‹ Saint Justin, philosophe et martyrChapitre 79 sur 96 · A A AR A · texte numérisé non relu

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forcent-ils de s'enrichir? Pourquoi ceux que leurs pères ont laissés ignorants, veulent-ils s’instruire et apprendre ce que leurs pères mêmes ignoraient? Pourquoi donc les fils des aveugles voient-ils, et les fils des boiteux marchent-ils ? Il n’est pas bon que l’homme suive ses ancêtres dans le mauvais chemin, mais il faut au contraire qu’il se détourne et prenne une autre voie (4). » Nous avons dit que la théologie du fragment de Mé-

dico non bonam esse excusationem hanc, hominem cum multis errare. » (Melil., episc. Sard., op. cit., p. 5.)

(2) Melil., episc. Sard., op. cit., p. 6.

(3) Melit., episc. Sard., op. cit., p. 6.

(4) Melil., episc. Sard., op. cit., p. 17.

liton de Sardes était pour le fond des idées purement philosophique. Recueillons-en les traits divers.

« La folie pour l’homme, dit Méliton, c’est d’aban- « donner ce qui est véritablement, pour adorer ce qui « n’est pas en réalité. Or ce qui est véritablement, lêtre « réel, c’est Dieu. Toute chose existe par sa vertu, et lui « n'a jamais été fait et n’a pas commencé à exister, mais « il existe depuis l’éternité, et il sera jusque dans les « siècles des siècles. Il est immuable, tandis que toutes les « autres choses changent sans cesse. Aucun regard ne « peut l’apercevoir, et aucune pensée ne peut le com- « prendre, et aucune parole ne peut l’exprimer. Ceux qui « l’aiment l’appellent le Père et le vrai Dieu (1). Toutes « les choses ne sont ce qu’elles sont que par un acte de « sa volonté (2). Auteur du monde, il est en même temps « la Providence qui le gouverne, et se montre à l’homme par ses bienfaits et ses œuvres. Il a placé devant toi le ciel et a mis dans le ciel les étoiles ; il a placé devant toi le soleil et la lune, qui fournissent incessamment leur carrière dans l’espace; il a placé devant toi la masse des eaux, et par son Verbe il les retient dans leurs limites ; il a placé devant toi la terre stable et permanente dans la même forme, et ne pense pas qu’elle se tienne immobile par sa seule vertu : quand 1l le veut, il la met en mouvement; il a placé devant toi les nuées « qui, à son ordre, laissent tomber l’eau d’en haut et en- « graissent la terre ; et tout cela pour que tu saches que a celui qui meut tous ces objets leur est supérieur, et que « tu connaisses la bonté de celui qui t’a donné l'intelli-

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(1) Melit., episc. Sard., op. cil., p. 5.

(2) Metit., episc. Sard., op. cit., p. 6.

282 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES

« gence pour comprendre ces choses. Je te conseille donc de travailler à te connaître toi-même et à connaître Dieu. Comprends bien, en effet, ce que c’est en toi que ce qu’on appelle âme. C’est par elle que l’œil voit, par elle que l’oreille entend, par elle que la bouche parle. Et quand Dieu veut ôter l’âme du corps, celui-ci s’affaisse et se corrompt. De cela donc qui est invisible en toi, comprends comment par sa vertu Dieu meut le monde entier, comme l’âme meut le corps, et quand il voudra retirer sa vertu, le monde entier s’affaissera et tombera en poussière comme un corps dont l’âme s’est « retirée (4). » Ainsi-Dieu est le lien du monde, le principe de l’ordre et du mouvement, le soutien de la vie universelle. Où donc trouver Dieu ? « Il réside dans l’intel- « ligence humaine. Car l'intelligence de l’homme est « l’image de sa personne. En soi il est invisible, immuable « et incompréhensible (2). »

Il est la source de toute vérité et de toute lumière poar l’homme. « Pourquoi ce monde a été fait, et pourquoi il « doit passer, et pourquoi l’homme a un corps, et pour- « quoi il périt et ressuscite? Tu ne peux le savoir qu’en « retirant la tête de l’abime d’erreur où tu es plongé, « qu’en ouvrant les yeux, qu’en voyant qu’il n’y a qu’un « «

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Dieu maître de l’univers, et en l’adorant de tout ton cœur. Alors il te donnera de connaître ses volontés (3). »

(1) Melit., episc. Sard., op. c., p. 12 et 13. Ces dernières lignes rappellent une comparaison analogue de la Lettre à Diognète: « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. »

(2) « Deus vero omni tempore vivit ; in intellectu tuo currit : intellectus enim tuus est imago personæ ejus ; ipse enim nec videtur, nec commovetur, nec capitnr. » (Melit. episc. Sard., op. cit., p. 10.)

(3) Melil., episc. Sard., op. cit., p. 15.

CHRÉTIENS AU Ile SIÉCLE. 283

Enfin, Dieu est seul digne des prières de l’homme : il doit être son seul souci et sa seule inquiétude, car il est le vrai et infaillible juge, le rémunérateur et le vengeur, le dispensateur des châtiments suprêmes ou de la vie éternelle. « Prends souci de Dieu seul, rends grâce à Dieu qui « t'a fait et t’a donné un esprit libre pour que tu te di- « riges à ton gré, qui a placé devant toi toutes choses en « te disant : Si tu quittes la vie après avoir mal fait, tu « seras condamné pour tes actions mauvaises ; si après « après avoir fait le bien, tu recevras des biens en abon- « dance, avec la vie éternelle et sans fin (4). »

Telle est la théodicée de Méliton de Sardes. Si nous ne savions qu’elle vient d’un docteur de l’Église, nous pourrions l’attribuer, sans y rien changer, à un philosophe païen. En effet, ce qui manque ici, c’est le christianisme entier. Il n’est question que du Dieu unique, l’être par excellence, l’être seul réel, seul immuable, auteur et soutien des choses mobiles et changeantes, être invisible, ineffable et incompréhensible (2) que ses œuvres seules et en particulier l'intelligence humaine peuvent révéler, père et juge des hommes.

(1) Melit., episc. Sard., op. cit. « Recordare te esse hominem, et crede io eum qui vere Deus est, et ad eum aperi mentem tuam, et ipsi commenda animam tuam, et ipse potest tibi dare vitam æternam, quæ non moritur. » (P. 10.)

« Hoc ergo scias : si eur qui pumquam movetur colueris, sicut ipse æternus est, ita et tu, cum exueris illud quod videtur et corrumpitur coram eo in æternum stabis vivus et sciens, et opera tua erunt tibi divitiæ quæ non deficiunt, et opes quæ non amittuntur. » (Melit., eptsc. Sard , op. cit., p. 11.)

(2) « Ipse (Deus) abscondit se ipsum in virtute sua ab omnibus servis suis: non enim possibile est creaturæ mutabili videre immutabilem. » (Melit., episc. Sard., op. cit., p. 18.)

284 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES

Encore un coup, la forme à part, la philosophie profane eût avoué et accepté tous les traits de cette théologie. Nous nous sommes arrêté un instant à caractériser le fragment de l’Apologie de Méliton de Sardes; nous revenons maintenant aux autres apologistes, ses contemporains. | La partie de leur œuvre qui a pour but la justification de la doctrine et la défense des chrétiens, nous l'avons dit déjà, est identique pour le fond et souvent pour la forme. Il n’en est pas de même de celles qui ont pour objet l’exposition dogmatique du christianisme et la cri- . tique des doctrines païennes. Et ces différences mêmes, assez sensibles malgré le court intervalle de temps qui sépare ‘les diverses Apologies, attestent à la fois et la vivante personnalité des écrivains, et la nature de l’éducation qu’ils ont reçue, et la tournure de leur esprit, et aussi l'intervention de la raison individuelle dans la formation de la science chrétienne.

Nous ne voulons pas nous engager dans le labyrinthe de la métaphysique chrétienne. C’est une question d’histoire et non une quêstion de théologie de savoir si l’enseignement de Tatien, d’Athénagore et de saint Théophile, est identique ou non à celui de saint Justin, et la comparaison des textes suffit pour la résoudre. Nous ne croyons pas que la foi soit ici en jeu et puisse être intéressée au triomphe de l’une ou de l’autre de ces deux thèses. Quand il serait démontré que la doctrine chrétienne, comme tout ce qui tombe dans l’humanité, ait été en partie soumise au mouvement des choses humaines : quand il serait démontré que la doctrine chrétienne doive quelque chose aux efforts de la raison individuelle, nous ne voyons pas comment l’orthodoxie pourrait s’en alar-

CHRÉTIENS AU Ile SIÉÈCLE. 285

mer. Aussi admirons-nous l’intrépidité de parti pris de certains critiques qui, au mépris des textes, et effaçant pour ainsi dire toute personnalité chez les docteurs chrétiens, affirment d’une marfière si tranchante que la doctrine du concile de Nicée est pure, précise et complète au Ile siècle de l’Église, et parfaitement semblable dans saint Justin, Tatien, Athénagore et saint Théophile. À parler vrai, la métaphysique chrétienne, au Ile siècle, n’est pas une abstraction, une chose morte et immobile comme une formule algébrique. C’est une chose vivante et personnelle ; c’est une science en mouvement et en travaH. Les rayons de la lumière, en traversant différents milieux, se brisent et parfois se colorent diversement, de même les traditions primitives, les révélations des prophètes, l’enseignement du Christ et de ses disciples immédiats prennent en sortant des esprits actifs des docteurs du Ile siècle un caractère particulier.

Prenons, par exemple, la théorie de la nature de Dieu, et considérons cette théorie dans Tatien, Athénagore et saint Théophile.

De saint Justin à Tatien, la notion de la nature divine s’est épurée. Elle est chez ce dernier plus nette et plus profonde. La théorie du Aëyos évôtaberos est plus précise. __ Dieu, selon Tatien, est la substance immanente de toutes choses : seul eans principe et seul principe de tout ce qui est. Il est esprit, non point l’esprit qui pénètre la matière (l’âme universelle des stoïciens), mais l’artisan des esprits et des formes de la matière; invisible, impalpable, père des choses visibles et invisibles (1). En tant que

(4) Movoc dvapyoc dv xai aûtToç Urapyuv Tüv Cuv apyn. Ilvéoua 0 Oess, où dmxuv da is UAnç, nveuuäruv 08 Univ xai Tov év aùTh cyn-

286 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES

substance de l’univers, il contient en puissance toutes les choses. Et en tant que puissance rationnelle, il contient en lui son Verbe. Par un acte de sa volonté, le Verbe fut produit au dehors ; il estsle premier ouvrage du Père. IL n’a pas été produit en vain, mais pour être le principe du monde, l’ouvrier de la création (1). Sorti du Père, sans être détaché de la substance du Père, non par retranchement, mais par participation, le Verbe, en naissant, n’a pas appauvri la substance du Père (2). C’est le Verbe qui, après avoir produit la matière, a produit à son tour le monde, car la matière n’est pas sans principe comme Dieu; elle est inférieure à Dieu, et produite au dehors par le seul ar- - tisan de toutes choses (3).

Tatien, sans professer l’égalité essentielle de Dieu et du Verbe, admet distinctement leur coéternité. Peut-on dire que dans sa pensée le Verbe soit subordonné au Père? Il le semble, puisque le Verbe sort de Dieu pour produire le monde, et paraît être entre Dieu et le monde un inter-

LLÉTEY XUTATKEURTTAÇ" AOPATOS TE xai avapñe, @iTÜnTov xai œoparu œdTOs yeyov marnp. (TAT., Oral. ad Græc., $ 4, éd. Otto, p. 18, 20.)

(1) O y&p Ôeonorne TÜv GÂuv &ÛTOs UTP YU TOÙ TAVTOS À UTOGTAIL.

Kad dë mou Guveus, ôparüv Te xai Goparüv adTos drdGTaGLE Hv, av œûTé Ta mäévra aÙv aura Ôua Joyexiq duvausos œûTos xœi © Àoyos, Ôç &v adT@, Urécrnas. Gelmpart à rüç ér\érnros adroÿ mpornÈ& }éyo’ à À Àoyoç, où xærd xevoÿ XMPATAS, EpyOY TPUTOTOXOV TOU TUTO YiveTuL. TouToy laps Toÿ xdauou Thv épyhv. (TATIANI, Oral. ad Græc., & 5, p. 22, 4.).

(2) l'éyove ë (Moyos) xerè pspiauov, où xarx Gmoxomnv... rù 86 pupuoëv... oùx évôs& Tov Gûev stnrTar memoire. (Orat. ad Grec., $ 5, p. 24, 26.)

(3) O Xdyos à dpxn yevndeis avreyévnre Tv xa 0” nu&s roënatv, œùT0s avr Thy VAnv Onpuoupynouç... oÙTE ya avapy0s n Un xabarmsp 0 Osce, OÙÔE Out To Avapyov xt adTn icodvvauos TS Ge: yernrn Ôë xai oùy Jr Toù ou yeyovuiæ, pivou À dro Toù mévrov Onpuoupyod rpobsnuim. (Orat. ad Greœc., $ 5, p. 26.)

CHRÉTIENS AU Ile SIÉCLE. 287

médiaire et une condition indispensables. C’est par le Verbe seul que Dieu produit le monde ; et c’est par cet acte, à savoir la production du monde, que le Verbe manifeste sa personnalité. Auparavant il demeure enfoncé dans les profondeurs de la substance avec toutes les autres choses qui y existent en puissance.

Pour ce qui est du Saint-Esprit, Tatien n’a pas plus que saint Justin professé sa personnalité et son indépendance. Dieu est esprit, dit-il. L'esprit est le caractère ou pour mieux dire l’essence de Dieu. Le Verbe est aussi cet esprit issu du Père. Il y avait dans l’âme humaine, avant le péché, une parcelle de l’Esprit divin. Cet esprit, ce sont les ailes de l’âme; elle les a perdues par sa faute et est tombée du ciel sur la terre (4), et doit faire tous ses efforts pour les recouvrer, et avec elles sa parenté avec Dieu, * xær& Osov auuyia (2). Tatien parle encore d’un esprit répandu dans tous les êtres de la création, dans les plantes, dans les eaux, dans les hommes et dans les animaux, un dans son essence et divers dans ses manifestations (3); mais cet esprit n’est pas l’esprit supérieur et divin ; c’est une sorte d'esprit matériel (4). L’esprit divin était au commence-

(1) Tirépoors yep à This Vuyñs To nveuua To Téeov, Grp emoppihacu ue Tv œuapriov ÉrTn DonEp veorros ai jauaurerne éyévero” uaTabäon Ôë Thç oÙpaviou auvouaias Tüv Éerrovur uerousiar éremdünatv. (Oral. ad Grac., $ 19, p. 88.) ©

Il est inutile de faire remarquer que ce passage est une évidente réminiscence du Phèdre.

(2) Kai ypñ Aocrov nuas Omep Éyovres anokw}Ëkausy ToÜTO vÜu ævabn- Teiv, Ceuyvüvar te tnv fuyny To nusdpare To dpi xai Thy xaræ 0607 guêvylay rpxyuxteueo0œ. (Orat. ad Græc., $ 5, p. 66.)

(3) Orat. ad Grec., $ 12, p. 56.

(4) Ado rusupatos Gtapopas lopav music, @v To uv xaheitar duyx, TO 0€ psiboy pêv This duyñs Deoù Ô6 cèrov rat Ouoiwaw. (Oral. ad Grec., $ 12, p. 52-56.) |

288 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES

ment dans l’âme humaine, et il s’en est retiré (1). Maintenant, il ne réside plus que dans quelques âmes choisies, amies de la justice et de la sagesse (2).

I n’y a qu’un rapport apparent entre le nvsua de Tatien et le Aïyos orepuarixos de saint Justin. Tandis que saint Justin enseigne que le Asys est répandu dans l’humanité et pénètre naturellement toutes les âmes, Tatien n’accorde la participation à l'Esprit divin qu’à quelques hommes privilégiés, c'est-à-dire aux prophètes.

Il y à d’autres différences encore entre le maître et le disciple. Saint Justin identifie le Verbe et le Fils de Dieu. Le Christ, dit-il expressément, est le Verbe tout entier. Tatien garde le silence sur ce point.

Saint Justin avec Platon admet la préexistence de la matière. Tatien enseigne que la matière même a été produite et véritablement créée (3).

Enfin, l’unité de Dieu, esprit par essence et puissance rationnelle, est plus fortement marquée dans Tatien que dans saint Justin. Nulle part dans Tatien on ne trouve un symbole analogue à celui de saint Justin : nous adorons en premier lieu le Dieu ineffable, au second rang le Verbe, son Fils premier né, au troisième rang l'Esprit prophétique.

La théorie chrétienne de la nature divine fait un nouveau pas awc Athénagore et se détermine davantage. La Trinité des personnes divines avait été indiquée grossiè-

(1) D'éyove uëv oÙv aœuvdictor apyñôev To nysdua Th ÿuyñ To üi nvedux tavrny Emsoûœr un Poulouévry œûta xxtaléounsv. (Oraf. ad Græc., $ 13, p. 62.) |

(2) Iveüua de Toù Üeoû mana race pev oùx Sore, mupo dé Tea. (Oral. ad Grec., $ 13, p. 62.)

(5) TATIEN, Oral. ad Grac., 65, p. 26; $ 12, p. 52.

CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 289

rement et d’une manière toute matérielle pour ainsi dire par saint Justin, effacée ensuite et comme absorbée par Tatien dans l’unité profonde de la substance du Père ; Athénagore essaie de concilier ces deux points de vue de l'unité de la substance et de la distinction des personnes. C’est encore un progrès dans la théorie chrétienne de la nature divine.

Athénagore pose la question avec une grande précision : « Pour nous qui estimons que cette vie est de peu « de prix, et ne nous attachons à rien autre chose qu’à « connaître Dieu et son Verbe, quelle est l’union du Fils « avec le Père, quelle est la communication du Père avec . « le Fils, ce que c’est que l'Esprit ; quelle est l'union des « trois, et quelle distinction dans l’unité du Père, du Fils « et de l'Esprit (4). »

Cette préoccupation des rapports des trois personnes divines, ce désir de fixer ces rapports avec précision, ne se rencontre ni dans saint Justin, ni dans Tatien. Ni l’un ni l’autre ne songe seulement à poser ce problème, et n’a le sentiment de ces difficultés.

Le symbole d’Athénagore, considéré dans ses termes généraux, est assez net. « Comment ne pas s'étonner, « dit-il, d'entendre appeler athées des hommes qui recon- « naissent un Dieu père, un Dieu fils et un Saint-Esprit, « qui leur attribuent une unité d’action et qui les dis- « tinguent suivant leur ordre (2)? » Et ailleurs : « Nous « reconnaissons et confessons Dieu, et le Fils son Verbe,

(4) Tés 9 Toù mœudos pos Tv rarépx évornç, Ti À TO TaTpOs TLÔE Tôv vidy xouvovia, Ti To nyebuæ, Tig n Toy TogoUtTUY Évwotç xa Juxipeatg évouuévev, ToÙ TysÜuaros To mœr00ç ToÙ matpôs. (ATHÉNAN., Supplic. pro Christ., éd. Otto, $ 12, p. #6.)

(2) ATHÉNAG., Supplic. pro Christ, $ 10, p. 48.

290 CONCLUSION. — CH. Ier, — LES APOLOGISTES

« et l'Esprit saint, unis selon la puissance, ivousve xara € Güvapev Toy matipa Toy Üuèv, To mvsèue, » (c’est-à-dire unis selon la substance, c’est-à-dire selon la divinité) (1).

En effet, Dieu est un; la foi et la raison sont d’accord sur ce point (2). Il est éternel et seul incréé; car cela seul commence à exister qui n’est pas (5) ; il est impassible, simple (4), en dehors de l’espace, invisible, saisissable à la raison et à l’entendement seuls (5). Il se tient lieu de tout à lui-même ; il est lumière inaccessibie, harmonie, perfection, esprit, puissance et Asyo (6). Il est difficile d’exprimer plus fortement l’unité et l'inséparabilité de toutes les puissances divines.

Ainsi, primitivement, avant la création, le Verbe et l'Esprit sont en Dieu, mais seulement en puissance, et selon l’expression qu’Athénagore applique au Verbe en idée, & iôéx, et non à l’état de personnes.

« Nous reconnaissons aussi le Fils de Dieu, dit-il, et « que personne ne trouve ridicule que Dieu ait un fils. « Car ce que nous disons du Père et du Fils ne res- « semble point aux fictions des poètes qui inventent des « dieux qui ne valent pas mieux que les hommes. Le « Fils de Dieu c’est le Verbe du Père en idée et en acte. « Avec lui et par lui toutes choses ont été faites, puisque « le Père et le Fils ne sont qu’un. Or, comme le Père « est dans le Fils et le Fils dans le Père par l’unité et

(4) ATHÉNAG., $ 24, p. 1%.

(2) ATHÉNAG., $ 8, p. 56, 38.

(3) ATHÉNAG., $ 4, p. 22.

(4) Aruénac., $ 8, p, 38, 44.

(3) ATHÉNAG., $ 10, p. 44.

(6) évra yap 0 0s06 ÉdTev adTds at, ps &TpociTov, xdGuog TÉREUNS,

| rveduo, Jüvautç, Xoyos. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ, $ 16, p. 70.)

CHRÉTIENS AU Ile SIÉCLE. 291

« la vertu de l’Esprit, le Fils est la pensée et la Raison a du Père. Et si vous tenez à savoir ce que c’est que le a Fils, je vous dirai en peu de mots que c’est la pre- « mière production du Père, non qu'il ait été fait (car « Dieu étant Raison de toute éternité, avait en lui-même « son Verbe, en tant que Raison éternelle); mais il est « sorti du Père pour être le type primitif et le principe de «a toutes les choses matérielles (4). » | Athénagore distingue le Aëyos év idée et le Aoyos &v évepycia. Ces expressions reviennent aux termes de Aëyos évtaîéros et de Aûyos rpopopixôc ou mpobe6knuévos, La personnalité du Verbe est clairement marquée par l’expression de Verbe en acte ; et cette distinction entre le Verbe idéal, plongé dans les profondeurs de la substance invisible et immuable, et le Verbe réalisé et projeté au dehors, indique assez qu’Athé- Magore n’accorde pas à l’un et à l’autre une essence personnelle. C’est seulement lorsque Dieu veut produire le monde que le Verbe apparaît. Néanmoins, le Fils sorti du Père demeure en lui. Si Dieu avant la création avait en lui-même sa Raison, après la création il la conserve, car il est éternellement Raison et ne peut cesser de l’être. Substantiellement, par rapport à leur nature (xert àtvauv), le Fils est inséparable du Père et ne peut être distingué de

(1) Eotev à dudç Toù Geo Ayo roù marpôs év idéa nai évepyeia" mpôc adTod yap xat O0 adTo mavTa ÉVÉVETO, ÉVOÇ OVTOS TOÙ TT KG TOÙ deoÙ. .. ..

El de. .. . oxoneiv Uuiv émeuouv 0 maig té Bobhetai, épo dx Bpayéwy mparoy yévvaue elvar To matpi, oÙx dx yevouevoy (8 &pyñs yap 0 Oeoç, vob ÆEOLog y, ciyey aûrôç év ÉauTe Toy Àdyoy, æfdiwg Aoyéxôç dv) &)] œç day Evuravrev, &mroiou pÜoswg ka yç ayptias ÜToxEmuévEY Jbenv, Lab LÉVEY TOY HAYUUEPEOTÉPUY pô Tà xOvpoOrTEpa Èœ adrois, idée rat évepycia elvar mpos)0wv. (ATHÉNAG., Supp. pro Christ., $10, p. 44, 46.)

292 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES

lui (1). Nulle part saint Justin n’a enseigné aussi nettement l’unité substantielle du Père et du Fils.

Qu'est-ce maintenant que: l’Esprit dans la doctrine d’Athénagore ? Dans un passage, il semble n'être autre chose que le lien qui scelle ensemble le Père et le Fils, et cimente leur indissoluble union (2); le Père est Dieu, le Fils est Dieu, et l'Esprit est leur nature commune. Ailleurs, l'Esprit est considéré comme un écoulement de Dieu qui sort de Dieu et y retourne comme la lumière au soleil (3).

Il serait difficile d’inférer de ces deux passages la personnalité distincte du Saint-Esprit. Quant à sa fonction, elle paraît tantôt confondue avec celle du Verbe, comme lorsqu'Athénagore enseigne que l'Esprit de Dieu gouverne (4) et maintient l’univers (5), ce qui est aussi attribué au Fils, principe de la réalité, de la vie et de l’ordre du monde (6). Tantôt elle consiste d’une façon plus spéciale à inspirer les prophètes (7). Nulle part on ne peut induire du rôle qu’Athénagore prête à l’Esprit son indépendanæ essentielle.

(1) Evi rô 6eû at Tü map’ adroù Àoyo WG voouuéve &uspiote mävta VroTéTaxTau. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ., $ 18, p. 84.)

(2) Evos Ovtog roù Tratpos xai ToÛ UeoU" OvTog Ô8 TO VeoÙ Év mœtpt xx ratpôs Év Via, évornre xt Quvause mveüuatos. (ÂTHÉNAG., Supplic. pro Christ., $ 10, p. 46.)

(3) Kat aÙto To évepyoUv Toi ÉxpovoUGL TpopnTixGÇ &YLOY TVEUpa &rcppouay slvai pau ToÙ Oeoû amoppéoy xai ÉTAvapEpOuEvOY cd tira mhiou. (ATHÉNAG., $ 10, p. 48.)

Kat amopporx os pos &mo mupos To rveüua. (Id.,S8 24, p. 124.)

(4) ATHÉNAG., $ 5, p. 26.

(8) Té map” adtToû mvstpate quvEéyetTar Ta mavra. (ATHÉNAG., $ 6, p. 50.)

(8) l'eyévnrar ro mäv dux Toû œùroû Àdyou xai OraxsxdounTa xx auyxpateirau. (ATHÉNAG., Supplic. pro Christ, $ 10, p. 44.)

(7) ATHÉNAG., 8 9, p. 42; $ 10, p. 46.

CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 293

La tendance vers les spéculations purement métaphysiques, déjà visible dans saint Justin, plus prononcée chez Athénagore, est encore plus marquée dans saint Théophile d’Antioche, apologiste chrétien de la fin du Ile siècle.

Entre les mains de ce dernier, le christianisme semble s'éloigner de plus en plus de ses traditions primitives et toutes pratiques, pour se transformer en une pure théologie. Le point de vue de la rénovation morale dans la doctrine chrétienne est fort effacé. L’incarnation du Fils de Dieu pour enseigner les hommes, sa naissance miraculeuse dans le sein d’une vierge, sa mort pour racheter leurs péchés, sa résurrection, en un mot la mission du Christ, ses enseignements, son œuvre, sont passés sous silence. Tout l'effort de saint Théophile est consacré à fixer le dogme théologique proprement dit, soit par un enseignement posiuf, soit par la critique des doctrines opposées. |

Dieu, comme l'enseigne saint Théophile, est en luimême l'invisible et l’ineffable (4). Son essence ne peut être ni mesurée, ni connue, ni décrite. L’appeler Père, c’est dire seulement qu'il est avant toutes les autres choses et qu’elles viennent de lui (2). Son nom est Dieu (3). Sa Providence et ses œuvres seules attestent qu’il est le maître et le pilote de l’univers (4). Il n’est pas seulement l'architecte et l’ordonnateur du monde; il n’a pas seule-

(4) Ad Autolycum, 1, $ 5.

(2) 4d Autolyc., 1, $ 3, 4 ; 11, 22.

(3) eos Aéyerar dix TO Tebeuxévar Ta mavrTa Emi Th ÉaUTOÙ aopalsia xai Gr ro Oésev” ro Ôe Pésry ÉgTe TO Tpéyerv, xak xivEiv, nat Évepyeir, xt Tpéperv, xt mpovosiv, rat xu6Epy&y, al Éwomoutv Ta Favre. (Ad Aulol.,

3, $ 4.) (4) Ad Autolyc., 1, 8 5, 6, 7.

294 CONCLUSION. — CH. Ier. — LES APOLOGISTES

ment donné la forme à une matière préexistante. Il a tout créé, il a fait toutes choses de rien ; il a appelé à l’existence ce qui n’était pas (4). La théorie de la création est clairement et expressément enseignée par saint Théophile.

L'expression de Trinité apparaît pour la première fois dans saint Théophile. « Les trois premiers jours de la créa- « tion, dit-il, sont les images de la Trinité de Dieu, de « son Verbe et de sa Sagesse (2). »

L'expression de Sagesse (copix) est substituée par saint Théophile à celle d’Esprit (roux); de même les expressions plus métaphysiques de Dieu et de Verbe (Asyos) remplacent dans cette théorie les termes de Père et de Fils (3). Dieu est aussi appelé le Père par saint Théophile, mais cette désignation ne marque pas tant ses rapports avec le Verbe qu’avec l’ensemble des choses créées. Il est le Père parce qu’il est avant toutes choses, et que toutes choses viennent de lui, et non parce qu’il a produit le Verbe, son Fils premier-né.

La distinction du Aoyos évdeæleros et du Aôyos TPOPOpLX, qui est en germe dans saint Justin, qui apparaît encore à l’état d’ébauche dans Tatien et dans Athénagore, se produit dans saint Théophile avec la dernière précision.

« De toute éternité, Dieu portait son Verbe dans ses

(1) Ad Autolyc., 11, $ 4; 1, $ 4, 10, 13.

(2) Ai cpsïs nuépar rod Tüv puotipuv yeyovuia TÜTOL Elo This Tpuados Toù Oeoù xxt Toù Àyou aùTou x Tâs goplas œdroù. (Ad Aulolyc., 1, & 22.)

(3) L'expression de Fils se rencontre cependant dans saint Théophile. La voix qu’Adam a cotendue dans le paradis, qu'est-ce autre chose que le Verbe qui est le Fils de Dieu? buvn dé té &A)S êctev &)X’ % à Aëyos 6 Toù Osoù os éare xt Uuog aûrou... . (Ad Aulolyc., 11, 22.)

CHRÉTIENS AU Ile SIÈCLE. 295

propres entrailles. Il l’a projeté de son sein avant toutes choses et l’a enfanté avec sa Sagesse. Il a eu ce Verbe pour auxiliaire et pour ministre de ses œuvres, et c’est par lui qu’il a tout fait (4). »

« C’est seulement lorsque Dieu voulut faire ce qu’il avait résolu qu'il enfanta et produisit son Verbe, premier-né de toute la création, sans cependant se séparer de lui, car Dieu demeure avec son Verbe de toute éternité (2). »

Ainsi, avant le commencement des choses, le Verbe et la Sagesse sont en Dieu, plongés en sa substance et d’une façon impersonnelle (Asyos évêcaeroc). Ensuite Dieu tire de son sein et projette au dehors son Verbe et sa Sagesse (œbrov Adyoy per Tiç éaurou aopiaç éEspeuEtusvos), DOUT être les artisans de la création. IÎls commencent alors à se distinguer de Dieu; ils acquièrent alors l’indépendance et la personnalité, et cependant, même après leur production, le Verbe, et sans doute aussi la Sagesse, demeurent en Dieu et restent attachés à sa substance. Voilà, selon saint Théophile, la distinction dans l’union de Dieu, du Verbe et de la Sagesse. 11 convient de remarquer que saint Théophile est le premier qui ait invoqué le témoignage de saint Jean dans la question des rapports de Dieu et de son Verbe, et qui ait cité le fameux verset

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