I. II Apol. II
nisme est la vérité, et donc qu'il est légitime, Justin demande le redressement de cette injustice à l'empereur Antonin, surnommé le Pieux, à son fils adoptif Marc-Aurèle, le véridique, philosophe, à Lucius Vérus, philosophe lui aussi et ami de la science, au sacré Sénat, et à tout le peuple romain.
De discussion juridique, il n'y a pas trace. S'il fallait encore comparer Justin à un autre apologiste, Tertullien lui apprendrait comment savait raisonner un jurisconsulte. L'avocat de Carthage met en pièce le rescrit de Trajan et en révèle la contradiction intime : « O sentence nécessairement contradictoire ! Il ne veut pas qu'on recherche les fidèles, en tant qu'innocents, et il veut qu'on les punisse en tant que coupables. Il épargne, et il sévit; il ferme les yeux, et il frappe. Pourquoi donc te tromper toi-même, ô justice? Si tu condamnes, pourquoi ne pas rechercher le crime? Si tu ne le recherches pas, pourquoi ne pas absoudre ^ ? »
Ce n'était pas assez de mettre la loi en contradiction avec elle-même. Tertullien sait aussi invoquer les principes du droit nouveau dont s'honore l'époque antonine. La loi n'est plus une formule sacrée qui vaut par elle-même ou par une aveugle volonté du peuple ; elle tire sa force de la raison qu'elle applique aux besoins sociaux. Une loi injuste n'est donc plus une loi.
I. Traduction de M. Monceaux, Histoire littéraire de VAfrique chrétienne^ I, p. 224.
82 SAlî^T JUSTIN.
^iis en parallèle^ avec ce vigoureux esprit, Justin paraît bien faible. Sa conception du pouvoir est évidemment très rudimentaire. Il ne fait aucune allusion à ce que nous nommons « les Ic^i^ existantes » ; il ne paraît pas soupçonner qu'un magistrat puisse se croire tenu de les observer dans tous les cas. Il ne voit qu'une chose : l'empereur, qui est le grand juge et le grand maître, condamne et fait condamner des innocents; cela est injuste, cela est intolérable. On dirait même qu'il se persuade sérieusement que c'est vraiment le nom seul qu'on poursuit chez les chrétiens, et son ingénuité va, avouons-le, jusqu'à la maladresse, lorsque, par un calembour innocent, il donne au mot christianoi le sens étymologique de braves gens. C'était exposer Marc-Aurèle, si on l'avait décidé à lire V Apologie^ à s'arrêter à la deuxième page.
Toutefois Justin savait très bien que ce nom était l'expression et comme le symbole d'accusations très graves. Il y avait la vieille calomnie, que Fronton, le maître aimé de Marc-Aurèle, ne rougit pas de reproduire en plein Sénat ^ : les chrétiens se réunissent durant la nuit, prennent un repas sacré où ils se nourrissent de la chair d'enfants qu'ils immolent; puis on attache des chiens aux candélabres qui sont mobiles. Ces animaux ont bientôt mis tout par terre, et dans l'obscurité les chrétiens se livrent au hasard à la débauche, au risque de commettre les incestes les plus révol-