de chan-
« gements, et que l’esprit de Dieu, qui pénètre la matière,
à ARALALALRRARRLRARLRSRERARRERE
reçoit divers noms selon les divers changements qu’elle peut traverser, il s’en suit que chaque forme différente qu’elle aura revêtue sera le corps de Dieu. Or, puisque vous croyez que les éléments seront un jour consumés par le feu, il faudra aussi nécessairement que les noms donnés à ces diverses formes de matière périssent avec clles, et que l’esprit de Dieu survive seul. Or, comment regarder comme des dieux de pareils êtres qui sont, ainsi que la matière, sujets au changement et à la corruption (3)? » — « Et à ceux qui prétendent que Saturne est le temps et Rhéa la terre ; que celle-ci enfante et conçoit de Saturne, ce qui la fait regarder comme la mère commune, tandis que son époux engendre et dévore les enfants qu'il a engendrés; que la mutilation de ce dernier nesignifie autre chose que l’union de l'homme avec la femme, par laquelle la semence, comme détachée du corps de l’homme, passe dans le scin de la femme et y produit un homme auquel s'attache l’amour du plaisir, c’est-à-dire Vénus; que la fureur de Saturne contre ses enfants représente la succession du temps qui altère la constitution des êtres, soit animés, soit inanimés ; et que ses fers et le Tartare sont le temps lui-même qui change et s’évanouit avec les saisons; à ceux-là on peut dire : Si Saturne est le temps, il est sujet
(4) Qv où cuuéruvy Baprh ar thv Üny mapallayr, ris &v raëra
ruotebdar Oeous ; (ATHÉNAG. Supplic. pro Christ., 22.)
312 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
« au changement ; s’il n’est qu’une saison, il est variable; s’il est ténèbres, froid rigoureux ou nature humide, tout « cela passe. Mais Dieu est immortel, non sujet au change- «a ment et immuable. Donc, ni Saturne ni sa statue ne « sont dieux (1). » Athénagore raisonne de la même mauière à propos de Jupiter (2).
On voit quel est le principe de cette solide critique. A prendre sérieusement la théologie païenne, et du côté le plus favorable, elle n’est autre chose en somme qu’une personnification et une déification des divers phénomènes et puissances de la nature. Or, Dieu est par essence incréé, éternel et immuable ; la nature au contraire se meut, change, se transforme et se modifie sans cesse. Donc, diviniser la nature, ses éléments, ses formes et ses puissances, c’est dénaturer grossièrement l’essence divine, c’est appliquer l’idée de Dieu à des êtres dont la nature est opposée à celle de Dieu. Et si l’on regarde la nature comme imprégnée, si je puis dire, de l’Esprit de Dieu, et manifestant sa puissance, on a raison; mais encore ce n’est pas la nature même qu’il faut adorer, mais celui qui l’a faite et y a laissé son empreinte ; il faut s’élever des œuvres à l’ouvrier, des éléments et des forces naturelles dont le jeu est si digne d’admiration au maître
(1) Etre xpovos éctiv 0 Kpovoç, uetabalder, EtTe xœtpos, TpéneTa, être axoTos À R&y0ç n oÙTLX Vypd, OÙTEY aûTéy pévec To de Beïov rat aOavaTOoy, at Gxivnroy xat &vah)oiwTov" oùte pa © Kpôvos oÙùte ré Ex" adr® eldwroy eos. (ATHÉNAG.,Supplic. pro Christ., 22.)
(2) Test dë Toû Auos, ei pév dnp êore “eyoves èx Kpovou, où To my apory 6 Zeb, To dE Eu Ho (010 rat àdehon nat qui), &XosodTau, ei dé xæoç, Tpémetau oùre 06 metab@hher oÙte pitamintes To Geïov. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 22.)
CHRÉTIENS AU Ile SIÉCLE. 313
unique et souverain qui a créé ces éléments et ces forces, et les gouverne (1).
Dans le courant de cette polémique, le philosophe chrélien s'appuie du témoignage de Platon, et rappelle l’opposition profonde que le disciple de Socrate établit quelque part entre l’être qui n’a pas de commencement et ne peut périr, et les êtres nés et périssables (2). Il rappelle encore que même Platon, qui contempla l’éternelle intelligence et le Dieu que la raison seule peut saisir, qui sut expliquer sa vraie nature d’être immuable et toujours identique à lui- . même, source de tout bien et principe de toute vérité (3), n’a pas voulu s’expliquer sur ces dieux nés de la terre et des éléments, parce qu’il comprenait que les dieux ne peuvent engendrer ni être engendrés, et que toutes les choses qui naissent ont nécessairement une fin (4).
Dans un autre passage, Athénagore, considérant la religion paienne moins au point de vue de la vérité métaphysique qu’au point de vue de l’enseignement qui en découle, repasse encore sur les traces de Platon. C’est lorsqu'il accuse les théologiens du paganisme de dégrader la nature divine en lui prêtant les passions et les misères de l’humanité (5). Qui ne connaît la fin du Ile et le commencement du HII° livre de la République, où Platon condamne sévèrement comme contraires à la foi, aux bonnes
(1) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ, 15, 16.
(2) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 19.
(3) O rov &tduov voüy xai dy xataleu6avouevoy mepivoñaac 6e0v xaù Ta émiauuhebneitTa aûtTé ÉÉetrtv, Tù OvTws Ov, TO [AOVOpUÉS, TO &ya0ov &n’ avrob droyespevov, Omep éativ &AnÜeix. . . . (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 25.)
(4) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., 23.
(3) Suppl. pro Chris, le $ 21 tout entier.
314 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
mœurs, à la religion et à la vérité, les récits des poètes touchant les dieux, et où il accuse nommément Homère et Hésiode d’avoir débité des mensonges dangereux qui défigurent les dieux en leur prêtant nos vices et nos crimes?
Tatien et Hermias ne sont pas animés des mêmes sentiments que saint Justin et Athénagore pour la philosophie profane. Ceux-ci professaient pour elle une sympathie déclarée ; ceux-là sont ses ennemis systématiques ; ceux-ci, plus frappés des analogies apparentes ou réelles qui existent entre la science grecque et le christianisme, cherchaient à les rapprocher et à les unir; ceux-là, plus frappés des différences, se plaisent à les mettre en opposition. Pour les uns, la sagesse humaine était le commencement de la sagesse divine; pour les autres, elle n’est que ténébres et contradictions.
Tatien, dès les premières lignes de son Discours aux Grecs (rpùs Elmvx), qu’on caractérise mieux qu’on ne traduit en le nommant Discours contre les Grecs, prend le ton de l’invective :
« Est-il un art, est-il une science parmi vous que « vous n'ayez reçu des Barbares?... Vous avez fait de « votre langue elle-même un vrai chaos de locutions « de toute origine... Vous avez fait servir la rhéto- « rique à l’injustice et à la calomnie, trafiquant de la « liberté de la parole et vous faisant un jeu de défendre « tour à tour le juste et l’injuste; vous avez fait servir la « poésie à décrire les combats et les amours des dieux, « et les passions corrompues du cœur (1). » Pour ce qui est de la philosophie, elle n’a pas même su, selon Tatien, corriger les vices de ceux mêmes qui s’y sont appli-
(1) TATIEN, Oralio ad Græcos, 1, p. 1, 8, édit. Ch. Th. Otto.
CHRÉTIENS AU Ile SIÉCLE. 345
qués. Les plus illustres d’entre eux étaient remplis d’une sotte vanité. Tatien accuse Diogène d’intempérance, Aristippe de mollesse, Platon de gourmandise, Aristote de servilité. Phérécyde, Pythagore et Platon n’ont fait à son avis que débiter de misérables contes de bonnes femmes (ypxooyia) (4). Tandis que les chrétiens enseignent gratuitement la vérité à ceux qui veulent l’entendre, riches ou pauvres, les philosophes contemporains, inutiles à l'État et à leurs concitoyens, reçoivent chaque année de l’empereur six cents pièces d’or, afin de ne pas porter gratuitement une longue barbe (2). Les philosophes’ sont, de plus, divisés en écoles et en sectes rivales et ennemies, acharnées à se combattre, et cherchant réciproquement à se détruire. « Tu suis la doctrine de Platon, « voilà qu’un sophiste de l’école d’Épicure s’élève et crie « contre toi; tu veux l’attacher à la secte d’Aristote, un « disciple de Démocrite t’accable d’injures (3). » Menteurs, hypocrites, impudents, parasites, vils flatieurs, âmes vénales, voilà le caractère des philosophes selon Tatien. Leurs livres sont semblables à des labyrinthes sans issue, et ceux qui les lisent peuvent être comparés aux tonneaux des Danaïdes (4). Ils parlent de toutes choses sans rien savoir et sans rien apprendre aux autres. Ce sont des aveugles qui dissertent avec des sourds (5). |
On peut maintenant se faire une idée de l'esprit dont Tatien est animé à l'égard de la philosophie et des philosophes ses anciens maîtres, et apprécier exactement la
(1) TAT., Oralio ad Græcos,.ni, p. 14.
(2) TAT., Oralio ad Græcos, xix, p. 84.
(3) TAT., Oralio ad Græcos, xxv, p. 102. (4) TAT., Oralio ad Græcos, xxvVI, p. 106.
(5) TAT., Oralio ad Græcos, xxv1, p. 108.
316 CONCLUSION. — CH. ler. — LES APOLOGISTES passion qu'il porte, je ne dirai pas dans sa critique, ce mot ne serait pas à sa place, mais dans ses jugements. Ce qui est plus grave que ces violences, c’est la théorie qu’elles laissent supposer et que Tatien, du reste, émet assez clairement. « L'âme par elle-même, dit-il, n’est « que ténèbres, et :l n’y a en elle rien de lumineux (x# écurnv yap Vuyçnv onôros éativ, nai dudëv év œurn purevér (Orat. ad Græc., x, p. 62). »
Cette thèse est absolument opposée à celle de saint Jusiin.
Quant au polythéisme, la polémique de Tatien, quoique beaucoup plus sérieuse que celle de saint Justin, n’ajoute rien à celle d’Athénagore. Elle perd peut-être en force ce qu’elle a de plus en violence.
Nous avons peu de chose à dire d’un petit écrit de la même époque intitulé : Satire des philosophes païens, (Ataoupudç rüv uw pdocipu) et attribué généralement à un personnage nommé Hermias.
Ce n’est pas précisément une apologie du Christianisme ; bien plus, si ce n’était la première phrase, où l’auteur cite une parole de saint Paul, on pourrait croire que ce petit pamphlet, vif et piquant, est sorti de la plume de Lucien.
Cette parole de saint Paul résume l’esprit dans lequel ces quelques pages ont été écrites, et pourrait au besoin lenr servir d’épigraphe : La sagesse de ce monde est folie devant Dieu. C’est assez dire de quel œil Hermias considère la raison humaine et les systèmes philosophiques qu’elle a produits. °
Ce serait faire trop d'honneur à cet opuscule que de dire que c’est une critique en règle de la philosophie profane. Si le titre qu’il porte est de son auteur, on vox qu’il
n’a eu d'autre prétention que de railler. Sa seule arme, en effet, est l’ironie. Hermias s’amuse à opposer les unes aux autres les sectes et les doctrines philosophiques, en les effleurant, sans prendre la peine d’entamer aucune discussion, et sans conclure autrement que les sophistes contemporains de Socrate.
La philosophie remue de grandes questions. Qu'est-ce que l’âme humaine ? Quelle est sa nature propre et son essence ? Tous les philosophes -de la Grèce répondent à leur tour. Tous se contredisent ; autant d'hommes, autant d'avis différents. Où se prendre au milieu de ce choc d'opinions opposées ?
Sont-ils plus d’accord sur la conduite de la vie, sur les destinées de l’âme? Tant s’en faut. Chacun a sur chaque question une réponse que tous les autres contredisent comme à l’envi. « Que dire de tous ces systèmes et com- « ment les désigner ? Est-ce chimère, folie, extravagance, « confusion, ou tout cela à la fois (1)? »
Les philosophes sont-ils plus heureux quand il s’agit de Dieu et du monde? Ils ne s'entendent pas plus sur les principes des choses que sur la nature, la fin et les destinées de l’âme humaine.
Hermias fait comparaître tour à tour, pêle-méle, sans ordre de date ni d'écoles, Anaxagore, Parménide, Mélissus, Anaximène, Empédocle, Protagoras, Thalès, Anaximandre, Archélaüs, Platon, Aristote, Phérécyde, Leucippe, Démocrite, Héraclite, Épicure, Cléanthe, Carnéade, Clitomaque. Ils défilent devant lui comme des personnages de comédie ou comme des accusés. Chacun d’eux expose
, … La , - - e ! , , + e (1) Tadra oùv té ypñ nudeïv ; oo Lév éuot Joxsi, Tepateiav, À &vouuv, n paviay .N Tao, n ouoù ravta (HERMIAS, $ 2.)
318 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
son système en deux mots. On les entend se combattre, se démentir, se traiter réciproquement de rêveurs et d’artisans de chimères. Tout cela, dit Hermias, n’est que ténèbres, noire tromperie, erreur infinie, imaginations sans règle et incommensurable ignorance (1).
Voici la conclusion de l’ouvrage : « J'ai tracé cet es- « quisse, dit l'écrivain satyrique, pour mettre au jour « l'opposition qu'il y a entreles opinions des philosophes, « le vague infini où se perdent toutes leurs recherches, « le manque de solidité et de clarté de la fin qu’ils « se proposent, faute d’avoir une base fixe et d’être « éclairés par la lumière de la raison (2). »
Disons-le une fois de plus, sans la mention et la citation de saint Paul faite à la première ligne de ce petit écrit, on n'aurait aucune raison bien solide d’affirmer que son auteur fût chrétien. Ce ne sont pas les chrétiens qui ont le plus maltraité les philosophes à cette époque, et Lucien les a plus bafoués à lui seul que tous les docteurs chrétiens ses contemporains, pris ensemble. Mais cette mention est une preuve suffisante. L’auteur était chrétien et ennemi des philosophes, cela est encore moins douteux. Ce n’esl pas sans raison que nous l'avons rangé dans le camp de Tatien; car son opuscule n’est autre chose qu’une piquante amplification d’un passage de Tatien que nous avons cité plus haut, et où dans la même forme, le disciple de saint Justin accuse l’opposition des doctrines philosophiques : « Tu adoptes les opinions de
(1) Hôn yéo po TXOTOg &yvoias GTAVTU, XAL GRATN MÉÂRUVX, xai aTEupos mhavn, xt ares pavtamia, nai æxarAnTTOs «yvoux. (HERMIAS, $& 10.)
(2) Hermias, $ 10.
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 319
« Platon, voilà qu’un sophiste épicurien te court sus et « crie contre toi (1)... »
Maintenant Hermias est-il en effet l’auteur de cette satyre? Où et à quelle époque exacte a-t-il existé? Est-ce dans un but de propagande chrétienne qu'il a écrit? Ce sont toutes questions que nous n’avons pas à résoudre, et pour lesquelles les documents historiques font défaut. Tout au plus pourrait-on répondre à la dernière question que la conclusion de l’opuscule est toute négative, et que s’il s’agit là de conduire une âme au christianisme, c’est par le chemin du scepticisme absolu qu'on l’a voulu faire. La ruine de Ja raison sert alors au triomphe de la foi, et l’adhésion à la doctrine chrétienne est un acte de désespoir et d’abdication de la raison. Il n’est pas, nous l'avons dit à satiété, de point de vue plus opposé à la doctrine de saint Justin.
Saint Théophile occupe une position intermédiaire entre saint Justin et Athénagore et Tatien. Sans avoir une culture philosophique bien développée ni un goût bien vif pour la philosophie profane, il est en général moins sévère que Tatien pour les entreprises de la raison humaine; et d’un autre côté, il est loin de montrer pour les grands noms de l’antiquité grecque cette estime, ou du moins celte réserve de jugement qu’on remarque chez saint Justin et chez Athénagorc.
La doctrine de saint Justin sur les rapports naturels de la raison humaine avec la raison divine n’est pas dans saint Théophile; cependant les idées qu’il expose sur la manière dont l’homme peut s'élever jusqu’à la connaissance de Dieu, quoique n’étant pas revêtues d’une forme
(1) TATIEN, Oratio ad Græcos, loc. cit,
320 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
scientifique, reviennent à la théorie de saint Justin, car elles n’impliquent pas la nécessité d’un secours surnaturel.
« Dieu n’est visible, dit saint Théophile, que pour ceux qui peuvent le voir, c’est-à-dire pour ceux qui ont les
« yeux de l'esprit ouverts. Sans doute nous avons tous des
yeux ; mais 1l en est dent la vue est obscurcie par un nuage, et qui ne peuvent voir la lumière du soleil. Les
« aveugles n’aperçoivent point cette lumière : en brille- « t-elle moins dans l’univers ? C’est ainsi que les actes « pervers, les péchés, jettent un nuage sur les yeux de
l'esprit. L’âme de l’homme doit être pure comme un miroir sans {ache ; et comme celui-ci ne reproduit point les objets s’il est terni, ainsi l’âme souillée par le péché ne peut voir Dieu (1). Montre donc si tu
« n’es pas adultère, impudique, voleur, brigand, corrup- « teur de l’enfance, calomniateur, médisant, colère, en-
vieux, arrogant, orgueilleux, meurtrier, avare, sans respect pour les auteurs de tes jours ; Dieu ne se fait pas voir à ceux qui sont infectés de ces vices, à moins qu’ils n’aient pris soin de s’en purifier. Voilà les taches et la rouille qui produisent les ténèbres dans l’âme. Les actions mauvaises s’interposent entre l’âme et Dieu, et nous empêchent de l’apercevoir, comme l'humeur arrêtée sur l’œil empêche la lumière du soleil d’y pénétrer (2). »
Plus loin, saint Théophile, après avoir montré que Dieu
est visible dans ses œuvres, et développé la preuve socratique de l’existence de la Providence divine, revient sur cette même idée : « Si vous savez comprendre ce langage,
(1) S. Tuéorx., Ad Aulolyc., 1, 2.
(2) S. THÉOPH., 4d Aulolyc., 1, 2.
’ CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. | 321
« Ô homme, et si vous menez une vie pure, sainte, irrépro- « chable, vous pouvez voir Dieu (1). » Ceux qui ont vécu saintement et justement, disait saint Justin, ont connu le Christ en partie. L’analogie est assez frappante sans qu'il soit nécessaire d’y insister.
Il faut bien, du reste, que saint Théophile accorde à la raison humaine une sorte d’intuition plus ou moins claire des choses divines, puisque, tout en reprochant assez vivement aux philosophes leurs incertitudes et leurs constantes contradictions, il avoue que parfois ils ont parlé comme les prophètes, particulièrement touchant l’unité . de Dieu, sa Providence, l’immortalité de l'âme, le jugement dernier, les châtiments réservés aux méchants (2).
La polémique de saint Théophile contre les systèmes philosophiques est fort superficielle. Elle consiste plus en titres d’accusations qu’en réfutations proprement dites. C’est au reste le caractère général de la critique des apologistes. Il convient de faire ici une exception pour ce qui regarde Platon, dont saint Théophile discute et réfute assez solidement le dualisme, se séparant en cela de saint Justin qui l’adoptait.
« Quant à Platon et à ses sectateurs, ils reconnaissent, « il est vrai, un Dieu incréé, père et auteur de toutes a choses ; mais 1ls établissent en même temps deux prin- « cipes incréés, Dieu et la matière, qu’ils disent coéter- « nels. Si ces deux principes sont également incréés, il « s'ensuit que Dieu n’a pas fait toutes choses, comme les «, platoniciens l’enseignent, et l’unité de Dieu qu’ils pré- « tendent reconnaitre n’est pas vraie. Ensuite, de même
(1) S. THÉOPH., Ad Aulolyc., 1, 7.
(2) Ad Autolyc., 1, 14; 11, 37, 58.
322 CONCLUSION. — CH. ler. — LES APOLOGISTES
« que Dieu, en tantqu’incréé est immuable, ainsi la matière, « si elle était incréée, serait immuable et égale à Dieu. « Car ce qui a pris naissance est sujet au changement et « aux vicissitudes, tandis que l'être incréé y échappe « nécessairement. Et que serait la puissance de Dieu, s’il « eût fait le monde d’une matière déjà existante? C’est « le fait de l’ouvrier humain de faire tout ce qu'il lui plait «a avec une matière qu'on lui donne. Mais la puissance « de Dieu consiste à tirer du néant tout ce qu’il veut (4). »
« À part ce morceau, toute la critique de samt Théophile se résume dans cette accusation générale, qu’on retrouve chez tous les apologistes, les plus sympathiques comme les plus hostiles à la science profane, à savoir que la philosophie grecque a donné des solutions différentes et souvent contraires aux mêmes questions. Seulement saint Théophile insiste plus sur ces contradictions que saint Justin et Athénagore (2), et il confond quelquefois les doctrines qu’il condamne, comme quand il reproche à Pythagore d'enseigner que tout a été fait par les forces de la nature, par un concours fortuit, et que les dieux ne s'occupent nullement des hommes (3). Il y a là deux erreurs de fait, ou bien saint Théophile prend Démocrite pour Pythagore. Il n’est pas mieux avisé ni plus juste quand il dit que Platon regarde les dieux comme formés de matière (4). Mais c’est surtout dans ses appréciations des doc-
(1) Ad Autolyc., 11, 4.
(2) Ad Autolyc., 11, 4, 5, 8, 38; Int, 2, 3, 7.
(3) IuGaæy5pas dé Tooadra poyünons mepi Osüv, xai Tiv ave x2-e ropeixy ToMmTausvos, ÉdyaTOY Opiber pÜoLv xxt AÜTOUATIQUDY Elvxi nc! Toy Rävtoy xai eoûs dvÜporws une ppovribeu. (Ad Aulolyc., Hi, 7.)
(4) IMitowy xat Oeoûs eirov elvær, ÜAuxoùç aÜTou Bovkstar ouviatar. (Ad Autolyc., I, 7.)
trines morales des anciens que saint Théophile pousse loin le parti pris d’injustice. Saint Justin reconnaissait que les stoïciens avaient laissé de beaux et utiles préceptes pour la conduite de la vie. Saint Théophile accuse ces mêmes stoiciens d’avoir autorisé la débauche, l’adultère, l'inceste, l’homicide, l’anthropophagie et les crimes contre pature (1). C'en est assez sans doute pour le mettre à côté de Tatien. | |
L’évhémérisme fait en partie les frais de la critique que saint Théophile fait du polythéisme.
Les dieux des paiens ne sont, selon lui, que des personnages historiques divinisés par leurs descendants. Ils sont nés, ils ont vécu dans certains pays, ils ont eu des enfants, ils sont morts, ils ont été ensevelis. Les poètes et les historiens racontent leurs généalogies et leurs aventures, et ces aventures mêmes sont loin de leur mériter la moindre estime. Les actions les plus coupables et les crimes les plus honteux forment la trame de leur vie. Par conséquent, les statues et les images de ces prétendues divinités qu’on place dans les temples et qu'on adore, sont des œuvres d’imagination que le génie seul des artistes fait vivre, mais qui, en réalité, ne sont rien de plus que la matière dont ils sont formés (2). Quelle distance entre le Jupiter de la légende paienne nourri sur le mont Ida ou habitant un coin de l’Olympe, et le Dieu véritable présent partout, sans être logé ni circonscrit en aucun, lieu, voyant, entendant et surveillant toutes choses (3)!
Ailleurs saint Théophile semble se souvenir d’un argu-
(t) Ad Aulolyc., n1, 5, 5, 6.
(2) Ad Autolyc., 1, 9, 10 ; 11, 2, 3, 7, 8 ; 11, 5, 8. (3) Ad Aulolyc., n, 5.
324 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
ment de Carnéade contre les dieux populaires : « L’Océan, « dit Homère, d’où sortent les mers et les fleuves, « est le père des dieux. Qui ne sait que l’Océan n’est « qu’une vaste étendue d’eau? Or, s’il n’est que de « l’eau, il ne peut être Dieu. Dieu est l’auteur de toutes « choses et par conséquent de l’eau (1). » La théologie d’Hésiode n’est pas plus raisonnable. Après avoir parlé de la terre, du ciel et de la mer, ce poète prétend que les dieux sont issus de ces éléments, sans nous apprendre d’où viennent ces éléments, quel est leur auteur, qui les a disposés, qui leur a donné l’ordre et les proportions qu’ils possèdent (2).
En somme, toute cette théologie n’est rien qu’un amas de contes absurdes, ridicules et contradictoires, avec lesquels les historiens, les poètes et les philosophes se moquent des autres hommes. Leurs récits prouvent que ces prétendus dieux ne sont que des hommes, et quels hommes! ivrognes, débauchés, homicides, souillés de toutes les infamies que les lois punissent et que la conscience réprouve (3).
Telle est la polémique des docteurs chrétiens du Ile siècle contre la philosophie et la religion paiennes.
Contre la philosophie, ils n’ont qu’un seul argument, celui même des sceptiques, l’opposition des écoles et les contradictions des systèmes. Tatien et Hermias, avec ce seul argument, prétendent triompher de la raison humaine abandonnée à ses seules forces, et la mettre aux abois. Saint Justin et Athénagore, tout en condamnant la diversité des doctrines, sont plus portés à reconnaître dans
(4) Ad Aulolyc., 11, 5.
(2) Ad Autolyc., 11, 5, G.
(3) Ad Autolyc., 11, 8.
CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE, | 325
chacune d’elle la part de vérité qu’elle recèle; saint Justin par suite de sa théorie de la semence du Verbe répandue dans l’humanité, Athénagore par suite de sa connaissance plus complète et plus profonde de la science profane et de la portée plus philosophique de son esprit. Saint Théophile flotte entre ces deux tendances et incline peut-être davantage vers le point de vue de Tatien ct d'Hermias. Contre le polythéisme, les apoiogistes sont mieux armés et plus forts. Leurs œuvres contiennent tous les matériaux d’une solide réfutation du polythéisme ; seulement il ne faut pas prendre isolément la critique que chacun d’eux a présentée. Îl faut au contraire rassembler ces arguments, les compléter et les fortifier les uns par les autres, et former un faisceau de ces éléments épars. Le point de vue où les apologistes se sont placés dans leur polémique est surtout l’évhémérisme. Il s’en faut qu’il soit vrai ainsi exagéré. Il y a dans le polythéisme grec et romain des éléments historiques, physiques, symboliques, astronomiques et poétiques. Les dégager était un travail malaisé. Les apologistes n'y ont pas songé. Là n’était pas leur but principal. lis ne parlaient du polythéisme qu’en passant ; ils ne l’attaquaient pas pour l'attaquer, mais pour se défendre, et croyaient avec raison qu'ils ruineraient plus sûrement les dogmes et les enseignements du paganisme en exposant leurs dogmes et les préceptes de leur morale que par une polémique en règle et des objections directes et soigneusement élaborées. La comparaison qu’on pouvait faire entre les deux religions était bien plus fatale au polythéisme que les objections les plus fines et les plus savantes. Depuis longtemps la religion païenne était percée à jour. Évhémère avait écrit son Jlistoire sacrée trois siècles avant Jésus-Christ. Les
326 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES
apologistes n'avaient qu’à ouvrir les livres des philosophes pour y trouver des armes contre l’idolâtrie : ils n'avaient qu’à copier Lucien, qui, à ce moment même, écrivait ses Dialogues satyriques contre les dieux et les philosophes, auxiliaire -des chrétiens sans le savoir, et travaillant non dans le même but, mais souvent peut-être à leur profit. Depuis longtemps les sceptiques ‘avaient montré l’opposition des écoles et les contradictions des systèmes philosophiques. La double critique des docteurs chrétiens contre la philosophie et le polythéisme était préparée d'avance. On peut affirmer, à notre avis, qu'ils n’y ont rien ajouté de considérable pour le fond.
Là où les apologistes sont éloquents et vraiment admirables, c’est dans la partie de leur œuvre qui regarde la défense et la justification du christianisme ; c’est quand ils protestent si fièrement au nom du droit, de la justice, de la conscience et de la liberté contre la violence et l’oppression ; c’est quand ils demandent les juges avant les bourreaux ; c’est quand ils opposent leur vraie piété à l'accusation d’athéisme; leur vie simple, leurs mœurs pures, leurs saintes assemblées, dont la charité est l’âme et le lien, aux conciliabules hideux, aux débauches inouies, aux crimes sans nom que leur impute le fanatisme aveugle d’une populace ignorante ; c’est quand ils mettent en parallèle les leçons de leur maître avec les actions de ceux que leurs ennemis adorent comme des dieux et qu'ils doivent prendre pour modèles.
Entre eux tous saint Justin brille au premier rang, moins parce qu'il a parlé le premier que parce que le premier il sut rendre à la philosophie ancienne un hommage sincère; parce que, loin de montrer pour elle le dédain qu’on a si souvent pour les opinions qu’on a aban-
CHRÉTIENS AU Ile SIÉCLE. 327
données, 1l eut l’âme assez large et l'esprit assez impartial pour garder entre elle et sa nouvelle croyance un sage équilibre ; parce qu’il eut l’art de faire servir cette philosophie, méprisée et condamnée avant lui et après lui par la plupart des docteurs chrétiens, à l’édification et à la défense de la foi qu’il professait comme eux; parce qu’enfin il inaugura dans l’Église une tradition nouvelle, et qu’au lieu d’opposer la philosophie et le christianisme, la foi et Ja raison, et de creuser un abime entre ces deux maîtresses des âmes, il les considéra comme deux alliées, les fit dériver de la même source, et ne craignit pas de déclarer que le vrai christianisme, même avant l’apparition du Christ dans le monde, est partout où règne l'amour pur et désintéressé du vrai, et dans la vie la pratique du bien.
CITAPITRE IL.
Des causes et des motifs des persécutions.
Examen des griefs des païens contre le christianisme. — Impiété et athéisme. — Sens de ces mots dans la bouche des païens : ils ne signifient autre chose que la négation et le mépris des dieux de l'empire. — Débauches secrètes, infanticides, incestes ; origine de ces odieuses rumeurs. — L'obéissance aux lois de l'État, forme suprême de la piété dans l'empire romain. — Les institutions religieuses ne sont pas distinctes des institutions politiques. — Le christianisme, conspiration contre les lois. — Réponse de saint Justin. — Allégations des paiens. — Le christianisme aspire à faire une révolution dans la société ancienne. — L'État, en le proscrivant, défend ses institutions et ses lois. — Caractère essentiellement politique des persécutions. — Pourquoi la religion juive fut traitée autrement que la religion chrétienne et généralement tolérée. — L'antiquité et la nationalité manquaient au christianisme. — Proscription des Bacchanales comme institution clandestine et immorale. — Proscription du druidisme comme caste politique et religion sanglante. — Le christianisme était en fait une assocation illicite, et comme telle, tombait sous les coups de la loi romaine.
Ïl nous reste à nous demander pourquoi la loi romaine fut sourde aux réclamations des chétiens ; pourquoi, sous le règne des Antonins qui virent naître et mourir tous ces défenseurs de la foi chrétienne, le christianisme demeura hors la loi et fut persécuté légalement.
Nous n’avons pas besoin de discuter pour savoir de quel côté se trouvait la justice dans ce procès où l’on répondait aux raisons par les verges et la hache du bourreau ; mais il convient peut-être d'examiner la valeur de ces raisons, et de voir jusqu’à quel point l’apologiste philosophe triomphe des accusations des paiens. Après avoir entendu les avocats de la religion chrétienne, il est
juste d'entendre leurs adversaires (je ne veux pas parler des philosophes qui parlèrent plus tard), c’est-à-dire l’opinion publique, les empereurs, le Sénat, les magistrats, les jurisconsultes, en un mot, l’État.
Une religion nouvelle à paru dans l’empire et, sans violence, par la seule vertu de ses enseignements, elle s’est propagée par tous pays, et a attiré dans son sein de nombreux prosélytes, sortis de tous les rangs de la société. |
L’indifférence et le dédain qui l’ont accueillie à sa naïssance se changent en haine quand on s'aperçoit de ses progrès : le fanatisme des populations ignorantes s’exalte; les magistrats, gardiens de la paix, de l’ordre et des institutions publiques, soit zèle politique, soit complaisance aveuyle pour les clameurs de la foule, la poursuivent de toute part, et usent parfois des dernières violences pour l’étouffer. Un empereur, d’un esprit éclairé et d’un caractère humain, ordonne de conduire à la mort, après une information sévère, tout homme convaincu de professer cette religion.
Pourquoi ces haines et ces violences ?
Ce n’est pas que la loi romaine impose dans toute l’étendue de l’empire une religion et une philosophie uniformes. Les religions les plus diverses non seulement sont pratiquées librement dans les différentes provinces de l’empire, mais vivent côte à côte, pacifiquement, dans les mêmes villes (4). Les grandes cités de l'Italie, à côté du temple de Jupiter, ont des autels et des sanctuaires dédiés à Mithra, à Isis et à Sérapis. D’autre part, toutes les écoles de philosophie ont des interprètes et des dis-
(1) Pas toujours pacifiquement. Juvénal, dans sa XVe Satire, raconte
ciples. À chacun il est permis de croire et de nier ce qu’il veut, d'enseigner qu’il y a des dieux ou qu’il n’y en a pas; qu'ils gouvernent le monde ou sont indifférents aux choses humaines. Qui songe à trainer au tribunal les épicuriens ou les sceptiques? Qui songe à condamner ceux qui dévoilent et bafouent les mystères de la religion paienne, qui traitent les augures de charlatans, les faiseurs de miracles de faiseurs de dupes, et se moquent à la fois des dieux, de leurs ministres, et des cérémonies publiques par lesquelles on prétend les honorer ?
La liberté la plus large est laissée aux croyances individuelles et aux spéculations philosophiques.
D’où vient que les chrétiens seuls sont opprimés ?
Est-ce donc que la doctrine chrétienne est une offense à la morale publique, un danger pour l’État ?
L’impiété et l’athéisme sont des crimes dont on fait bon marché, à ce qu’il semble, et dont l’autorité s’inquièle peu.
une petite lutte religieuse entre deux villes voisines de la haute Égypte, Ombos et Tentyre.
ee + + + + . Summus utrinque
Inde furor vulgo, quod numina vicinorum
Odit uterque locus, quum solos credat habendos
Esse Deos, quos ipse colit. . . . . . . . . .
Il faut lire cette petite scène, qui débute par le risible, pour finir par l’odieux et l’horrible. C’est d’abord une mêlée de carrefour, une bataille à coups de poings. A la fin on a recours aux armes, et un Ombite, tombé en fuyant, est déchiré sur place et mangé jusqu'aux os par les vainqueurs, maîtres du terrain.
ss... . . . .< .Ilum in plurima sectum Frusta et particulas, ut multis mortuus unus Sufficeret, totum corrosis ossibus edit Victrix turba, nec ardenti decoxit aheno.
(Juv., Sat. XV, v. 32 et suiv.)
Et peut-on adresser aux chrétiens de semblables accusations ?
Saint Justin paraît avoir beau jeu sur ce terrain.
Comment donc des hommes qui croient en un Dieu juste et bon, rémunérateur ct vengeur ; qui se proposent pour idéal limitation de ses perfections infinies, et qui espèrent être associés un jour à son immortalilé bienheureuse, pourraient-ils être appelés athées ou impies?
De la même manière Socrate répondait à la même accusation par un solennel et public hommage à la vertu et à la Providence divine.
L’accusation demeurait entière cependant. Athée et impie, Socrate ne l'était pas, assurément, aux yeux de la raison, mais il l'était aux yeux du législateur, aux yeux des ministres et des partisans du culte officiel. C’est son honneur et sa gloire. Que ce fût une âme sincèrement et profondément religieuse, éprise du divin amour du beau, du juste et du bien; que sa vie tout entière, selon la belle expression de Maxime de Tyr, ait été une prière continuelle (4); qu’il se soit plu à montrer dans le monde les traces visibles de l'intelligence divine qui l’a ordonné, cela est vrai : mais croyait-il aux dieux de l’État et à l’efficacité du culte légal? Non' Les expressions d’impie et d’athée n’ont pas d’autre sens dans la bouche de ses accusateurs. Et on peut le dire d’une manière générale, le mot athée, pour les représentants et les: ministres d’une religion positive, signifie irréligion, incrédulité, quelquefois même, aux jours d’action et de lutte, indifférence et tiédeur (2).
(1\ Passage cité page 15.
(2; « Les chrétiens, qui dans leur polémique renvoyaient aux païens toutes les accusations dont ceux-ci les chargeaient, les appelaient aussi des athées. C’est l’injure que Maris, évêque de Chalcédoine, ne crai-
Ce qui est vrai de Socrate est encore plus vrai des chrétiens. Si facile, si peu intolérant que fût le paganisme, on comprend qu'il taxàt d’impiété et d’athéisme des hommes qui, non seulement refusaient de reconnaître pour dieux les dieux de l'empire et s’abstenaient de toute participation aux cérémonies officielles de la religion légale, comme d'une souillure indélébile, mais encore qui se glorifiaient d’avoir abandonné ces dieux, qui ne craignaient pas de les traiter de vains fantômes, et les cérémonies sacrées de comédies ridicules, et avant tout autre dogme, enseignaient le mépris du culte et de la religion établie.
Veut-on que les adorateurs de Jupiter admirassent la piété d'hommes dont le premier acte de foi était de nier Jupiter et de traiter ses ministres et ses fidèles de charlatans ct de dupes ?
La raison et la vérité étaient sans doute avec les chrétiens; ce qu'ils attaquaient était mauvais et devait périr; mais les magistrats ne se trompaient pas : ils avaient affaire à des ennemis des dieux, c’est-à-dire, à leur point de vue spécial, à des athées et à des impies.
La loi tolérait, il est vrai, de singulières attaques et d’étranges licences contre la religion et ses pratiques. Lucien n’était pas traduit devant le tribunal du préteur, et cependant on sait de quel ton il parlait des dieux adorés dans l'empire. Les philosophes, dans l’ombre de leurs écoles, riaient librement des folies de la religion populaire; mais ces écarts étaient individuels et, partant, peu
gnait pas de lancer au plus dévôt des païens, à l'empereur Julien, au moment même où il sacrifiait à la Fortune, et faisait, dans son opinion, œuvre de religion et de piété. » (SOZOMÈNE, Hisi. eccl., À.)
dangereux pour la paix publique. Le proconsul riait peutêtre avec eux, ce qui ne l’empêchait pas, le jour même, de brûler l’encens sur l’autel et d’assister gravement aux sacrifices. L’impiété des chrétiens n’était pas oisive et théorique comme le scepticisme et l’incrédulité de Lucien et de tant d’autres. C'était, si je puis dire, une impiété active, militante, agressive. Elle portait avec elle un enseignement. Ce n’était pas un jeu d'esprit pour les chrétiens que d’attaquer la religion de l’État. Les railleries de Lucien n’avaient qu'une portée négative : les critiques des chrétiens étaient une arme de prosélytisme; c’était un moyen de faire le vide autour des autels des dieux, de gagner des partisans, de s’affilier de nouveaux sectaires, et de former une société nouvelle.
Saint Justin triomphe aisément des accusations de débauches secrètes, d’infanticide et d’inceste.
Ce sont des calomnies dont se repaît la foule ignorante ; ce sont d’infâmes prétextes pour condamner des hommes dont l'innocence et la pureté sont une satire vivante des mœurs publiques. Quand, sous la République, on avait proscrit et exterminé les sectateurs de Bacchus, les mèmes accusations avaient relenti presque dans les mêmes termes (1). Les sociétés secrètes, les réunions clandes-
(1) « Quum vinum animos et nox et mixti feminis mares, ætatis teperæ majoribus, discrimen omne pudoris exstinxissent ; corruptelæ primum omnis generis fieri cœptæ : quum ad id auisque, quo natura pronioris libidinis esset, paratam voluptatem haberet. Nec unum genus noxæ, stupra promiscua ingenuorum feminarumque erant. . . . . . Occulebat vim quod præ ululatibus tympanorumque et cymbalorum strepitu, nulla vox quiritantium inter stupra et cædes exaudiri poterat. » (TiTE-LivE, XXXix, 8.)
tines inquiètent toujours la foule, et ne manquent jamais de provoquer d’odieuses rumeurs. Peut-être les témérités dogmatiques de certains chrétiens avaient-elles donné lieu à ces rumeurs, el altribuait-on à la secte entière les conséquences extrêmes de certaines imprudences de langage. Les cérémonies mystérieuses de l'initiation, les repas eucharistiques, les paroles étranges qu’on prononçait en distribuant le pain et le vin sacrés, mal comprises ou dénaturées, avaient peut-être suscité ces bruits absurdes (1).
Saint Justin répond victorieusement en exposant la vie des chrétiens, les préceptes de leur foi, les innocents mystères pratiqués dans leurs assemblées. Il répond mieux encore en demandant une enquête et des juges s'il y a des coupables.
Que les chrétiens, dans la vie privée, donnassent l'exemple de toutes les vertus, qu'ils s’abstinssent de toute action et de toute pensée mauvaises, il n’en était pas moins vrai qu'ils foulaient aux pieds la seule vertu qui, aux yeux de J’État, eût du prix : l’obéissance aux lois, qui était, pour les magistrats, la forme suprême de la piété.
Il n’y a pas à distinguer ici entre les lois religieuses et les lois politiques. Dans la société romane, la religion et l’État ne forment qu’un corps, ou, pour mieux dire,
(1) L’anthropophagie pratiquée dans des cérémonies religieuses n’était pas imputée aux seuls chrétiens, à moins, ce qui est plus que douteux, que Juvénal ne pense aux chrétiens lorsqu'il dit au commencement de sa XVe Satire:
.... Lanatis animalibus abstinet omnis,
Mensa ; nefas illic fetum jugulare capellæ ;
Caruibus humanis vesci licet. . . . . . . .
(Vers 11 et suivants.)
toute religion est servante de l’État. Mille cultes divers sont autorisés : aucun n’est distinct de l’État et indépendant du pouvoir politique.
Nous arrivons maintenant à un grief plus grave allégué contre les chrétiens, ou pour mieux dire, c’est le même grief sous une autre forme ; car la morale qu’on met en avant couvre la politique, et si l’État frappe les chrétiens comme impies et athées ; athéisme et impiété signifient, à parler vrai, révolte contre les lois. Les chrétiens donc sont, dit-on, des rebelles, des ennemis publics ; ils trament la ruine de Etat et le renversement de la société.
Saint Justin justifie les chrétiens en faisant une distinc-tion nouvelle alors et pleine de profondeur. La conscience de l’homme relève de Dieu seul ; elle échappe aux prises de la loi, elle est indépendante et inviolable. Il n’appartient à aucune force extérieure d’imposer ni d'interdire une croyance. De nos actes l’autorité peut nous demander compte, mais non de nos pensées intimes. Les chrétiens sont-ils en effet homicides et incestueux, agissent-ils contre la sûreté de l’État, conspirent-ils contre la vie de l’empereur, qu’on les juge et qu’on les punisse. Mais non ; César n’a pas de sujets plus fidèles et plus soumis pendant la paix, ni pendant la guerre de soldats plus courageux et plus dévoués : personne n'est plus exact qu'eux à payer l'impôt; enfin, les chrétiens font profession de croire que c’est aller contre la volonté même de Dieu que de résister aux puissances dans toutes les choses où leur conscience n’est pas intéressée. Bien plus, ils adressent à leur Dieu des prières pour le salut de l’empereur et la prospérité de l’empire. Dans leurs réunions, ils s’encouragent à la pratique du bien, ils ramassent des collectes pour secourir les malades et subvenir à toutes les misères.
Pouvait-on mieux répondre, en vérité ?
Mais les paiens ne pouvaient-ils pas à leur tour répliquer aux chrétiens : |
« L'esprit de révolte est l'esprit qui vous anime : il a présidé à votre naissance; 1l vous a produits du milieu des Juifs, qui vous ont rejetés de leur sein comme des apostats, et vous a poussés dans le monde. Vous vous êles glissés dans toutes les provinces de lempire, à l'ombre de l'indifférence et du mépris public, affiliant à votre secte les mécontents, les faibles d'esprit et les misérables, et essayant de former de la lie de toutes les nations une sorte de société nouvelle. Vous savez que dans l'empire nulle religion ne peut exister légalement qu’à la condition d’être autorisée par l’État, qui ne prétend nullement régler les croyances ni prescrire des dogmes, mais surveiller les actes du culte et les démarches des citoyens : vous êtes-vous soumis à ces conditions ? Non contents de vivre obscurs et silencieux, vous attaquez tous les autres cultes, vous glorifiant de posséder seuls la vérité, et vous semez partout le trouble et la division par une propagande clandestine et insaisissable. [solés de tous les autres citoyens par vos mœurs, vos usages et vos pratiques secrètes, haïssant les dieux de l’empire et ceux qui les adorent, vous formez dans l’État une véritable conspiration, d'autant plus dangereuse que vos menées sont sourdes, vos armes et votre but inconnus. Vous avez un langage à part, des signes de ralliement et des formules mystérieuses ; vous tenez des assemblées nocturnes et secrètes : vous dites que vous respectez l'empereur et les institutions de l’empire : cependant vous refusez d’invoquer le génie de César; vous décriez sans relâche les dieux dont il est le ministre suprême; vous refusez de jurer par la
Fortune de Rome, et vous semblez vous réjouir des malheurs qui aflligent l’État. Quelle est cette distinction que vous voulez établir entre la conscience et les actes, entre le domaine religieux et le domaine politique ? Vos attaques continuelles contre les dieux que vos pères ont adorés, contre toutes les pratiques des différents cultes qui se partagent les âmes, vos prédications et vos assemblées secrètes, vos collectes et vos distributions d’argent, sont-ce des prières ou des actes ? Votre soumission aux lois n’est qu'hypocrisie : elle vient de votre faiblesse et de votre impuissance. Au fond, votre doctrine aspire à devenir une institution sociale, à changer toutes les conditions d’existence de l’État, et non à servir d’aliment aux esprits curieux. C’est une machine de guerre dressée contre toutes les lois et toutes les institutions de la société, et non une philosophie nouvelle, comme vous l’appelez. »
Ne craignons pas de le dire, le paganisme avait raison : c’est l’honneur du christianisme d’avoir été, en effet, une véritable conspiration contre les mœurs, les coutumes et les institutions de l'État. Les chrétiens pouvaient-ils, en vérité, vivre sur un pied d'égalité avec les autres religions de l’empire ? Pouvaient-1ls demander dans le Panthéon romain un coin pour y placer leurs autels ? Si donc ils déclarent toutes les autres religions fausses, tous les autres cultes entachés de superstition ou de barbarie, s’ils refusent de pactiser avec l’idolâtrie, en un mot s’ils lèvent hardimenti le drapeau de l’indépendance doctrinale, c’est leur droit ; bien ‘plus, c’est leur devoir, c’est la marque qu'ils croient à la vérité absolue de leur doctrine, et qu’ils ont le sentiment de sa force et de sa vitalité. Une religion qui n’aflirme pas sa vérité absolue et n’exclut pas toutes
les autres se nie par cela seul. Si, d'autre part, les jurisconsultes appellent sur les chrétiens les rigueurs des lois, si des empereurs, non pas seulement des monstres comme Néron ou Domitien, mais des hommes doux et humains comme Trajan, Antonin et Marc Aurèle, les poursuivent sans haine et les livrent froidement aux bourreaux, il faut aussi le reconnaître, ils sont, nous ne disons pas dans leur droit, — l’inviolabilité de la conscience est absolue, et l'intolérance, à quoi qu’elle s’applique, n’est jamais un droit, — mais dans leur rôle; ils font œuvre de gardiens des lois et des institutions de l’empire. A la fin, ils ont senti que le christianisme n’est pas une doctrine philosophique ordinaire, qu’il ne s’y agit pas seulement de spéculations métaphysiques, de discussions subtiles et d’innocentes controverses ; mais que cette philosophie nouvelle aspire à s'appliquer à la vie sociale, à descendre dans les faits et à modifier les conditions d'existence de l'État. Peut-on dire que les païens calomnient le christianisme, ou qu'ils se trompent, quand ils prétendent que cette doctrine qui proclame l'égalité de tous les hommes, qui aspire à relever la condition de la femme et de lesclave, qui soustrait l’empire des âmes au pouvoir politique, est un danger pour les lois et pour la constitution de l’empire ? Encore une fois, c’est la gloire du christianisme d’avoir été une insurrection pacifique contre une civilisation usée et tombant en ruines, une régénération des hommes et des choses et une réformation universelle. Quand les chrétiens parlaient de leur respect pour l’empereur et de leur soumission aux lois, les païens ne pouvaient-ils pas les accuser de manquer de franchise ? Par politique, le christianisme put bien se transformer en une doctrine purement théorique et commenter innocem-
ment le mot du Christ : Mon royaume n’est pas de ce monde. Mais qui pouvait s’y tromper ? qui ne voyait que cette doctrine avait une tendance invincible a se réaliser dans la pratique? Saint Justin avait beau dire : Si nos dogmes sont vrais, acceptez-les; s'ils sont faux, regardez-les comme des contes puérils, mais ne nous opprimez pas. Il ne s'agissait pas de vérités spéculatives et d’exercices d'esprit; et que l’État eût ou non le sentiment clair du péril qu’il courait, ce péril était sérieux : en proscrivant la doctrine chrétienne, les empereurs ne faisaient que défendre les institutions de l’État.
En effet, 1! faut le remarquer, ce n’est pas le sacerdoce païen qui s'élève contre le christianisme et livre les chrétiens aux magistrats, c’est la puissance impériale. Les empereurs, il est vrai, étaient les chefs de la religion; mais les persécutions furent de leur part des actes politiques et non -religieux. Ce n’est pas la foi qui leur mit le glaive à la main et les poussa aux violences. Qu'est-ce que la foi de Néron et de Domitien ? Qu’est-ce même que la foi de Trajan, d’Adrien, d’Antonin et de Marc Aurèle ? Quels étaient, parmi la multitude des dieux de l’empire, ceux auxquels ils croyaient et qu’ils songeaient à défendre ? Ils sont athées, incrédules, sceptiques ou philosophes ; dévots et fanatiques, nullement. Au fond, ils ne se soucient pas plus de Jupiter que du Christ, et font aussi bon marché des traditions anciennes que des dogmes nouveaux. Dans ce duel qui commence entre la société chrétienne et la puissance impériale, il n’y a de foi véritable, il n’y a de convictions religieuses que du côté des chrétiens. Les empereurs, en réalité, combattent moins pour les autels des dieux que pour le maintien de l’ordre établi, et leur conscience n’est pas intéressée au triomphe du polythéisme :
c’est là le secret de leur faiblesse et la cause de leur défaite.
Le sens vrai des persécutions, c’est donc la défense de l'empire et de la société païienne, des institutions politiques plutôt que des institutions religieuses proprement dites, ou pour mieux dire du corps social entier, pris dans ses lois, ses mœurs et sa religion. Bien que le polythéisme n’eût pas l’uniformité d’une religion d’État, bien qu'il n’eût pas un symbole fixe, des dogmes et des cérémonies partout identiques, il était essentiellement lié et subordonné à la constitution politique. Or, changer les rapports du culte et de l’État, c’était proprement opérer une révolution et renverser de fond en comble l’ordre
social ; que les chrétiens l’avouassent ou non, il n’importe. En fait, le christianisme était plus qu’une protestation de Ja conscience individuelle contre les lois et les mœurs de cette société, et son établissement emportait une complète réformation de ces lois et de ces mœurs. Les empereurs qui étaient les gardiens, et, si je puis dire, la personnification de l’ordre légal, les magistrats qui étaient les organes de la pensée et de la volonté impériales donnent donc aux chrétiens leur vrai nom lorsqu'ils les appellent des factieux et des ennemis publics.
Voilà pourquoi on faisait une aussi grande différence entre le christianisme et les autres religions de l’Orient. Quelles que fussent, aux yeux des empereurs et du Sénat, la sotlise et l’absurdité de la religion chrétienne, si singulier que parût un culte sans images, sans représentations extérieures, sans appareil, à des homwes pour lesquels le culte était une affaire de parade, il en était de plus étranges encore et de plus extravagants. En Égypte, on adorait des chats, des éperviers, des crocodiles et des
légumes (4). À tout prendre, si c'était une impiété aux yeux d'hommes qui comptaient leurs dieux par centaines et en avaient de tout métal et de tout bois, qu’on ne püt seulement en montrer un, cette impiété leur était commune avec les juifs. Il y avait longtemps que Pompée, maître du temple de Jérusalem par le droit de la victoire, avait été scandalisé de trouver un sanctuaire vide et sans idole (2). Les chrétiens méprisaient les dieux des Grecs et des Romains : ce mépris était le premier dogme des juifs, qui, comme les chrétiens, prétendaient que c'était un sacrilége de faire avec des matières périssables des divinités à forme humaine (3). Les juifs, il est vrai, passaient pour des impies et des athées; le mépris public les poursuivait partout; on épuisait sur eux les dernières injures : cependant on ne les opprimait pas pour cause de religion; et pourvu qu'ils demeurassent tranquilles et payassent exactement le tribut, on les laissait vivre en repos et suivre librement les pratiques de leur loi. Caligula avait cédé devant l'explosion de la nation entière, lorsqu'il s’avisa de prescrire qu’on l’adorât comme un dieu, et avait ordonné de surseoir à la consécration de sa statue dans le temple de Jérusalem (4),
Une phrase de Tacite peut nous servir à expliquer la manière différente dont on traita le judaïsme et le chris-
(1) Porrum ct cœpe nefas violare et frangere morsu. O sanctas gentes, quibus hæc nascuntur in hortis (JUVÉNAL, Sat. XV, v. 9.)
(2) TaciITE, Hist., v, 9, 5.
(3) « Nec quicquam prius imbuuntur quam contemnere deos. ... Profanos qui Deum imagines mortalibus materiis in species hominum effingant. » (TACITE, V, 5.)
(4) Voir Pbilon et Josèphe.
tianisme que l’opinion publique confondit dans le commencement, « Ces rites, dit-il en parlant de la religion juive, trouvaient leur sauvegarde dans leur antiquité (2). »
En effet, la religion juive avait été longtemps la loi politique d’une nation. Lorsque la Judée fut réduite en province romaine, les vainqueurs ne se départirent pas des habitudes de leur politique et respectèrent les institutions et les usages religieux du peuple vaincu. Ils avaient trouvé un culte établi. Loin d'entreprendre de l’extirper ou de le combattre, ils permirent aux juifs d'ouvrir des synagogues à Rome même, et les laissèrent s’y réunir, y lire et y expliquer librement leur loi. |
Deux choses procurèrent à la religion juive le droit d'exister légalement après la conquête romaine et sous l'empire : -
19 Le fait d'exister, et d'exister depuis longtemps. Le temps donne, en effet, à toute institution une consécration véritable ;
20 Ce caractère d’être une religion nationale, c’est-àdire d’ètre la tradition, la loi et la croyance d’un peuple.
Ajoutons à cela qu’à Jérusalem les juifs immolaient des victimes à leur Dieu inconnu et invisible, comme les Romains à Jupiter.
De plus, les juifs ne cherchaient pas en général à convertir les païens ; au contraire, 1ls se tenaient à l’écart des étrangers avec une fierté sombre et obstinée.
Les Romains ne prétendaient pas posséder la vérité ‘absolue en religion, ni imposer nulle part leurs cérémonies : l'intolérance doctrinale leur était étrangère. Sans
(2) « Hi ritus quoquo modo inducti antiquitate defenduntur. » (Ta- CITE, Hist., v, D.)
révérer également tous les cultes établis sur la surface de l’empire, ils les admettaient comme des faits inhérents à la race et au climat. Mais l’antiquité et la nationalité étaient, à ce qu’il semble, les titres qu’ils demandaient aux cultes étrangers, les caractères qui, aux yeux du pouvoir, constituaient des établissements religieux et lui servaient à distinguer les religions licites des religions illicites. | |
Les arts mystérieux de la Chaldée, de la Syrie et de Babylone, la magie, l'astrologie, la nécromancie, toute cette écume des superstitions orientales amassée à Rome comme dans l’égout où affluaient toutes les impuretés du monde (1), avaient été plusieurs fois balayées d'Italie par des décrets et des édits.
Lorsque les mystères de Bacchus furent proscrits. et leurs sectateurs si sévèrement traités sous la République, . à l’instigation du consul Sp. Posthumius, quels furent les motifs de ces rigucurs ? Il faut se souvenir des expressions de Tite-Live : Consulibus ambobus quæstio de clandest:nis conjurationtbus decreta est. 11 s’agissait d’une société secrète, de pratiques nouvelles introduites depuis peu en Étrurie, puis à Rome, par un Grec sans nom. Ce n’était pas contre une religion ancienne et publiquement pratiquée qu’on sévissait, mais contre des mystères clandestins, des conciliabules nocturnes, des scènes de promiscuité inouie ; c’était contre une association de débauchés, qui, dans l'ombre, s'était multipliée au point de devenir un danger pour l’État. La morale publique et le salut de
(1) « Per urbem quo cuncta undique atrocia aut pudenda confluunt celebranturque. » (TACITE, Ann., XV, 24.)
« Urbis magnitudo capacior patientiorque tallum malorum. » (Tirz- LIVE, xxxXIV, 9.)
su CONCLUSION.
l'État, voilà les raisons qu’invoque le consul pour détruire non des temples et des autels, maïs un repaire; pour étouffer non pas le culte d’un peuple et d’un pays représenté à Rome, mais une conspiration née depuis peu, le crime de quelques particuliers, qui, si on n’y prenait garde, infesterait bientôt Rome et l'Italie et deviendrait un péril public (4). Et ce qui prouve encore que dans cette affaire on poursuivait et on voulait anéantir une secte naissante, une association secrète, et non réprimer une croyance individuelle qui pouvait être respectable, c’est la restriction que le Sénat introduisit dans l’arrêt qui interdisâit à Rome et en Italie la célébration des bacchanales. En voici le texte : « Ne qua Bacchanalia Romæ neve in Lalia essent. Si quis tale sacrum solemne et necessarium duceret, nec sine religione et piaculo se 14 omittere posse
(1) « Græculus ignobilis. . . . . . . ..... . ..... «+ «+ -. . necis qui aperta religione propalam..... Sed occullorum andisies sacrorum. » (TITE-LIVE, XXxXIX, 8.) — « ...., eæ conjurationes, cælusque nocturni. » (Id., tbid., 14.)
« Cæterum quæ ea res sit, ignorare. Alios deorum aliquem cultum, alios concessum ludum et lasciviam esse credere: et qualecumque sit, ad paucos pertinere. Quod ad multitudinem eorum attinet, si dixero multa millia hominum esse, illico necesse est exterreamini, nisi adjunxero, qui qualesque sint. Primum igitur mulierum magna pars est, et is fons mali hujusce fuit : deinde simillimi feminis mares, stuprati et constupratores, fanatici vigiles, vino, strepitibus clamoribusque nocturnis attoniti. . . . . , .
« Adhuc privatis noxiis, quia nondum ad rempublicam opprimendam satis virium est, conjuratio sese impia tenet. . . . .
« ..... Nisi præcaveltis, quirites, jam huic diurnæ, legitime ab consule vocatæ, par nocturna concio esse poterit. Nunc illi vos singuli universos concionantes timent : jam ubi vos dilapsi domos et in rura vestra eritis, illi coierint. Consultabunt de sua salute simul ac vestra pernicie. Tum singulis vobis universi timendi erunt. » — Discours de Posthumius au peuple. (TITE-LiTE, xxxix, 15 et 16.)
apud prætorem urbanum profileretur; prætor Senatum consuleret ; si er permissum essel, quum in Senatu centum non minus essené, 1ta id sacrum faceret, dum ne plus quinque sacrificio interessent, neu qua pecunia communis, neu quis magister sacrorum aul sacerdos esset (4). »
= On voit combien cette tolérance était étroite, et quelles précautions prenait le pouvoir pour empêcher la création d’une corporation religieuse : l’autorisation préalable obtenue solennellement du Sénat assemblé au nombre d’au moins cent membres; — la défense d'assister plus de cinq aux cérémonies ; — l'interdiction d’avoir un magister sacrorum pour y présider ; — l'interdiction de former une caisse commune à l’aide de cotisations : telles étaient les mesures qui prévenaient ou entravaient la formation des sectes et des corporations religieuses.
La religion des juifs n’y fat pas soumise. César autorisa leurs assemblées et montra à leur égard un esprit de bienveillante tolérance. Auguste leur permit de même de suivre leur loi (2). Sous son règne, il y avait à Rome plus de huit mille juifs qui se réunissaient dans leurs synagogues et pratiquaient librement leur culte. Tibère, dit Tacite, purgea Rome des superstitions judaïques et égyptiennes, et relégua en Sardaigne quatre mille affranchis souillés de ces impiétés (3). Ce coup d’autorité de la puissance impé-
(4) TITE-LIVE, xxx1X, 6 18,
(2) JosèPe, Antiqg. judaiq., x1x, 4.
(3) TACITE, Ann., 11, 85; SUÉTONE, Tibère, 36.
S'il faut en croire l'historien Josèphe, qui raconte ces mêmes faits (Ant. jud., xvi, 4, 5), cette double proscription aurait eu pour cause une scène de séduction dont les prêtres d’Isis s’étaient faits les entremetteurs, et qui avait eu pour théâtre leur temple même, et un fait d'escroquerie dont quatre misérables juifs s'étaient rendus coupables.
riale n’eut pas longtemps force de loi. Caligula releva les juifs de cette proscription. Claude, au commencement de son règne (l’an 43), leur accorda par un édit la permission de vivre selon leurs lois (4); puis, comme ils troublaient l’ordre par leurs débats, il les expulsa de Rome (2). Ils y revinrent bientôt. Saint Paul, comme on sait, à son arrivée dans la capitale de l’empire, les visitait, les recevait et s’entretenait librement avec eux. De même le culte égyptien était établi et pratiqué à Rome sous le règne de Vespasien. Pendant la guerre civile de 69, Domitien, nous dit Suétone, se tint toute une nuit caché à Rome dans un temple d'Isis, et le matin se sauva en prenant le costume des prêtres de ce temple (3). Sous le règne de Titus, les temples d’Isis et de Sérapis furent consumés par un incendie qui dévora un grand nombre de monuments publics et privés (4).
Si le druidisme fut persécuté, pourchassé, exterminé en Gaule et jusque dans le fond des forêts de la Bretagne, sous les règnes de Claude et de Néron, ce fut à deux titres : comme religion sanguinaire, et plus encore peutêtre comme parti politique. Dans tous les soulèvements de la Gaule et de la Bretagne, les généraux romains trouvaient les Druides au premier rang des ennemis, exaltant les courages, préchant la révolte et la guerre à outrance,
(1) Édit de Claude, consul pour la deuxième fois, rapporté par Josephe. (Ant. jud., xIx, 4.)
(2) SUÉTONE, Claude, 35.
(3) « Bello Vitelliano confugit in Capitolium. . ... Sed irrumpentibus adversariis, et ardente templo, apud ædituum pernoctavit; ac mane Jsiaci celatus habitu interque sacrificulos vanæ superstitionis. . . . latuit. » (SUÉTONE, Domil., 1; TACITE, Hist., 111, 74.)
(4) Dion (Xiphilin), Tilus, x1.
et proférant des imprécations contre la tyrannie romaine (4). A la nouvelle de la mort de Vitellius, c’étaient les Druides qui réveillaient la guerre dans les Gaules. On les entendait prophétiser çà et là que c’en était fait de la puissance romaine, et que la domination du monde allait passer enfin aux nations transalpines (2). Ajoutons que les récits vrais ou faux sur les sacrifices des prisonniers de guerre qu'ils faisaient à leurs dieux donnaient à cette extermination religieuse l'apparence et l’excuse de représailles (3).
Nous pouvons dire maintenant que Rome ne démentait pas la politique qu’elle avait constamment suivie, en proscrivant le christianisme, et qu'il y aurait plutôt lieu de s’étonner qu'elle ne l’eùt pas proserit,
Le christianisme, en effet, était une religion nouvelle, non consacrée par le temps, sortie de l’Orient, le laboratoire de toutes les superstitions, de toutes les chimères et de tous les charlatanismes, et issue d’une nation méprisée communément, et regardée comme ennemie du genre humain. C'était, de plus, une religion sans patrie. Les chrétiens ne formaient pas un peuple (4). Isolés dans le monde, jetés çà et là, selon le hasard, non de la naissance (combien peu naissaient chrétiens !), mais de l'ini-
(1) TACITE, Annal., xiv, 30.
(2) « Possessionem rerum humanarum transalpinis gentibus portendi, superstitione vana Druidæ canebant. » (TACITE, Hist., IV, 4.)
(3) « Nam cruore captivo adolere aras et hominum fibris consulere deos fas habebant. » (TACITE, Ann., xIV, 50.) |
(4) Eux-mêmes l'avouaient : Xpeoteavoi yap oÙre yñs 0ÙTE puvñ, OÙTE éDeor Seaxxexpeuévor Toy Jon sicev &vOporwy. OÙùrs yap mou modes idias rarourobouv, oùre QuadéxTe Tivt Tapnhlæyuévn ypovte, oùte fSiov rapagnuoy &exodatv. (Ép. à Diognèle, v.)
tiation, ils étaient de tout pays. Leur croyance était leur seul lien, c’est le caractère de la secte; et leur unique souci était de répandre cette croyance et de recruter, en tous lieux et dans toutes les classes de la société, de nouveaux partisans.
Voilà deux raisons qui, aux yeux des Romains (c'est à ce seul point de vue que la critique doit se placer) faisaient du christianisme une superstition illicite, et des chrétiens des gens déclassés et sans aveu.
Nous l’avons dit déjà : le christianisme portait dans son sein une civilisation nouvelle. Il était une réforme de la société ancienne, et, par conséquent, il était hostile à cette société. Assurément, les chrétiens n’écrivaient pas sur leur drapeau qu'ils aspiraient à changer les conditions d'existence de l’État. Bien plus, ils se défendaient d’un pareil dessein ; ils prétendaient respecter les lois et ne faire de révolution que dans les âmes. Mais, en fait, par la bouche de leurs docteurs et de leurs apologistes, ils attaquaient la religion établie, ils s’élevaient contre les mœurs régnantes et, par suite, contre les lois qui sont, en tout temps, l’expression plus ou moins exacte des mœurs. Qu'est-ce que leur enseignement et leur propagande ? La partie critique n’y tient-elle pas une place considérable ? N’a-t-elle pas, le plus souvent, le ton de l’invective? Il s’agissait pour les chrétiens d’édifier non dans l’air, ni sur un sol nouveau, mais sur un terrain occupé. De là la nécessité de détruire et de faire table rase avant de fonder. Le premier article de la foi chrétienne, n’était-ce pas l’horreur de l’idolâtrie et de tous les actes privés ou publics qui s’y rattachaient? Le résumé de l’enseignement chrétien, n’était-ce pas une pieuse invitation à dépouiller le vieil homme pour devenir un homme nouveau? Il s’agit, dira-t-on, de l’homme in-
térieur, des pensécs et des croyances individuelles; mais
les pensées et les croyances n’ont-elles pas et ne doiventelles pas naturellement avoir leur contre-coup dans les mœurs et, par suite, dans les actes et dans la teneur de la vie? Faire des hommes nouveaux, c’est proprement faire
une société nouvelle.
= Cependant, si l’on veut se placer à l'époque dont nous nous sommes occupé, il faut le reconnaitre, le péril qui menaçait la civilisation païenne n’était ni assez immédiat, ni assez évident pour que le pouvoir pût sérieusement s’alarmer. Antonin, sans doute, et Marc Aurèle eussent traité de visionnaire le véridique devin qui, ouvrant devant eux l’avenir, leur eût montré, deux siècles plus tard, le christianisme sur le trône, et la vieille religion proscrite et forcée de se cacher. Les chrétiens non plus ne prévoyaient pas de si loin la haute fortune où ils devaient monter. Ils étaient sincères, quand ils protestaient qu'ils ne songeaient pas à troubler l'État, quand ils affirmaient qu'ils n’étaient ni des séditieux, ni des conspirateurs. Les avait-on vus une seule fois les armes à la main? Étaientils dans l’armée de Vespasien contre Vitellius ? Sont-ce les chrétiens qui renversèrent Domitien ? Sont-ce les chrétiens qui excitèrent à la révolte Avidius Cassius ou lui recrutèrent des partisans? Les trouvait-on dans les conciliabules des ambitieux qui fomentaient la guerre civile? Au vrai, cette accusation de conspirer contre l’ordre établi était un procès de tendance qu'on ne pouvait guère appuyer sur des faits précis et déterminés. Pour nous, qui jugeons les choses si longtemps après les faits accomplis, 1l nous est aisé de transformer en intentions formelles et en dessein arrêté certaines conséquences que l’avenir a dévoilées, et que la force des choses devait
amener ; mais c'est s'éloigner de la vérité que de voir un but müûürement médité et résolument poursuivi dans des faits qui se produisirent plus tard, pacifiquement, sans violence et sans secousse, et, si je puis dire, par une heureuse fatalité.
Les magistrats qui, sous les Antonins, condamnaient les chrétiens et les faisaient conduire au supplice, ne donnaient pas, sans doute, un sens aussi précis qu’on l’imagine à ces vagues accusations de factieux et d’ennemis publics dont on chargeait les chrétiens. Les plus avisés ne pouvya'ent voir encore dans leur propagande un danger pour l’ordre établi, ni craindre sérieusement que le colosse de la constitution romaine pût être renversé ou entamé par cette chétive association. |
Ce qui était plus facile à voir, c’est que l'existence même du christianisme et toutes ses démarches, quelles qu’en fussent les conséquences prochaines ou éloignées, étaient une violation formelle de la lettre de la loi.
Le dernier des magistrats était sans doute capable de distinguer les associations licites des associations illicites (1). Il savait, d'autre part, s’il voulait ouvrir les
(1) Voir le traité de Mommsen De Collegiis et sodalitiis Romanorum. Kiliæ, 1843.
Le Digeste déclare nettement qu’aucune corporation ne peut exister sans l’autorisation de la loi: « Neque societas neque collegium neque hujusmodi corpus passim omnibus haberi conceditur ; nam et legibus et senatus consultis et principalibus constitutionibus ea res coercetur. » (Gaius, 1. I, pr. D, quod cujusq., 111, à.)
Si quelque communauté se formait, elle était dissoute, et ses membres poursuivis et punis comme des factieux.
« Collegia si qua fucrint illicita, mandatis et constitutionibus et senatus consullis dissolvuntur. » (D., xLVII, t. XXII, 3.)
« Quisquis illicitum collegium usurpaverit, ea pœna tenelur qua te-
yeux, que les chrétiens se réunissaient, tenaient des assemblées secrètement, de nuit, sans autorisation préalable, et sans que leur corporation fût reconnue; que dans ces réunions on recueillait des cotisations, pour aider les malheureux, peut-être; mais ces distributions de secours ne cachaient-elles pas un dessein coupable ? N’exigeait-on rien de ceux qu’on soulageait ? L'argent est le nerf de toutes les conspirations. Il savait, enfin, qu’un magister sacrorum était le dépositaire et l'administrateur de la caisse commune.
C’en était assez pour autoriser les poursuites. Le magistrat qui prononçait la sentence de condamnation n'était que l’interprète fidèle de la loi. Il manquait à son devoir s’il n’agissait pas, et pouvait se faire accuser de connivence.
En outre, d’étranges rumeurs planaient sur les conciliabules nocturnes des chrétiens. C’étaient, disait-on, les scènes de débauches et de sang des bacchanales ; et le souvenir de cette coupable association, dont le nombre, les désordres hideux et l’extermination terrible avaient autrefois frappé Rome d’épouvante, se dressait sans doute comme un fantôme dans plus d’une imagination lorsqu'on prononçait le nom des chrétiens. Quand les magistrats n'auraient pas partagé les préjugés de la foule, ces préjugés tout au moins agissaient sur eux et irritaient leur zèle.
Ajoutez à ces rumeurs et aux préventions qu’elles produisaient l’effet de quelques paroles chrétiennes recueillies au hasard et nécessairement mal comprises. Qu’était-ce donc que ce royaume de Dieu qu’ils annonçaient? De quel Dieu voulaient-ils parler ? de leur Dieu, sans doute ?
pentur qui hominibus armatis loca publica vel templa occupasse judicati sunt. » (D., XLvII, 1. 22, 3.)
Mais quel était-1l ? [ls n'avaient ni autels, ni statues, ni sacrifices. N’était-ce pas un nouvel empereur qu'ils demandaient au ciel, car ils se refusaient à rendre à l’empereur, c’est-à-dire au Dieu vivant adoré dans l’empire à l’égal de Jupiter, et sans doute plus redouté que lui, les hommages accoutumés? Joignez encore à cela que les chrétiens ne ménageaient pas dans leurs discours les religions reconnues et autorisées, qu'ils étaient tous animés d’un prosélytisme ardent, qu'ils travaillaient à éloigner les hommes des autels des dieux pour en faire leur conquête, qu'ils insultaient aux dieux et aux cérémonies, soit par une propagande active, soit par un dédain mal dissimulé. Quel magistrat pouvait sans colère entendre bafouer les cérémonies auxquelles il présidait ? Et où pouvait pousser la colère armée de la loi?
Pour une société où la maxime souveraine et la maitresse loi était le salut de l’État, et où le salut de l’État était regardé comme inséparable des institutions qui avaient vu naître et avaient abrité la grandeur romaine, la persécution de la religion chrétienne, c’est-à-dire d’une religion clandestine, hostile au moins par son esprit et ses tendances aux lois, aux mœurs et aux institutions existantes, était, je ne dirai pas juste, — il n’y a pas de raison qui puisse justifier l'oppression, et la violence ne perd pas son nom pour être légale, — mais assurément logique et fondée à la fois sur la raison d’État et sur la loi écrite.
Pages AVANT-PROPOS 9 ee 0 ee 0 0 0 ee ee + + I INTRODUCTION.
Le Christianisme et l'empire romain jusqu'à l'avènement d'Antonin le Pleux.