Dial CXLII
Cl SAINT JUSTIN.
L'ironie voilée de Socrate, son art de pousser a la contradiction ses adversaires, sophistes importants, rhéteurs avantageux, et d'amener ses jeunes amis, avides d'apprendre, comme ce charmant Théétète, à découvrir en eux-mêmes leurs propres sentiments; les conversations si naturelles au début et conduites comme au hasard vers la discussion serrée, la simplicité du style qui touche au sublime avec une grâce souriante, qui donc a su les faire revivre? Justin à coup sûr ne se souciait pas des grâces du style : il se répétait délibérément et à plaisir, assurant que toutes les fois qu'on lui demanderait combien font deux plus deux, il répondrait quatre et toujours quatre. C'est qu'il n'était pas moins désireux que Platon de pénétrer la vérité, et beaucoup plus ardent à la répandre. Il ne songeait pas à plaire aux plus intelligents, mais à sauver tous ses frères.
Cependant les imperfections de sa forme littéraire, dont quelques-unes sont presque inséparables du dialogue, sont compensées parce qu'il a su se servir aussi des ressources que ce genre lui offrait. Apparenté au drame, il est favorable au développement des caractères.
Tryphon est bien le type du rabbin du ii^ siècle. Ravi de se frotter à un philosophe, il est décontenancé quand il entend sa profession de foi chrétienne. Mieux vaudrait pour Justin être païen, il serait plus facile de le convertir! D'autant plus que le christianisme ne vaut guère mieux que l'idolâtrie. C'est toujours le culte d'un homme au lieu du culte de Dieu, et la concep-
lion virginale n'est après tout qu'un thème de mythologie. Le plus intolérable, c'est qu'un chrétien ait la prétention de connaître la Bible mieux qu'un maître en Israël. Lorsqu'il exprime le regret de s'être laissé entraîner à cette discussion, Tryphon dévoile le fond de son âme. Le judaïsme a conçu un moment l'ambition de conquérir le monde et il s'était élevé alors a de hautes pensées, comme à de vastes espoirs. Il se replie maintenant sur lui-même et ne songe plus qu'à se perpétuer en évitant les contacts.
Libre aux chrétiens de voir dans leur Bible, à force de sens allégoriques, un enseignement mystique semblable à celui de Jésus; les juifs y verront seulement la règle de leur conduite, la sauvegarde de leur nationalité, le point de départ des traditions qui les garrottent pour les empêcher de se disperser. Le Talmud est commencé.
Et c'est ce qui indigne Justin. Faute peut-être de comprendre assez nettement le sens historique de la Bible, sa valeur précise au jour le jour dans la suite des temps jusqu'à ce qu'elle ait atteint son terme, le Messie, il n'admet pas que Dieu se soit occupé de choses parfois si basses, ou du moins qu'il n'ait pas mis dans chacune de ces choses un enseignement plus relevé et spirituel. C'était un excès, — saint Augustin l'a qualifié ainsi, — mais l'excès des irradiations du christianisme, inondant le présent, se reportant encore sur le passé. Le chrétien de la grande Église catholique était attaché à la Bible, pour entendre les appels
du Christ à son âme régénérée. Saint Justin est ce chrétien fervent, indigné que d'autres, tenant en main les mêmes textes, préfèrent en tirer des subtilités et des vulgarités. Son irritation naît de son zèle. Il se peint encore plus au naturel que Tryphon. Il se fâche quand les compagnons du rabbin se moquent, parce qu'il s'agit pour lui d'une affaire sérieuse, dont dépend leur salut, et le sien aussi, car il sera condamné s'il ne fait pas les derniers efforts pour éclairer les autres. Cette lumière étant celle de la vérité, doit être énoncée avec franchise. Il dira tout, quoi qu'il en coûte, et si d'autres chrétiens pensent autrement que lui, il le dira encore, au risque de laisser apparaître des dissensions parmi les siens. Il s'étonne, il s'afflige quand ses arguments s'émoussent contre le rationalisme du Juif. Mais il sait que cet aveuglement était prédit, il s'éloigne avec tristesse et il court à un apostolat plus fécond.