‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 106 sur 106 · ACTES DE SAINT JUSTIN, PHILOSOPIÎK · texte numérisé non relu

ACTES DE SAINT JUSTIN, PHILOSOPIÎK

Justin et ceux qui demeuraient avec lui furent

I. Traduction de dom H. Leclercq, Les martyrs^ t. I, p. 86 ss.

amenés au préfet de Rome, Rustique. Dès qu'ils furent devant le tribunal, Rustique dit à Justin : « Soumets-toi aux dieux et obéis aux empereurs. »

Justin répondit : « Personne ne peut être blâmé ou condamné pour avoir suivi les lois de Notre- Seigneur Jésus-Christ. »

Rustique : « Quelle science étudies-tu ?

— J'ai successivement étudié toutes les sciences. J'ai fini par m'arrêter à la doctrine des chrétiens, bien qu'elle déplaise h ceux qui sont entraînés par l'erreur.

— Et voilà, malheureux, la science que tu aimes?

— Eh! oui. Je suis les chrétiens parce qu'ils possèdent la vraie doctrine.

— Quelle est cette doctrine?

— C'est la doctrine que les chrétiens suivent religieusement, et la voici : Croire en un seul Dieu, créateur de toutes les choses visibles et invisibles. Confesser Jésus-Christ, Fils de Dieu, autrefois prédit par les prophètes, juge futur du genre humain, messager du salut, maître pour tous ceux qui veulent bien se laisser enseigner par lui. Moi, homme débile, je suis trop faible pour pouvoir parler dignement de sa divinité infinie; c'est l'œuvre des prophètes. Depuis des siècles, par l'inspiration d'en haut, ils ont annoncé la venue dans le monde de Celui que j'ai appelé le Fils de Dieu. »

Le préfet demanda en quel lieu les chrétiens s'assemblaient.

« Là où ils peuvent le faire, » répondit Justin.

« Crois-tu, coruinua-t-il, que nous nous rassemblons tous dans un même lieu? Pas le moins du monde. Le Dieu des chrétiens n'est pas enfermé quelque part; invisible, il remplit le ciel et la terre, en tous lieux ses fidèles l'adorent et le louent.

— Allons, dis-moi le lieu de vos réunions et où tu rassembles tes disciples.

— J'ai demeuré jusqu'à ce jour près de la maison d'un nommé Martin, à côté des Thermes de Timothée. C'est la seconde fois que je viens à Rome, et je n'y connais pas d'autre demeure que celle-là. Tous ceux qui ont voulu venir m'y trouver, je leur ai fait part de la vraie doctrine.

— Tu es donc chrétien?

— Oui, je suis chrétien. »

Le préfet à Chariton : « Es-tu chrétien, toi aussi ?

— Avec l'aide de Dieu je le suis. »

he préfet dit à Chariton : « Suis-tu aussi la foi du Christ? »

Elle répondit : « Par la grâce de Dieu, moi aussi, je suis chrétienne. »

Rustique à Eve'piste : a Et loi, qui es-tu ?

— Je suis esclave de César ; mais, chrétien, j'ai reçu du Christ la liberté ; par ses bienfaits, par sa grâce, j'ai la même espérance que ceux-ci. »

Rustique à Hiérax : ce Es-tu chrétien ? ■ — Assurément je suis chrétien; j'aime et j'adore le même Dieu que ceux-ci. »

Rustique : « Est-ce Justin qui vous a rendus

Iliérax : « J'ai toujours été chrétien et je le serai toujours, o

Pœon se leva et dit : a Moi aussi, je suis chrétien. »

Le préfet : « Qui t'a instruit? »

Pœon : « Je tiens de mes parenls cette bonne doctrine. »

Évelpiste reprit : « Moi, j'écoulais avec grand plaisir les leçons de Justin, mais j'avais appris de mes parents la religion chrétienne. »

Le préfet lui dit : « Où sont tes parents? »

Évelpiste : « En Cappadoce. »

Le préfet h Hiérax : a Et toi, de quel pays sont tes parents? » Hiérax : <( Notre vrai père, c'est le Christ, et notre mère, la foi, par laquelle nous croyons en lui ; mes parents selon la chair sont morts. Du reste, je fus amené ici d'Iconium en Phrygie. »

Le préfet dit à Libérien : « Comment t'appellestu ? Es-tu chrétien, toi aussi, et impie envers les dieux? »

Libérien : « Je suis chrétien, j'aime et j'adore le vrai Dieu. »

Le préfet revint à Justin : « Ecoute-moi, toi que l'on dit éloquent, et qui crois posséder la doctrine véritable; si je te fais fouetter, puis décapiter, croiras-tu que tu doives ensuite monter au ciel? )>

Justin dit : « J'espère recevoir la récompense destinée à ceux qui gardent les commandements du Christ, si je souffre les supplices que tu m'annonces. Je sais que ceux qui auront vécu de la

sorte, conserveront la faveur divine jusqu'à la consommation du monde. »

Rustique : « Tu penses donc que tu monteras au ciel, pour y recevoir une récompense ?

— Je ne le pense pas, je le sais, et j'en suis si assuré que je n'en doute d'aucune façon.

— Au fait; approchez et tous ensemble sacrifiez aux dieux. »

Justin : « Personne, dans son bon sens, n'abandonne la piété pour l'erreur.

— Si vous n'obéissez pas à nos ordres, vous serez torturés sans merci. »

Justin : a C'est là notre plus vif désir, souffrir à cause de Notre-Seig^neur Jésus-Christ et être sauvés. De la sorte nous nous présenterons assurés et tranquilles au terrible tribunal de notre même Dieu et Sauveur, où, selon l'ordre divin, le monde entier passera. »

Tous ensemble : « Fais vite ce que tu veux, nous sommes chrétiens et nous ne sacrifions pas aux idoles. »

Là-dessus le préfet rendit la sentence : (c Que ceux qui n'ont pas voulu sacrifier aux dieux et obéir aux ordres de l'empereur soient fouettés et emmenés pour subir la peine capitale, conformément aux lois. »

En conséquence, les saints martyrs, glorifiant Dieu, furent conduits au lieu ordinaire des exécutions, et après la flagellation ils furent décapités, consommant ainsi le martyre dans la confession du Christ.

Quelques fidèles enlevèrent leurs corps secrètement et les placèrent dans un lieu convenable, soutenus par la grâce de Notre-Seigneur Jésus- Christ, à qui revient la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

Dans ces réponses nettes, fermes, mais simple^ et candides comme la lumière, il n'y a pas ombre de parade ou d'emphase tragique.

Crescens était un misérable. Mais Rusticus? Il ne comprit pas. Marc-Aurèle ne comprit pas. Caligula fut un fou, et Néron un dégénéré. Mais Marc-Aurèle ! Son aveuglement fait frémir. Il continua à lutter contre la destinée, s'imposant à lui-même une philosophie qui s'en allait, imposant à ses sujets une religion qu'il sentait aussi impuissante que sa philosophie à rendre le monde meilleur. Que chacun fasse son métier! à la canaille les spectacles, aux courtisans l'intrigue, au philosophe empereur le devoir sans espérance et la mort sans lendemain. Qu'importe le destin des choses et des hommes, pourvu que le grand Tout poursuive son cours... Et cet homme qui chaque jour faisait son examen de conscience et se reprochait de légères imperfections, ne s'est jamais demandé sérieusement ce qu'était cette secte nouvelle qui entraînait tant d'âmes à la vertu, qui réunissait dans la même fraternité libres et esclaves, éclairés et comme enivrés de lumière, animés d'une force divine, aspirant à soulever le monde, alors qu'ils ne voulaient que Dieu. Il ne s'est même pas demandé si, en en-

voyant ces hommes à la mort, il ne se conduisait pas comme un tyran.

Justin n'avait pas hésité à le lui dire. Ses efforts furent inutiles auprès d'un groupe de philosophes trop fiers de leur sagesse, mais son appel fut entendu d'âmes mieux disposées. Et si, dans le cours des siècles, quelques-uns de ses arguments ont perdu de leur valeur, sa franchise, son zèle ardent, sa confiance dans la vérité, sa sympathie pour tout ce qui fut effort désintéressé, son héroïsme et sa mort pour Jésus-Christ nous émeuvent encore.

L'Eglise latine fait la fête de saint Justin le i4 avril, l'Église grecque le i^^' juin.

Qu'il soit le patron des âmes droites, des âmes sincères, des âmes vaillantes !

Page 1