‹ Saint Justin, philosophe, martyrChapitre 5 sur 106 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES DE SAINT JUSTIN. SA COINVERSIOjN .

Saint Justin nous a appris lui-même qu'il était iils de Priscus, pelit-fils de Bacchius, et originaire de Flavia Néapolis, dans la Syrie palestinienne. Il y naquit dans les premières années du ii® siècle après Jésus-Christ. Flavia Néapolis était, comme son nom l'indique, une ville nouvelle, fondée par l'un des princes de la dynastie flavienne. Cet empereur était Vespasien, puisque la nouvelle cité datait ses origines de l'an 72 après Jésus-Christ. Elle existe encore sous le nom de Naplouse, entre les deux montagnes bibliques de l'Ébal et du Garizim, non loin du lieu où Josué promulgua la Loi ancienne, et à peine plus éloignée de ce puits de Jacob où Jésus annonça h la Samaritaine le culte en esprit et en vérité.

Naplouse, bien arrosée, égayée par ses jardins où fleurissent le grenadier et le citronnier, mais

encaissée entre les flancs abrupts de deux collines, garde le souvenir de la Galilée riante et fertile et prépare le pèlerin à l'horreur désolée des environs de Jérusalem.

Elle avait succédé a Tantique Sichem, située a l'endroit où la vallée s'ouvre à l'est vers une grande plaine, depuis longtemps éclipsée par la fortune de Samarie. Samarie, la couronne d'Éphraïm, la rivale de Jérusalem, n'était guère qu'à deux heures et demie de Sichem, et son autorité était si bien établie que les habitants de toute la région se nommaient Samaritains. C'est ainsi que Justin a pu se dire leur compatriote.

Et pourtant ce titre n'avait rien de flatteur.

Leur histoire est toujours mêlée à celle des Juifs, dont ils combattaient mais dont ils subissaient l'influence.

Après la prise de Samarie par les Assyriens, on put croire que le pays était perdu pour le culte du Dieu d'Israël. Sargon y avait transporté des colons venus surtout de la ville de Cutha, en Babylonie. Ces étrangers conservèrent leurs dieux, puis leur associèrent le Dieu du pays. A la restauration du Temple de Jérusalem qui suivit le retour de la captivité de Babylone, les Samaritains prétendirent prendre part aux travaux. Tantôt ils dénoncent les Juifs k la cour du roi des Perses, tantôt ils s'offrent à les assister. Peu à peu le prosélytisme juif, de gré ou de force, les conquit ; ils devinrent des frères, sans cesser d'être des ennemis. Comme les Juifs de Jérusalem, ils n'adoraient qu'un seul Dieu et pratiquaient la Loi de

Moïse, mais ils ne recevaient pas les prophètes. Eux aussi attendaient un Messie, mais ils espéraient qu'il serait Samaritain. Le moiit Garizim devait être plus cher à Dieu que la petite colline de Sion, et, pour en être plus sûrs, les Samaritains avaient introduit son nom au bon endroit dans le Pentateuque. Au moment où Jérusalem s'apprêtait à résister à Vespasien, ils essayèrent, eux aussi, de lutter sur le Garizim. Si bien que Juifs et Samaritains furent emportés dans la même tourmente.

Flavia Néapolis, destinée à fournir un point d'appui aux Romains au centre de la terre juive, fut fondée l'année même où succomba Jérusalem et où le Temple fut détruit.

Ce n'était point une colonie militaire. Néanmoins on y établit de préférence des familles venues d'Italie. Celle de Justin était latine plutôt que grecque. Son nom de Justin le prouve, ainsi que celui de son père Priscus. Celui de Bacchius a plutôt une apparence grecque, mais il était latinisé depuis longtemps ; c'est le nom d'un gladiateur dans une satire d'Horace, et aussi le nom du premier maître de philosophie de Marc- Aurèle.

Si nous ne nous sommes pas trompé sur l'origine latine de Justin, nous aurons sans doute le droit d'en tirer quelques conséquences. N'est-ce pas à ces origines, peut-être romaines, que Justin a emprunté cette franchise, cette fermeté, cette indépendance qui paraissent dans toute sa conduite ? Ceux mêmes qui contestent la portée de son

esprit et son aptitude pour le raisonnement philosophique ou pour Texactitude historique, reconnaissent la beauté de son caractère moral. Il le devait au christianisme, ^lais le christianisme discipliné de Justin, sa bonne foi sans artifices, les lacunes aussi de son argumentation par à peu près, s'expliquent mieux d'une nature romaine.

II n'a pas la souplesse ni la subtilité d'un Grec. La colonie installée par Vespasien était païenne,

et il est vraisemblable que les Samaritains furent d'abord tenus à l'écart. On y reçut plus facilement des païens venus des divers régions de l'Orient. Le polythéisme dans lequel fut élevé saint Justin reflétait ce mélange des races. On trouve sur les monnaies le Sérapis gréco-égyptien et la Diane d'Éphèse avec l'Apollon grec. Justin luimême a parlé de Coré, et, par une coïncidence précise, une inscription, récemment découverte, cite une personne consacrée au service de Coré ^ On s'est demandé si Tattrait que Justin éprouva de bonne heure pour la recherche de Dieu ne lui vint pas de son contact avec les Samaritains. N'aurait-il pas même appris dès sa jeunesse, quoique en étranger, à pénétrer dans cette Loi de Moïse où il parait si à son aise après sa conversion? La conjecture est mal appuvée. Justin, qui nous a raconté sa conversion, ne nous dit rien de semblable. II ignorait complètement l'hébreu, comme le prouvent surabondamment ses mé-

I. Comptes vendus de V Acadâme des Inscriptions et Belles- Lettres^ i898, p. 5o ss.

prises. Enfin, chose étrange, il était très mal informé sur les Samaritains. Ce ne sont donc point eux qui ont fait naître clans sa jeune âme cet ardent désir de trouver Dieu.

La meilleure explication, celle qui tranche tout à la racine, c'est que déjà la grâce attirait cette âme d'élite. Sans doute aussi l'usage de la raison l'avait détourné des pratiques du polythéisme. La philosophie, dont il eut toujours le goût, consentait a ménager les cultes traditionnels, se targuait même de leur fournir de bonnes raisons, mais, derrière tous ces dieux, et comme leur raison d'être suprême, elle entrevoyait vaguement la divinité. Elle en faisait même sa principale étude. Le temps était bien éloigné oii le rationalisme grec s'était borné à la détermination des lois de l'esprit, et à l'enquête scientifique sur les lois du monde. Insensiblement elle devenait une théologie, et si elle demeurait encore dans son domaine propre, c'était pour s'étendre sur la morale, comprenant nécessairement les rapports de l'homme avec Dieu. Notre Tillemont a dit de saint Justin qu' « il donne pour objet à la philosophie de travailler à connoistre Dieu, et qu'il fait consister la qualité de philosophe à n'aimer et h n'honorer que la vérité ^ ». On peut dire que c'était déjà l'idéal d'un Epictète. Même en suivant ce chemin tout le monde n'arrivait pas au christianisme. Justin se convertît, et il a pris soin de nous dire ses raisons.

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